Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME III

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XVII CHAPITRE XIX

[{Buis (71)}] AU milieu de la route de Valence à F. . . . . . . . . . . . c'est-à-dire à dix lieues de Durantal , il y avoit nne petite maison qui étoit depuis long-temps abandonnée à cause du péril qu'il y avoit à l'habiter ; mais depuis un mois les voyageurs la revoyoient peinte à neuf, bien réparée , et une enseigne qui portoit : « À la jolie Hôtesse , » invitoit à s'arrêter. Les contre-vents étoient verts, les fenêtres du bas bien grillées par de bons barreaux de fer ; enfin, tout indiquolt l'aisance , et comme {Buis (72)} cette maison étoit située à moitié chemin de Valence à F . . . . . ., la nouvelle hôtesse devoit faire une fortune tout aussi brillante que ses prédécesseurs ; car tous les voyageurs s'y arretoient. Mais , il faut dire aussi que tous les aubergistes y avoient été successivement assassinés , et que les voleurs leur prenoient leur fortune aussitôt qu'elle valoit la peine d'être prise.

Il falloit donc que celle-là eût fait un accord avec les malfaiteurs , et leur payât une rente ! C'est ce que vous verrez !....

En ce moment, une jeune fille d'environ dix-huit ans, mise avec toute la recherche que comporte le joli costume de ce charmant pays, attendoit sur la porte de l'auberge , {Buis (73)} et regardoît sur la route avec une curiosité plus forte qu'à l'ordinaire ; car elle étoit curieuse de son naturel , défaut qu'annoncoient un charmant nez retroussé , des yeux qui voyoient en côté , de petites oreilles , jolies comme les amours , et qui dévoient entendre à travers une porte de quinze lignes d'épaisseur. Hélas ! il n'y a que les curieuses qui se perdent !

— Il ne viendra pas ! dit-elle ; et , abandonnant son poste avec un peu d'humeur , elle vint se rasseoir dans un joli comptoir en regardant d'un air indifférent les gens qui dînoîent.

— Mademoiselle, dit l'un d'eux , vous ne craignez donc rien dans cette maison si voisine de la forêt , {Buis(74)} et dans laquelle il est arrivé tant de malheurs ?

— Oh! dit-elle, j'ai des protecteurs : il y a ici , tout auprès , un garde-forestier qui, au premier coup de cloche , arriveroit !.... et puis , je n'ai jamais d'argent ici ;.... d'ailleurs on m'a dit que je n'avois rien à craindre !.... ensuite nous sommes du monde ici ; j'ai une servante et un garçon....

Comme elle achevoit ces mots , elle entendit au loin le bruit du galop d'un cheval : « C'est lui !.... c'est lui !.... » s'écria t-elle , et elle s'échappa en courant de toutes ses forces, sans s'inquiéter des voyageurs qui s'en allèrent sans payer.... Elle auroit, en ce moment, laisse prendre toute sa fortune.

{Buis (75)} Elle accourut sur la grande route au devant du cavalier : — « Ah ! te voilà donc enfin ! je t'ai attendu un jour, deux jours, des siècles !.... »

Le cheval s'arrêta , elle le flatta de la main , le caressa , l'embrassa , et lui dit : « Toi, ton orge est préparée, elle est vannée, criblée, et l'avoine aussi.... — Bonjour toi !.... » et elle embrassa avec toute la ferveur de l'amour le cavalier qui étoit descendu. Il y avoit dans ses mouvemens, dans son parler, dans toute sa personne, une vivacité, un charme que rien ne peut rendre.

Vernyct , ( car c'étoit lui ) , passa la bride de son cheval autour de son bras, et, soulevant doucement Jeanneton , la jolie bôtesse , il la serra contre son cœur , et lui baisa le {Buis (76)} front : « Bonjour petite ; » et il sourit en la caressant de la main.

— Viens donc vîte , dit-elle , en le tirant par l'habit ? viens ?... je t'ai préparé un joli dîner dans la chambre en haut.

— Quel cœur !.... s'écria Vernyct, en entrant dans cette modeste auberge.

