Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME IV

CHAPITRE XXIV

TOME III
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXV

[{Buis T.IV p.5}] MONSIEUR de Rabon étoit le chef du jury , et, à l'instant décrit dans le chapitre précédent, il se leva , et interpella ainsi le président :

« M. le président , une personne que je ne pourrois désigner et qu'aucun de mes collègues n'a vue par suite de l'attention que nous prétons à l'acte d'accusation qu'on lit en ce {Buis ( 6 )} moment , vient de lancer sur notre table une note ainsi conçue :

« Si M. de Durantal est condamné ef s'il est exécutè , le chef du jury et l'un des jures dont la voix aura été contraire a l'acquittement , périront , eux et leurs familles !..... »

M. de Rabon remit la noie au président, el M. de Ruysan fit sur-le-champ un réquisitoire auquel la cour obtempéra, et M. de Ruysan sortit pour faire commencer les poursuites sur cet attentat , l'un des plus graves que l'on puisse commettre contre les lois de son pays. L'audience lut troublée et l'on chercha encore vainement une seule personne à accuser de cette singulière circonstance , car Jeanneton , mise avec la plus grande élégance {Buis ( 7 )} et qui se trouvoit auprès des jurés ne fut reconnue par personne pour la Jeanneton qui gardoit des chèvres à Durantal, et c'étoit elle qui, par le conseil de Vernyct , avoit glissé ce papier sur le bureau des jurés. Elle avoit soufflë sur ce papier plié en quatre , et sa douce haleine avoit conduit le papier criminel jusqu'aux doigts de M. de Rabon ; ce petit manège fut favorisé par l'attention générale et par le poli du bois dont étoit fait le bureau.

Après cette longue interruption , l'on reprit lacte d'accusation dont la lecture remplit cette première séance.

« ..... Argow avoit intérêt, reprit le greffier, à commettre ce crime , et les faits suivans établissent sa culpabilité.

{Buis ( 8 )} « Monseigneur l'évêque d'A....y, soupçonnant l'affreux pirate de ce crime , en apercevant son frère mort , fit appeler la justice , et l'on examina avec soin le corps du contre-amiral.

« 1 ° L'on découvrit que la mort lui avoit été donnée violemment , mais sans lézion, car il étoit glacé par l'effet d'un poison subtil et d'un poison végétal qui ne laissoit aucune trace. Cependant , on découvrit à l'artère du bras une piqûre , et les médecins n'hésitèrent pas à déclarer que cette piqûre légère étoit la cause de cette mort subite.

« 2.° En dépouillant les chairs avec précaution, autour de cette piqùre , on aperçut un fragment de deux lignes environ de hauteur et {Buis ( 9 )} d'une finesse imperceptible qui se trouvoit dans la plaie. Les médecins , munis de ce résidu d'une substance inconnue , l'ont enfoncé dans le corps d'un chien qui, à l'instant même où le fragment eut percé le tissu de sa veine, expira, et les mêmes symptômes qui parurent sur le corps de M. de Saint-André, parurent sur le sien.

« Alors les recherches les plus minutieuses eurent lieu , et l'on vit sur le parquet les traces des pas d'un homme qui seroit sorti par la cheminée. On examina la cheminée avec soin, et l'on reconnut, aux traces laissées dans son passage , qu'un homme s'étoit introduit par le tuyau de cette cheminée : le faîteau en avoit été démoli, et les débris s'en trouvèrent dans la cour.

{Buis ( 10 )} « Dans le jardin , on découvrit des pas d'homme imprimés sur le sable qui , par l'effet du hasard, avoit été ratissé dans la journée , et la mesure , la description minutieuse du pied , soit en allant , soit en revenant , a été prise.

« En examinant le haut de la cheminée , on découvrit un crampon de fer , il étoit neuf ; et un marchand a déclaré en avoir fourni sept , dans la soirée pendant laquelle le crime a été commis , à un homme d'une taille moyenne , et elle a désigné Argow. On a en effet retrouvé les sept crampons sur la muraille de l'hôtel qui donne sur le jardin.

