Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME III

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XVIII CHAPITRE XX

[{Buis (105)}] M. DE SECQ s'avança gravement vers le lieutenant qui, sans attendre qu'il ouvrit la bouche, lui demanda : « Que voulez-vous ?... » absolument comme les suisses des ministères.

— Monsieur , lui répondit de Secq , j'arrive au nom de la loi , du roi.

— Etc., ajouta le lieutenant en riant.

— Monsieur, reprit de Secq sans se déconcerter , nous avons la plus profonde estime pour M. de Durantal et sa vertueuse femme , ils {Buis (106)} sont les bienfaiteurs de cette campagne ; mais le rapport qu'on a fait à l'Autorité d'un fait singulier et extraordinaire nous amène..... Nous sommes désolés de cette circonstance désagréable pour lui ; mais nous avons pris les précautions qui marquent notre respect, nous sommes venus au matin.....

— Monsieur, reprit Vernyct en l'interrompant, j'ignore encore ce dont vous voulez parler ; mais M. de Durantal est en ce moment à Valence, et vous ne le gênerez en rien. Ainsi, lorsque vous m'aurez expliqué le sujet de votre visite judiciaire , je vous aiderai de tout mon pouvoir à atteindre le but.... Voici, ajouta-t-il en souriant, la seconde que nous fait la justice , et la {Buis (107)} première étolt on ne peut plus déplacée.

— Monsieur, répondit de Secq , voudiez-vous avoir la bonté de nous conduire à la grotte en rocaille qui se trouve dans le parc , et , chemin faisant , je vous expliquerai l'objet de notre visite. Vous nous aurez excusé , datis veniam , lorsque vous saurez que nous serions répréhensibles de ne pas agir ainsi. Votre jardinier , Monsieur , a découvert , en bêchant à l'endroit de la grotte , un cadavre !.... il paroît que c'est celui d'un homme !....

Ici Vernyct se mit à éclater de rire, et de telle manière qu'il étoit obligé de se tenir les flancs. M. de Secq, le juge de paix, le greffier et le garde , interdits , se regardoient {Buis (108)} les uns les autres, et de Secq, commençant à soupçonner quelque mésaventure , trennbloit d'autant plus que le juge de paix , qui ne s'étoit prêté à cette démarche qu'avec la plus grande répugnance , lui lançoit des regards foudroyans.

— Venez , Messieurs , venez ? leur dit Vernyct en riant toujours , et , prenant de Secq par la main comme une dame, il le guida en ajoutant : « Venez.... dresser procès-verbal. » Ils entrèrent dans le parc , et le juge de paix , saisissant un moment où Vernyct étoit en avant , il poussa le coude au maire et lui dit : « Quand je vous disois que vous alliez me compromettre. »

Patienza , comme dit Cicéron, répliqua de Secq en faisant bonne contenance.

{Buis (109)} ( 109 ) Alors le juge de paix se tournant vers son greffier , le garde-champêtre et l'ouvrier qu'ils avoient requis de venir, leur ordonna de rester à l'entrëe du parc : « Car, se dit-il , puisque nous allons faire une sottise , qu'au moins il n'y ait pas de témoins bavards. »

Quand ils furent arrivés à la grotte en rocaille , précisément à l'endroit où Vernyct et Argow avoient enterré Navardin , le chef des voleurs de la forêt de Saint-Vallier , Vernyct , regardant de Secq avec malignité , lui dit : « Voulez-vous que ce soit vos gens qui ouvrent la fosse de ce cadavre ?....

— Oh, Monsieur, reprit de Secq, faites-le faire par votre jardinier.

Alors Vernyct appela un nègre {Buis (110)} qui leur étoit tout dévoué , à Argow comme à lui, car ils l'avoient sauvé de la mort , et lorsqu'il fut venu : « Milo , lui dit-il , prends cette pioche , et mets à nu tout ce terrain-là!.... »

— Maître , il avoir jà fouiller, car avoir vu , moi , Marinot regarder et mettre de côté la pioche et sti chevel....

En achevant ces mots, il montra au bout de la pioche la poignée de cheveux qui y étoit restée.....

Le jardinier avoit raison !... s'écria de Secq en regardant le juge de paix étonné.

