Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME III

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVI CHAPITRE XVIII

[{Buis (37)}] ANNETTE entroit donc ; en ce moment, dans ce château que ses pressentîmens lui avoient montré comme devant être à elle, et elle y entroit avec l'homme qui lui étoit apparu comme un époux de gloire.

Elle mit pied à terre sous une voûte brillante ; car le grand escalier avoit, à chaque marche, deux vases de porcelaine dans lesquels les plus belles fleurs disputoient de parfums et de couleurs, et , de cinq en cinq marches, un élégant et simple candélabre supportoit un globe de verre {Buis (38)} dépoli , contenant la lumière , ce qui produisoit une masse blanchâtre de cette lueur qui charmoit tant Annette. La voûte et ses sculptures avoient été nettoyées ; le portique du haut étoit décoré de quatre magnifiques statues , et les deux portes des appartemens brilloient d'or et de moulures si délicates , que la jeune épouse , frappée d'une recherche tant en harmonie avec ses goûts qui avoient été si bien étudiés , se pencha sur le bras de M. de Durantal, l'arrêta, et lui dit : « Voilà le rêve de mon âme! elle se réveille en voyant son jour, son soleil et la réalité !.. O que je suis heureuse !.... » Elle pressa Argow sur son sein , et resta quelques minutes jouissant de cette douce pression comme de la {Buis (39)} plus grande joie de la terre. Elle auroit voulu arrêter le temps!....

Ce n'étoit plus l'heure des pressentimens, des présages, où elle les tournoit à son avantage : elle ne s'aperçut pas qu'elle avoit un frisson causé par la fraîcheur de la voûte et par la présence des fleurs : enfin, elle ne marchoit plus que d'enchantemens en enchantemens. Son époux l'introduisit dans ses appartemens ; rien n'étoit plus riche, plus élégant : la grâce, la beauté, la recherche des ornemens, des draperies, des meubles, étoient sans égale ; mais, ce qui la flatta le plus , ce fut sa chambre à coucher : elle étoit exactement copiée sur sa chambre de Paris , si ce n'est que chaque ornement étoit exécuté d'une manière bien supérieure. {Buis (40)} Le caxhemire blanc remplaçoit la perkalc , la soie , le mérinos ; et les marbres , les dorures , l'argent massif, y étoient prodigués.

— Annette, dit Argow avec une visible émotion lorsqu'ils furent parvenus à cette charmante chambre conjugale, cette chambre et ces appartemens sont les vôtres : vous y serez toujours maîtresse, quelles que soient vos volontés. Ici, votre mari ne sera jamais que l'amant le plus soumis, le plus tendre, le plus affectueux, l'amant des premiers jours de notre amour. Vos ordres n'auront pas le temps d'arriver sur vos lèvres adorées, et ce sera toujours, comme aujourd'hui , un geste , un sourire, un regard qui , toujours , compris , me diront vos chers {Buis (41)} désîrs..... et rien n'empêchera qu'ils soient exécutés..... Oui, mon Annette , ajouta-t-il en saisissant sa main et la couvrant de baisers , tu seras mon unique amour , mon trésor de bonheur , l'être sur la tête duquel reposeront toute la vie, toute la félicité d'un malheureux indigne du ciel, de la terre, repoussé par toute la nature, mais qui ose prendre ton sein pour asile. »

Elle entendoit ces douces et tendres paroles avec un charme inexprimable. Elle rencontroit donc ce qu'elle avoit tant souhaité , un être qui conçût l'amour !.... Quelques larmes de bonheur sillonnèrent ses joues de rose , et lui servirent de réponse. Qu'on se figure une vierge aussi pure qu'Annette, {Buis (42)} dans une chambre conjugale doucement éclairée et brillante de somptuosité ? Annette n'avoit jamais eu de pensée qui pût seulement rider le front de cette jeune et pure déesse que l'on nomme Pudeur ; enfin, c'étoit une jeune fille qui ignoroit !.... or, quel suave tableau !...

— Cette scène , dit-elle , me fait à l'âme comme une fête de l'Eglise !....

« Où demeurerez-vous donc ? demanda-t-elle avec ingénuité , après un moment de silence. »

— Mes appartemens , répondit-il , sont là..... Il ouvrit une porte , et Annette parcourut , avec un ravissant plaisir, les appartemens d'Argow qui se trouvoient en parallèle ; car on avoit consacré , aux {Buis (43)} appartemens , des mariés , 1 toute l'aile du château qui avoit sa vue sur la campagne de Valence.

