Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME IV

CHAPITRE XXV

CHAPITRE XXIV CHAPITRE XXVI

{Buis ( 39 )} LE lendemain , la place , sur laquelle est située le palais de justice , étoit couverte de monde , et , dès son ouverture, la salle des Assises fut envahie.

L'accusé excita , par son arrivée , un murmure de faveur et d'intérêt qui prouvoit bien que les assistans ne l'avoient connu qu'à Valence ou à Durantal. Il étoit toujours le même, calme et d'une douceur aussi grande que sa cruelle énergie fut jadis furieuse. Sa figure briiloit , et ses yeux annonçoient une grande suavité {Buis ( 40 )} religieuse dans tous ses sentimens. Le bonheur même répandoit sur tous ses traits son auréole gracieuse ; car, à l'instant où il paroissoit, il sortoit de sa prison , et Annette , alors , l'avoit comblé de mille preuves d'amour , l'avoit enivré de tous les dons d'un cœur pur , mais exalté par les circonstances.

En ouvrant la séance , le président fit passer aux jurés la seconde épingle qui avoit été remise la veille d'une manière si extraordinaire sous les yeux de la justice , et elle fut trouvée exactement pareille à celle que portoit Argow , le fragment s'y rapportoit également , de manière que, pour le moment , l'on n'apercevoit aucun indice qui put faire penser que l'une avoit, préférablement {Buis ( 41 )} à l'autre , donné la mort à M. de Salnt-Andre.

Après avoir demande à Charles s'il n'avoit plus aucun témoin à faire entendre en faveur de l'accusé , le président donna la parole à M. de Ruysan pour soutenir l'accusation ; mais ce dernier, par un adroit artifice , déclara qu'il s'en tiendroit à une réplique à l'avocat de l'accusé , parce que l'accusation n'étoit que trop prouvée par les faits, que pour lors il se contenta de paraphraser en concluant à la condamnation d'Argow.

Un sourire de dédain parut sur les lèvres de Charles, il se leva, et, à ce moment, le plus profond silence s'établit dans l'assemblée. Tous les yeux se tournèrent sur l'avocat qui {Buis ( 42 )} sembloit être le centre de toutes les pensées de cet immense auditoire. Le bruit d'une araignée , attachant son mince réseau , auroit pu facilement être entendu.

Charles n'avoit ni notes ni livres, il étoit simplement debout au barreau, ce qui excita l'étonnement des avocats de Valence. Jetant alors un coup-d'œil plein de finesse sur les jurés, il dit, d'une voix qu'il savoit rendre , à son gré , flatteuse et pleine de charme :

« Je n'en appellerai pas, comme on le fait , à votre sagesse : la flatterie est inutile en de pareilles occasions , et l'on sait fort bien que des hommes impartiaux ne condamnent pas de gaieté de cœur un homme a mort ; aussi , par le même {Buis ( 43 )} motif, je ne chercherai pas, pour vous convaincre , de ces argumens que l'on tire de certains raisonnemens méthaphysiques sur lesquels on se rejette toujours : c'est dans les faits, et dans les faits tels que les débats les ont présentés, que j'irai chercher notre défense ; et, en les expliquant avec bonne foi à des consciences pures, vous trouverez des preuves contre l'accusation.

« Nous ne sommes plus au temps des quarts de preuve et des scrupules de probabilité pesés par des juges , la société vous députe pour juger en son nom, et il vous faut, avant de donner la mort, une clarté et une lucidité qui n'existent plus maintenant que l'accusation est arrivée en présence des faits, dont elle avoit {Buis ( 44 )} donné le détail avec tant d'art. Ainsi vous n'oublierez pas que c'est de notre côté que se trouvera la lucidité , et que c'est nous , accusés , qui venons éclairer la justice comme s'il ne s'agissoit pas de notre vie.

« Des témoins vous ont assuré avoir vu Jacques de Durantal à une réunion composée de l'élite de la société de Paris. Ces témoins n'ont plus revu depuis l'accusé : ils n'avoient que la vérité à dire , et ces témoins l'ont vu à Paris, à minuit, le 11 octobre.