— Pourquoi , dit Vernyct , Marinet a-t-il recouvert le corps et remis la terre après s'être aperçu de cette singuhère chose ? Qu on le {Buis (111)} fasse venir ? mais avant , laissez votre pioche et prenez-en une autre , puisque Marinet s'est gardé d'employer celle qui a des cheveux au bout. Messieurs, cette précaution-là annonce des raisonnemens en plus grande quantité que n'en contient la cervelle de Marinet !....

Le maire rougit , car c'étoit lui et le curé qui avoient conseillé à Marinet d'agir ainsi.

— Il auroit fallu , reprit Vernyct , au moins laisser le terrain en même état , puisqu'on laissoit la pioche.

Pendant ce temps , le nègre mettoit le corps à découvert : il le souleva avec sa pioche , et la plus grande confusion régna sur la figure des deux fonctionnaires de Durantal en voyant un chevreau , {Buis (112)} et en reconnoissant que les cheveux noirs , attirés par la pioche ëtoient des poils de la tête du chevreau. Ils les confrontèrent , reconnurent que le coup de pioche avoit porté sur la tète ; et ils se regardèrent l'un l'autre en ne sachant que résoudre.

Alors le juge de paix alla vivement à la rencontre de Marinet ; et , lui faisant voir la pioche , il lui dit : « Reconnoissez-vous cela pour votre pioche et cette touffe pour les cheveux ?..... »

— Oui , Monsieur , dit le jardinier.

— À quelle heure avez-vous mis à nu le corps de la victime ?.... reprit de Secq en riant.

— À dix heures et demie du soir, répondit le jardinier stupéfait.

{Buis (113)} — Y voyiez-vous clair ?.... reprit le juge de paix.

— J'avois , sous votre respect , une lanterne....

— Vous n'aviez pas de besicles ? reprit de Secq.

— Non , M. le maire.

— Hé bien , je le crois, continua le maire ; allez , mon cber , vous êtes un imbécille , et vous ferez mieux d'avoir des longues vues avant de compromettre les autorités.

— Pourquoi , dit Vernyct , ne pas m'avoir prévenu d'une semblable chose?....

— Monsieur, vous n'y étiez pas.

— Marinet , dit Vernyct d'un air sévère , vous n'êtes plus au service de M. de Durantal , je n aime pas {Buis (114)} les valets qui cherchent à nuire ; mais, en faveur de l'ancienneté , l'on vous fera une pension viagère de cent écus ; allez.... et une autre fois a ne prenez pas des chevreaux pour des hommes.

— Maintenant , Messieurs , poursuivit-il , c'est à vous à l'engager à garder le secret ; et , quant à moi , je vous le promets.

Marinet restoit stupéfait ; il s'en alla à la grotte , et voyant le chevreau , la pioche , la touffe : « C'étoit pourtant bien un homme !.... s'ëcria-t-iL »

— Malheureux !.... lui dit de Secq qui l'avoit suivi , si tu répètes une calomnie semblable , et si tu ne gardes pas le silence sur une semblable méprise ; gare à toi !...

{Buis (115)} Vernyct emmena les deux fonctionnaires vers le salon ; là , il dit à son nègre de voir si M. de Durantal n'étoit pas revenu de Valence , et, en prononçant cette phrase, il lui lança un regard significatif. « Messieurs , dit-il à de Secq et au juge de paix, M. de Durantal a bien regretté de n'avoir pu jusqu'ici vous recevoir , et son dessein ëtoit d'aller vous visiter ; mais, s'il est de retour, je me charge de vous faire connoître le bienfaiteur de la contrée , et de vous faire déjeûner avec lui ; d'autant plus qu'il est assez nécessaire de s'entendre avec vous pour tout le bien qu'il médite de faire encore dans le pays. Il veut choisir parmi vous l'administrateur de l'hôpital qu'il fait construire , et {Buis (116)} fonder une école gratuite d'enseignement. »

— Oh! dit de Secq , je ne crois pas qu'il y ait en France un mortel plus bienfaisant , plus vertueux que M. de Durantal ; je ne passe pas devant une chaumière que je n'entende la chanson de reconnoissance que les paysans ont faite pour lui et madame , et ils la chantent à leurs enfans...... que Dieu conserve long-temps un homme aussi utile !..