« La femme qui tient l'auberge où Argow étoit logé , déclara que {Buis ( 11 )} ce dernier avoit été absent pendant le temps de la nuit et l'heure à laquelle le crime a élé commis.

« D'après ces renseignemens , on se mit à poursuivre Argow qui se faisoit appeler Maxendi ; mais les recherches furent vaines, parce qu'il sut les éluder toutes.

« M. de Durantal a , au moyen d'une épingle formée par une arête de poisson , tué un taureau furieux dans son parc , et le taureau mourut aussitôt que l'épingle entra dans le sang du taureau.

« La bague qui contient cette épingle a été saisie sur lui au moment de son arrestation , et cette épingle venimeuse est cassée à sa partie inférieure , et le fragment , trouvé sur le corps de M. de Saint-André , {Buis ( 12 )} se rapporte parfaitement bien à cette épingle ; la couleur du poison dans laquelle elle est trempée est uniforme dans le fragment et dans l'épingle , et une foule de témoins reconnoissent M. de Durantal pour l'homme qui vint à A.....y.

« Les pas décrits et la trace du pied sont exactement les mêmes que ceux que produisent les pieds de M. de Durantal , etc., etc.

« À ces causes , etc ....... »

Cet acte d'accusation étoit dressé et signé par le procureur général de la cour royale à G.****, sans nulle participation du parquet du tribunal de Valence.

Le lendemain , la séance fut ouverte dès le matin, l'affluence étoit encor plus grande que la veille : {Buis ( 12 )} l'on commença par l'appel des témoins. Sur la liste , mademoiselle Sopby se trouva l'un des derniers, et elle étoit , au moment où l'interrogatoire commença , placée entre le bureau de M. de Ruysan et le tribunal de la cour.

— Comment vous nommez-vous ? demanda le président à Jacques.

Il se leva et répondit : « Je ne m'appelle ni Argow ni Maxendi ; j'ai pris le nom de Durantal parce que je possédois cette terre, et qu'en effet je n'ai aucun nom propre..... je m'appelle Jacques..... »

À ces mots , mademoiselle Sopby jeta un cri perçant ; elle regarda, avec la plus grande anxiété , le prévenu et tour-à-tour le président du tribunal , puis elle parut en proie à l'horreur la plus profonde.

{Buis ( 14 )} Ici , Charles se leva et dit aux jurés : « Messieurs, vous remarquerez que nous ne sommes point Argow ni Maxendi , et que l'on n'a, en aucune façon , établi l'identité. »

— Avocat , dit le président , vous ne devez pas faire encore cette observation , elle rentre dans l'ordre de votre plaidoyer, et vous avez tort de jeter d'avance..... Il s'arrêta , car son voisin, le président du tribunal , lui parloit à voix basse.

— Où ètes-vous né ?.. . demanda le président à Argow.

— À Durautal , en 1786.

— Où est la preuve de cette assertion ?....

Jacques fit parvenir au président un parchemin crasseux , et mademoiselle Sophy , y ayant jeté les {Buis ( 15 )} yeux , s'écria d'une voix altérée : « Mon fils !.... oh ! je t'ai livré !..... » Elle tomba comme une masse privée de vie ; et , en tombant , son crâne, portant sur le coin du bureau des juges, s'ouvrit, et le sang jaillit même sur le président.

Elle étoit morte roide autant par la violence du coup que par l'horrible révolution qui s'étoit faite en elle.

Cet événement causa une sensation extraordinaire , et , sur-le-cbamp , Charles s'élança vers mademoiselle Sophy , et , s' assurant qu'elle n'existoit plus , s'écria : « Cette mort subite , Messieurs, nous prive d'une des plus fortes preuves en notre faveur, car vous ignorerez à toujours si cette demoiselle {Buis ( 16 )} n'a pas eu deux enfans qui se ressemblassent tellement que les crimes de l'un pussent être attribués à l'autre. Je prends acte de ce moyen à l'instant même pour faire voir qu'il entroit dans notre défense avant l'événement même , mais la cause présente des moyens de défense qui ne nous l'auraient fait employer que comme surcroît. »

Cette observation de Charles produisit une grande impression.