Ici, Charles fit parvenir aux jurés le billet d'invitation de M. Badger, à M. Maxendi, pour cette soirée.

« Messieurs , reprit-il , ce nom de Maxendi est celui d'un chef de sauvages qui sauva la vie à mon {Buis ( 45 )} clîent ; car l'innocence doit tout expliquer , et ces noms que l'on vous a dit être supposés pour échapper aux poursuites, sont l'effet de la reconnoissance ; car celui d'Argow, que Jacques a porté jusqu'à ce qu'il eût pris celui de Maxendi , fut le surnom que lui donna l'équipage du premier vaisseau sur lequel il ait navigué.

« Maintenant, messieurs, je pourrois vous donner à peser dans l'asile de vos consciences, comment il a pu se faire faire, le 13 au matin, Jacques de Durantal fût à A....y, après être passé par Vans-la-Pavée, et s'y être arrêté ? mais le moyen de l'alibi est explétif ; ce sera le dernier refuge de l'innocence, nous avons mille preuves à donner avant celle-ci.

{Buis ( 46 )} « Vous connoissez la position de l'accusé et la mienne ; c'est moi, son parent , qui l'ai en quelque sorte amené sur ces bancs !... une femme, ponr avoir empêche sa fuite, s'est punie devant vous !.... Je défends mon parent parce que s'il a beaucoup fait pour le crime , il a fait encore plus pour la vertu; aussi, le sauver est mon plus cher espoir, et plus encore, c'est désormais un devoir pour moi..... fût-il coupable !....

« Débutant par un tel aveu , il faut (]ue je sois bien certain de son innocence et de la force de nos raiisons ; mais vous remarquerez que cette loyale franchise régnera dans mon discours , et c'est par l'effet de cette sincérité que notre justification {Buis ( 47 )} viendra , non pas des témoins à décharge , mais des dépositions mêmes des témoins que le ministère public a fait comparoître pour prouver l'accusation.

« Je ne répondrai pas à l'accusation quand elle prétend que Jacques avoit intérêt à faire périr M. de Saint-André : en temps et lieu l'on verra le contraire. Je prends donc les débats à l'instant auquel ils ont commencé.

« Jacques , disent les témoins, a été à huit heures et demie à l'évêché , il en est revenu à neuf ; et , depuis, personne n'a pu vous affirmer qu'il soit ressorti de son auberge. Première obscurité. On vous a ensuite établi qu'il étoit parti à une heure du matin.

{Buis ( 48 )} « Voici donc une circonstance bien forte : pesez-là ?.... Nul témoin à charge ne peut affirmer l'avoir vu sortir de l'auberge une fois qu*il y fut rentré en revenant de l'évêché à neuf benres ; de neuf heures à une heure qu'il est parti , il y a quatre heures , et c'est pendant ces quatre heures que le crime a été commis, dit l'accusation. Quel est le devoir du ministère public ? c'est de vous faire suivre un accusé dans toutes ses actions : il doit vous le montrer en quelque sorte marchant au crime et le commettant. Or, ici, l'accusation n'a pour preuve, au milieu de ces ténèbros , que la déposition de monseigneur l'évêque ; et ce dernier peut facilement être repoussé dans son témoignage , car {Buis ( 49 )} ce vieillard, prévenu par les antécedens de la vie d'Argow , a pu croire que l'assassinat de son frère étoit le fruit de la haine du chef contre le matelot.

« Nous , messieurs , nous serons toute lumière en nous justifiant. À son premier pas, l'accusation est comme interdite , car elle ne peut pas prouver que nous soylons sortis de notre auberge.

« Maintenant , remarquez que la marchande de fer a déclaré avoir vendu sept crampons de fer dans la soirée, mais elle n'a pas précisé l'heure. Si l'accusé a commis le crime , et qu'il prouve être revenu de l'évêché à neuf heures, il faut , pour que l'accusation soit prouvée , qu'elle le montre sortant de son {Buis ( 50 )} auberge à neuf heures et demie au moins pour acheter les crampons. Ohservez , messieurs , que nous marchons dans le sens de l'accusation.