— Messieurs , je vous prierai de garder le silence sur votre expédition devant M. de Durantal , et en voici la raison ; On n'inhume pas un chevreau dans un parc sans motif ; le voici : M. de Durantal a été nourri par une chèvre qu'il a aimée beaucoup , et c'est naturel.

{Buis(117)} — Oh! la belle àme !..... dit de Secq.

— Oui, dit le juge de paix.

— Ce pauvre bouc , dont vous avez vu la dépouille , reprit Vernyct , étoit le dernier enfant de sa nourrice , et M. de Durantal y tenoit singulièrement : il est mort dernièrement , et je lui fais accroire qu'il vit toujours...... vous sentez ?....

— Oh ! très-bien , dit de Secq.

Maintenant, pendant que le nègre va lever les arrêts auxquels Vernyct avoit condamné Annette et Argow qui , heureusement , ne s'en étoient pas aperçus, expliquons cette énigme au lecteur.

La nuit , pendant laquelle Marinet , muni de sa lanterne , avoit été {Buis (118)} fouiller la grotte , étoit celle où Vernyct revint de chez sa chère Jeanneton. Il venoit à travers le parc , et son cheval , marchant sur les gazons , ne faisoit aucun bruit ; le lieutenant avoit aperçu Marinet et sa lanterne , et l'avoit épié. En le voyant explorer la grotte , et sa pioche se lever et se baisser tour-à-tour, il comprit qu'il fouilloit à l'endroit où lui et Argow avoient enterré Navardin. Il s'en fut donc à l'écurie , éveilla son nègre , lui demanda le plus profond secret , s'en alla pousser une reconnoissance sur le terrain ; et là , le pressant danger lui fit venir une idée lumineuse , ce fut de remplacer le corps du brigand par celui du chevreau chéri de Jeanneton, et de brûler Navardin {Buis (119)} dans de la chaux vive. Alors dans la même nuit , au moyen de chevaux excellens , le changement eut lieu , et l'adresse du nègre amena une parfaite ressemblance, (1)

Cette aventure fit réfléchir Vernyct au danger de n'être pas entouré de gens fidèles ; et , à l'exception des trois nègres qu'ils avoienl délivrés , il résolut de renvoyer tous les autres domestiques , et de les remplacer peu à peu par les plus honnêtes de ses anciens corsaires qui trouveroient ainsi une douce existence. Poursuivons :

Milo , le plus fidèle des trois nègres et le plus intelligent , revint bientôt ,



(1) Les nègres sont en effet très-adroits pour ces sortes de travaux.


{Buis (120)} disant que M. de Durantal arrivoit à l'instant de Valence, et qu'il comptoit bien , sur la nouvelle qu'il recevoit de la visite de ces messieurs , qu'ils déjeùneroient à Durantal. Alors Vernyct laissa les deux héros du chevreau occupés à admirer la magnificence des salons du château , et il fut prévenir Argow qu'il auroit à déjeuner le maire et le juge de paix de Durantal.

Le jardinier revenoit tout stupéfait de sa grotte ; il aperçut dans le salon les deux magistrats, et, mettant un pied sur les marches du salon , il leur cria: « C'étoit bien un homme !.... »

— Il est fou !... dit de Secq.

— Mais sa folie peut nuire!... répliqua le juge de paix.

{Buis (121)} — Bah! s'il le répète, nous luî donnerons sur les doigts , répondit le maire enchanté de pouvoir déjeûner avec l'ami du préfet , et dans ce château où il désespéroit d'entrer.

« Comment, dit-il au Juge de paix , ces bécasses de femmes et ces ardéliones , ces farceurs de chez mademoiselle Sophy , la revendeuse de propos et la marchande de caquets , qui fait des enfans et dit des oremus , peuvent ils chercher à noircir un homme comme M. de Durantal ! le plus riche du département , le bienfaiteur de la contrée, homo probus , un homme d'or ?... C'est de la canaille , plebs, plebecula , le commun des martyrs, et cela veut juger les grands!... M. {Buis (122)} de Durantal est assez puissant pour vous faire nommer juge au tribunal... Oh ! c^'est le plus estimable de tous les hommes !... vous l'allez voir ; c'est un superbe homme , petit, mais large , fort , à ce qu'on dit ; il enlève une femme comme une plume : il est vrai que cela ne pèse guère , j'excepte madame de Secq.