Cette maison n'avoit en bas qu'une vaste salle et une cuisine , au bout de laquelle étoit une chambre à coucher. Dans la grande salle il y avoit au plancher d'en haut une vaste trappe : elle servoit a monter dans le grenier qui se trouvoit au-dessus, et ce , par le moyen de l'escalier le plus simple que les ingénieurs aient jamais inventé : une échelle. Mais au-dessus de la cuisine et de la {Buis (77)} chambre à coucher de la cuisinière , étoit un autre grenier que Vernyct avoit fait lambrisser et arranger de la manière la plus fraîche et la plus gentille. On y montoit par un petit escalier qui donnoit dans la cuisine. C'ëtoit là la chambre où Jeanneton avoit préparé le repas et tout le reste.

Lorsque Vernyct y fut , elle le plaça dans un fauteuil antique , et s'assit sur ses genoux : elle l'embrassa, le regarda, mais tout-à-coup se leva et redescendit. Elle fût conduire elle-même le beau cheval dans l'écurie, et l'arrangea de manière à ce que rien ne lui manquât : « Il auroit été joli que ce lut Marie qui fit cela!.... dit-elle en sortant de l'écurie. » Elle remonta avec la {Buis (78)} promptitude de l'ëcureuil, et revînt s'asseoir sur les genoux de Vernyct.

— Sais-tu une chose, dit-elle, mon pauvre bijou est mort, ce pauvre animal ! c'est à lui que je dois ton amour ! il a bien souffert! Y avoit-il chevreau an monde plus joli que lui ! Je n'aime pas qu'il soit mort, cela ne me dit rien de bon !.... Comme tu me regardes !...

— Es-tu folle '.... dit-il, tu l'as enterré, n'est-ce pas ?

— Oui, dans la cave, sous la salle ,.... je n'aime pas cet endroit-là !...

J'y mourrai peut-être !..... dit Vernyct en riant , et toi aussi. O femme !....

— Parlons d'autre chose , reprit-elle, {Buis (79)} je n*aime pas ton rîre... Voyons, mais dis-moi, comment le trouves-tu dans cette chambre si simple, en quittant les beaux appartemens de Durantal ?

— Très-bien , ma pauvre petite.

— Comment, pauvre ? je suis la plus riche de toute la terre ! j'ai ton cœur ..... n'est-ce pas que je l'ai ?.... qu'il est à moi.

— Oui, petite, fais en tout ce que tu voudras ; car tu as tout ce que le hasard a mis d'amour chez lui. Je ne peux rien donner au-delà. Je suis brusque, bourru, aimant le tapage et la mort ; mais à tes côtés je n'aime que la paix et la tranquillité, la joie et les douceurs. »

— Quand les impératrices auroient trente mille lieues de terre à gouverner , {Buis (80)} s'ëcria Jeanneton , elles n'auroient pas encore la dixième partie de mon bonheur !... Mais embrasse-moi donc , mon cher protecteur, et alors je serai dans les cieux !....

— Je ne sais comment j'ai fait pour t'aimer, ditVernyct, j'ai toujour porté malheur à toutes celles que j'ai aimées : en Amérique, on a tué Jenny ; à Saint-Domingue, on a brûlé Maya ;.... que t'arrivera-t-il à toi ?

— Du bonheur.

— Tu ne sais pas, dit Vernyct, que nous courons des dangers, tout riche que nous sommes.

— Et lesquels ?

— Mais rien que d'être envoyés dans l'autre monde....

— Sainte vierge ! que me dis-tu là !

{Buis (81)} — C'est la vérité !

— Oh! tu ris , ce n'est rien.

— Mais si cela étoit !....

— Si cela étoit je mourrois avec toi !.... Allons, viens te mettre à table, mangeons comme l'autre jour avec la même assiette , la même fourchette et buvons au même verre !

Elle l'entraîna, et lui prodigua mille caresses pendant le repas : puis, folle comme on a du le voir , elle prenoit une cuiller , et lui barbouilloit le visage avec de la crême, lui tiroit les cheveux , jouoit avec les pistolets qu'il portoit toujours sur lui, l'embrassoit sur les yeux , et tàchoit de tellement le presser sur son cœur, qu'il y restât comme empreint véritablement.

On pouvoit déployer un amour {Buis (82)} plus mystique et plus religieux , mais rien n'étoit si ardent et si tendre que le cœur de cette jeune fille. Elle aimoit sans seulement s'inquiéter des hommes, de leurs lois, et du ciel ; à peine savoit-elle le nom de l'être qu'elle aimoit : elle ne voyoit que lui ; les biens, les honneurs , les richesses , rien , rien ici-bas ne lui paroissoit valoir une caresse , un regard , un sourire , une parole.

