Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME III

CHAPITRE XX

CHAPITRE XIX CHAPITRE XXI

[{Buis (136)}] ON sent qu'il y avoit une convocation extraordinaire de tous les membres qui composoient la société de mademoiselle Sophy , pour la soirée du jour où le maire et le juge de paix étoient descendus judiciairement au château de Durantal. Pour tout le littoral de la Méditerranée personne n'eut voulu manquer à cette assemblée , et mademoiselle Sophy avoit même risqué le punch et les gâteaux pour aiguiser les langues.

De très-bonne heure le salon {Buis (137)} avoît été décoré , les sièges préparés , les housses ôtées , et mademoiselle Sophy, prête aussitôt que son salon , ne tarda pas à voir arriver le curé , qui fut suivi de toute la société, moins M. et madame de Secq et le juge de paix.

— Nous saurons donc ce soir , dit Mlle Sophy, à quoi nous en tenir sur nos seigneurs.

— Il y a quelque chose de bien extraordinaire , dit M. de Rabon , c'est que j'ai appris que Marinet est renvoyé.

— Renvoyé !.... s'écria-t-on.

— J'ai vu ce matin madame de Secq , dit madame de Rabon , et elle m'a dît que ces messieurs avoient déjeuné au château.

— Et moi , dit le receveur des {Buis (138)} contributions , j'ai vu M. le juge de paix dans la calèche de M. de Durantal.

— Voilà du nouveau ! s'écria mademoiselle Sophy ; au surplus , cela nous indique que ces messieurs sont instruits.

— Ces messieurs, dit M. de Rabon, tardent bien ; car j'ai six heures et demie.

Au bout d'une heure d'attente et d'impatience de la part des expectans, M. et madame de Secq et le juge de paix arrivèrent ; mais il y eut un grand sujet d'étonnement pour la société , c'est que le juge de paix garda le plus profond silence , et à toutes les instances, M. de Secq répondit : « Nous avons fait une très-fausse démarche , et {Buis (139)} rien n'ëtoit plus ridicule que l'histoire de Marinet. »

— Mais vous savez ce qu'est M. de Durantal ?

— Je l'ai vu , mademoiselle , et je n'ai pas été de but en blanc, exabrupto , lui demander son âge , ses noms, prénoms et qualités.

Chacun se regarda et se dit en soi : « Il y a quelque chose là-dessous.... » d'autant plus que de Secq et le juge de paix , détournant la conversation avec affectation, donnoient beaucoup à penser , et témoignoient que les questions multipliées leur étoient à charge.

Lorsqu'on s'aperçut que leur volonté de se taire restoit fixe et opiniâtre , on ne les tourmenta plus , et mademoiselle Sophy s'en alla {Buis (140)} auprès de Marguerite pour lui dire à voix basse : « Votre mari sait quelque chose qu'il nous cache. »

— Mais, reprit Marguerite , c'est qu'il ne m'a rien dit non plus ! et j'ai bien vu qu'il avoit des secrets , car il est tout chose : lui , qui parle volontiers, n'a rien dit depuis qu'il est revenu. Il est distrait, je lui ai demande mon sac, il m'a apporté sa cravate : je l'ai bien tourmenté pour savoir ce qu'il avoit appris , il m'a dit, mais en colère comme jamais je ne l'ai vu , qu'il vouloit que je ne lui parlasse jamais de cela. C'est bien dur à une femme irréprochable comme moi , et qui ai apporté une si bonne fortune , de ne pas savoir ce que mon mari apprend !

— Vous comprenez , dit {Buis (141)} mademoiselle Sophy , qu'alors ce n'est pas une chose ordinaire.

— Ah ! il m'a dit que j'irois au château tant que je voudrois , qu'il me présenteroit à madame de Durantal, et que nous y serions comme chez nous.

— Diable !... s'écria mademoiselle Sophy ; mais cela est très-extraordinaire !....

— Monsieur Laurent, dit-elle au juge de paix , dites-moi donc un peu si l'on vous a invite à retourner au château vous et votre femme ?

— Non , répondit le juge de paix.