En ce moment, le président de Valence , devenu pâle et presque sans connoissance , déclara se récuser ; sui' un mot qu'il dit au prësident de la cour, cette récusation fut admise , et ces ëvénemens , en plongeant l'assemblée dans une incertitude et uu effroi cruels ,{Buis ( 17 )} aiguillonnèrent vivement la curiosité publique.

La séance fut long-temps interrompue ; car il fallut enlever mademoiselle Sophy , et cette opération nécessita beaucoup de temps.

Enfin le président, que cet événement avoit , comme tout le monde , visiblement ému, reprit l'interrogatoire de l'accusé.

— Reconnoissez-vous cette bague pour vous avoir appartenu ?

— Je crois l'avoir portée..... répondit Jacques de Durantal.

— Avez-vous servi sous M. de Saint-André ?

— Oui, monsieur.

— Faisiez-vous partie de l'équipage de la frégate la Daphnis ?

{Buis ( 18 )} — Oui, monsieur.

— À quelle époque ?

— En 180...

— À quelle époque rentràtes-vous en France ?

— En 181...

— Avez-vous connu mademoiselle de Saint-André ?

— Oui, monsieur.

— Est-ce vous qui avez été à A....y , chez Mgr. l'évêque , dans l'intention de lui acheter sa terre ?

— Oui, monsieur le président.

— En quel temps ?

— Je ne saurois en vérité préciser l'époque de mon voyage.

Cette réponse causa un visible plaisir à Charles Servigné.

— Avez-vous vu M. de Saint-André, le contre-amiral, à A....y ?

{Buis ( 19 )} — Oui , monsieur le président.

— Etoit-ce le soir ou le matin ?

— Ce fut le soir et ce fut le matin, je le vis deux fois.

— Messieurs les jurés, dit Charles, remarqueront que l'acte d'accusation ne mentionne qu'une visite.

— Quand êtes-vous reparti d'A...y ?

— Quelques temps après avoir vu M. le contie-amiral.

— Êtes-vous resté, tout le temps qui s'écoula entre votre visite et votre départ, à Thôtel d'Espagne où vous logiez ?

— Non, monsieur.

— Qu'avez-vous fait pendant ce temps ?

{Buis ( 20 )} Ici Charles, se levant brusquement, dit au président : « Monsieur, je m'oppose à ce que mon client réponde ; car ou il avouera que pendant ce temps il a tué M. de Saint-André , et son aveu ne peut servir en rien , les lois se refusant à ce qu'un prévenu s'accuse lui-même , ou il gardera le silence et niera, alors de toute manière la question est inutile : il vaudroit mieux nous demander sur-le-champ : « Êtes-vous coupable.... ?

Le président se tut ; mais M. de Ruysan s'écria d'une voix sévère : « Eh! depuis quand s'élève-t'il du barreau une voix qui impose des lois au pouvoir qu'a le président de diriger les débats ? on vous interroge !..... gardez le silence si bon {Buis ( 21 )} vous semble ; ne l'avez-vous pas gardé insolemment pendant toute j l'instruction ? »

— Nous en avions le droit ! répliqua Charles.

— Eh bien ! gardez-le donc encore en ce moment, et n'oubliez pas que c'est par faveur que le ministère public et la cour ont permis qu'un avocat général plaidât comme un simple avocat !

— Je me soumets , dit Charles , à tout ce que cette réplique a de grave pour moi , puisque l'accusé garde le silence : je n'ai ici d'autre vue que son salut.

— Accusé Jacques, d'où teniez-vous celle épingle ou cette arête ?

— D'un chef de sauvages de l'Amérique septentrionale.

{Buis ( 22 )} — Avez-vous été arrêté à Charles-Town et condamné comme pirate ?

— Oui.

— Je ferai observer , dit Charles , que l'acte d'accusation n'a fondé en rien sa sévérité sur nos prétendues pirateries , et que la piraterie étant même reconnue, nous ne pourrions pas être condamnés pour ce crime.

— Aussi , reprit le président, ne fais-je cette question que pour établir l'identité que vous annonciez vouloir détruire !