« Sorti de l'auberge , achetant des crampons, où seroit-il allé ?....

« Il conste qu'il est parti avant une heure. Seroit-ce en deux heures et demie de temps qu'il auroit envahi l'évêché , tué M. de Saint-André , qu'il seroit revenu à l'auberge , et qu'il y auroit repris tranquillement son sommeil dans son lit , sans être aperçu de nul être au monde ? À travers tant d'obstacles ! L'hôtel d'Espagne étoit encombré de voyageurs , la porte étoit restée ouverte, ce qui suppose une grande surveillance, et aucun témoin ne {Buis ( 51 )} peut vous dire : « Je l'ai vu sortir, aller, venir dans les rues. ? » La marchande de fer a une famille , son quartier est populeux!... Que de vide dans l'accusation !... Bien plus, le réverbère de la rue étoit allumé, et voici une preuve qu'il auroit fallu surmonter l'impossible pour consommer ce crime ; c'est que, le 11 octobre, les réverbères ne s'allument qu'à dix heures et demie, à cause de la lune ; en voici l'attestation du maire d'A....y , et de l'entrepreneur de l'éclairage. Ainsi l'accusé, selon ces renseignemens certains , auroit ou encore moins de temps.

« Or, dans cette soirée fatale, pendant que personne n'a vu ressortir l'accusé auquel il étoit bien permis de dormir après un voyage aussi {Buis ( 52 )} prompt que celui qu'il a dû faire, on a vu , des témoins ont même conduit un inconnu qui n'est pas l'accusé , cet inconnu a déposé un paquet dont le contenu a prouvé qu'il s'étoit introduit dans l'hôtel avec l'intention d'y mal faire. On ne peut pas affirmer qu'il soit sorti, M. de Saint-André est assassiné , et c'est nous que l'on accuse ! . Il y a preuve contre l'inconnu , et à peine soupçon sur nous , et nous sommes sur les bancs du crime !....

« Ici, je prie M. le président de faire rappeler deux témoins, le valet-de-chambre de M. le marquis, et la servante de l'auberge d'Espagne ; car je vais avoir deux renseignemens qui prouveront ou notre culpabilité ou notre innocence.

{Buis ( 53 )} Les deux témoins rappelés , Charles écrivit au président deux demandes à faire. Le président demanda au valet-de-chambre à quelle heure M. le marquis de Saint-André s'étolt couché.

— À dix heures , reprit-il.

— Comment pouvez-vous donner une date aussi certaine ? demanda le procureur du roi.

— Parce que ce fut après avoir soupé, et lorsque j'eus desservi à neuf heures et demie , que monsieur causa avec son frère une demi-heure environ, et , comme j'attendis tout ce temps , et que ce fut alors que j'allai déshabiller M. de Saint André , ces petits événemens ont gravé l'heure dans ma tête.

— Les draps de l'accusé {Buis ( 54 )} annonçoient-ils qu'il se fut couché dans son lit , à votre hôtel ? demanda le président à la servante.

— Ouï , Monsieur.

« Messieurs, reprit Charles, l'accusé , en se couchant à neuf heures et demie , n'auroit eu que deux heures et demie de repos pour se remettre de la fatigue de son voyage , et l'on n'oubliera pas que , s'il partit à une heure, ce fut pour aller chercher la fille de M. Saint-André , qu'il s'étoit engagé à ramener le lendemain.

— Pourquoi ne la ramena-t-il pas le lendemain ? il connoissoit donc la mort de M. de Saint-André , qui cependant ne fut connue qn à dix heures du matin..... demanda M. de Ruysan.

