Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME IV

CHAPITRE XXVI

CHAPITRE XXV CHAPITRE XXVII

{Buis ( 77 )} ANNETTE étoit assise dans le salon de madame Servignë la mère : elle étoit sur un fauteuil ; et, pâle , égarée , elle regardoit Charles dont l'effroi et la feinte tranquillité rendoient la figure un théâtre où se jouoient mille passions diverses. M. et madame Gérard, mornes, abattus, changés à ne pas les reconnoître, étoient debout avec madame Servigné , Adélaïde et madame Bouvier. Tous rangés en cercle autour de Charles , ils attendoient sa parole avec une anxiété sans égale. a

{Buis ( 78 )} — Cette heure , dlt Annette , me sera comptée pour des siècles d'enfer!....

— Pouvez-vous soutenir un seul mot ? lui dit Charles avec une espèce de férocité qui n'étoit que le résultat de cette horrible situation.

— Je suis chrétienne !.... répondit Annette 1.

— Il est condamné à mort !.... répondit Charles.

Madame Gérard et Adélaïde tombèrent évanouies..... madame Servigné recula épouvantée ; mais Annette se leva , ce mouvement , produit par une horrible convulsion, fit tomber son peigne, ses cheveux se déroulèrent et devinrent épars sans qu elle y fît la moindre attention, Elle , si chaste et si {Buis ( 79 )} pure ! elle que son cou nu épouvantoit jadis b !....

— Charles ! . . . . viens ! . . . . Sortons !..... il me faut de l'air..... j'étouffe ; je n'étouffe pas de peur.... non..... un je ne sais quoi s'empare de moi.... sortons !..... En disant ces paroles , ses yeux s'animèrent, il y brilla une expression d'énergie sauvage ; elle leva ses bras comme si elle eût voulu exercer une force supérieure qui lui vint malgré elle.

Elle saisit son cousin, l'entraîna sans vouloir lui dire un seul mot et courut comme poussée par un démon.

Quand elle fut dans la rue elle s'écria : « Ah ! je respire !.... oh ! que l'air est bon ! qu'il fait frais !.... En ce moment, l'horloge du palais sonna minuit.

{Buis ( 80 )} — Que voulez-vous faire ?.... demanda Charles.

— Ce que je veux !.... s'écria-t-elle avec une énergie croissante , Dieu du ciel ! ce que je veux, je veux une seule chose , le sauver!.... c'est mon éternelle pensée !.... c'est ma vie ! non àme !.... Ou je ne connois pas mon pouvoir, ou je le sauverai !.... J'ai en ce moment une terrible puissance !.... viens , et tu vas voir comme je soulèverai tout un peuple. On l'aime, mille bras veulent le délivrer, il ne faut qu'une voix pour les rassembler, qu'une volonté pour les faire agir , il faut une àme à cette masse-là !.... je serai sa volonté , son âme , sa vie !....... éveillez-vous !..... au secours !....

{Buis ( 81 )} — Taisez-vous, ma cousine, vous allez vous perdre !

— Hé ! que m'importe de me perdre, s'il est perdu !.... Avenir, fortune , vie , je veux tout sacrifier , je veux le sauver !.... seulement un an !.... une minute '..... holà ! braves gens, venez ici, venez m'aider!....

— Tais-toi !.... lui dit un homme enveloppé d'un grand manteau , et dont le chapeau étoit rabattu sur le visage.... lais-toi ! si l'on délivroit les hommes avec des paroles , ton cousin l'auroit fait.

— C'est Vernyct !..... s'écria-t-elle , il est sauvé !....

— Te tairas-tu !.... dit Vernyct, ne prononce pas un mot, et viens avec moi ? J'allois le chercher , car il n'y a que toi qui paisses le déterminer {Buis ( 82 )} à nous suivre : enveloppez-vous de ce manteau, prenez ce poignard, et venez !....

— Pourquoi un poignard !....