— Ah ! c'est bien , dit Annette , nous serons toujours ensemble , et je pourrai même vous entendre chez vous !.....

La pauvre innocente n'y voyoit pas d'autre raison , pas d'autre avantage !..

En se retrouvant sur le portique de l'escalier, Argow lui montra une galerie décorée comme l'escalier, éclairée de même, et Annette arriva aux appartemens de réception : alors , dans un salon immense et magnifique, elle retrouva M. et madame Gérard qui venoient d'arriver par l'autre route. Il étoit très-tard , et, après mille questions, madame {Buis (44)} Gérard, en mère discrète, conduisit sa fille dans la chambre qu'elle venoit déjà de nommer la chambre de Paris..... Là , madame Gérard remplit le dernier devoir d'une mère en tâchant de dessiller les yeux de sa fille.

Comme les oreilles des hommes n'ont jamais entendu les discours tenus en pareille occurrence, il seroit de la plus grande inconvenance de tâcher à les deviner , et nous laisserons chacun se figurer l'étonnement d'Annette à sa guise. . 2
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Certes, il falloit célébrer, par une fête brillante , cette fête charmante du bel âge , cette fête qui n'en est une que lorsque l'amour, avec son {Buis (45)} ivresse, sa joie, sa plénitude, assiste à ce don précieux , à ce dernier sacrifice , qui n'en est plus un lorsqu'on aime, et qui devient un supplice pour une foule d'êtres par la manière dont on se marie en Europe. Argow et Annette , privilégiés entre mille mortels, goûtèrent, dans l'empire de l'hymen , les mêmes charmes que deux amans. La chasteté ne cessa pas un moment d'habiter cette chambre céleste, et si la pudeur même pleura, ce ne fut que de plaisir.

En effet , il y avoit déjà plus d'un mois qu'ils étoient mariés lorsqu'Annette, vaincue par tant d'amour , permît que cette chambre virginale quittât son nom ; et, dès-lors, on jugea à propos de donner à {Buis (46)} Durantal une fête pour célébrer ce mariage qui , depuis l'arrivée de M. et madame de Durantal , occupoit toute la ville de Valence.

Ce fut M. Gérard qui , en qualité de bureaucrate , rédigea les invitations , et cette petite occupation lui retraça un moment son cber bureau, dont l'absence se faisoit sentir pour lui malgré son bonheur.

Le jour fut indiqué , et les personnes invitées ; cependant mademoiselle Sophy , le maire de Durantal et sa femme , ne furent point priés : Charles Servigné , madame Servigné , M. et madame Bouvier , le furent ainsi que le préfet, M. Badger, les principales autorités de Valence , et la haute société. Personne ne refusa, quoique dans le {Buis (47)} pays on commençât déjà à se demander quel étoit le propriétaire de Durantal ? comment, et où il avoit amassé une si grande fortune ? quel rang il occupoit ? etc. ; mais les bruits que l'on semoit sur la somptuosité du château, l'envie de voir une jeune personne épousée par amour, l'incertitude même de l'opinion publique sur le maître de cette belle propriété , furent cause de l'empressement de chacun à venir.

Adélaïde , sa mère et Charles , furent avertis, particulièrement par Annette , que leurs appartemens étoient préparés au château ; et , dans sa lettre , madame de Durantal les conjura de venir aussi souvent qu ils le voudroient , les assurant {Buis (48)} (48) qu'ils seroient toujours les bienvenus.

Trois jours avant la fête , Adélaïde et son mari , Charles et sa mère, vinrent en effet au château de Durantal ; mais l'affectueuse tendresse d'Annette , et ses gracieuses attentions, ne firent qu'augmenter la haine secrète de madame Bouvier, qui comparoit toujours sa position avec celle d'Annette , et qui ne pouvoit pas penser que sa cousine oubliât la manière dont elle avoit été reçue à son premier voyage. Alors , plus Annette témoignoit d'amitié à sa cousine, et plus cette dernière l'accusoit de fausseté en croyant qu'elle agissoit à contre-cœur. Pour Charles, en voyant celle qu'il devoit épouser, celle qu'il aimoit {Buis (49)} encore , briller ainsi au sein de l'opulence , et s'y trouver comme dans son élément naturel ; il sentoit redoubler sa rage , et souvent cette pensée se trouvoit dans son cœur ; « Oh ! si je pouvois détruire leur bonheur et descendre ici avec tout l'appareil de la justice, comme cela m'est arrivé déjà à tort !..... »

Adélaïde et son mari furent ce jour-là, avec leur mère , faire une visite à mademoiselle Sophy , à laquelle ils devoient encore des sommes considérables Là , Adélaïde parla un peu à cœur ouvert sur sa cousine, mais en y mettant toutefois des ménagemens.