On voit qu'il en étoit dans cette obscure auberge comme dans le magnifique château de Durantal , et que l'on y rendoit au lieutenant le même culte qu'Annette au capitaine.

Pendant que ces deux êtres étoient ainsi aimés par deux femmes qui les combloient de plaisirs, et, adorés {Buis (83)} par tons les malheureux de tout un pays , ( si bien qu'aussitôt qu'ils sortoient, ils étoient suivis des bénédictions de chaque pauvre paysan ) il y avoit à Durantai un cercle de gens qui s'occupoient , avec toute l'activité d'un comité-directeur, de savoir l'histoire de leur fortune , de leur amitié , et qui brûloit de connoître ce qu'ils avoient si grand soin de cacher. Ainsi Argow étoit placé dans son château comme sur un baril de poudre, et une étincelle pouvoit tout faire sauter : Aussi avoit-il soin de vivre dans une retraite absolue ! Déjà M. de Secq s'étoit présenté une fois en s'annonçant comme le maire de Durantal , et n'avoit pas été reçu ; cette circonstance avoit piqué la curiosité et aiguisé les langues.

{Buis (84)} — Comment ! disoit mademoiselle Sophy , il a positivement refusé de vous recevoir !

— Oh! mon Dieu oui!....

— Mais, c'est un parti pris ! il faut qu'il y ait des raisons.... C'est comme toutes ces aumônes et ces bienfaits.... Croyez-vous que l'on dépense cent mille francs à bâtir, et cent mille écus à fonder un hôpital pour tout un canton , sans des raisons ?.... ou c'est pour leur plaisir, ou c'est par conscience.

— Le fait est, reprit Marguerite, que tout a une cause ; et, lorsque les gens sont tristes, c'est qu'il y a quelqu'anguille sous roche : lorsque les gens se renterment, c'est qu'ils courent des dangers à être vus et , de tout cela , il {Buis (85)} résulte que leur conduite n'est pas claire.

— Une singulière chose» dit M. de Rabon , c'est que lorsque M. le percepteur a voulu inscrire sur son rôle le nom du propriétaire , le grand sec , qui cache aussi son nom , lui a dit d'inscrire le nom de M. de Durantal, sans nom de baptême.

— C'est vrai ! dit le percepteur.

— Or, à Valence, continua M. de Rabon , il a refusé de fournir ses pièces pour être porté sur la liste des électeurs, et le conservateur des hypothèques, qui est mon parent, m'a dit que le contrat de vente de Durantal portoit un autre nom que celui de Durantal. Il m'a promis de {Buis (86)} rechercher ce nom qui est très-bizarre.

— Oh ! vous ne nous aviez pas encore dit cela !.... lui répliqua mademoiselle Sophy.

— Je le crois, j'arrive de Valence.....

— Et il n'y a pas de nom de baptême!.. .. demanda-t-elle.

— Je ne vous dirai pas ! répliqua M. de Rabon.

— Des gens qui vont à sa chapelle , dit le receveur des contributions , prétendent qu'il est excessivement dévot, qu'il pleure quelquefois à la messe.... et jamais on ne lui a vu la figure tranquille.... Oh ! il est facile, ajouta-t-il, de s'apercevoir qu'il y a quelque chose d'extraordinaire dans cette figure-là !

{Buis (87)} — Mais vous souvenez-vous , dit mademoiselle Sophy, que dans le temps il a donné au préfet tous les signalemens des brigands de Saint-Vallier, et que néanmoins l'on n'en a pas trouvé un seul.

En ce moment le curé entra, et l'on aperçut sur-le-champ les marques d'une vive agitation sur sa figure. Il salua, s'assit, et dit : « Il arrive quelque chose de bien singulier à Durantal !.... »

— Et qu'est-ce ?.... demanda-t-on de toutes parts.

— Voici , répondit le curé : ce matin, Marinet, le vieux jardinier de Durantal, est venu me trouver : cet homme a toujours été mon protégé , et , dans toutes les circonstances de sa vie , il m'a toujours {Buis (88)} consulté. Il étoit ce matin plein d'effroi. Hier au soir il ordonnoit aux ouvriers fie creuser, dans une grotte , les fondations d'un petit mur que madame de Dnrantal a demandé que l'on fît à l'insçu de son mari , parce qu'elle veut , m'a-t-il dit, placer à l'entrée de la grotte souterraine, un sopha, une table, et, pour les préserver de l'humidité, elle adosse ces meubles à ce mur qu'elle veut décorer aussi. Marinet regardoit faire les ouvriers , lorsqu'en donnant un coup de pioche, l'un d'eux a enlevé , sans le savoir , des cheveux !...