— Pour vous défendre.

— Ah ! dit-elle, je ne veux blesser personne.

— Enfant , dit Vernyct , on enlève des prisonniers avec des roses, n^est-ce pas ?....

— Marchons !.... dit-elle, marchons !....

— Oui , dit Vernyct , vous serez notre étendard.

— Ah ! répondit-elle en marchant , si l'amour créoit des armées vous seriez bien puissant....

Ils marchèrent en silence, mais, au détour d'une rue , ils furent arrêtés, et l'on cria à voix basse ; « Qui vive ?

{Buis ( 83 )}Daphnis et l'ancien ! répondit Vcrnyct , puis , allant vers les trois personnes qui gardoient le passage, il leur demanda : « Où est Jeanneton ?....

Nulle part , répondirent-ils..

Alors Vernyct passa sans difficulté . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous allons décrire , le plus succinctement qu'il sera possible , la prison de Valence , et sa position. Cette prison étoit un ancien presbytère qui , pendant la révolution , avoit subi cette triste destination. Ce presbytère étoit situé sur une petite place quarrée à laquelle aboutissoient deux rues différentes : l'une menoit à Durantal , et l'autre à la route de Paris.

La place étoit formée par des maisons {Buis ( 84 )} presque toutes bâties en bois et les deux rues, dont nous venons de parler, étoient opposées l'une â l'autre en parallèle , de manière qu'elles longeoient les murs de la prison qui alors se trouvoit séparée par trois côtés de toute espère d'habitation , car sa façade donnoit sur la place , et de chaque côté étoient les rues.

La porte de la prison étoit garnie de fer , et chaque croisée , chaque issue , sur la place comme sur les rues adjacentes , étoient enjolivées de gros barreaux de fer et de treillages en fil de fer qui ne laissoient aucun espoir de salut ; enfin, il y avoit toujours à cette prison un poste très-considérable c de soldats de la ligne , outre les gendarmes de {Buis ( 85 )} service. Ce poste étolt situé à côté de la porte mème , et la salle du rorps-de-garde communiquoit avec le rez-de-chaussée du presbytère. Il y avoit toujours une sentinelle en faction à la porte de la prison , mais sa guérite étoit du côté gauche , parce que le poste étant à droite , avoit sa sentinelle particulière , ce qui faisoit deux hommes de garde pour la porte seule de la prison , sans compter les autres sentinelles.

L'administration , d'après le grand intérêt que l'on avoit manifesté pour Jacques de Durantal , mais craignant aussi l'active amitié de Vernyct et la puissance d'Annette sur la multitude des campagnes , avoit ordonné, dès le commencement du procès, de doubler la garde, {Buis ( 86 )} et de faire de fréquentes patrouilles dans Valence.

Vernyct, pour qui la délivrance d'Argow étoit un sujet de contenter son ardeur , et que de semblables affaires aiguillonnoient , avoit résolu de venger son ami tout en le délivrant, et, dans sa haine contre la ville où les hommes l'avoient si justement condamné , il prit des mesures telles, qu'il falloit de grands secours à la prison pour empêcher cette délivrance.

En ce moment le terrible lieutenant , tenant Annette sous le bras , parcouroit avec activité tous ses postes , car l'instant fatal approchoit. Il avoit donné pour signal le son de la cloche quand elle sonneroit une heure du matin.

