Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME III

CHAPITRE XXI

CHAPITRE XX CHAPITRE XXII

[{Buis (168)}] CHARLES , revenu à Valence , raconta à sa mère l'évënement extraordinaire qui venoit de changer son âme , et il s'écria : « Sans lui, je serois mort!... j'ai tant fait contre lui , que je dois désormais lui consacrer la vie qu'il m'a sauvée !.... »

Il sortit pour aller chez le juge d'instruction de Valence.

En effet , l'on va voir quelle influence cette visite pouvoit avoir sur le sort d'Argow.

Un mois avant, Charles Servigné , lorsque mademoiselle Sophy {Buis (169)} vint voir Adélaïde , avoit été frappé dos singuliers indices que présentoit la conduite de de Secq et de son cousin. Il avoit réfléchi à cette affaire , et , porté par la nature de ses fonctions à chercher , et à deviner les crimes , il avoit fini par écrire au procureur du roi d'A....y, dont Aulnay-le-Vicomte ressortoit, et il avoit soumis , dans sa lettre à ce fonctionnaire , une foule de questions sur M. de Durantal, Vernyct, de Secq et Marguerite. Alors il étoit guidé par sa haine, et il avoit présenté les questions d'une manière désavantageuse à son cousin.

Les recherches, les indices, les correspondances, avoient demandé un temps infini ; mais une chose qui étonna singulièrement Charles , ce {Buis (170)} fut qu'il ne reçut jamais de réponse décisive de son collègue , et qu'au contraire ce dernier lui demandoit des renseigneniens qui prouvoient que le procureur du roi d'A....y , connoissoit tous les personnages sur lesquels Charles avoit appelé son attention.

Enfin , la veille du départ de Charles pour Durantal, le juge d'instruction de Valence lui avoit dit : « Nous avions depuis long - temps une correspondance avec Aulnay et A....y, nous avons maintenant toutes les pièces....

Cette phrase , que Charles entendit en silence , et sans y répondre , lui fit voir que son cousin étoit gravement compromis ; toujours poussé par sa haine et son envie, il avoit {Buis (171)} été sur-le-champ à Valence , pour exploiter à son profit la terreur qu'il comptoit jeter dans l'âme de sa cousine ; mais l'evénement dont on vient de lire le récit , les paroles touchantes de son cousin , opérèrent sur son cœur une révolution étonnante , et comme il savoit que l'on ne pouvoit commencer aucune poursuite contre son cousin sans lui , il acrouroit chez le juge prendre connoissance des papiers envoyés d'A....y, et les enlever.

Arrivé chez le juge, on lui dit qu'il venoit de partir pour se rendre chez lui. L'impatience que lui causa une telle circonstance, le fit revenir précipitamment.

Il le trouva en effet ; mais le juge étoit chez madame Servigné , et, en {Buis (172)} arrivant dans le salon, il entendit sa mère qui racontoit au juge d'instruction la singulière manière dont son fils venoit d'être sauvé de la mort : elle dëtailloit, avec la complaisance des bavardes, la propriété de cette arête empoisonnée , et, en entendant ce sujet de conversation, Charles maudit la langue de sa mère , et se maudit lui-même d'avoir parlé. Son premier mot en entrant fut de dire : « Monsieur , donnez-moi au plutôt 1 les papiers qui concernent Aulnay.... »

— Monsieur, dit le juge, c'est impossible, car cette affaire ne vous regardera pas, vous n'êtes plus procureur du roi à Valence , et M. le préfet vous remettra probablement votre nomination à de plus hautes {Buis (173)} fonctions Je sais qu'il a reçu de G.***** un envol qui vous concerne : je venois vous faire mon compliment.

Charles resta attéré , car il envisageoit les conséquences de cette nomination intempestive , qui certes n'étoit pas favorable à M. de Durantal.

— Et qui est nommé à ma place ?..

— Monsieur de Ruysan.

— Quoi ! mon substitut ! celui qui m'en veut le plus à Valence !.... Monsieur, continua Charles en s'adressant au juge, ayez la complaisance de passer dans mon cabinet, je voudrois avoir l'honneur de m'entretenir avec vous un instant.