— Des cheveux !.... s'écria-t-on.

— Oui , et noirs comme du jais !.. Alors Marinet , reprit le curé , en voyant cette touffe au bout de la {Buis (89)} (89) pioche, a dit aux ouvriers qu'il étoit trop tard pour continuer , il leur a fait laisser leurs outils, et les a renvoyés. Quand il les eut reconduits , il revint à la grotte de rocaille , et il s'assura que ce qu'il avoit vu étoient des cheveux d'homme !...

— Oh ! quelle horreur ! s'écria-t-on.

— Gardez le plus profond silence là-dessus ! dit le curé ; or, en examinant le terrain , continua-t-il , il sentit une odeur très-méphitique s'exhaler du trou que l'on avoit commencé de faire. Il prit une autre pioche , et, pour vérifier des soupçons auxquels il n'osoit pas croire , il continua de fouiller , et , après avoir écarté la terre , il découvrit le squelette d'un homme!....

{Buis (90)} À ces paroles , une profonde horreur se peignit sur tous les visages.

— J'en suis encore tout tremblant , dit le curé. J'ai conseillé d'abord à Marinet de remettre le terrain comme l'avoient laissé les ouvriers, et ensuite de se taire jusqu'à ce que j'aie réfléchi à la conduite qu'il devoit tenir ; et, en effet, il y a de grandes réflexions à faire : car personne n'a disparu du pays depuis que M. de Durantal y est, le corps peut être très-anciennement dans cet endroit , et les propriétaires actuels n'en rien savoir.

Enfin, s'il y a eu un crime de commis , ce peut n'être pas lui : cet homme enterré là ne peut-il pas être un des maçons qui construisirent {Buis (91)} la grotte et qui auroit pu être écrase ?....

— Oui , mais on sauroit qu'il a disparu, s'écria de Secq. Enfin, s'il est vrai qu'il existe un corps, il y a , de telle manière qu'on envisage la chose , une contravention aux lois de police ou un crime. Quel que soit le coupable, je n'en ai pas moins le droit de descendre à Durantal avec le juge de paix, et de faire un bon procès-verbal , d'avertir le procureur du roi , et si M. de Durantal n'est pas criminel , nous saurons toujours quel il est, sa famille , son pays ; et , si par hasard nous avions découvert un coupable , les autorités de Durantal auroient une certaine célébrité pour n'avoir pas été arrêtées par le nom {Buis (92)} et les richesses du coupable , comme Cicéron avec Verrès 1.....

— Ceci devient très-grave , dit mademoiselle Sophy.

— Dans une affaire semblable , fit observer le percepteur , il faut prendre bien des ménagemens.

— Il n'en faut jamais avoir avec le crime ! répliqua mademoiselle Sophy , et l'immense fortune de M. de Durantal est acquise sans qu'on sache comment ; de plus , remarquez , s'il n'avoit pas acheté Durantal , comment s'appelleroit-il ?....

A cette observation judicieuse chacun se tut.

— Il a donc un autre nom ?.... reprit de Secq , et ce nom , pourquoi le cache-t-il ?.... Cependant il est vrai de dire aussi que le préfet le {Buis (93)} connoît , et que l'on m'a dit qu'il l'appeloit quelquefois par ce nom là , mais entr'eux seulement !... ici l'on peut dire cave ne cadas 2, gare le pot au noir ; car il est ami du préfet , et une démarche offensive.....

— Mais , M. de Secq , reprit mademoiselle Sophy , vous êtes tellement indépendant par votre fortune , et vous jouissez d'une considération si éminente dans le département , que si quelqu'un est maltraité là dedans , ce ne sera que le jardinier....

— Allons , sic itur ad astra 3, c'est-à-dire , je passe le Rubicon 3.... j'irai, M. le curé !... vous pouvez m'envoyer Marinet, et je me charge de tout.

— Ainsi , dit mademoiselle Sophy , nous saurons à quoi nous en {Buis (94)} tenir sur le compte de nos grands seigneurs, et nous apprendre le nom de baptême de M. de Durantal..... je voudrois bien le savoir.... Oh ! M. de Secq instruisez-nous de tout ce que vous aurez fait.