— Nous vous verrons sans doute au bal ? dit-elle à mademoiselle Sophy.

{Buis (50)} — Moi , pas du tout , répondit-elle, je ne suis pas invitée !....

— Ni moi , dit aussi madame de Secq, il me semble cependant que M. et madame de Durantal auroient bien pu inviter les autorités du pays..... Ce n'est pas pour la fête ! qu'est-ce que nous fait à nous de voir leux salons , leux meubles , leux domestiques et eux-mêmes ? mais c'est humiliant, et, comme disoit ce pauvre curé : « Il ne faut pas que la pelle se moque du fourgon.

Satis est, reprit M. de Secq , assez , assez ma bonne amie.

— Mais, dit M. de Rabon à madame de Servigné, connoissez-vous a ce M. de Durantal, le gendre de votre nièce ? qu est-il donc ?.... Tout le monde à Valence se demande {Buis (51)} cela... Il nous a dit ici, l'autre jour, qu'il éttoit pas marquis ; le préfet prétend qu'il est américain ; il y a une incertitude.....

— J'ignore , dit madame Servigné qui, heureuse enfin, se voyoit interrogée , et prenoit la parole ; ce que je sais c'est qu'il a une forlune colossalle : il nous a fait acheter beaucoup d'étoffes par un grand homme sec, qui est son ami , et il a payé comptant. Cette affaire là nous a fait un bien étonnant , car elle nous mettra bientôt à même , mademoiselle , de vous apporter une bonne somme ; mais pour vous dire ce qu'est M. de Durantal, je l'ignore complètement. Il est ami du préfet , car le préfet vient.....

— Ah ! il vient !.. dit M. de Secq ; {Buis (52)} mais c'est dommage que je ne m'y trouve pas ! si encore M. de Durantal venoit à l'église, on pourroit encore le saluer, le voir ; mais, non, il vit renfermé, se promène en voiture ou dans son parc : il a fait restaurer la chapelle du château et on y dit la messe , ce qui n'arrange pas notre curé : s'il fait des aumônes aux pauvres, c'est son grand sec d'intendant qui les remet, et il n'ôte même pas sa pipe de sa bouche pour vous parler : Quò usque tandem patiemmini 3, resterons-nous sans rien savoir bien long-temps ?...

— Ils ne sont même pas venus me revoir, me remercier... dit mademoiselle Sophy.

— Oh ! Annette n'a pas de tact ! dit Adélaïde.

{Buis (53)} — Je m'y suis présentée , reprit mademoiselle Sophy, et elle ne m'a pas reçue.

— Elle ne vous a pas reçue !.... répéta Adélaïde avec un profond étonnement , et pourquoi donc , madame , ne vous a-t-elle pas reçue ?

Madame n'étoit pas visible..... répondit avec aigreur mademoiselle Sophy.

— Voyez-vous cela?... Madame n'étoit pas visible ! répéta encore Adélaïde avec un air moqueur ; elle va prendre des tons de grande dame : une petite ouvrière en dentelle !....

— Ah ! elle a fait de la dentelle ?... s'écria mademoiselle Sophy ; il ne manqueroit plus que son mari ait {Buis (54)} vendu du fil ! Il a assez l'air d'un gros néoociant , et il aura acheté la terre de Durantal comme une savonnette à vilain. Oh ! si nous pouvions savoir son véritahle nom !

— Dieu sait si la honne volonté me manque !.... dit madame de Secq ; tu sais, mon ami, comme je découvre les secrets : Ce que femme veut , Dieu le veut , disoit le pauvre.....

— Nous le saurons quand nous voudrons, dit M. de Secq, en interrompant l'inévitable citation de sa femme ; car je puis demain le lui aller demander.

— Et que ne le faites-vous ?..... s'écrièrent à la fois mademoiselle Sophy, M. de Rabon, Marguerite et Adélaïde.