— N'est-ce pas avec cette épingle que vous avez tué récemment un taureau dans le parc de Durantal ?

— Oui , M. le président.

— Le chef de sauvages qui vous {Buis ( 23 )} remit cette arête empoisonnée en avoit-il plusieurs ?

— Je l'ignore.

— Des gens de votre équipage , êtes-vous le seul qui possédiez une arme semblable ?

— Je l'ignore.

— Avez-vous communiqué seul avec ce cbef ?

— Non , monsieur.

— Etiez-vous plusieurs de votre équipage ?

— Oui.

— En est-il revenu beaucoup en France avec vous ?

— Tous ceux qui échappèrent aux combats livrés devant Charles-Town pour en faire lever le siège revinrent avec moi en France.

— Pourquoi , après avoir fait un {Buis ( 24 )} établissement aussi considérable que celui que vous fondâtes à Vans-la-Pavëe, n'y etes-vous plus retourné depuis le meurtre de M, de Saint-André ?

— Les circonstances qui se sont succédées rapidement depuis deux ans ne me l'ont pas permis ; mais je n'aurois jamais craint d'y retourner. Au surplus , cette terre n'est pas ma propriété , elle appartient à l'un de mes amis.

— N'avez-vous pas été arrêté à Aulnay-le-Vicomte ?

— Oui ; mais ce ne fut pas comme criminel, je fus l'objet d'une erreur.

— Alors , pourquoi offrîtes-vous cent mille francs, et les donnâtes- vous pour vous échapper ?

— Parce que je voulois être rendu {Buis ( 25 )} à Paris au plutôt, et le ciel m'est témoin que ce n'étoit pas pour échapper à des dangers , mais pour satisfaire une passion qui, à cette époque , m'agitoit cruellement.

Ici le président fit répandre du sable devant les jurés , ordonna à Jacques d'y marcher, et pria les jurés de voir la trace des pas et la marque des pieds d'Argow. Le greffier mesura exactement les dimensions de ces vestiges , et l'on, passa à l'audition des témoins.

Le premier fut la maîtresse de l'hôtel d'Espagne à A.....y. Elle déclara qu'elle reconnoissoit parfaitement bien Argow pour celui qui étoit venu loger chez elle il y a deux ans.

— Combien de temps a-t-il demeuré dans votre hôtel ?

{Buis ( 26 )} — Un jour et la moitié d'une nuit.

— Vous devez avoir apporté vos livres, et vous pouvez préciser le jour de son arrivée , demanda le procureur du roi.

— C'est, dit l'hôtesse , le 23 octobre 182....

— Messieurs les jurés remarqueront, reprit M. de Ruysan, que c'est le jour de la mort de M. le marquis de Saint-André, car on s'aperçut de cet assassinat le lendemain matin à six heures.

Le témoin interpellé ne put pas affirmer à quelle heure et pendant combien de temps l'accusé fut absent.

La servante de l'auberge, interrogée, affirma qu'on avoit amené {Buis ( 27 )} des chevaux de poste à une heure et demie du matin, et que l'accusé étoit dans sa chambre à une heure précise du matin.

On lui demanda quand il étoit sorti ; elle répondit « Qu il ëtoit sorti à huit heures du soir pour aller à l'évêché , et qu il rentra une heure après ; mais , qu'à compter de cette heure , elle ne pouvoit pas affirmer l'avoir vu sortir : cependant une circonstance qu'elle se rappeloit fort bien, c'est qu'il sortit trois inconnus de l'appartement de l'accusé, et qu'à une heure du matin il s'étoit trouvé dans sa chambre sans qu'on l'ait vu rentrer. »

— La porte de l'hôtel étoit donc resiée ouverte ?

— Oui , parce que nous avions {Buis ( 28 )} beaucoup de personnes qui devoient partir.

— Avoit-il l'air agité ? demanda Charles.

— Non , répondit la servante, il rioit souvent.

Une marchande de ferraille à A....y déposa que l'accusé , qu elle reconnoissoit parfaitement bien , en ce que , dit-elle , quand on avoit une fois vu l'accusé, sa tournure et sa figure se gravoient aisément dans la mémoire , étoit venu dans la soirée du 23 octobre 182... acheter neuf crampons de fer.