Lorsqu'ils furent ensemble, Charles interrogea de l'œil le sévère {Buis (174)} magistrat qu'il avoit en sa présence , et lui dit : « Monsieur, depuis quand le procureur général vous a-t-il instruit de mon changement ?....

— Depuis deux jours....

— Grand Dieu ! s'écria Charles ; et depuis deux jours M. de Ruysan exerce ?....

— Oui.

— Maintenant dites-moi si les pièces que vous avez reçues du procureur du roi à A....y incriminent fortement M. de Durantal ?

— Monsieur, il ne m'est plus permis de vous confier les secrets du tribunal , puisque vous n'en faites plus partie , mais je sais que l'estime que le ministère a pour vous, et la position dans laquelle cette affaire vous mettroit , ont été la cause {Buis (175)} majeure de votre changement ,.... car je l'ai appris à G.***** où j'ai été avec M. de Ruysan consulter le procureur général.

— Monsieur, je comprends ! dit Charles, pâle et blême , presqu égaré ; mais c'est une barbarie que de m'avoir caché l'arrivée des papiers d'A.....y, car il y a long-temps qu'ils doivent être ici.

— Monsieur, reprit le juge avec une grande dignité , si je l'avois su , je crois que tout en transgressant mon devoir , je vous l'aurois dit !... mais vous savez comme moi que nous basons notre opinion sur vos réquisitoires ; enfin , c'est M. le procureur général qui a correspondu avec votre confrère.....

— Je perds du temps!..,, s'écria Charles.

{Buis (176)} — Oui.' lui répondit le juge avec un geste significatif. Charles resta glacé d'horreur, el s'aperçut à peine du départ du juge.

— C'est donc moi, s'écria-t-il , dont la haine aura conduit un homme !.... où ?.... se dit-il. Il frissonna, s'élança dans le salon : « Ma mère, ma sœur !.... »

— Qu'as-tu Charles ?....

— Gardez-vous de prononcer un seul mot sur M. de Durantal !..... Adieu ! et il sortit comme égare , se dirigeant chez un loueur de chevaux pour pouvoir arriver à Durantal et prévenir sa cousine , s'il en étoit encore temps.

Pendant qu'on selle un cheval et qu'on s'étonne que Charles se mette en voyage si tard , pendant qu'il {Buis (177)} récapitule en sa tète les moyens de salut pour son cousin, rétrogradons un peu , et voyons la cause du silence du juge d'instruction.

Le procureur du roi d'A...y voyant que M. de Durantal étoit le cousin de Servigné , crut que ce dernier vouloit sauver Argow, et il adressa toutes les pièces au procureur général, en lui faisant observer de mener cette affaire importante avec le plus grand secret. Lorsque les pièces arrivèrent, il s'agissoit de confronter avec Lesecq si M. de Durantal étoit bien Argow, et le matin même du départ de Charles pour Durantal , M. de Secq , mandé par la justice, avoit été amené devant le juge.

— Vous ne vous appelez pas de {Buis (178)} Secq ?.... lui avoit dit le magistrat avec cet air de conviction et cette autorité sévère qui en imposent tant.

— Si , Monsieur.

— Non , vous vous appelez Lesecq.

— C'est une erreur de copiste , car mon extrait de naissance....

— A été falsifié , car fencre qui d'un L a fait un D a paru quelque temps après..... Mais ce n'est pas l'objet de notre conférence : vous avez été maître d'école et vous ne possédiez rien ?....

— Oui , Monsieur.

— Vous êtes devenu riche le lendemain de la fuite d'un nommé Argow , arrêté par vous , par M. Gradavel , maire de votre commune , et par M. Marignon , le juge de {Buis (179)} paix , et ce fût à vous que la garde en fut commise....

— Cela ne prouve rien , Monsieur.

— Cela prouve qu'il vous a donné de l'argent parce qu'il est extrêmement riche , et que vous l'avez accepté parce que vous étiez extrêmement pauvre : est-ce vrai?....

Ici Lesecq balbutia et voulut nier.