{Buis ( 87 )} Il avoit rëussl à rassembler , pendant tout le temps que le procès et son instruction durèrent, une trentaine de ses anciens corsaires, c'étoit tout ce qui en restoit : il avoit étd à Van-la-Pavée , à Paris , d'abord recueillir tous les renseignemens qui servirent si bien Cbarles dans sa première défense ; mais ensuite , pour convoquer une réunion générale de ses anciens marins. Ceux que l'on a vu, au commencement de cette narration, arrêter la diligence , n'y manquèrent pas ; et, avec les trois nègres dévoués , Vernyct réunit trente-sept hommes , qui, tous, les nègres exceptés, avoient coopéré aux pirateries d'Argow. Vernyct les avoit pérores , et cette harangue feroit pâlir celle de Catilina {Buis ( 88 )} à ses complices , s'il nous étoît permis de pouvoir la rapporter. Le serment qu'ils prêtèrent tous fut affreux : voici la conclusion : « L'on juroit d'obéir à Vernyct comme jadis l'on obéissoit au capitaine , le but étoit la délivrance de l'ancien ( nom qu'ils ne cessoient , comme on l'a vu, de donner à Argow ), que si l'on y parvenoit , ceux qui resteroient en vie seroient transportés aux Bermudes ; qu'on leur coinpteroit une somme fixe, et qu'ils iroient ensuite où bon leur sembleroit ; que, s'ils ne delivroient pas leur ancien, ils le vengeroient en désolant le pays jusqu'à ce qu'ils fussent tous morts, jusqu'au dernier, les brigands, s'entend.

Maintenant la suite va faire voir {Buis ( 89 )} comment Vernyct s'y étoit pris pour délivrer son ami.

Il arriva sur la place avec Annette qui, en proie à une horreur que rien ne peut rendre , ne réfléchissoit plus , et n'avoit plus qu'une seule pensée , la délivrance de l'être qu'elle adoroit.

— Qu'avez-vous là ?..... dit-elle à Vernyct, en sentant sur le dos de ce dernier une foule d'instrumens....

— C'est une hache, mon tromhlon et ma giberne....

— Dieu! que va-t-il donc arriver !....

— Je ne sais pas encore comment cela se passera , mais nous sommes en guerre depuis que l'arrêt a été rendu !....

{Buis ( 90 )} — Le sauverez-vous ?....

— Oui, ou nous périrons.

— Tous !.... demanda-t-elle.

— Oui !....

— Tant mieux !... reprit-elle avec le regard et les gestes de la folie ; mais, Vernyct , écoutez ?.... si l'on échoue, promettez-moi de me tuer !.. car si je survivois.... je ne me tuerois pas moi 2 !.... Ah ! ajouta-t-elle , je sa vois bien que mes pressentiments étoient tous vrais !....

Il faisoit en ce moment une horrible obscurité ; un silence étonnant régnoit , et l'on entendoit dans la place que les pas de deux sentinelles de la prison. Une heure sonna !....

Vernyct tressaillit , et Annette lui demanda ce qu'il avoit.

{Buis ( 91 )} — Nous allons commencer à ce moment une vie d'enfer !

Annette jeta un cri , en disant : « Ah ! je ne pourrai jamais voir de telles scènes !.... »

— Voulez-vous le sauver ?....

— Oui !.... dit-eile.

— Hé bien ! fermez les yeux sur tout ce que vous allez voir!.... la mort pourra vous atteindre ; mais Jeanneton y est bien elle ! avec moi !....

— Me voilà !.... cria doucement une petite voix de femme.

— Silence !.... lui répondit Vernyct , et prends Annette avec toi, rends-toi dans la maison qui est au coin de la rue de Paris, et restes-y avec madame jusqu'à ce que Milo vienne vous chercher.

{Buis ( 92 )} L'intrépide lieutenant resta seul ; et , à ce moment , une ombre gigantesque , projetée par la lumière de la lune qu'un nuage laissa paroître un moment , se dessina sur le pavé.

— Un.... dit Vernyct : qui vive ? Un homme parut et répondit à voix basse : « L'ancien. ! »

Au bout d'un gros quart-d'heure, trente-sept hommes avoient comparu ainsi , lentement et mystérieusement devant Vernyct ; ils sembloient marcher sur du velours , car ils ne firent aucun bruit , et ils se rangèrent le long des maisons qui , de l'autre côté de la place , formoient le parallèle de la façade de la prison. Il les passa en revue pour s'assurer qu'ils y étoient bien tous.