— Oh ! nous n'y manquerons pas , répondit Marguerite.

Voyons de notre côté comment au château l'on pouvoit détourner l'effet de cette conjuration permanente qui venoit de prendre une aussi dangereuse direction.

Vernyct étoit revenu, et Annette, en le voyant le matin , le tourmenta beaucoup pour savoir comment et par où il étoit entré à Durantal.

— Mais , disoit-elle , on ne vous a pas vu rentrer ! il faut donc que ce soit de nuit.

{Buis (95)} — C'est de nuit , reprit-il d'un air préoccupé.

— Qu'avez-vous ? dit Annette , comme vous répondez !.... Vous n'avez pas assurément passé la nuit à Durantal ?....

— Non.

— Et vous êtes revenu cette nuit ?....

— Oui.

— Ah ! s'écria Argow , voici du mystère.....

— Vous êtes donc mystérieux ?... dit Annette en riant.

Vernyct ne répondit pas , il se contenta de regarder le délicieux tableau offert par ces deux êtres qui sembloient n'en faire qu'un seul si parfaitement bien , que la voix de l'un sembloit l'écho de l'âme de {Buis (96)} l'autre ; et ce regard avoit quelque chose de si douleureux qu'Annette dit à Vernyct: « On diroit que vous nous plaignez.... »

— Peut-être !.... répondit-il ; et, se reprenant , il regarda Argow et lui dit d'une voix brusque : « Mon ancien, suis-moi !..... »

Cette parole avoit quelque chose de si extraordinaire qu'Annette en fut alarmée. « Oh ! qu'est-ce qu'il y a ?.... un feu quelque part ?.... oh ! mes amis , restez !....

— Il n'y a de feu nulle part ! répondit Vernyct , et un geste impérieux qu'il fit indiqua à Maxendi de venir.

— Mon ami , lui dit-il à voix basse quand ils furent dans le salon , je t'ai dit que je restois un {Buis (97)} diable occupé à faire feu surtout ce qui pourroit vous gêner....

— Mon cher Vernyct, répondît sur-le-champ Argow, je te défends de te mêler en rien de mes affaires avec les hommes , s'il te faut, pour me garantir d'eux et de leur justice, commettre une seule action blâmable.... Je sais qu à chaque pas je cours des dangers ; mais ce que je sais, c'est que pour expier ma vie, il n'y a pas assez des pénitences et des autels ordinaires... Il n'y a qu'un autel pour moi, il se dresse partout ; il n'y a qu'une pénitence , on la décrète partout : cet autel est sous la voûte du ciel , sur une place publique , on le nomle échafaud ! .. j'irai le jour que la justice humaine m'appellera , tout en cachant ces lugubres {Buis (98)} pensées à Annette , car il faut qu'elle les ignore ;.... maïs , je t'en conjure, ne cherchons pas à défendre notre vie par des moyens affreux, cela n'est pas chrétien... et cesse surtout de veiller sur moi.... je sais ce que peut enfanter ta protection.

— Tu es maître de toi , reprit Vernyct ; mais, depuis que tu t'es enreligiosé 5, je suis redevenu mon maître, et je sais que j'ai hérité de toute l'énergie de mon ancien capitaine.

— Non, tu ne l'as pas tout entière , s'écria Argow en levant ses mains vers le ciel , car toute mon énergie a passé du côté de la vertu !

— Soit, reprit le lieutenant ; mais écoute ce que je te demande , c'est {Buis (99)} peu , et ce peu c'est : « Sauve toi et sauve Annette. »

— Pas de lâcheté!.... dit Argow avec un terrible regard.

— Je ne t'en conseillerai jamais ! je te demande seulement de me laisser maître ici demain , et de rester dans ton appartement.

— Non ! dit Argow.

— Que le diable t'emporte !.... et le lieutenant le laissa retourner auprès d'Annette.

— J'espère , dit cette dernière en s'asseyant sur les genoux de son mari , que cette bouche-ià va me dire ce que ces oreilles-là ont entendu , parce qu'une femme doit tout savoir.... tout.... Allons , dis ? mon ami , j'écoute !

— Annette , répondit-il , en {Buis (100)} l'embrassant, n'écoute pas, je t'en supplie.... tu n^entendrois rien.