— Vous a-t-on fait autant d'amitié qu'à M. de Secq ?

— Oh ! bien moins qu'à lui ! car on avoit un fier soin de lui , on lui a {Buis (142)} donné du Champagne, on s'est informé de sa femme, on l'a invitée..... on ne m'a seulement pas parlé de la mienne ! on l'avoit mis à côté de madame , et elle lui parloit beaucoup plus qu'à moi : mais il est le maire aussi !....

— Et ce corps ?.... dit-elle.

— Ce corps, répondit le juge en riant, c'est une histoire qui feroit rire tout le monde de nous !....

Il y avoit environ un gros quart-d'heure que de Secq étoit chez mademoiselle Sophy lorsque, contre l'ordinaire , il fit signe à sa femme de s'en aller , et lorsque mademoiselle Sophy lui dit en riant : « Vous ne nous quittez pas ? »

— Si, répondit-elle ; car M. de Secq le veut.

{Buis (143)} Une fille aussi fine et aussi astucieuse que l'étoit mademoiselle Sophy , devoit tirer bien des conséquences de la conduite de de Secq : et, lorsqu'elle le vit partir avec îe juge de paix , elle fit interrompre toutes les parties , et l'on se rangea avec la pins grande attention autour d'elle.

— Avez-vous vu , dit-elle à cette assemblée , furieuse d'être trompée dans son attente et sa curiosité , avez-vous vu quelque chose de plus singulier que ce qui arrive ? avez-vous remarqué comment M. de Secq a été froid et même malhonnête envers moi et même envers vous ? comme il étoit distrait , préoccupé !.... On l'a engagé à venir au château , lui et sa femme ! il a été l'objet des {Buis (144)} attentions de Monsieur et de Madame , et le juge de paix en rien. Il est maintenant devenu , et cela en un instant , l'ami de la maison. Or, on n'est ami des grands que dans trois cas : quand ils ont besoin de nous , quand on sert leurs plaisirs, ou lorsqu'on les fait trembler. Remarquez que c'est M. de Secq qui a été le préféré ; quel besoin M. de Durantal a-t-il de lui ? comment peut-il servir ses plaisirs ?.... en rien ; mais aussi comment peut-il le faire trembler ?.... Oh ! je le répète , il y a un mystère là - dessous , un mystère grave , et la préoccupation de M. le maire donne beaucoup à penser !.... Si M. de Secq et sa femme sont bien reçus au château et que nous ne le soyons pas..... je réponds qu'il y a un secret important.

{Buis (145)} La curiosité trompée de ce cercle dégénéra en nne espèce de fureur , et l'on enveloppa le maire dans la proscription. Chaque soir l'on en parla , et lorsqu'on apprit qu'au lieu d'un corps on avoit trouvé un chevreau , et que le jardinier, malgré sa pension de cent écus , soutenoit qu'il avoit vu un homme , on tint , chez mademoiselle Sophy, les propos les plus défavorables sur de Secq et les seigneurs de Durantal.

Mais ce qui donna une créance étonnante aux soupçons de mademoiselle Sophy , c'est la conduite de Lesecq que l'on observa. Ce dernier resta presque toujours enfermé dans sa femme 1, ou bien il alloit au château. Il cessa, par degrés, de {Buis (146)} voir mademoîselle Sophy , et défendit à sa femme d'y aller. On s'aperçut qu'il devint rêveur, taciturne, sombre, et qu'il perdît une gaîté qui étoit connue. Marguerite avoit conté leur fortune , et lon savoit que leurs biens consistoient en telle et telle ferme, et qu'ils n'avoient pas d'argent , et de Secq acbeta, pour trente mille francs , une partie des terres qui étoient derrière sa maison , en annonçant l'intention de bâtir et d'arranger sa propriété : « D'où peut venir tant d'argent ?....» disoit mademoiselle Sophy.