{Buis ( 55 )} — M. le procureur du roi , je n'imagine pas qu un plaidoyer soit une controverse , et vous m'interrompez au moment où j'allois au-devant de l'objection. Vous saurez donc que mademoiselle de Saint-André ne voulut pas venir, et qu'elle s'évada..... C'est chose prouvée, et l'accusation établit elle-même que l'accusé fut alors incarcéré , non pas par la justice , mais par l'amant de mademoiselle de Saint-André qui craignoit son courroux ; et , s'il s'évada de la prison d'Aulnay , ce fut pour aller se venger de cet enlèvement.

« Pouvions- nous retourner a A...y ? je le demande ?.. Maintenant, supposons que le véritable {Buis ( 56 )} crimlnel ( 1 ) soit cet inconnu, admirez comme de la part de l'accusé tontes ses démarches sont natureiles , sont vraies.

« 11 arrive à A...y ayant fait un voyage d'autant plus fatiguant qu'il a été rapide , si tant est que ce soit lui ; et après avoir rencontré un homme qu'il ne s'attendoit pas à trouver, qui peut le livrer aux tribunaux comme pirate , il fait un traité , permis à un père seul de le faire ! par lequel M. de Saint-André



(1) Tous ces détails ne sont pas inventés à plaisir ; cette plaidoirie est conforme uux évenemens qui arrivoient dans l'ouvrage supprimé ; mais, comme ou voit, j'ai jeté toute la clarté possible pour que le lecteur fut au fait.

( Note de l'auteur. )


{Buis ( 57 )} s'engage à ne pas le livrer aux tribunaux , s'il lui rend sa fille.

« Remarquez que Jacques pouvoit s'enfuir en Allemagne , qu'il avoit mille partis à prendre plutôt que de tuer M. de Saint-André. Or, il sort, va se coucher, repose , et , à minuit , fidèle à ses engagemens , il vole chercher la fille de son amiral. J'ai dit le reste tout-à-l'heure. Est- ce clair ?.... n'est-ce pas la vérité ?.... Messieurs , ce qui n'est qu'une probabilité va devenir une réalité. En effet , parmi les pas qu'on a mesurés dans la chambre de M. de Saint-André , et ceux qui furent également mesurés dans le jardin , l'accusation a omis de dire qu'il s'en trouve d'étrangers , qu'on en a remarqué d'autres , et ces pas {Buis ( 58 )} bien distincts , pourquoi ne seraient-ils pas ceux du véritable coupable ? Il s'y trouve des pas exactement les nôtres ?... Messieurs, si l'accusation n'a plus que cette preuve , condamnerez vous un homme parce que la marque de ses pieds forment une marque exactement pareille à celle d'un autre homme ?... Mais une chose que l'on n'a pas remarquée et qui jette encore plus d'obscurité sur l'accusation , c'est que l'on ne vous a pas dit dans quel sens alloient ces pas !.... s'ils venoient de la cheminée au lit, du lit à la cheminée, ou de la porte de la chambre au lit ; si , dans le jardin, ils venoient de l'hôtel au mur de clôture , ou du mur de clôture du jardin à {Buis ( 59 )} l'hôtel. Ici je demanderai à l'accusation : » Par où pense-t-on que nous nous soyions introduits ? » Déterminez le terrain sur lequel nous devons nous défendre !..... Voyons !.... Est-ce par la porle ?... Le concierge nous auroit revus , reconnus !.... Par le jardin?.... Il faut le prouver et , sur trente maisons qui font face au jardin, nul habitant ne nous a vus !.... Ensuite que de difficultés dans l'exécution !.... tandis que nous n'avions que tout au plus deux heures. Eh ! comment , messieurs , lauteur de ces pas et du crime ne seroil point cet inconnu qu'une marchande de fer a pu désigner faussemont pour l'accusé à cause de l'éloignement du réverbère que l'attestation {Buis ( 60 )} du maire vous dit être à treize pas de la boutique , sur la gauche. Cet homme, une fois introduit, et que l'on n'a pas vu sortir , n'a-t-il pas pu se cacher dans l'hôlel après y être entré , et n'a-t il pas calculé d'avance qu'il sortiroit par la cheminée et le jardin , au moyen de sa corde et de ses crampons ?