{Buis (55)} — Ah! diable, amica veritas sed magis amicus Plato 4, ce qui veut dire qu'il est l'ami du préfet, et que, lorsqu'on aime sa commune, on se garde de heurter les notabilités sociales , c'est ce que Cicéron explique dans le chapitre 7 : vous le connoissez M. de Rabon, de republica , du budjet ?

— Mais, mon ami, reprit Marguerite , quand on a une fortune indépendante, on n'a besoin de personne, et l'on peut.....

— L'on peut, dit l'ex-juge de paix, être destitué.....

L'on voit, d'après cette conversation, que la curiosité du cercle de mademoiselle Sophy étoit fortement excitée ; que le besoin de connoître M. de Durantal formoit un fond d'entretien qui ne devoit tarir {Buis (56)} que lorsqu'on auroit découvert la vérité ; que mademoiselle Sophy ëtoit piquée au dernier point de n'être pas invitée au bal ; et que cet amour-propre blessé lui donnoit l'envie de nuire aux propiiétaires du château.

De Secq étoit partagé entre l'envie de se glisser au château et son orgueil offensé. Quant aux autres membres de la société , ils suivoient l'impulsion donnée par mademoiselle Sophy, et le curé lui-même n'étoit pas content de ce qu'un autre ecclésiastique que lui eut été choisi pour être l'aumônier du château.

Qu'on pense à tout ce qu'ils supposoient d'un seigneur que l'on ne pouvoit pas voir !.....

{Buis (57)} Ce bal, dont il étoit tant question dans la contrée , se donna , et l'élite de toute la société de Valence s^y trouva. Le préfet, reconnoissant envers Argow , malgré le haut rang qu'il occupoit, lui prodigua ces marques d'affection qui prouvent une grande intimité entre deux hommes, et il fêta la jeune mariée comme si Annette eût été sa fille. Alors , les autres personnages , suivant l'impulsion que leur donnoit la conduite du premier magistrat du département , s'empressèrent autour de cette famille , et ne négligèrent rien pour se montrer des amis réels. On parcourut Durantal avec d'autant plus d'admiration qu'elle étoit véritable , et tous les invités restèrent une journée entière. Vernyct avoit {Buis (58)} pourvu à tout , et cet ami sincère , malgré la rudesse de ses manières , fut l'âme de cette fête : Argow et Annette n'eurent qu'à en faire les honneurs. Madame de Durantal sembloit être prédestinée à jouer un tel rôle, et elle s'attira l'éloge vrai de tous ceux qui la virent : affable avec tout le monde , prévenante , gracieuse , sans prétention auprès des femmes, leur donnant des louanges délicates et paroissant s'oublier auprès d'elles, spirituelle de cet esprit de bonne compagnie auprès des hommes , elle imprima à cette journée et à la fête un cachet de grandeur, de bon ton et d'amabilité sans gêne, qui fit regarder cette jeune femme comme une des plus précieuses conquêtes que put faire la {Buis (59)} ville de Valence. Chacun s'en fit l'un à l'autre l'aveu , et tous désirèrent de lui plaire. Elle eut même le soin de se faire pardonner l'extrême magnificence de son château auprès des personnes chez lesquelles ce spectacle magique pouvoit exciter l'envie ou la jalousie , et lorsque l'on parla de cette noce , dans Valence , ce ne fut , de tous côtés , que discours ilatteurs pour Annette et son mari.

A cette fête , se trouva le président du tribunal de Valence , qui, le matin , avoit vu mademoiselle Sophy : comme elle , il fut frappé de sa ressemblance avec Argow.

Charles et Adélaïde se trouvèrent alors les seuls dont les cœurs ne fussent pas à l'unisson. Charles {Buis (60)} cependant, eut tous les dehors de l'amitié la plus vive ; mais ce luxe l'écrasoit , il ne respiroit pas à l'aise dans ces appartemens somptueux ; et, lorsqu'il vit paroître Annette décorée de toute l'élégance d'une toilette fraîche et simple qui la rendoit mille fois plus belle , il sentit dans son âme l'amour se réveiller dans toute sa violence , et en apercevant dans les traits d'Annette ce contentement radieux que produit le bonheur , il tressaillit , et sentit une haine horrible s'élever dans son cœur pour l'être qui lui avoit arraché l'amour d'une créature dont il savoit apprécier le prix. Il s'en alla de Durantal en emportant une aversion plus forte pour son cousin , et il la déguisa assez à M. et madame {Buis (61)} Gérard , pour que ces deux êtres de bonté le crussent l'ami de leur famille.