A ce moment Vernyct rentra et leur annonça M. de Durantal. En effet, l'on entendit le bruit de ses pas dans l'antichambre : de Secq étoit devant la cheminée et en face de la porte , le juge de paix regardoit la vue du parc par la fenêtre , et heureusement Vernyct causoit avec le maire ; Argow entre , de Secq , avec sa figure obséquieuse , leva les yeux, alla à sa rencontre, mais {Buis (123)} tout-à-coup s'arrêta , pâlit , et Argow fut en proie à la plus vive émotion. Le geôlier d'Aulnay reconnoît son prisonnier , celui auquel il doit sa fortune , et Argow , l'homme auquel il a dû la vie , et le maître de ses secrets. Vernyct, s'apercevant d'un seul coup-d'œil de cet incident extraordinaire , prend de Secq par le bras, l'entraîne vers une embrasure de croisée, et , pendant que dans le chemin le maire épouvanté lui dit à voix basse : « Oh, c'étoit un homme !.... « le lieutenant lui répondit : « Silence !.... » et l'enchanta par un regard comme le Boa d'Afrique.

Pendant que le juge de paix saluoit Argow stupéfait , le lieutenant dit au maire : « Trouvez donc un moyen de renvoyer le juge de paix , {Buis (124)} afin que nous restions seuls et surtout contenez-vous !.... »

Alors le lieutenant , sans se décourager , dit par la fenêtre à Milo , qui avoit l'ordre de ne jamais quitter Vernyct : « Cours chez madame , et dis-lui de ma pari de rappeler Monsieur auprès d'elle, et de l'y retenir : il y va de beaucoup pour elle ! »

— Monsieur le juge de paix , disoit de Secq, auquel la réflexion étoit revenue , et qui voyoit dans cette affaire un sujet de fortune et d'élévation : « Vous devriez avoir la complaisance d'aller à Durantal prévenir nos chères moitiés que nous déjeûnons ici. »

— Mais , s'écria Vernyct, on peut les faire prévenir , à moins que M. le juge de paix ne préfère y aller ; {Buis (125)} mais par l'humidité qu'il fait je ne souffrirai pas qu'il y aille à pied. « Milo !... Milo!... Il mettra les chevaux et vous menera.

— Mais, Monsieur, je ne veux pas....

— Si , si ! pas de façon , dit Vernyct. Eh bien , qu'as-tu donc , ajouta-t-il , en voyant la morne contenance d'Argow, que t'arrive-t-ii ? tu es pâle ?....

— Je suis résigné!..... répondit lentement Argow. — À bien déjeûner ? répliqua Vernyct en riant.

— Milo, continua le lieutenant, au nègre qui étoit revenu, mettez les chevaux! conduisez et ramenez monsieur le juge de paix lentement , ajouta-t-il tout bas....

— Monsieur, c'est inutile , je vous assure , disoit le juge de paix....

{Buis (126)} — Ah, dit Vernyct, vous faîtes des cérémonies. Mais qu'a donc Milo ?... Durantal , il veut te parler...

— Monsieur , répondit le nègre, en s'adressant à Argow, madame vous demande : elle n'est pas bien...

Argow s'élança comme un trait, et Vernyct dit au juge de paix récalcitrant : « Dépêchez-vous donc,.... dans une demi-heure nous déjeûnerons....

— Dites à ma femme que je suis désolé, ajouta de Secq. Le pauvre juge de paix s'en alla de force comme Bazile dans Figaro 1.