— Comment avez-vous pu le reconnoître ? demanda Charles , vous avez , selon l'avis de plusieurs personnes , l'habitude de vous tenir dans une arrière-boutique , et vous n'éclairez jamais votre magasin.

{Buis ( 29 )} — Ce fut , dit-elle, à la lueur du réverbère....

— Messieurs les jures , dit Charles, jugeront jusqu'à quel point on peut croire à cette déposition si importante pour nous, car le réverbère n'est pas en face de la boutique...

— Le réverbère est-il en face de votre boutique ? demanda brusquement M. de Ruysan.

— Pas tout-à-fait, répondit-elle.

Ici le président déclara aux jurés que l'état de maladie dans lequel se trouvoit M. l'évéque d'A....y , le caractère dont il étoit revêtu , et ses fonctions , n'avoient pas permis qu'il vînt faire une déposition orale, mais qu'on avoit dressé à A....y un procès-verbal de son témoignage , et le président en donna lecture.

{Buis ( 30 )} Cette pièce étoit tout entière favorable au système de l'accusation , et monseigneur rapportoit un propos d'Argow annonçant évidemment l'intentlon qu'il avoit de se défaire de son frère , le marquis 1.

Une foule d'autres témoins, mais dont les dépositions offroient peu d'intérêt , furent entendus , et bientôt la série des témoins à charge fut épuisée. On commença à entendre les témoins à décharge.

Le premier fut M. Badger , l'ancien préfet, qui déclara que le 11 octobre, à minuit , M. Maxendi étoit chez lui à Paris, et avoit assisté a un bal qu'il avoit donné ce soir-là.

Cette importante déposition fut confirmée par douze témoins , {Buis ( 31 )} personnages marquans , qui avoient assisté à ce bal , et qui reconnurent parfaitement bien M. de Durantal.

Trois domestiques et le concierge de l'évêchë, tous au service de M. l'évêque d'A....y , déclarèrent que, sur les neuf heures ou neuf heures et demie du soir , un inconnu , mais qui certainement n'étoit pas Argow , s'introduisit à l'évêché , en se faisant conduire , avec un gros paquet que l'on crut être celui de M. le contre-amiral, dans la chambre même de M. le marquis de Saint-André.

— Qui de vous l'a introduit ? demanda M. de Ruysan.

— C'est moi , répondit le valet-de-chambre de M. de Saint-André.

— Est-il ressorti ? demanda le président.

{Buis ( 32 )} — Je l'ai reconduit jusqu'à la porte des appartemens.

— Concierge, demanda le président, avez-vous vu sortir cet homme par la porte de l'évêché ?

— Oui , monsieur.

— L'avez-vous vu rentrer ? demanda Charles.

— Je ne saurois répondre d'une manière certaine.

— La porte de l'évêché reste-t-elle ouverte ?

— Presque toujours.

— Etoit-elle fermée alors ? demanda le président.

— Je crois pouvoir dire oui, si ma mauvaise mémoire me le permet.

— Dites oui ou non , répliqua Charles.

— Je ne saurois , dit le témoin.

{Buis ( 33 )} — À quelle heure ?

— Il étoit neuf heures et demie.

- — A-t-on défait le paquet? demanda le président aux trois domestiques successivement.

— Oui, monsieur, répondit le valet-de-chamhre , il contenoit des effets, des papiers, des brimborions tellement sales et mauvais, qu'on les brûla , car on vit bien que c'étoit par dérision qu'on avoit apporté ce paquet.

— Faites le portrait de celui qui l'apporta.

— Il étoit petit, gros, et avoit l'air étranger : j'affirme cette partie de ma déposition.

— Comment étoit-il habillé ?

— Grossièrement ; il portoit même des souliers ferrés.

{Buis ( 34 )} Ici Charles , faisant observer que la liste des témoins à décharge étoit épuisée , soumit à la cour une demande.