« Le fait est que M. de Durantal n'a pas paru à l'évêché , et que l'accusation est muette sur l'heure du crime. Nous, portant un flambeau de vérité sur cette partie, nous prouvons que cet assassinat a dû être commis au moins à minuit , car les crampons n'ont été achetés qu'à dix heures et demie , et , d'après les difficultés , il falloit au moins une heure et demie pour arriver {Buis ( 61 )} à la victime... Or, nous sommes partis à une heure , et nous avions dormi longtemps Mais , messieurs , supposez le crime commis dans l'intervalle de dix heures et demie du soir à six heures du matin , rien ne l'empèche : ici l'accusation contre nous croule tout entière. Car enfin n'y avoit-il que nous qui eussions intérêt à tuer M. de Saint-André ? Savez vous ce qui existoit entre lui et l'inconnu ?

« Or maintenant quelle preuve avez-vons pour croire que c'est Jacques qui est monté par-dessus le mur , qui a franchi les étages de l'hôtel jusqu'au sommet , et comment ?.... Le dernier crampon se trouve au second étage, comment auroit-il monté jusqu'au second {Buis ( 62 )} avec ses mains ?.... n'est-ce pas impossible ?... n'est-il pas plus naturel de penser que celui qui s'etoit introduit dans la chambre , sortant par la cheminée , a fiché ses crampons et y a attaché ses cordes , et, qu'arrivé au second, il s'est laissé couler jusqu'en bas au moyen de sa corde ? Que d'obscurité ! que de ténèbres dans l'accusation !.... Quelle clarté dans nos actions !....

« L'acte d'accusation est clair , dit-on?.... Demain, contre un inconnu , avec des circonstances moins aggravantes , j'en ferai un aussi lucide. Jugez donc! ... Non, nous sommes innocens !.....

« Que l'accusation retrouve l'inconnu ?.... Voilà le coupable !....

{Buis ( 63 )} Ici un murmure d'approbation , même de la part de quelques jurés , accueillit ce plaidoyer , sous les raisonnemens duquel M. de Ruysan sembloit accablé..... Il examinoit , pendant ce temps, l'épingle d'Argow et celle remise la veille par l'inconnu.

« Maintenant, continua Charles , cet inconnu d'hier, qui a demandé ce sauf-conduit , ne seroit-il pas ce coupable qui, pressé par ses remords , est venu donner ainsi une preuve en faveur de l'innocent ?.. »

Ici Argow dit à voix basse : « Grand Dieu ! quelle puissance vous avez donnée à la parole de l'homme !.... » et il jeta un profond soupir.

« Que reste-t-il , continua Charles {Buis ( 64 )} avec une énergie et une véhémence croissantes , que reste-t-il à l'accusation ?..... une épingle !.. non , je me trompe , deux !..... S'il étoit permis de plaisanter dans un sujet aussi grave , je voudrois vous faire rire , messieurs , sur une accusation qui , prouvée , entraîneroit la mort, et qui s'appuie sur deux épingles cassées comme sur des béquilles.... Ainsi donc, tant que l'on ne prouvera pas que l'épingle de Jacques est celle qui a donné la mort, tant que l'on ne prouvera pas que l'autre est une épingle non mortelle , vos épingles ne pourront pas nous atteindre.

« Nous ne dissimulons pas que l'accusation auroit été plus grave sur le chef des pirateries ; mais si {Buis ( 65 )} nous avons été condamnés en Amérique, nous ne le serions jamais en Europe , car devant des juges européens le corps du délit manquerolt. »

Ici Charles se livra , avec une éloquence entraînante, à la description des nombreux bienfaits par lesquels Jacques avoit chercbé a se faire pardonner ses erreurs. Il s'éleva à tout ce qne l'art oratoire a de plus passionné et de plus persuasif, et il récapitula si bien tout ce que son plaidoyer avoit de logique et de bonnes raisons, que, lorsqu'il fut terminé , une salve d'applaudissemens se fit entendre , et sur la place on cria unanimement : Il est sauvé !...»

