Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME III

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXI CHAPITRE XXIII

[{Buis (185)}] IL y avoit environ une demi-heure que Charles étoit parti. Annette avoit pleuré en le voyant s'échapper avec une telle rapidité et dans une agitation aussi grande. « C'est la dernière fois que je le vois , et il ne m'a pas même embrassée !.... quel trouble !..... Ce qu'il a osé me dire aura déplu à Jacques..... »

Elle tomba dans la rêverie : il faisoit sombre , car elle n'avoit pas de lumière , et elle regardoit le ciel qui brilloit d'un éclat pur , les étoiles {Buis (186)} scîntilloient. « O beau pays de France , dit-elle , je vais donc te quitter pour toujours !.... j'irai prier, j'irai aimer sous un autre ciel..... il est vrai que l'on aime et que l'on prie sous tous les cieux : ils sont la voûte d'un grand temple , partout où il y a terre pour s'agenouiller on trouve une église , et partout où fleurit la verdure on aime. Le cœur ne connoit pas tel ou tel lieu ; partout il est le même , et à ces îles charmantes il sera en sûreté , rien ne viendra me ravir mon cher bonheur !,.. ah ! ce me sera la France ! .. Je voudrois qu'il fût là pour le lui dire..... ô quelle âme d'homme ! quelle vertu !..... Oui, c'est mon époux de gloire !.... »

Sa tète tomba sur sa jolie main, {Buis (187)} et des larmes délicieuses coulèrent snr son visage céleste ; et, la relevant tout-à-coup , elle dit vivement à une étoile qui brilloit plus que les autres : « Oh ! oui, bel astre , tu me dis qu'on lui a pardonné !.... »

Elle étoit sublime en regardant cette belle planète , et elle élançoit mentalement une vive et brûlante prière au ciel , lorsqu'une chouette cria trois fois, et ce cri lent, clair et funèbre , la glaça : elle retomba sur son fauteuil , et écoutoit avec horreur : elle entendit alors des pas précipités dans le salon qui précédoit sa chambre. « Ah ! s'écria-t-elle , ma mère arrive , et nous partirons !.... »

A ce moment , un jeune et joli garçon de quinze ans entra {Buis (188)} brusquement avec un flambeau , il le posa sur la table , et Annette tressaillit en apercevant les marques d'effroi qui dérangeoient la beauté d'une figure virginale.

— Ab ! oui , s'écria-t-il d'une voix douce et flûtée , il n'y a que vous qui puissiez être Annette !... Il posa son doigt mignon sur la boucbe d'Annette prête à parler , et dit à voix basse : « Chut !.... ils sont encore ici.....

— Qui ?.... demanda Annette glacée d'horreur.

Les gendarmes !.....

A ce mot , madame de Durantal resta exactement dans la même position ; ses yeux se fixèrent , sa prunelle ne vacilla plus, et elle eût l'air d'une statue posée sur un tombeau ; {Buis (189)} elle devînt pâle et horriblement contractée.

— Ecoutez-moi , dit le jeune garçon : je suis Jeanneton, l'amie de Vernyct ; il est venu me faire ses adieux , et vouloit me laisser en France , quoiqu'il allât à l'île des Mules ( elle vouloit dire aux îles Bermudes ), je n'ai pas pleuré, je l'ai bien embrassé et bien fêté ; mais quand il a monté à cheval je me suis esquivée ; j'ai pris les habits de mon garçon , ( les plus beaux s'entend ! ) et , quand Vernyct a été sur la grande roule à galoper , il a entendu le galop d'un autre cheval qui sulvoit le sien , il a demandé qui étoit là , j'ai répondu : « Jeanneton ! » et il n'a plus osé me refuser de le suivre..... Voilà que nous arrivons {Buis (190)} à l'avenue de Durantal tout-à-l'heure , et que nous entendons devant nous des chevaux comme s'il y avoit beaucoup de monde ; et , à la lueur des étoiles, nous voyons briller les chapeaux et les sabres d'une troupe de gendarmes. Vernyct a vu qu ils alloient à Durantal , et m'a dit de tâcher de franchir le saut de loup qui est devant la statue de je ne sais qui , et de venir vous avertir de faire sauver M. de Durantal aussitôt qu'il auroit réussi dans un projet qu'il méditoit : il m'a dit pour cela d'examiner ce qui se passeroit ; et, en cas de réussite , il m'a instruit de ce qu'il falloit faire. J'ai couru , j'ai sauté par-dessus le fossé, et je suis arrivée au grand portail ; là , avant que les gendarmes {Buis (191)} ne sonnassent , j'ai entendu Vernyct qui a crié de loin avec sa voix terrible : « Qui vive !..... » et il a fondu sur l'escouade en disant : « Qui ose entrer à mon château à l'heure qu'il est ?... je ne loge pas de militaires à Durantal !....