Bientôt Durantal devint solitaire, car M. et madame Gérard retournèrent à Paris pour mettre ordre à leurs affaires , afin de pouvoir revenir promptement , et rester désormais avec leur fille ; car M. Gérard alloit donner sa démission de caissier , et réaliser sa petite fortune , de manière à pouvoir vivre avec son gendre. Le bonhomme avoit trouvé le moyen d'établir une administration entière dont il s'étoit créé le chef : cette administration étoit celle de la fortune de son gendre , et il s'étoit même fait arranger un bureau à Durantal.

Il ne resta donc plus au château {Buis (62)} que les deux mariés et Vernyct.

Aussitôt qu Annette se fut habituée au changement que son nouvel état et l'habitation de Durantal apportèrent dans sa manière de vivre, elle se fit un autre thème sur cette nouvelle position sociale , et son mari reconnut en elle un de ces êtres supérieurs que le ciel envoie trop rarement sur la terre. En effet, elle commença une vie de bienfaisance et de bonté expansive qui fît goûter à Argow des plaisirs dont le malheureux ne s'étoit pas encore douté. Enfin , Vernyct lui-même , fut attaché au char de la bienfaisante Annette , et il la suivit en grondant et fumant toujours sa pipe, car Annette ne put jamais gagner cette {Buis (63)} réforme sur l'esprit de l'indompté lieutenant.

Ces trois êtres parcoururent les environs et soulagèrent toutes les infortunes. Annette tenoit un registre exact des familles malheureuses, et obvioit à tous leurs maux. Elle avoit le soin de tout faire faire à son mari , comme pour grossir son trésor de bonnes œuvres dans le ciel , et racheter ses crimes par l'exercice de toutes les vertus chrétiennes.

Si l'on veut connoître comment se passoit leur temps , il ne faut que montrer l'intérieur de la chambre d'Annette. La voyez-vous assise dans l'embrasure d'une croisée ? elle travaille avec ardeur à des chemises de la toile la plus grossière , et elle ne lève les yeux que pour les {Buis (64)} reporter sur Argow. Ce dernier est entouré de plans et de cartes ; il s'occupe, avec Vernyct, de la construction d'un hôpital champêtre. Vernyct est là, les bras croisés, il se promène de long en large , il regarde ce tableau céleste, et il jure en lui-même ; car il n'ose plus jurer tout haut : il n'a juré qu'une fois, et, pour tout l'or de l'Amérique, il ne voudroit pas revoir l'expression des regards qu'Annette lui lança douloureusement.

— Dire qu'une petite femme, pas plus haute que rien , s'écria-t-il , a réussi à me faire tenir deux heures tous les dimanches dans une chapelle contre toute ma volonté !. ..

Annette se mit à sourire en regardant son mari.

{Buis (65)} — Continue, dit M. de Durantal , tu parles d'or.....

— Oui , mais je jure bien , par la quille de la Daphnis , qu'elle ne me fera rien faire de plus.... et c'est moi qui ai fait restaurer cette chapelle où je vais !.... je n'y comptois guère : et c'est encore moi qui ai fait clouer tous ces tapis sur lesquels on ne peut plus cracher ni fumer !.... voilà de beaux chefs-d'œuvre... Et le pis, c'est de voir mon ancien s'amuser à tracer des hôpitaux !.... des greniers à malades! .... courir à la chasse des pauvres comme si c'ëtoient des ortolans !.... ne plus fumer !.... Je l'avois bien dit que tout tourneroit comme cela.... Si je ne me tiens pas bien boutonné ils finiroient par m'encapuchonner ! ils me marieroient , {Buis (66)} et je n'aurois plus l'envie de vivre en brave et honnête....

— Brigand,.... n'est-ce pas ? dit Argow en l'interrompant , donner des horions et en recevoir ;...... perdre ton âme ?....

— Oh! oui , reprit le lieutenant , je finirai par vous quitter , et j'irai m'engager dans quelque régiment de pousse-cailloux pour me faire brûler la cervelle avec quelques vieilles moustaches !.... J'aime la fumëe du canon!....

— Oh! nous quitter !.... s'écria Annette en sautant et jetant ses toiles , quitter vos amis ! votre petite prêcheuse qui veut votre salut, quitter Durantal !.... ne plus sentir ces douces larmes couler quand je vous mène chez un malheureux?.... Oh! {Buis (67)} vous ne ferez pas une chose si cruelle.... Eh bien ! je ne vous tourmenterai plus pour vous faire agenouiller au lever - Dieu , vous fumerez dans les appartemens.