M. de Durantal avoit écouté Charles comme s'il eut parlé pour un {Buis ( 66 )} autre ; et , lorsque M. de Ruysan se leva , il se retourna vers ce dernier avec une complète indifférence.

— Messieurs , répliqua M. de Ruysan , j'avoue que jamais accusation n'a été détruite avec autant de succès....

À ces paroles, un murmure de joie s'éleva dans l'assemblée.

— Je conviens que , pour la soutenir sur le chef de l'assassinat de M. le marquis de Saint-André, il faut de nouvelles preuves, mais j'en ai une une palpable....

« L'épingle de M. de Durantal et celle qui nous a été remise hier, non pas comme le prétend l'avocat, par le vrai coupable , le fut par un ami de l'accusé ; et ceci tient à un raisonnement très-juste et si naturel , {Buis ( 67 )} que c'est le premier qui soit tombé sous le sens de l'avocat dans la défense. Mais voici ce que je remarque : c'est que l'épingle ou l'arête de poisson qui nous a été donnée hier est teinte de la même substance que celle qui couvre l'aréte de M. Jacques ; mais l'arête de Jacques, à l'endroit où elle est fracturée , n'est plus teinte à l'endroit de la fracture , puisque le poison dans lequel elle a été trempée n'a enduit que la surface ; et celle qui nous a été adressée est recouverte de substance vénéneuse à l'endroit même où celle de Jaccjues n'en a point...

Ici les jurés demandèrent unanimement à voir cette différence.

Pendant qu'iis examinolent cette différence , M. de Ruysan requit le {Buis ( 68 )} président de mander deux chimistes et deux naturalistes, et de soumettre les épingles à leur analyse.

L'audience fut donc suspendue.

Pendant cette suspension, M. de Ruysan reçut deux lettres , et ces deux lettres excitèrent en lui une vive émotion. L'audience fut reprise à sa requête , et il déclara qu'une lettre anonyme venoit de le menacer de la mort s'il persistoit à vouloir faire condamner Argow. Il déposa la lettre au procès, et déclara que rien ne pourroit l'empêcher de faire son devoir.

— Ces lettres , dit Charles, peuvent plutôt nuire que servir à l'accusé ; car , à la place de M. le procureur du roi, j'agirois de mème. a

— L'autre lettre, s'écria M. de {Buis ( 69 )} Ruysan , est la plus importante, car M. le procureur général m'annonce que demain , l'inconnu dont la défense s'est tant occupée , celui qui a pénétré dans l'hôtel de M. l'évêque d'A....y a été retrouvé.....

« En effet, messieurs, la présence de cet inconnu a été, pour le ministère public , l'objet de longues recherches dès l'origine des poursuites comme pendant le cours de l'instruction , et nous ignorons alors entièrement la nature des dépositions que fera ce nouveau témoin ; elles peuvent étre favorables ou défavorables ; mais cette circonstance nous force à demander que la cour s'ajourne à demain , le témoin n'arrivant que ce jour.

On obtempéra à cette demande , {Buis ( 70 )} et l'issue du procès fut encore reculée d'un jour.

Le lendemain , même foule et même impatience. Les deux chimistes furent d'accord que la substance qui recouvroit l'épingle d'Argow leur étoit inconnue ; mais que celle qui enduisoit l'épingle apportée étoit une substance tellement facile à créer , qu'ils offrirent d'en produire, en taisant toutefois le nom de cet acide vénéneux, pour en dérober la connoissance au public.

Les deux naturalistes reconnurent également que l'arête qui produisoit l'épingle d'Argow provenoit d'un poisson qui leur étoit inconnu, mais que l'autre provenoit du Saumon , et quon l'avoit même taillée et arrangée....

{Buis ( 71 )} Enfin parut le témoin si important dans le procès, l'inconnu sur lequel Charles avoit rejeté avec tant de talent tout le crime.