« Alors il y a eu un chuchottement, et l'on a dit : « C'est lui !.... c'est lui !..,. est-il seul ?.... courons !..... » Après , j'ai entendu Vernyct crier : « Répondrez-vous?.... je suis M. de Durantal !.... »

« Alors, il étoit près d'eux ; ils l'ont entouré , ils lui ont dit qu'ils venoient l'arrêter , il s'est laissé emmener ! c'est beau , madame ! ah ! mon Vernyct est généreux !.... »

— Oh ! quel homme !... dit Annette.

{Buis (192)} — Chut, écoutez , ajouta la naïve Jeanneton ; il m'a recommandé tout , et en une minute ; c'est qu'il a une tète !... oh ! c'est un bien brave homme !.... Il faut , qu'il m'a dit , que madame Annette laisse ignorer à Jacques que j'ai été arrêté pour lui , et il faut femmener , par la petite porte du parc , chez un voisin : il en aura le temps , parce que je ne ferai connoître l'erreur qu'à Valence , et aussitôt je viendrai le sauver ; mais , a-t-il ajouté, il ne faut pas lui dire ce qui se passe.

— Nous sommes perdus !.... Jacques ne voudra pas !....

A ce moment, Milo effaré , arriva et dit : « Madame , il y a des gendarmes postés dans l'avenue du village , et l'on dit que l'on vient arrèter {Buis (193)} Monsieur..... J'ai réuni tout notre monde , nous sommes dans la cour, nous avons des armes, et nous allons..... »

— Milo , dit Annette , allez recommander aux gens de se tenir bien tranquilles et d'attendre mes ordres.... Milo sortit ; elle le rappela et lui ajouta : « Dites à M. de Durantal de passer chez moi à l'instant même. »

Annette se leva , parut recevoir une force supérieure, et, montant, en énergie, à la hauteur des circonstances, elle s'écria : « Dieu et lui , voilà mon cri..... Mon enfant , nous le sauverons !..... »

— Quelqu'un arrive , dit Jeanneton , dieu !... c'est du bruit qui vient du dehors !.... Elle courut à la fenétre , {Buis (194)} et cria : « Un gendarme !.... »

En effet , Annette stupéfaite , aperçut le chapeau bordé de blanc et la tête d'un gendarme sur la pierre de la fenêtre : Jeanneton courut pour le précipiter , car il paroissoit qu'il s'étoit servi du treillage qui étoit sous la fenêtre comme d'une échelle, mais la jolie hôtesse s'arrêta , car il cria : « Ami !..... où est madame de Durantal ?.... »

— Cest moi !... dit Annette.

— Ecoutez , madame , je suis un vieux marin , et j'aime trop mon ancien pour le voir égorger.... j'ai le poste du village , je viens vous prévenir que le parc est gardé partout, et que si le capitaine n'est pas encore arrêté , vous pouvez le faire évader de mon côté : je suis à la {Buis (195)} porte qui va a la maison de mademoisolle Sophy, j*ai placé une échelle à vingt pas de la porte, et l'échelle vous mettra sur le mur du jardin de mademoiselle Sophy, car le mur de son jardin touche le votre ; mais allez doucement , que personne ne vous entende , je n'aurai pas d'oreilles.