— Monsieur, dit le lieutenant à de Secq, l'emmenant dans le jardin au milieu d'une vaste pelouse , votre étonnement à l'aspect de M. de Durantal n'est pas naturel : {Buis (127)} vous savez quelque chose sur lui ! je suis son ami , et son ami à la vie et à la mort ! La phrase qui vous est échappée me fait croire que vous êtes instruit!.... Prenez garde ! il s'agit d'aller rejoindre le chevreau ! aucune puissance humaine ne pourroit vous soustraire à votre sort , car je me dévoue au salut de Durantal. Voyons , que savez-vous ? surtout ne me cachez rien !.... »

Il y avoit une telle puissance dans cette dernière phrase , Vernyct la prononça en y déployant une telle volonté , si forte , si impérieuse , que de Secq tremblant , et subjugué à l'aspect de ce visage contracté d'une manière terrible et presqu'effrayante, lui répondit : « Monsieur, je sais que M. de Durantal étoit {Buis (128)} possesseur d'une terre à Vans-la-Pavëe , qu'il a enlevé mademoiselle Mëlanie, qu'il a tué. M. de Saint-André à A...y, et que le procureur du roi de cette ville l'avoit signalé comme un pirate , sous le nom d'Argow ;..... c'est moi qui fus chargé de veiller à sa personne , et il m'a donné cent mille francs pour le délivrer.....

— Hé bien, monsieur, comment voulez-vous agir , en ennemi ou en ami ?..... Répondez sur-le-champ, et songez qu'une syllabe, un regard , une parole équivoque , vous donneront la mort si , restant notre ami , ils vous échappoient , et que cela influât sur le sort de M. de Durantal ; si vous restez ennemi , avant une heure vous n'existerez {Buis (129)} plus, car je vous tuerai ! et je m'arrangerai de manière à ce que cela tourne comme le chevreau , pour moi. Si vous voulez vous taire , vous devenez notre ami , vous aurez vingt mille francs par an pour votre silence, et celui qui a fait M. Badger préfet, servira de tout son crédit M. de Secq, afin de le faire parvenir ...

— Monsieur, dit de Secq , jamais de ma vie , fût-ce mon ennemi ! je n'enverrai un homme à l'échafaud , encore moins celui qui m'a donné tout ce que je possède ;... je ne puis pas répondre des événemens et des circonstances , mais je ne crois pas avoir jamais à parler sur votie ami.

— En voilà assez ! reprit le lieutenant, par le canon de ce {Buis (130)} pistolet, et il fit voir à de Secq effrayé un de ses pistolets qu'il portoit toujours , je te lie à moi ! si tu manques à ta parole, ceci ne te manquera pas !..... si l'on arrête Argow , tu meurs !..... mais aussi je te permets de parier, si nous manquons jamais à satisfaire tes désirs.....

De Secq tressailloît : « Sois donc calme ! lui dit le lieutenant , et surtout songe à ne jamais t'adresser qu'à moi quand tu voudras quelque chose, Retiens cela ? car si tu parles à Argow, je te brûle le crâne ! Maintenant rentrons. »

En l'acheminant vers le salon , il lui dit encore : « Vous viendrez ici comme bon vous semblera , et vous en agirez comme ami de la maison. »

{Buis (131)} Argow et Annette ëtoient déjà dans le salon. Annette effrayée regardoit Vernyct avec une sourde terreur , mais ce dernier lui dit à voix basse : Ange du ciel ne craignez rien. »

— Hé bien, monsieur, dit Argow à M. de Secq , il paroît que vous vous souvenez bien du punch d'Aulnay ?

— Je m'en souviendrai toujours, répliqua l'adroit de Secq, pour bénir la mémoire de mon bienfaiteur !

Ces paroles rendirent le calme à Argow qui n'avoit tremblé que pour Annette. Le juge de paix revint, le déjeûner fut gai , et Vernyct eut soin que Milo versât souvent du champagne au Maire , et Milo ètoit le seul domestique qui servît à table , {Buis (132)} quoiqu'iîs fussent plusieurs domestiques habituellement.

Quand les deux convives furent partis , enchantés d'Annette , et que de Secq s'en fut avec le plus profond respect pour cette céleste femme , Vernyct dit en s'essuyant le front : Jamais combat , pas même celui de Charles-Town , ne m'a fait autant suer que cette journée 2 !....

Annette lui prit la main et, la serrant avec amitié , lui dit : « Brave homme !... oh! comment vous récompenser ? j'ignore même l'étendue de vos services.....

— Vernyct , dit Argow, j'espère que rien de mal.....