{Buis ( 93 )} Ayant fait, il se dirigea vers la rue qui menoit à Durantal , et là, demanda , à une troupe également rangée contre les maisons, si Jacob étoit venu... A ces mots, un homme, de la taille et de la corpulence d'Argow , se présenta , il étoit habillé absolument de même, et, à quelques pas, il devenoit presqu'impossible de ne pas s'y tromper.

— Enveloppe-toi de ton manteau pour n'être pas reconnu, lui dit-il, et prends garde de te faire tuer, au risque de passer pour un lâche.....

Enfin il s'assura par lui-même de l'arrivée d'une des voitures d'Argow , et il ordonna d'y atteler six chevaux qui se trouvoient dans une maison qu'il avoit louée sous un {Buis ( 94 )} nom emprunté ( 1 ). Il revint dans la place , et , retournant à la maison dans laquelle Jeanneton avoit peine à contenir Annette , il s'assura que trois chevaux sellés et bridés étoient prêts , ainsi que plusieurs déguisemens.

L'horloge annonça , en ce moment , une heure et demie, et les nuages étoient tellement noirs et rassemblés, qu'on ne pouvoit rien



(1) L'artifice, dont le terrible lieutenant se sert pour tromper la vigilance des gendarmes, est à-peu-près le même , dans un autre sens, que celui dont Catherine II se servit quand elle s'empara du pouvoir. En effet, au moment où la foule la proclamoit impératrice, un faux convoi, tel que pourroit être celui d'un empereur, traversa le peuple qui dut croire que Pierre II étoit mort.

( Note de l'auteur. )


{Buis ( 95 )} voir. Alors , à un signal donné par Vernyct , une boutique fut ouverte, un homme parut avec une torche , et les trente-sept brigands , jetant des cris effroyables , s'élancèrent sur le corps-de-garde et sur la prison avec la rapidité de l'éclair ; trente-sept fagots furent lancés contre la porte , et l'homme à la torche y mit le feu.

A cette brusque et vigoureuse attaque , les deux sentinelles , sans crier qui vive, tirèrent ensemble et au hasard sur cette masse , en criant : « Aux armes !.... » le poste entier sortit ; mais il fut enveloppé et combattu par les assaillans......

La flamme , attisée par l'homme à la torche , s'éleva dans le bûcher préparé , et bientôt le feu prit à la porte de la prison.

{Buis ( 96 )} Aux crîs terribles lancés par les soldats et par les brigands, tous les habitans de la place furent éveillés, et, apercevant des flammes, ils descendirent sans seulement se vêtir, en criant : « Au feu !... au feu !... » En un moment , de tous les côtés, arrivèrent des habitans , parmi lesquels étoicnt un bon nombre de paysans des environs de Durantal , parmi lesquels Vernyct avoit fait répandre le bruit qu'on alloit délivrer leur bienfaiteur.

Cette action , ce tumulte , rapides comme la pensée, furent en mouvement comme par magie. La troupe des brigands combattoit avec une extrême vaillance contre les soldats ; les balles sifflèrent dans l'air , les cris augmentèrent , la terreur {Buis ( 97 )} se répandit comme une pluie d'orage , et d'horribles flammes éclairèrent le théâtre de l'action. Au milieu des brigands, étoit Vernyct qui les dirigeoit et les encourageoit , quand tout à-coup, sur un geste qu'il fit, ils se rangèrent en demi-cercle , et Vernyct lança sur le poste une telle décharge de mitraille , que tous les militaires , comme anéantis, disparurent, s'enfuirent ou moururent sans qu'on eût su comment. Alors, le lieutenant s'elançant avec sa hache vers la porte qui brûloit, lui donna, à travers les flammes, de tels coups de hache , et ses satellites firent tant d'efforts , qu elle céda sous leurs coups. Ils entrèrent pèle-méle par la porte principale , par celle de {Buis ( 98 )} commnnîcatîon entre la prison et le corps-de-garde , et furent suivis de la multitude3 La maison d'où l'homme à la torche étoit sorti brûloit , les habitans des maisons voisines déménageoient , en sorte que rien n'étoit curieux comme le spectacle offert par cette place qui , un instant avant, étoit muette, tranquille, sombre et vide.