— Que le ciel vous récompense !.... s'écria Jeanneton ; mais Vernyct est arrêté à la place de M. de Durantal , et ils l'ont emmené....

— Dieu soit loué !.... s'écria le gendarme , c'est digne du lieutenant !.... hé bien , dit-ll , nous ne tarderons pas à le savoir ; mais sauvez-vous, parce que la justice va arriver pour saisir les paplers , pour verbaliser : ils sont chez l'adjoint du maire.....

{Buis (196)} — Tenez , dit Annette , on présentant au gendarme une épingle de diamant d'une grande valeur que portoit Argow, et qu'elle avoit aperçue sur sa pelotte , tenez ? prenez, car c'est l'épingle que portoit celui que vous aimez.....

— O généreuse et digne femme ! je me ferois tuer pour lui et pour vous !.....

A ces mots , le gendarme , que l'on doit avoir reconnu pour celui qui , au commencement de cette histoire , étoit avec les maçons sous la treille 1, descendit doucement et regagna son poste.

Mais au moment où sa tête disparoissoit , M. de Durantal entra , et Annette se trouva dans le plus grand embarras , car voici ce que dit Argow :

{Buis (197)} « Que me veux-tu ?.... comme tu es pâle !.... qu'as-tu ?.... que demande ce jeune homme ?.... »

Annette mentir !.... c'ëtoit bien chose impossible !... elle restoit dans une horrible angoisse , levant ses yeux sur son mari , regardant Jeanneton et ne sachant que dire. Quelles âmes nobles , pures et religieuses , pourront comprendre ce supplice où l'amour étoit combattu par la religion !

— Il s'agit, dit-elle enfin , de sauver quelqu'un , et j'ai compté sur ton secours ; cette jeune enfant est venue m'avertir....

— Il n'y a pas un instant à perdre !... s'écria Jeanneton ; il faut venir , Monsieur, tel que vous êtes, car il n'y a que vous qui puissiez....

{Buis (198)} — Oui , dit Annette , il n'y a que toi qui puisses le sauver..... viens , je vais t'accompagner , et nous te dirons ce dont il s'agit ; la chose est si grave, que c'est ce qui cause mon effroi.

— Allons donc sur-le-champ ! dit Argow ; mais faisons mettre nos chevaux......

— Non, répliqua Annette, nous irons à pied à travers le parc , car c'est dans le village qu'il faut nous rendre , et Annette s'élança en lui disant : « Viens donc ?.... »

Argow étonné ne savoit que penser lorsque Jeanneton le prit par le bras et l'entraîna à travers la galerie : « Il s'agit , lui dit-elle , de venir au secours de Vernyct !... » Alors Argow épouvanté les suivit. Ils {Buis (199)} traversèrent les jardins et le parc en silence , car Argow ayant demandé à sa femme : « Comment se fait-il que Vernyct soit?.. » Annette l'interrompit en lui fermant la bouche avec sa main , et dit à voix basse : « Chut.... silence !. .. »

Ils arrivèrent à la petite porte du parc par laquelle Annette étoit entrée quand elle vint à Durantal ; et là , Jeanneton , avec une adresse incroyable,mit une clef rouillée dans la serrure et ouvrit la porte sans faire le moindre bruit. On trouva , en tâtonnant, une échelle appliquée contre le mur du jardin de mademoiselle Sophy. Jusqu'ici tout alloit bien, mais ils restèrent interdits, car Annette dit à Jeanneton : « Comment ferons-nous maintenant ?.... »

{Buis (200)} Ils entendoient à cent pas d'eux le bruit des armes des gendarmes et des voix confuses , ce qui rendoit leur position plus difficile. Alors Jeanneton dit à Argow : « Monsieur , voulez-vous monter sur cette échelle ? et, lorsque vous serez sur la crête du mur , vous l'enleverez et la reporterez de l'autre côté pour descendre..... »

— Mais à quoi cela vous servira-t-il ?.... demanda Argow.