— Enfant!.... répondit le lieutenant en levant les épaules. Il leur prit les mains à tous deux ,les serra dans {Buis (133)} les siennes, et, les regardant avec attendrissement, il leur dit, en proie à la plus vive émotion : « Mes amis, écoutez-moi ? Il faut quitter la France , la quitter au plutôt ! vous , madame , tout lieu vous est égal, ainsi, comme quinze jours seroient déjà un retard fatal, profitons des avis du Ciel. Je vais dès aujourd'hui m'occuper de votre départ. Je songe que jamais je n'ai rien vu de si délicieux sur la terre que les îles Bermudes : le ciel , le climat , les plantes , tout est divin , digne de vous. Là, nulle justice n'enverra de recors 3, de gendarmes ni d'huissiers : c'est là que vous devez aller habiter, nous emmènerons monsieur et madame Gérard , nous emporterons la charge d'un bâtiment de tout ce qu'il y a {Buis (134)} de commode , de joli , de précieux à Durantal et en France , et au- moins vous serez sûrs de vivre toute votre vie sans alarmes , heureux ! et vous y trouverez, je vous jure, les moyens d'être chrétiens comme partout, puisque c'est votre fantaisie ; c'est moi qui vous en conjure et vous en supplie. »

— Je n'ai rien à dire contre un projet aussi raisonnable , répondit Annette.

— Rien..... dit Argow, ce n'est qu'une lâcheté!....

— Ce seroit une lâcheté , reprit Vernyct , si tu étois seul au monde , mais tu auras des enfans !....

Ce mot rendit Argow immobile ; il répéta avec une espèce de frénésie : « Mes enfans !....

{Buis (135)} — Certes, dit Annette , ajoutant un regard qui signitioit qu'elle en avoit l'espoir.

— J'irai !.... fut toute la réponse de Maxendi.

— Cette réponse , dit Vernyct à Annette , est l'assurance d'un bonheur éternel.

Rien n'étoit en effet plus sage et mieux combiné qu un tel plan , les événemens qui se pressent vont nous apprendre comment la fatalité avoit décrété sur son autel de fer que les pressentimens d'Annette , avant d'épouser Argow, étoient bien la voix de l'avenir 4.






CHAPITRE XVIII CHAPITRE XX


Variantes

  1. une autre- / fois {Buis} ( le trait d'union est superflu, nous le supprimons)

Notes

  1. Dans Le Barbier de Séville, de Beaumarchais, « la réplique “ allez vous coucher ” est prononcée tour à tour par chaque personnage, pour convaincre Don Bazile de partir dormir. Ce dernier, toujours réticent à l'idée de se coucher, voit que Bartholo, Le Comte, Figaro et Rosine lui répètent simultanément « Eh ! Sans doute » lorsqu'il dit, étonné “ Que j'aille me coucher ! ” pour qu'il sorte définitivement de la scène. ( fr.wikipedia art. "Le Barbier de Séville" )
  2. Charlestown, à la fin de la guerre d'indépendance des États-Unis, fut l'objet d'un siège par les Britanniques du 30 mars au 12 mai 1780. Les forces britanniques étaient impotantes et soutenues par de nombreux navires. Les défenseurs étant bien moins nombreux, et les fortifications étant inadéquates, la ville dut capituler.
  3. Recors ou praticien : « Personne qui assistait un huissier dans les opérations d'exécution en qualité de témoin et dont la présence est aujourd'hui facultative. Synon. praticien. Le praticien, vulgairement appelé recors, est l'homme de justice par hasard, il est là pour assurer l'exécution des jugements ; c'est, pour les affaires civiles, un bourreau d'occasion ( Balzac, Cous. Pons, 1847, p. 173). » ( cnrtl.fr art. "recors" ).
  4. Voir tome II, chapitre XIV, p.212 : « [Vernycy] me glace le sang par sa présence , [...] et j'ai quelque pressentiment que le bras de cet homme me sera funeste , et cependant ce sentiment m'étonne ; car je me sens , en général , de la bienveillance pour tous les êtres. J'ai du plaisir à vous regarder [i.e. Argow] ; mais lui , je frissonne en l'apercevant !.... »