Enfin , qu'on se mette à la place du pauvre maire de Durantal ? il avoit le malheur de savoir lire , et il lisoit le code ; il y jetoit souvent un regard furtif , et connoissoit la {Buis (147)} peine portée contre ceux qui ne font point de révélation sur les crimes dont ils ont connoissance. Sa conscience étoit tourmentée ; or il y avoit un grand changement dans ses manières , et, outre ses terreurs particulières , il en avoit une bien plus grande , c'est qu'il voyoit toujours ce bout de pistolet que lui avoit montré Vernyct. Ce grand changement dans sa conduite fut remarqué : sa femme étoit trop causeuse pour que le village ignorât que , depuis sa visite au château , M. de Secq ne dorrnoit plus, qu'il parloit souvent seul, etc. ; et mademoiselle Sophy, le soir, de tirer mille inductions de l'intimité de Lesecq avec M. de Durantal a et du changement total de son humeur et de {Buis (148)} ses manières. Elle en vînt à dire : « Nous savons comment la femme a eu sa fortune ; mais elle ne nous a jamais dit d'où venoit celle de son mari !... qui est-il ?... que falsoit il ?... où est Aulnay-le- Vicomte ? et que s'est-il passé là ?.... Ils y ont demeuré toute leur vie , on doit savoir ce qu'ils y étoient.... »

D'un autre côté , l'on apprit qu'au château l'on démeubloit toutes les pièces et que l'on faisoit de grands préparatifs de départ, et l'on apprit que , malgré la saison plus avancée , on disoit au château que l'on alloit à Paris.

Sur ces entrefaites , mademoiselle Sophy alla à Valence , et , comme elle connoissoit tout le commerce, elle y dîna avec l'entrepreneur {Buis (149)} du roulage qui lui dit qu'il avoit un marché avec M. de Durantal pour transporler de Valence à Frëjus cent mille livres pesant , et qu'un emballeur de Valence alloit gagner des sommes énormes à emballer tout le mobilier de Durantal.

Quel nouveau champ de conjectures pour mademoiselle Sophy !... elle alla chez M. et madame Bouvier , y vit Charles , et , devant le procureur du roi, elle se donna carrière et défila le long et le singulier chapelet de ses soupçons sur M. de Durantal et de Secq.

Elle fit remarquer l'obscurité , la complication de tous les incidens de leur conduite. « On dit à Durantal que l'on part pour Paris, et les meubles vont à Fréjus : on part {Buis (150)} après trois mois de séjour et après avoir annoncé un établissement éternel ; on a meublé Durantal comme un palais , et on ôte tout , absolument tout, et cela arrive quelques jours après cette descente judiciaire qui avoit pour objet un cadavre , et ce cadavre est dit-on un chevreau. Le jardinier persiste à dire que c'est un homme ; le maire soutient le seigneur , le seigneur est sombre et sauvage, et son nouvel ami devient tout comme lui , taciturne et rêveur.... Qu'est ce M. de Secq ?... il est d'Aulnay-le-Vicomte... ( Marguerite avoit parlé comme on voit ) Ne faudroit il pas s'informer de sa vie , de sa fortune ?... est-elle patrimoniale ?.... Ah ! disoit-elle, si j'étois ce que vous êtes , M. Charles , {Buis (151)} il y a long-temps que j'aurois écrit à Aulnay, et appris, par les antécédens de la vie de M. de Secq, quel rapport il y a entre lui et M. de Durantal.

« Il y a quelque chose , car tout s'accorde à prouver qu'il existe une complicité ; de Secq , qui n'avoit pas un sou pour meubler sa maison et qui comptoit sur ses économies , vient d'acheter pour trente mille francs de terres.... etc., etc. »

Nous ne rapporterons pas tout ce que disoit mademoiselle Sophy guidée par sa haine et sa curiosité , nous nous contentons de mettre le lecteur à portée de deviner tout ce que le bavardage a de puissance, de voir les fils de la trame que tisse l'envie , et de comprendre ce que {Buis (152)} c'est que l'opinion publique et son pouvoir.

Charles Servigné écouta le long discours de mademoiselle Sopby avec la plus scrupuleuse attention ; il la questionna, lui fit redire mainte et mainte circonstances , grava tous ces détails dans sa tête , et la quitta fortement préoccupé.

