Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME IV

CHAPITRE XXVII

CHAPITRE XXVI CHAPITRE XXVIII

{Buis ( 113 )} ANNETTE étoit en croupe sur le cheval d'Argow, Jeanneton sur celui de Vernyct , et le fidèle Milo galopoit en avant pour lever les obstacles qui pourroient s'opposer à leur fuite. Mais n'ayant éprouvé aucune difficulté à sortir de Valence, une fois qu'ils eurent atteint la grande route de Paris , ils lâchèrent la bride aux excellens chevaux que Vernyct s'étoit procurés , et , en quatre heures, ils mirent une quinzaine de lieues entr'eux et Valence, et se trouvèrent dans la campagne à l'abri de {Buis ( 114 )} toute poursuite , tant que les événemens de Valence ne seroient pas officiellement transmis par l'autorité aux moindres fonctionnaires.

Ils avoient eu soin d'éviter tous les villages et toutes les habitations ; mais dès que le jour parut ils furent forcés de chercher un asile , car le cheval de Milo étoit mort de fatigue et cet avertissement leur prouva que les leurs ne tarderoient pas à les abandonner.

Alors Vernyct indiqua un village retiré dans les terres , et ils s'y rendirent. Annette n'avoit pas cessé pendant toute cette route si fatigante pour elle , de tenir son mari embrassé , et , lorsque les circonstances le permettoient , elle le couvroit de baisers , et , quand ses {Buis ( 115 )} discours annonçoient qu'il désapprouvoit cette fuite , elle lui rappeloit, par de douces et tendres paroles , qu'elle portoit dans son sein un enfant qu'il ne falloit pas abandonner. Cetle Annette qu'on a vue si religieuse , si rigide , courboit maintenant la religion tout entière sous son amour , et , quand celui qui jadis ne connoissoit même pas l'image du Christ lui disoit qu'ils trangressoient toutes les lois divines et humaines , cette vierge pure répondoit : « Si nous réussissons, c'est que Dieu le veut !.... » Paroles qui , de tout temps, ont été l'argument des vainqueurs.

Ils entrèrent tous dans une misérable cabane dont le dehors annonçoit une auberge, et là, Vernyct {Buis ( 116 )} tint conseil avec Jeanneton et Milo ; car Annette et Jacques étoient incapables de penser aux choses de ce monde : ils ne voyoient qu'eux, et encore le temps leur paroissoit-il trop court. Argow , en s'occupant exclusivement de son épouse chérie, trouvoit moyen de faire taire l'horrible souffrance de son cœur par une si douce volupté , et il goûta un plaisir inconnu à l'aspect du sourire patient et forcé qui erroit sur les lèvres adorées d'Annette. Ce sourire étolt comme un manteau qui cachoit un enfer de douleurs.....

En ce moment, ils oublièrent cependant tout , car les habitans de la maison étant absens, et pour la première fois se trouvant au sein de la misère , Argow cherchoit à placer {Buis ( 117 )} ( 117 ) Annette sur une couche qu il décora de tous les vêtemens dont il pouvoit se passer ; de son côté , Annette tâchoit de lui persuader qu'elle étoit bien , qu elle ne souffroit pas ; et ce combat mutuel d'attentions , d'égards , cette curieuse envie de lire dans les yeux l'un de l'autre, leurs désirs, enveloppa cette chétive cabane du voile diapré de l'amour, et leur donna la faculté d'oublier leur cruelle position.

Pendant qu ils étoient ainsi prèsqu'heureux au sein du malheur , Vernyct, Milo et Jeanneton, se consultoient sur le seuil de cette cabane.

— Nous avons encore deux jours et deux nuits , au moins, disoit Vernyct, avant que l'on se mette {Buis ( 118 )} réellement à notre poursuite ; mais, alors , tout sera contre nous.... Que faire pour regagner Valence, Durantal et la route qui nous mènera à nos relais pour aller à A.....m..... où j'ai ordonné que nos deux vaisseaux nous attendissent , car on devoit savoir qu ils étoient à Fréjus , et j'ai sagement changé leur position.

— Nous ne pouvons plus aller à cheval !..., dit Milo ; monsieur , vous et moi , irons bien à pied , mais ces deux dames ?....

— C'est vrai, répondit Vernyct ; hé bien ! nous les abandonnerons....

— Nous séparer de vous !.... s'écria Jeanneton , j'aimerois mieux marcher toute ma vie sans me reposer une minute! ah! vous ne nous connoissez pas !....

{Buis ( 1183 )} — Madame Annette !.... crioit-elle , et Annette accourut : « Madame , ils veulent nous laisser ici et s'en aller sans nous !.... est-ce que vous ne vous sentez pas la force d'aller jusqu'au bout du monde à pied ?....

— Je n'irois pas seule... répondit Annette avec un délicieux regard ; mais, avec lui, je marcherois mille ans sur des cailloux, et pieds nus !...

— Mais, dit Vernyct en admirant l'enthousiasme de ces deux êtres charmans qui se tenoient par la main et regardoient le ciel comme si elles étoient inspirées , tant leur exaltation et leur courage étoient rehaussés par ces cruelles circonstances, mais, mesdames, vous avez des souliers de satin et des bas de soie ?....

{Buis ( 120 )} — Quand nous les aurons usés , reprit Annette , nous prendrons des souliers de paysan!....

— Chère Annette , dit Argow en serrant sa femme dans ses bras, vous êtes des créatures toutes célestes !....