— Même dans le votre ?.... dit-il en la regardant avec curiosité.

Ici, elle jeta un regard plaisamment douloureux sur cette chambre étincelante de blancheur, elle prît Vernyct par le bras, et, le conduisant à un rideau de mousseline des Indes, elle lui dit : « Est-ce que vous auriez le courage d'enfumer cela ?.... »

— Oui, rëpliqua-t-il.

— Eh bien ! vous l'enfumerez s'il n'y a que cela qui puisse vous faire rester avec vos amis !....

— Ah ! s'écria le lieutenant les {Buis (68)} larmes aux yeux, y a-t-il deux femmes comme vous dans le monde !.... Que le diable remporte les fusils, les canons, les haches, les sabres , les vaisseaux , même les fins sloops ! vivent les anges comme vous !....

— Eh bien, dit Annette en lui souriant , aimez-vous un peu la religion ? hem ! convertissez-vous ?... soyez chrétien ?....

— Oui, sois chrétien ? ajouta Argow de sa voix forte.

— Oh ! pour cela ne m'en parle jamais.... Si vous voulez que je sois tranquille ici-bas , laissez-moi au moins la vie future , puisque vous dites qu'il y en a une ! pour me battre et enrégimenter l'enfer..... Tudieu ! voyez-vous les démons aller au pas {Buis (69)} de charge, virer à droite, et, s'il y a des chevaux damnés , nous aurons de la cavalerie !...

— Oh! taisez-vous, taisez-vous, dit Annette, vous me faites de la peine.

— Veux-tu te taire!.... s'écria Argow d'un air impérieux ; mais , radoucissant sur-le-champ sa voix, il fut à son ami , lui prit la main , et lui dit avec l'accent de l'amitié : « Tais- toi !.... »

— J'ai tort..... adieu, je m'exile pour trois jours !....

Il sortit.

C'étoit ainsi que leurs jours se passoient au sein de l'amitié , de la bienfaisance et de l'amour : Annette prodiguoit tous les trésors de sa belle âme pour charmer la vie d'Argow. Toute la matinée étoit donnée aux {Buis (70)} doux plaisirs de l'intimité ; ensuite on couroit chez les malheureux les aider de conseils autant que d'argent ; l'on travailloit avec courage aux layettes des accouchées , aux chemises des pauvres vignerons ruinés ; l'on entremèloit ces travaux de chants , de prières et de musique ; et chaque journée étoit trouvée trop courte ; mais jamais ils ne purent dire, comme Titus, qu'il y en eût de perdue ni pour l'amour, ni pour la bienfaisance , ni pour le ciel : aussi leur vie devint-elle pure comme l'azur du ciel !






CHAPITRE XVI CHAPITRE XVIII


Variantes

  1. connoi sez-vous-vous {Buis} ( nous rétablissons le "s" trop enfoncé )

Notes

  1. Ces virgules sont mal venues.
  2. Balzac prenait-il un subtil plaisir aux mièvreries qui enrobent tout ce début de chapitre, ou sacrifiait-il à une certaine mode de circonlocutions sur des sujets qui, de nos jours, paraissent naïfs, rendant, a contrario, indécente cette pruderie affectée ?
  3. L'expression est le miroir de « Quo usque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? » ( Cicéron ; 1ère Catilinaire ) ; cette dernière s'adresssant à Catilina abusant de la patience ; ici questionnant la constance de sa propre patience envers cet abus ( patieminini ( un seul "m" )= patienterez-vous ).
  4. En fait Amicus Plato, sed magis amica veritas : Locution proverbiale latine issue, du grec, de l'Éthique à Nicomaque d'Aristote, et inspirée du Phédon de Platon.
        Cicéron a adapté cette locution ; voici le fin commentaire qu'en faisait Jean-Jacques Rousseau : « La sentence de Cicéron que vous demandez est amicus Plato, amicus Aristoteles, sed magis amica veritas. Mais vous pourrez la resserrer, en n'employant que les deux premiers mots et les trois derniers, et souvenez-vous qu'elle emporte l'obligation de me dire mes vérités. » ( à M. du Peyrou, lettre DXCII, du 12 avril 1765 (in Œuvres complètes t. XXV ( Correspondance, t. IV ) — Paris; Dalibon, libr. ; M. DCCC. XXV (1825) ; p.127.