Elle revint à Durantal et raconta tout à son cercle qui la complimenta sur son esprit , son intelligence , et qui admira la finesse de ses aperçus. Sans les vieilles filles qui n'ont rien à faire qu'à s'occuper des autres, comment découvriroit-on tant de choses, et comment, sur de si petits indices, bâtiroit-on des romans entiers ?.... Tantôt M. de Durantal étoit un banqueroutier , tantôt il {Buis (153)} ètoit un personnage qui avoît conspiré et qui se cachoit. etc., etc.

Ah ! si mademoiselle Sophy avoit été priée du bal , M. de Durantal auroit été le plus gracieux seigneur que la terre eût jamais porté !

Un mois se passa de la sorte , et, au milieu de ce mois , mademoiselle Sophy avoit reçu une lettre de madame Bouvier qui la prioit de garder le silence sur M. et madame de Durantal, parce q«e tout ce qui s'étoit dit chez elle , sur eux, faisoit le plus grand tort à sa cousine. Elle déploroit cette conduite , et la conjuroit de ne pas juger sans entendre.

Enfin , vers ce temps , les préparatifs de départ avoient été poussés par Vernyct avec une telle activité , qu'Annette écrivit à son père et à sa {Buis (154)} mère fie placer toute leur fortune sur la banque d'Angleterre , de venir les rejoindre sous huit jours , et de se préparer à un grand voyage. On n'attendît plus qu'eux.

De son côté, Vernyct avoit acheté un vaisseau de transport et un vaisseau marchand qui mouillèrent à Fréjus , et dont il donna la garde et le commandement à deux anciens corsaires qui avoienl servi sous Argow et leur étoient entièrement dévoués. Toute la fortune d'Argow avoit été mobilisée , il ne restoit en France que la terre de Durantal, l'hôtel de la vieille rue da Temple et la terre de Vans ; mais cette dernière propriété , étant au nom de Vernyct , étoit depuis long-temps en vente , et c'est cette circonstance {Buis (155)} qui avoit sauvé Argow des mains de la justice dans les Ardennes, car s'il eût possédé cette terre, il n'auroit jamais empêché de suivre ses traces.

Il ne restoit plus à Durantal que les deux appartemens d'Argow et d'Annette , qu'on ne devoit démeubler qu'après leur départ, et c'étoit l'infatigable Vernyct qui se chargeoit de tout.

Un soir, il étoit occupé à emballer des collections d'armes précieuses delà manufacture de Versailles, des haches, des pistolets, des carabines, mais , parmi, il y avoit ce qu'on nomme un tromblon, et cette arme terrible (1) étolt jadis l'arme



(1) Un tromblon est un fusil extrêmement >>>


{Buis (156)} favorite de Vernyct et d'Argow.

— Bah, dit-il en riant, je veux garder cette pauvre fille , on ne se sépare pas comme cela de la compagne de ses périls !

Annette trembla à l'aspect de cette horrible machine de destruction , et elle fut effrayée de la manière dont Vernyct s'en servoit.



<<< court, dout la crosse est très-épaisse et massive ; le canon est très-gros, très-fort , et contient une livre et demie de balles : ce canon se termine par en haut comme un cor de chasse , et cette arme ne se tire ordinairement qu'en appuyant la crosse contre un mur. Quand on la tire, l'énorme quantité de balles que contient le canon , chassée par une très-forte charge de poudre , s'écarte, et produit l'effet d'une décharge de canon à mitraille.

( Note de l'auteur )

{Buis (157)} — Oh ! dit-elle , emballez tout cela ailleurs , car cela me fait mal à voir.

— Il y a cependant des armes plus terribles que vous caressez tous les jours.

— Que voulez-vous dire? s'écria Annette.

— Ne tenez-vous pas souvent embrassée la main de Jacques ?....

— Hc bien ?...

— Hé bien , regardez l'anneau qu'il a à son doigt.....

En ce moment Argow rentra, et Annette , l'emmenant à côté d'elle , lui demanda , en jouant avec sa main , ce que contenoit l'anneau qu'il portoit.