Annette se leva et s'en fut dans un coin, s'assit et ne dit pas un mot. Ar^ow l'y contempla, et crut l'avoir fâchée ; mais cette céleste créature, s'accusant même de cette séparation plaisante, revint s'asseoir sur son mari , et , l'embrassant avec amour, elle lui dit : « J'ai eu tort de t'interroger.... je sais que tu me l'aurois déjà dit , si cela se pouvoit... »

Argow attendri, ne lui dit qu'une phrase , et cette phrase fit rester Annette épouvantée sur le sein du pirate : « Mon Annette , dit-il bien bas , Vernyct m'a vu donner la mort !..., et il n'y a encore que toi qui me l'ait pardonné !.... »

Annette, à ce moment, tourna {Buis (101)} ses yenx vers le ciel, et le regarda d'une manière si touchante , que si les anges ont vu ses pleurs, la grâce du criminel a dû être obtenue. Il y avoil tant dans ce regard céleste !

— Hé, mon amour, dit elle, que de fois n'as-tu pas donné la vie !.... tu es une seconde providence pour tout un pays !.... rends l'existence à autant d'êtres que...... rétablis le bonheur autant de fois que tu as créé l'infortune..... Oh ! il restera le crime..., je le sais !.... mais je témoignerai de tes larmes!.... Ah ! mon tendre amî ! mon noble époux de gloire ! pourquoi avoir réveillé cette douleur ?.... je prie, j'espère.... Oh ! oui, tu seras sauvé !... une voix me le crie !.... Elle le prit dans ses bras et le serra contre son cœur {Buis (102)} en l'embrassant avec une effusion, une exaltation sans modèle : « Oh ! que je suis heureuse d'être femme, et de t'avoir rencontré !

Argow étoit à ses pieds, et les baisoit avec l'ardeur de la folie : « Bénie soit la vierge qui rend au coupable une conscience ! qui lui met la prière sur les lèvres , et les pleurs dans les yeux ! O mon ange ! le ciel t'a envoyé pour me soutenir!.... »

Chaque jour voyoit ainsi leur amour s'accroître, Annette devenir plus touchante, et leur présence, dans une chaumière , égaloit celle du soleil dans la nature.

Cependant Vernyct ordonnoit de fermer toutes les portes , et de ne laisser accès au château que par {Buis (103)} l'avenue qui donnoit sur la grande route , et il s'étoit posté avec une longue vue marine pour examiner tout ce qui passoit sur cette route. Il avoit perpétuellement occupé Marinet , le jardinier en chef, et ne le laissoit pas une minute en repos. Infatigable , il alloit de la loge du concierge à l'appartement d'Argow, et paroissoit dans une grande contention d'esprit.

Enfin, le surlendemain de cette journée, c'est-à-dire, le lendemain du jour où de Secq avoit pris chez mademoiselle Sophy la détermination de descendre à Durantal avec le juge de paix, Vernyct aperçut , au moyen de sa marine , le maire en écharpe , et le juge de paix en costume ; déboucher par l'allée , suivis {Buis (104)} du garde-champétre et du greffier. Il abandonna son poste , fut enfermer Argow et sa femme dans leur appartement, et revint dans la cour prêt à recevoir la justice avec les moyens d'une défense formidable , dont le chapitre suivant va nous faire connoître l'explosion.






CHAPITRE XVII CHAPITRE XIX


Variantes


Notes

  1. En 70 av. J.-C., à Rome, le puissant et influent magistrat romain Verrès est accusé de corruption. Cicéron plaida pour l'accusation. Voir https: lhistoire.fr/cicéron-et-la-corruption-à-rome-le-procès-de-verrès.
  2. Cave ne cadas : prends garde à la chute. Avertissement donné à Rome par un esclave au triomphateur, pour lui rappeler les vicissitudes de la fortune.
  3. Sic itur ad astra : « Ainsi atteint-on les astres » ( Virgile, Énéide, IX, 641.
  4. Dans la Rome ancienne, un général ne pouvait franchir le Rubicon avec son armée. Le Rubicon est un petit fleuve côtier du nord de l'Italie, dans la région d'Émilie-Romagne à l'est de la plaine du Pô, qui, depuis 59 av. J.-C., faisait la frontière entre l'Italie romaine et la Gaule Cisalpine. En 49, Jules César franchit le Rubicon avec ses troupes ; l'expression en est devenue proverbiale. ( Sur le Rubicon, voir fr.wikipedia art. "Rubicon". )
  5. enreligioser : peut-être un néologisme de Balzac ; c'est l'exemple donné par cnrtl.fr art. "enreligioser".