— Chut ! dirent Jeanneton et Annette , chut !... silence !.. et faites ce que nous vous disons....

— Quand tu seras dans le jardin , ajouta Annette , restes-y jusqu'à ce que lu me voies venir ; c'est moi-même quî viendrai te chercher...

Lorsqu'Annette et Jeanneton {Buis (201)} virent M. de Durantal sur la crête du mur et qu'elles l'entendirent descendre, elles s'embrassèrent comme deux sœurs , en s'écriant à voix basse : « Il est sauvé !.... » Alors elles songèrent à se rendre chez mademoiselle Sophy, pour implorer son secours !....

En ce moment toute la société de mademoiselle Sophy étoit réunie et s'entretenoit des événemens extraordinaires et inouïs qui se passoient dans la commune de Durantal.

— Il y a, disoit M. de Rabon , trois piquets de gendarmerie à cheval et de la troupe , et dans ce moment l'on arrête M. de Durantal !...

— M. de Sccq a été mandé et forcé de comparoître ce matin devant M. le juge d'instruction , et il n'est {Buis (202)} pas encore revenu, ajouta le percepteur.

Tout ce qui reluit n'est pas or, dit madame de Secq , et mon mari aura été dévoiler....

— J'entends du bruit ! s'écria mademoiselle Sophy.....

En effet , Annette et Jeanneton supplioient la domestique de leur faire parler à mademoiselle Sophy. Cette dernière, ouvrant la porte du salon, aperçut madame de Durantal qui, alors, s'avança vers la viellle demoiselle et lui dit d'un son de voix qui auroit attendri un démon , « Ah ! mademoiselle , M. de Durantal vient d'échapper !.... il est dans votre jardin , et je viens vous supplier de le cacher dans votre maison pendant quelque temps : vous {Buis (203)} lni aurez sauvé la vie ainsi qu'à moi ! ma reconnoissance sera éternelle , oh ! sauvez-le !.... je vous en conjure par Dieu , par son fils , par tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré dans le monde!... » Et, en disant ces paroles, elle se jeta aux genoux de la vieille fille étonnée et stupéfaite. Tout le monde accourut , et cette scène fut aussi pittoresque qu'un romancier pourroit le désirer. Dix personnes entouroient mademoiselle Sophy qui , froide et impassible , contemploit avec joie la belle et touchante Annette à ses pieds. La pauvre enfant épioit un sourire, un mot de cette tête antique , la vieille servante tenoit un flambeau et restoit dans le lointain tandis que Jeanneton , se {Buis (204)} croisant les bras , s'écria : Elle hésite , je crois !....

Ce mot fit regarder Jeanneton par mademolselle Sophy qui reconnut la jolie paysanne qu'elle avoit fait chasser du village ; la colère parut sur son visage , et elle dit à madame de Durantal : « Si vous êtes conduite par cette petite gourgandine là ,..... je ne sais en vérité que penser de vous, madame !.... »

— Gourgandine !.... s'écria Jeanneton , Mlle oublie qu'à dix-huit ans elle avoit fait un garçon tout aussi gros que le mien , et qu'il y a entre elle et moi une différence : c'est que j'ai avoué mon enfant , et qu'aucune puissance humaine ne m'y fera renoncer ! »

Annette se leva subitement et {Buis (205)} secouant violemment Jeanneton : « Vous nous perdez ! dit-elle avec un cri sublime , songez qu'elle peut livrer mon mari ! » En effet, mademoiselle Sophy avoit le visage tout bleu de rage et de colère et s'écria : « Marie , allez dire à M. l'adjoint que M. de Durantal est ici ! »

Annette ne jeta qu'un cri , et s'évanouit ; mais, dans l'assemblée , il y eut un mouvement d'horreur qui fut rapide comme un éclair , et l'on s'écarta comme si la foudre eût tombé en éclats : M de Durantal poursuivi n'inspiroit plus qu'une douce pitié....