Elle ëtoit remplie d'une foule si abondante et si tumultueuse, qu'on ne pouvoit ni en sortir ni y entrer ; et, par les trois issues, la foule y abondoit toujours. Le tocsin sonnoit , on entendoit au loin la générale battre , et des cris horribles étoient lancés dans les airs par les prisonniers qui sentoient la fumée remplir la prison, et par les {Buis ( 99 )} incendiés qui sauvoient leurs effets, en tâchant de se faire jour à travers ce fleuve de peuple : de là , des combats particuliers qui établissoient au sein de la foule même des scènes d'horreur. A la lueur effrayante de l'incendie , on apercevoit les flammes dans la prison , et une épaisse fumée s'élevoit du faîte de ce palais du crime : il sembloit que ce fût un volcan prêt à lancer une lave terrible et lumineuse.

On entendoitun combat qui devoit être sanglant , dans l'intérieur de la prison ; les détonations d'armes à feu, les cris surpassoient ceux de la place , et l'on voyoit , par la porte et les fenêtres, des poutres enflammées tomber, des prisonniers se sauver en désordre , les uns nus , {Buis ( 100 )} les autres couverts de leurs vêlemens comme d'un chapeau préservateur. Les pompiers arrivoient avec leurs pompes ; le tumulte et la confusion, les cris et l'horreur étoient au comble , et tous ces attentats affreux se commettoient par des hommes plus affreux encore, et au profit d'un seul homme , auquel la société devoit donner la mort , et qui la méritoit mille fois.

Au moment où l'attaque de la prison commença, et que l'horrible tapage se fit entendre, Argow étoit à genoux dans sa prison , et prioit Dieu, avec ferveur, de lui pardonner ses crimes en faveur de la coupe d'humiliation qu'il devoit épuiser jusqu'à la lie.

Les cris , la fumée , le tumulte , le {Buis ( 101 )} tirèrent de sa méditation , et , quand il se releva frappé par le bruit de la mousqueterie tirée dans l'intérieur de la prison , il entendit de grands coups de hache que l'on donnoit dans sa porte , et vit paroître Milo , Vernyct et plusieurs hommes ensanglantés, brûlés, et dont les figures annonçoient la chaleur d'une action dangereuse.

— Sauvez-vous !.... vous êtes libre!....

Argow resta muet et immobile.

— Jacques, suis-moi!.... lui dit Vernyct.

— Non !... s'écria avec indignation le criminel ; vous avez sans doute emporté d'assaut la prison , vous avez.....

— Ah ! le voilà qui déraisonne !... {Buis ( 102 )} s'écria Vernyct en l'interrompant : allons ! tais-toi , vieux radoteur !.. et toi , Milo va chercher d'autres argumens.... . Vous ? dit-il à ses brigands , gardez-le ! et ne l'écoutez pas !....