— D'où te vient cette fantaisie ?... lui demanda son mari.

{Buis (158)} — Elle me vient comme toutes les autres , répondit-elle ; mais on dit que c'est une arme.....

— Qui t'a dit cela ?....

— Vernyct ! ...

— Hé bien , dis à Vernyct qu'il est un imbécille.

— Merci, dit ce dernier en riant ; mais le fait est que je le mérite car j'oubliois qu'il n'y a que nous deux qui devons savoir ce que contient cette bague.

— Ah ! je veux le savoir, car je ne fais qu'un avec Jacques.

— Es-tu fou ?.... dit Argow en poussant violemment Vernyct.

Comme il achevoit, l'on entendit le bruit d'une voiture dans la cour, et Ton annonça Charles Servigné. Au moment où il entra , Vernyct {Buis (159)} tenoit un poignard , et, poussé par Argow, il arriva juste en face de Charles , de manière que ce dernier entrant brusquement , le poignard effleura son habit.

— Vous l'avez échappé belle ! lui dit Vernyct , le poignard est empoisonné ; s'il vous avoit écorché , vous tombiez là !. .. Prenez garde , car je ne manque pas deux fois mon homme...

— Ah ! mon ami , dit Annettc avec un peu d'humeur, allez emballer vos armes chez vous... vous m'avez fait trembler b !....

Vernyct sortit en murmurant. « Si je l'avois tué sans le faire exprès , j'aurois bien fait peut-être.... cette figure-là m'a toujours déplu.

— Charles , dit Annette , vous {Buis (160)} nous resterez à Durantal quelque temps, j'espère ?....

— Mais l'on prétend que vous partez.....

— Ah , dit Annette avec un sourire , nous attendrons ma mère et mon père.

— Allez-vous loin?.... demanda Charles à Ârgow.

— Nous ne sommes pas encore décidés.

Telle fut la réponse ambiguë que les sévères principes de Maxendi lui permirent de faire.

— Je viens vous apprendre , dit Charles, que j'ai l'espoir d'être nommé avocat général.... à mon âge, c'est une grande faveur.....

— Mais vous la méritez , dit Annette.

{Buis (161)} Charles fut reçu par M. et madame de Durantal avec une rare cordialité , et Annette , sentant que sa séparation avec son cousin alloit devenir éternelle , mit à le voir , lui parler et l'accueillir, une affectueuse amitié , une tendresse si forte , si sentie , qu'il en fut ému. Tous les souvenirs de son enfance revinrent à sa mémoire ; son amour pour sa cousine se réveilla avec une force invincible, et l'assurance qu'il avoit du bonheur d'Annette lui rendit Argow odieux au dernier degré de la haine.

Le lendemain de son arrivée , Annette alla promener avec lui dans le parc après le dîner : elle vouloit lui montrer , dans une espèce de vallée suisse , des vaches , des {Buis (162)} taureaux et une laiterie bâtie en marbre et presque semblable à celle du parc de Rambouillet. Ils parvinrent ensemble au bas d'une petite montagne factice , et s'assirent sur un banc en face de la prairie et à côté d'un massif d'arbres étrangers.

— Mon cousin , dit Annette , depuis ce matin vos regards semblent un voile qui cacbe quelque dessein. Je n'ai pas voulu vous parler de leur expression devant M. de Durantal ; mais, dites-moi, n'avez-vous rien à vous reprocher ? vous connoissez mon amitié pour vous , mon indulgence ; j'ai pris le prétexte de vous montrer ma vacherie qui est pour ce pays une chose curieuse, afin de vous parler de vous.....

— Ma cousine , dit Charles avec {Buis (163)} une profonde émotion , je vous aime , que dis-je ? je vous adore toujours !.... et, toutes les fois que je vous verrai , je serai , comme vous le remarquez , combattu entre deux passions effroyables , mon amour et la haine la plus violente pour celui qui m'a tout enlevé....

— Quel discours !..... ô Charles !... est-ce vous qui parlez ainsi ?... oubliez-vous qui je suis ?....