— Va, s'écria Jeanneton furieuse, vieille et laide diablesse incarnée, horrible sauvagesse et infâme scélérate ,. puisse-tu retrouver le fils que {Buis (206)} tu as méconnu et le voir massacrer sous tes yeux sans pouvoir le sauver !.. les tigres ont plus d'humanité que toi!.... Elle s'élança vers la fenêtre, l'ouvrit et sauta dans le jardin pour tâcher de sauver Argow. Cette vigoureuse et hardie tentative émut toute l'assemblée qui jeta un cri d'épouvante en la voyant disparoître.

Annette r'ouvrit un œil mourant, et trouvant en ce moment une noble énergie , elle se leva et s'écria : « Je le sauverai !.. » Elle se dirigeoit vers la porte , lorsqu'un autre personnage entra et la prit dans ses bras.

C'étoit Charles !... I1 avolt rencontré Vernyct sur la route , et, voyant emmener un homme par un piquet de gendarmes , il accourut , et , {Buis (207)} reconnoissant Vernyct , il lui serra la main en signe d'amitié, et pria les gendarmes de le laisser parler à son cousin. On n'osa pas le lui refuser à cause du rang qu'il occupoit dans la contrée , et Vernyct lui dit à voix basse : « Votre cousin est sauvé ! il est chez mademoiselle Sophy : l'erreur ne sera reconnue qu'à Valence ; courez vite , et tâchez de le mettre en voiture : les relais sont préparés jusqu'à Fréjus, le mot d'ordre pour avoir les chevaux de cinq lieues en cinq lieues est : l'amour et Jeanneton. »

— Chère cousine, dit-il, nous sommes sauvés !.... où est-il ?....

A ce moment l'on entendit venir, au grand galop , des gendarmes , et l'on vit paroître à la porte l'adjoint {Buis (208)} du maire et le juge d'instruction avec des hommes qui portoient des flambeaux. La vieille servante les avoit rencontrés sortant du château. En les voyant, Charles resta stupéfait et comme anéanti.

Voici le nouvel incident qui amenoit ces personnages au milieu de la nuit dans la maison de mademoiselle Sophy. En racontant les mille incidens d'une telle catastrophe on est obligé de laisser en suspens une action qui marche aussi vite que le balancier d'une pendule ; mais le lecteur retiendra , que ce que nous racontons longuement se passoit en réalité avec la rapidité de l'éclair.

Ainsi, au moment où Charles, le juge , l'adjoint , le commissaire , {Buis (209)} la servante , entroient dans le salon, et pendant que les gendarmes cernoient la maison sur l'avis de la vieille Marie , Jeanneton cherchoit dans le jardin et appelolt M. de Durantal qui ne venoit pas , parce qu'il ne reconnolssoit plus la voix d'Annette.

Lorsqu'à Valence madame Servigné raconta au juge d'instruction l'histoire de la bague, de l'éplngle et du poison que M. de Durantal portoit toujours avec lui , ce fut un tel trait de lumière et une telle preuve du meurtre de M. de St-André , (1) que ce magistrat jugea à propos



(1) M. de Saint-André étoit , dans le Vicaire des Ardennes , le commandant du vaisseau dont s'emparoit Argow pour pirater, et cette frégate se nommoit la Daphnis. 2


{Buis (210)} de se transporter pour veiller à ce que cette bague fùttrouvée sur M. de Durantal au moment où il seroit arrêté. Voilà ce qui explique comment il rejoignit au château les personnes chargées de verbaliser. Il en sortoit avec eux sur la nouvelle que M. de Durantal étoit déjà emmené , lorsqu'il rencontra la vieille servante qui leur dit qu'il étoit chez mademoiselle Sophy, alors le juge pressa le pas pour se trouver à cette catastrophe 3.