— Messieurs, dit-il, nous avons un témoin à produire, mais notre devoir n'est pas de poursuivre des coupables , et je n'ai d'autre but que le salut de mon client. Je demande donc si la cour trouvera bon que nous fassions intervenir une personne obligée de garder l'anonyme, mais dont la seule présence fera arriver à la découverte de la vérité. Nous demandons qu'il lui soit permis de se retirer sans qu'elle soit poursuivie , du moins à l'instant même , sans cela , nous renoncerions à l'introduire.

M. de Ruysan s'opposa fortement à une chose aussi insolite, et dit que {Buis ( 35 )} l'on ne traitolt pas ainsi avec la justice ; mais le chef du jury , ayant déclaré que la conscience des jurés exigeoit que la personne fut admise ; 2 la cour, après en avoir délibéré, permit à l'avocat d'introduire le témoin.

À ce moment , un homme d'une taille énorme fendit la foule, arriva devant le président, et, posant sur le bureau une épingle absolument semblable à celle saisie sur Argow , il s'échappa sans qu'il fût possible de le retenir. Cette singulière scène se passa avec la rapidité de l'éclair , et Charles ajouta : « Monsieur le président , et vous , messieurs les jurés, vous jugerez jusqu'à quel point nous sommes embarrassés , lorsque nous vous dirons , sous la {Buis ( 36 )} foi du serment, qu'hier , une lettre anonyme que voici ( et Charles la déposa sur le bureau ) nous offrit , sous la condition que j'ai eu l'honneur de vous exposer , de faire arriver sous les yeux du tribunal la principale pièce de conviction 3. J'ai répondu , comme la lettre me l'indique, de vive voix en entrant à l'audience , que je ne demandois pas mieux, et j'avoue, dans la sincérité de mon âme , que j'ignorois le résultat. »

La séance fut levée , et toutes les circonstances de ce procès extraordinaire , ainsi que la dernière qui, certes, étoit bien singulière, aiguillonnèrent la curiosité publique au dernier point.

Les juges , les jurés , les avocats , {Buis ( 37 )} M. de Ruysan, l'assemblée entière, nul enfin n'avoit seulement pu entrevoir l'être extraordinaire qui sembloit être sorti de dessous la terre, et s'être envolé ; car la foule étonnée avoit à peine gardé le souvenir de l'empressement avec lequel elle s'étoit partagée en haie pour le laisser passer , d'après un geste plein de puissance et d'autorité.

Le lendemain fut attendu avec d'autant plus d'impatience , qu'il étoit vraisemblable que les plaidoiries auroient lieu , et que dans la nuit le jury prononceroit son arrêt. Une multitude de paysans, venus des campagnes de Durantal , étoient arrivés pour savoir le sort du bienfaiteur de ces contrées.

Annette ignoroit tout , et vivoit {Buis ( 38 )} dans nn oratoire , en priant le cîel pendant le temps qu'elle ne pouvoit pas voir son époux de gloire.






TOME III
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXV


Variantes


Notes

  1. Le frère de l'évêque, comme on l'a vu page 8.
  2. On attendrait une virgule plutôt qu'un point-virgule.
  3. Piève de conviction : forme vieillie mais qu'emploira encore Prosper Mérimée (H. B. : brochure que le Journal de la Librairie enregistre le samedi 19 octobre 1850, sous le titre : « Notice nécrologique sur H. B. » ( Paris : Firmin Didot. 1850 ) — textesrares.com. ( H. B. étant Henri Beyle, c'est-à-dire Stendhal. )
  4. On peut se demander si Balzac ne s'est pas souvenu d'un vers du conte La marquise de Salusses ou la patience de Griselidis de Charles Perrault, mais en en modifiant le sens, volontairement ou distraitement. Perrault écirvait ceci : « Cent fois le jour demande au Ciel / Qu'il comble son époux de gloire, de richesses, / Et qu'à tous ses désirs il ne refuse rien » ( nous soulignons ). Il s'agit bien sûr de combler de gloire.
        L'Époux de gloire designe le Christ chez François de Sales : « [... ] l'incompréhensible majesté de ce père tout-puissant et de cet époux de gloire » ( Amour de Dieu, Chap. XVII ; nous soulignons).