— Je vois tout ; mais ma passion est si forte, que je ne vois plus d'obstacle , et que je sens qu'il faut que je quitte ce pays..... je le quitterai , Annette ! J'ai demandé à être changé de place, j'espère être nommé avocat général bien loin , dans le nord de la France , et là, je serai délivré de l'effroyable supplice de voir {Buis (164)} toujours unis et triomphans Tobjel de ma haine et celui d'un amour sans bornes !....

A ce moment l'on entendit du bruit dans le feuillage , et Annette, apercevant son mari , tomba de frayeur.

— Vous étiez là.... dit Charles épouvanté d'être arrêté dans ses desseins.

— J'y étois , j'ai entendu, et je vous pardonne !....

Il tenoit Annette dans ses bras et lui prodignoit des baisers qui la firent revenir, lorsque Charles, se retournant, jeta un cri affreux.... Un taureau comme enragé se précipitoit sur eux , et rien ne pouvoit les sauver de sa fureur, car la singulière scène qui venoit de se passer , {Buis (165)} ne leur avoit pas permis de s'apercevoir de cet ennemi furibond qui n'étoit plus qu'à vingt pas d'eux et que le schall rouge d'Annette excitoit encore. Charles et sa cousine jetèrent ensemble un cri terrible, et la peur les glaça tellement qu'ils restèrent immobiles... Tout-à-coup Argow défaisant sa bague , en tira une épingle très-courte , et, se plaçant entre le taureau et Annette, il reçut l'animal de côté, et soutint son choc avec une vigueur étonnante : la tête de l'animal ainsi heurté porta sur le banc et le fit sauter ; mais aussitôt qu'Argow eut effleuré la peau de l'animal furieux, ce terrible ennemi tomba mort.

L'étonnement d'Annette et de {Buis (166)} son cousin étoit c égal à leur terreur, et ce n'est pas peu dire. Cette scène leur fût comme un songe, et ils regardoient le taureau mort et Argow tour-à-tour. Le mugissement de l'animal en tombant avoit été horrible, et il leur sembloit encore l'entendre. Annette tendoit ses mains pour s'assurer que son mari vécût ; mais comme il tenoit sa fatale épingle , il repoussa rudement sa femme de la main qui lui restoit libre.

— Oh ! mon ami !... lui dit-elle en pleurant.

— Mais , mon ange , veux-tu que je te tue ?....

— J'aime mieux la mort qu'un pareil geste !.... dit-elle.

— Et par quel miracle , dit Charles, nous avez-vous sauvé la vie ?....

{Buis (167)} — Cette épingle , répondit Argow, est trempée dans le plus subtil poison de la terre , et il n'y a que les sauvages qui le connoissent : ce n'est même pas une épingle , c'est une arête de poisson.

Charles serra la main d'Argow avec reconnoissance , et lui dit d'un air attendri : « Je n'oublierai jamais que vous m'avez sauvé la vie , et je m'empresserai de le rcconnoître. »

Au bout d'une heure , Charles étoit parti pour Valence après avoir montré la plus vive agitation , et Annette resta dans une incertitude cruelle , car elle n'avoit pas pu savoir de Charles la cause d'un départ aussi précipité après une telle phrase.






CHAPITRE XIX CHAPITRE XXI


Variantes

  1. M. de Durant (les deux derniers caractères n'apparaissent pas dans {Buis} )
  2. fait tremble r {Buis} (nous corrigeons)
  3. on cou sin étoit {Buis} (nous corrigeons)

Notes

  1. Enfermé dans sa femme n'est pas bien clair ; ce serait plutôt sa femme qui serait enfermée puisqu'elle ne peut plus aller chez mademoiselle Sophy.
         Est-ce une coquille ou doit-on lire dans sa ferme ? Il est question de « telle et telle ferme », quelques lignes plus loin, et aussi de « sa maison ».
        Une explication serait qu'un certain temps s'est écoulé et que les de Secq habitent désormais une de leurs fermes. Ce qui concorderait avec le « cessa, par degrés, de voir mademoiselle Sophy ».