En arrivant, il demanda où étoit le p»révenu , et personne ne put lui répondre. Cette scène forma un tableau vraiment curieux 4.

Autour de mademoiselle Sophy étoient les huit personnes qui composolent la société. L'étonnement {Buis (211)} se peignoit sur toutes les figures, et celle de mademoiselle Sophy annonçoit une profonde terreur , car elle commençoit à réfléchir....

Le juge , l'adjoint , leurs suppôts 5, cherchoient des yeux M. de Durantal ; Charles, le coude appuyé sur la cheminée, dévoroit des larmes cuisantes qui rouloient sur son visage abattu ; Annette étoit debout, pâle , roulant des yeux égarés, et, lorsqu'elle aperçut venir le gendarme qu'elle reconnut pour celui qui leur avoit donné un bon avis, elle tomba à genoux, et, comme si elle étoit seule, elle joignit ses mains , et, levant les yeux au ciel, elle fit une prière éloquente. Une multitude de lumières éclairoient diversement toutes ces figures parlantes , et {Buis (212)} d'expressions si multipliées , et si l'on pense à l'intérêt d'une semblable situation, on aura un des plus beaux tableaux qu'un peintre puisse offrir. En ce moment un cri se fit entendre dans le jardin, il étoit tellenent perçant, il y résidoit une expression de douleur si forte, si vraie, si expansive, si décbirante , que subitement tout le monde se jeta aux fenêtres et l'on regarda ce qui pouvoit la causer.

Trois gendarmes étoient entrés avec des flambeaux , ce qui jetoit une lueur très-vive sur le jardin , et l'on vit dans l'enfoncement , et contre le mur, la pauvre Jeanneton succombant sous M. de Durantal ! il avoit chaque pied posé sur chaque épaule de la jolie hôtesse , et il {Buis (213)} atteignoil déjà la crète du mur lorsque les gendarmes en entrant virent cette scène touchante , et , quand ils se dirigèrent sur Jeanneton, elle jeta ce cri d'horreur.

Alors M. de Durantal descendit ; et, allant vers les gendarmes, il leur dit avec le plus grand calme : « Si c'est moi que l'on cherche, me voici !.... »

Il fut amené , avec Jeanneton , devant le juge qui , sur-le-champ, se tournant vers le gendarme , lui dit sévèrement : « Et pourquoi étes-vous venu nous avertir que l'on avoit arrêté et emmené celui qui dit s'appeler de Durantal ?.... »

— C'étoit la vérité , dit Charles au juge, car j'ai rencontré l'escouade.

— C'est Vernyct probablement!... dit Argow.

{Buis (214)} Charles fit un signe affirmatîf et une profonde horreur régna.

— Mademoiselle , dit Charles au désespoir en se tournant vers mademoiselle Sophy, votre ouvrage est complet !... vos bavardages, vos soupçons , m'ont conduit à chercher la vérité , vous avez livré le criminel que vous aviez perdu , vous méritez une couronne , car vous avez atteint le dernier degré des devoirs de l'homme social !.... les légistes vous diront : « C'est bien !.. » Le malheur , c'est que mon âme et mes mains ne sont pas pures de cet héroïsme social , mais je ferai tant que je rachèterai nia faute !

— Et que ferez-vous , monsieur ? dit le juge en regardant Charles.

— Ce que je ferai , s'écria ce dernier , {Buis (215)} je défendrai mon cousin , et je le sauverai.... j'en crois mon cœur saignant !....

— Non , dit Argow avec calme , rien ne peut me sauver...... il faut que les crimes s'expient sur la terre.... Et vous, Mademoiselle , dit-il à mademoiselle Sophy , la religion et mon Annette m'ont appris à bénir les instrumens de la volonté céleste ! En achevant ces paroles, il lança un regard plein de bonté a celle qui l'avoit livré.

— C'est digne de qui renie son fils !.... dit la jolie hôtesse 6 à mademoiselle Sophy ; je doute vraiment que vous ayiez eu une mère !....