Il fut contemplé avec une vive curiosité par toute l'assemblée, et l'on vit un auvergnat , petit , gros , et tel que l'avoient dépeint le concierge et le valet-de-chambre.

On confronta l'auvergnat avec eux ; ils déclarèrent que c'étoit bien lui qui s'étoit introduit dans l'hôtel de l'évêché.

L'auvergnat déclara se nommer Jean Gratinat , être d'Auvergne , et demeurer à V...... , dans les montagnes du Cantal.

— Avez-vous été à A....y ? demanda le président.

— Oh bien !..... répondit-il.

{Buis ( 72 )} — Combien de temps ?

— Six mois.

— Qu'étiez-vous venu faire ?

— Gagner ma vie.

— Pourquoi vous étes-vous en allé sitôt ?

— Parce que j'avois fait fortune.

— Comment cela ?

— Un gros monsieur m'a donné douze mille francs , et m^a fait reconduire , dans une belle voiture, à mon pays, pour avoir porté un paquet à l'évêché....

— Rien que cela ?

— Et lui dire où étoit située une chambre....

Une profonde terreur régna dans l'assemblée.... Charles parut abattu.

— Reconnoîtriez-vous l'homme qui vous a donné les douze mille francs ?

{Buis ( 73 )} — Oui.

— Est-ce l'accusé ?

— Non.

Cette réponse fut accueillie par un murmure d'étonnement.

— Connoissez-vous l'accusé ?

— Oh ben !... 1

— Comment le connoissez-vous !.

— C'est lui qui m'a promis les douze mille francs, c'est lui qui m'a fait épouser Jeannette , c'est mon bienfaiteur c'est à lui que j'ai donné les renseignemens , et c'est lui qui m'a donné le paquet à porter à l'évêché.

— Accusé Jacques, demanda le président, reconnoissez-vous cet homme pour l'avoir rencontré à A....y ?

— Oui !...

{Buis ( 74 )} Alors M. de Ruysan prit la parole, et soutint l'accusation avec une facilite et une éloquence dignes de son prédécesseur.

Charles répliqua ; mais le plaidoyer qu'il fit ne roula plus que sur des raisonnemens spécieux , pleins de logique , mais de cette logique qui ne résulte plus des faits, qui ne s'appuie plus que sur les raisonnemens métaphysiques.

Le président résuma les débats avec talent , et posa la question qui n'étoit nullement embrouillée. Les jurés entrèrent dans la chambre des délibérations , et y restèrent quatre heures et demie.

Au moment où ils rentrèrent dans la salle, il y eut un mouvement de terreur et d'attention dans l'assemblée , {Buis ( 75 )} et le chef du jury déclara , dans la forme imposante prescrite par nos lois, le oui de conviction qui s'échappoit de l'unanimité des consciences.

Argow fut condamne à subir la peine de mort.

À ce moment Argow se leva , et , s'adressant aux jurés : « Messieurs, leur dit-il , si par hasard il vous restoit quelque doute , et que l'un de vous fut tourmenté par sa conscience, je déclare que je suis coupable...... Ayant satisfait à la terre, j'espère que les cieux me pardonneront!.... »

Le criminel inspira , par ces paroles , une pitié qui se glissa dans tous les cœurs, et sur la place, lorsque la condamnation fut apprise {Buis ( 76 )} par la multitude , il y eut un grand cri qui prouvoit l'intérêt qu'il avoit inspiré.

La salle étoit vide, Jacques dans la prison ; et Charles, désolé, la mort dans l'âme, fut chercher Annette , et l'emmener chez lui pour la préparer à cette fatale nouvelle qui fit l'objet des conversations de toute la ville de Valence.






CHAPITRE XXIV CHAPITRE XXVI


Variantes

  1. agirois de même , {Buis} ( nous remplaçons la virgule par le point qui s'impose )

Notes

  1. On peut se demander si le « Oh bien ! » à la fin de la page 71 ne devrait pas se lire « Oh ben ! »