En ce moment des détachemens de gendarmerie à cheval et des troupes de ligne arrivoient, en hâte, par les rues adjacentes , et cherchoient à se faire jour à travers la multitude pour s'établir sur la place. A force de pousser, de battre et de fouler aux pieds cette multitude immense , la force armée avoit fini par entrer dans la place , et essayoit de se mettre en ligne , toute confondue qu'elle étoit avec le peuple. Alors la foule poussée par sa propre force, vers la prison, par un horrible flux {Buis ( 103 )} et reflux de têtes humaines , se replia tout-à-coup et brusquement sur elle-même : et un détachement des brigands , jetant un terrible hourra de joie, crioit à la délivrance , et portoit en triomphe le criminel !.... La foule, rangée en demi-cercle devant la prison , les vit passer : ce chœur , armé jusqu'aux dents , et composé d'hommes aux vétemens brûlés ou en désordre , et ayant d'horribles figures rendues plus horribles encore par l'effroyable réverbération de l'incendie à reflet rougeâtre , conduisit Argow vers la voiture que le peuple apercevoit, et dont les six chevaux hennissoient. A cette vue , et au cri général : « Il est sauvé !.... il est sauvé !.... » répété par des milliers de voix , l'escadron {Buis ( 104 )} de gendarmerie à cheval, stimulé par le chef , fendit vigoureusement la foule sans s'inquiéter des malheurs, et passant rapidement sur le ventre de chacun , chacun hurla, beugla, cria : les jambes, les bras, les oreilles furent meurtris ; mais , au moment où les gendarmes arrivèrent à la voiture , elle partît au grandissime galop vers Durantal , et l'on vit l'escadron la poursuivre à toutes brides. Les brigands qui venoieni de porter Argow à sa voiture, se mêlèrent à la foule ; mais tous , selon les instructions de leur chef, coudoyèrent, foulèrent cette masse, et vinrent devant la prison se former en bataille.

Milo a voit été chercher Annette et Jeanneton, Il les fit passer par {Buis ( 105 )} les débris d'un mur du jardin de la prison que l'on avoit abattu , et il les amena, à travers l'incendie, jusqu'à Argow , qui refusoit obstinément de partir.

Plus l'on attendoit , et plus la force armée que , sur les avis réitérés l'on ne cessoit d'envoyer, mettoit de régularité dans ses mouvemens et de patience à s'ouvrir un chemin dans la foule que l'on faisoit écouler. Le danger devenoit pressant, et si Vernyct n'avoit pas compté sur de grands délais , il avoit pris des précautions en cas de malheur ; aussi, en ce moment , tous les brigands se tenoient sous le porche enflammé de la prison , et s'apprêtoient à soutenir un siège, s'il le falloit, et à s'enfuir par les derrières {Buis ( 106 )} aussitôt que le sauve qui peut ! auroit été proclamé , car ils avoient un autre rendez-vous général après l'expédition. Ceux qui seroient blessés dévoient être mis à mort par les vivans, et nul ne devait se laisser capturer.

Ce fut en ce moment critique qu'Annette et Jeanneton traversèrent les corridors enflammés , et arrivèrent , conduites par Milo , dans la cellule où le criminel haranguoit, avec son ancienne énergie , ses anciens corsaires , et tàchoit de les faire rentrer dans le devoir, et de les soumettre aux lois. Cet homme , condamné à mort , prêchant au milieu d'un incendie, et s'obstinant à périr, offroit un tableau curieux.

— Tu ne veux pas te sauver !.... {Buis ( 107 )} s'écria Annette en se précipitant sur lui, et le couvrant de ses larmes : elle ëtoit les cheveux épars, les yeux égarés.

— Je suis condamné à mort!...... reprit-il.

— Hé bien ! soit, dit Annette, mais il est des morts glorieuses que l'on peut aller chercher quand on est condamné. Sauve-toi, et vas mourir, au milieu d'un combat , pour l'indépendance d'un peuple ! meurs en héros , en écoutant les cris de liberté , d'indépendance ou de victoire !... Cours voir tout un peuple t'appeler son libérateur : meurs ainsi, et non sur un échafaud , au milieu d'un peuple curieux... Tu seras mon époux de gloire , et je combattrai à tes côtés, je mourrai avec toi !...

{Buis ( 108 )} — Douce colombe, s'écria Jacques, tu es là au milieu de l'horreur et de l'infamie comme un ange , et la voix semble celle du ciel !....