Annette s'étoit attachée à son époux et elle l'embrassoit avec une force et une tendresse qui {Buis (216)} sembloient tenir à la folie. Elle ne pleuroit pas , ses yeux étoient secs et brûlans.

— Est-ce qu'on ne me laissera pas avec lui , M. le juge ?.... dit-elle.

— C'est impossible!..... rëpondil-il.

Annette baissa la tête.

Comme un ange, Jeanneton sourioit et conservoit de l'espérance ; alors le juge, se levant, fit examiner à tout le monde les bagues que M. de Durantal portoit à ses doigts. Bientôt l'on sépara Annette de force , malgré des cris décbirans , et l'on emmena M. de Durantal tranquille et résigné.

A ce moment , Charles arrêta le criminel et lui dit ; « Mon cousin, je vous supplie de ne rien répondre à {Buis (217)} toutes les demandes que l'on pouria vous faire pendant vos interrogatoires. La loi , muette sur le refus d'un prévenu , vous en accorde le droit , et le débat oral , devant la cour d'assises , est le seul qui décide de votre sort. Je connois les lois, cette conduite n'est pas défendue , et , comme je connois aussi les ressources des lois , c'est la seule qui puisse vous sauver : jurez-moi d'agir ainsi , et de vous renfermer dans un silence absolu ?....

— Monsieur, dit le juge d'instruction , vous vous compromettez en donnant de tels conseils à voire cousin ; et , membre de la magistrature, vous ne devez pas.....

— Mon cousin , jurez-le moi par l'enfant que porte ma cousine....

{Buis (218)} — Oh ! jure-le !.... dit Annette a en larmes.

— Je le promets , dit-il.

— J'y compte , répliqua Charles.

En les voyant partir Annette, poussa un grand cri , et , parcourant des yeux le salon , elle dit à mademoiselle Sophy : « Mademoiselle, je n'ai jamais maudit personne , je souhaite que Dieu vous pardonne ; mais moi..... oh! jamais!.... vous m'avez ôté plus que la vie !....

— Que le diable vous rôtisse !... s'écrîa Jeanneton, je ne suis qu'une pauvre pécheresse , mais je suis plus riche que vous , car j'ai un cœur !... et vous n'avez qu'une pierre, là !.... ( elle montroit son cœur ).

— Vous avez fait votre devoir , dit Charles ; mais, moi, magistrat, {Buis (219)} je ne sais pas si je l'eusse suivi à la rigueur....

Ils sortirent en soutenant Annette , car elle ne pouvoit pas marcher.

La société s'en alla sans saluer mademoiselle Sophy ; elle resta seule avec la vieille Marie qui lui dit : « M. de Durantal a été arrêté précisément à la même heure que vous êtes accouchée, et dans ce même salon, et c'est aujourd'hui l'anniversaire ! »

Mademoiselle Sophy frémit involontairement.






CHAPITRE XXI CHAPITRE XXIII


Variantes

  1. Annettte {Buis} (nous rectifions)

Notes

  1. Voir au tome I, page 165.
  2. Voir le T. 3, chapitre XX, du Vicaire, à la page 167.
  3. Catastrophe a ici le sens vieilli de dénouement tragique.
  4. On a vu plus haut, page 203 : « cette scène fut aussi pittoresque qu'un romancier pourroit le désirer ». On comprend ainsi que Balzac voit la scène en peintre mais aussi en auteur dramatique. Il encadre le pittoresque, et borde la scène de rideaux de théâtre et d'une « multitude de lumières » ( page suivante ).
  5. Suppôt a ici le sens premier : « Personne qui, appartenant à un corps, à une compagnie, à titre secondaire, remplissait certaines fonctions pour le service de ce corps; celui qui en secondait un autre ou remplissait des fonctions de subalterne » ( cnrtl.fr art. "suppôt" ).
  6. Au bas de la page 212, la jolie hôtesse était Jeanneton.