— Allons , c'est vrai , tout Aulnay le certifie.

— Monsieur, c'est vrai ! dit Lesecq épouvanté.

— Ce n est pas tout , Argow, l'assassin de M. de Saint-André , et l'affreux pirate qui a dévasté les mers , est de votre connoissance , vous l'avez revu ?....

— Non , Monsieur !... s'écria Lesecq a.

{Buis (180)} — Monsieur, prenez garde ! c'est M. de Durantal et vous le savez....

Ici le pauvre maître d'école effrayé trembla tellement qu'il chancela sur ses jambes et tomba par terre. Cette frayeur plut au juge , et un sentiment de commisération se glissa dans son âme pour le pauvre maire.

— Monsieur, dit-il en l'aidant à se relever et le faisant asseoir sur son fauteuil , la Justice n'ignore jamais rien quand une fois elle veut scruter la conduite d'un homme , car avant de le mander il faut que l'autorité ait des soupçons qui équivalent à des réalités ; or, vous voyez que toute feinte est inutile ; votre conduite renferme des crimes , car faire évader un assassin et recevoir {Buis (181)} dé son argent est un véritable crime , et, si vous avez lu le code, vous devez savoir quelle est la peine ; mais ce n'est rien au prix de votre dernière infraction aux lois ! Comment , vous ! maire d'un canton 2 ! chargé de veiller à la sûreté de tout un pays , vous reconnoissez un assassin , un pirate , un homme signalé comme le plus exécrable des hommes , que toutes les sociétés poursuivent et vous le laissez faire ses préparatifs de départ en paix ?.... Allez, monsieur, il n'y a qu'une confession franche qui puisse vous sauver , et il faut vous signaler par l'arrestation de ce misérable.

— Monsieur , dit Lesecq , quant à la confession , je la ferai ; quant à l'arrestation , ne comptez pas sur {Buis (182)} moi. L'homme que vous voulez arrêter est mon bienfaiteur ; faites de moi ce que vous voudrez, mais ne faites pas un monstre.

Cette scène avoit dès-lors décidé du sort de M. de Dnrantal , et son arrestation avoit été ordonnée. Par une de ces fatalités inconcevables , les gens chargés de cette expédition difficile avoient pris la grande route pour aller à Darantal , et , quand Charles sortit du château pour venir à Valence détourner l'orage qu'il avoit amassé sur la tête de son cousin, l'escouade de gendarmerie étoit sur la route de droite ; un autre piquet avoit pris le chemin du village , et des gendarmes déguisés rôdoient autour de la grille neuve par laquelle Charles étoit sorti : il {Buis (183)} n'avoit pas éprouvé d'obstacle, parce que les gendarmes le reconnurent , et qu'il étoit seul dans son cabriolet 3.

D'un autre côté , Vernyct , le soir de rarrivëe de Charles à Durantal , ayant terminé tous ses préparatifs , avoit , pendant la nuit, volé chez Jeanneton pour lui faire ses adieux. Il y étoit resté toute la journée , de manière qu'Argow etAnnette étoient livrés sans protecteurs à l'horrible assaut que l'on alloit donner a Durantal , sur le soir....

Laissons Charles sur la route galoper à toute bride , Vernyct chez Jeanneton qui l'accable d'amour , de caresses et qui le tourmente ; n'écoutons pas la scène d'amour la plus suave , la plus délicate et les {Buis (184)} plus généreux propos qui aient été prononcés par des lèvres humaines, et revenons à Durantal , dans l'appartement d'Annette.






CHAPITRE XX CHAPITRE XXII


Variantes

  1. Le-/Secq {Buis} (nous corrigeons)

Notes

  1. La forme correcte serait au plus tôt ; au plutôt est une forme vieillie ou abusive ( Pierre Larousse ; Grand dictionnaire Universel, art. "plutôt" $mdash t.12 p.1211 ).
  2. Lesecq est maire de la commune de Durantal. Par ailleurs le canton est une division administrative et n'a pas de maire.
  3. On a vu plus haut, p. 176, qu'on sellait pour Charles un cheval. Il n'est donc point en cabriolet.