— Ecoute-la donc ! et vis pour léguer à ton fils un héritage de gloire, au lieu du sanglant héritage d'opprobre dont ton sang arroseroit sa tète ! Viens ! Tiens ! suis-moi ! Qu'il vive !.... qu'il vive !.... s'écria-t-elle avec enthousiasme ; et, voyant l'incendie s'accroître, la fumée devenir épaisse, elle sentit couler en elle un autre sang, une autre énergie , qui lui étoient envoyés comme du ciel ; elle regarda Argow, le saisit , et, le soulevant, elle l'emporta à travers le corridor embrasé , en pliant par fois sous ce faix chéri. Elle fut suivie de Jeanneton et de {Buis ( 109 )} Vernyct qui l'admirèrent éviter les poutres enflammées , et voler à travers l'incendie comme une créature privilégiée que les flammes eussent eu ordre de respecter.

A ce moment une horrible détonation eut lieu, et annonça, par le bruit des tambours qui retentirent, que les soldats avoient remporté la victoire. Vernyct courut à travers les flammes , il rallia les brigands épouvantés, il les réunit, et , ayant lancé une dernière décharge sur la troupe , il s'écria , d'une voix tonnante : « Sauve qui peut !....»

A cet hornble cri répété, ils s'élancèrent tous dans le jardin , et léguèrent aux vainqueurs une maison que l'incendie gagnoit déjà.

{Buis ( 110 )} Cependant Annette , Jeanneton, Milo , Argow, s'étoient déguisés : montant alors sur trois chevaux , ils se sauvèrent à toutes brides sur la route de Paris, et l'abandonnèrent au premier chemin de traverse qui se présenta. Vernyct avoit de l'or sur lui.

Laissons-les fuir............

On finit à Valence par faire un cordon de troupes autour de la prison qu'on laissa brûler ; on dissipa la foule avec une peine infinie , on éteignit le feu des maisons, et trois jours après l'on rechercha et l'on ensevelit les morts que l'on, pût retrouver dans les décombres.

L'on avoit arrêté une foule de personne , l'ordre étcit rétabli, non sans peine , et diverses relations , toutes plus exagérées les unes que {Buis ( 111 )} les antres , couroient par toute îa contrée sur l'événement de cette terrible nuit.

L'on portoit le nombre des brigands à trois cents , et mille autres choses pareilles.

Une circonstance certaine , c'est que , parmi les personnes arrêtées, l'on n'en reconnut aucune qui pût être suspecte. L'on avoit pas encore de nouvelles de la voiture que les gendarmes poursuivoient , et la police de Valence agissoit avec la plus grande activité dans tout le département pour parvenir à retrouver le criminel et les auteurs de l'horrible attentat dont on vient de lire les détails. Mais la multitude des témoins enfanta une multitude de versions , et l'autorité , occupée {Buis ( 112 )} de la foule d'incidens que cette affaire préseta , se perdit dans le dédale des mesures à prendre.

L'on trouva, le quatrième jour, le corps du concierge et tous ceux des employés de la prison. On reconnut sur la place les corps de huit soldats, de vingt personnes de la ville , et dans la prison , neuf corps de personnes inconnues que loi présuma devoir être ceux des complices de Vernyct , attendu qu'ils étoient tous hommes , et qu'auprès des corps il y avoit des armes.

Voilà tous les renseignemens que l'on eut, et d'après lesquels on se mit à agir. Nous laisserons cette affaire , et , dans le chapitre suivant , nous marcherons avec les fugitifs.






CHAPITRE XXV CHAPITRE XXVII


Variantes

  1. sans égale- {Buis} ( nous rectifions la ponctuation )
  2. cou elle son nu épouvantoit jadis {Buis} ( nous corrigeons cette coquille)
  3. très-cosiderable {Buis} ( nous corrigeons cette coquille )

Notes

  1. Par ces mots Annette affirme pouvoir endurer ce qu'elle devine.
  2. Probablement manque-t-il une virgule avant moi.