L'ingénieuse sollicitude du nègre lui avoit déjà fait trouver le pain noir des habitans de la cabane , et il faisoit cuire des poulets qu il avoit attrapés et arrangés. Pendant qu'il apprêtoit le repas, Vernyct dit à Argow : « Nous avons trente-cinq lieues à faire avant de regagner l'endroit où mes hommes seront rassemblés ; et , pour être sûrs que nous pouvons nous rendre au mouillage où sont nos vaisseaux, il faut que nous y soyions dans deux {Buis ( 121 )} jours : or , comme nous devons passer par les campagnes de Valence et de Durantal, car le rendez-vous est à une lieue de l'auberge de Jeanneton, dans la forêt , il est nécessaire de faire , pendant la nuit et par les routes de traverse , ce trajet périlleux. Une fois chez Jeanneton, nous sommes sauvés, car les relais sont préparés.

— Vernyct , lui dit Argow , le ciel m'est témoin que tout ce que tu fais est contre ma volonté.....

— Ah ! dit Vernyct , voilà encore du radotage !.... Oh ! mon pauvre capitaine !....

Milo vint leur dire que le repas étoit servi : Jeanneton , toujours gaie et folle , même au sein des périls, avoit fait, de l'un de ses {Buis ( 122 )} jupons , une nappe , et les mouchoirs servirent de serviettes. Elle fit mille plaisanteries en les voyant manger avec leurs doigts ; et , lorsque les possesseurs de la cabane entrèrent et virent le nègre qui leur demanda ce qu ils vouloient , ils furent saisis de frayeur : ce fut Jeanneton qui leur persuada de manger de leurs poulets avec eux , et qui les rassura en leur parlant patois. Le repas fini , Vernyct les surprit encore bien davantage en leur laissant deux pièces d'or, et leur recommandant le secret.

Vernyct étoit , d'eux cinq , celui dont le costume devoit donner le plus de soupçons : il avoit, sur sa tête , un madras à moitié brûlé , son manteau l'étoit aussi de tous côtés ; {Buis ( 123 )} il portoit une ceinture large et rouge qui contenoit des pistolets ; son tromblon , qu^il nommoit sa fille , étoit passé en bandoulière avec un sac plein de balles et de charges de poudre , et ses bottes teintes de sang , de boue et de poussière , son pantalon rempli de taches , ses gros gants brûlés , tout annonçoit et indiquoit l'auteur de l'incendie de Valence ; aussi Milo gagna-t-il avec peine de pouvoir mettre en ordre les vêtemens du lieutenant , et lorsqu'on se mit en route, le bon nègre ne craignit plus de voir leur petite caravane arrêtée au premier village à cause de l'équipage du chef. Le tromblon , le sac , tout fut soigneusement caché sous le manteau, et le madras fut légué au premier fossé que l'on rencontra.

{Buis ( 124 )} Milo resta constamment en arrière ; Vernyct et Jeanneton , se tenant par la main, formulent l'avant-garde , et au milieu , à cent pas de distance et de Milo et de Vernyct , Annette et Argow marchèrent ensemble.

— Ah ! disoit-elle , je t'aime bien mieux errant et vagabond que sous les verroux de cette horrible prison !....

— Et Dieu ?.... répondit Argow.

Annette baissa la tête , et une larme roula sur sa joue.

Ils marchèrent tout le jour avec un courage inoui, et, malgré mainte et mainte alarme , ils réussirent à refaire , à pied et sans être aperçus, tout le chemin qu'ils avoient parcouru à cheval , pendant la nuit.

{Buis ( 125 )} Ils arrivèrent, sur le soir, aux environs de Valence , mais du côté de Paris. Annette et Jeanneton étoient si fatiguées , qu'Argow portoit sa femme , et le nègre Jeanneton. Les souliers de satin étoient déchirés , les pieds des deux femmes étoient ensanglantés , et cependant elles ne jetoient pas un seul cri de plainte ; lorsque Vernyct ou Argow les regardoient, elles trouvoient encore assez de force pour sourire , et les douces mains d'Annette caressoient, comme par instinct , les cheveux d'Argow ; car elle étoit si horriblement fatiguée que c'étoit tout au plus si leurs yeux pouvoient regarder dans la campagne pour veiller au salut des fugitifs.

Alors, la nuit étoit venue, et Vernyct {Buis ( 126 )} , en s'orientant, reconnut qu'ils approchoient d'un bois épais, ne voulant pas se hasarder à entrer soit dans une auberge , soit dans un village , ils se jetèrent dans le bois.

Ils s'y avancèrent avec précaution ; Vernyct tenoit sa fille toute chargée à la main, et alloit en avant.

— Nous sommes là dans une belle salle pour passer la nuit !.... dit Jeanneton.

— Chut !.... s'écria de loin Vernyct ; au diable les femmes !.... elles parlent toujours.

Ce chut les fit rester en suspens ; ils s'arrêtèrent, et, dans le silence de la nuit, ils écoutèrent leurs cœurs battre avec violence.

— J'ai une effroyable peur !.... dit Annette à voix basse.

{Buis ( 127 )} — Soyons résignés !.... lui répondit Argow.

— Je te fatigue ?...

— Non....

Alors ils entendirent une voix rauque qui leur cria un : « Qui vive !... » suivi d'un horrible jurement a.

Daphnis et l'ancien ! répondit Vernyct , s'apprêtant à combattre.

Où est Jeanneton ?... demanda joyeusement l'inconnu.

Partout et nulle part , répondit Vernyct , et sur-le-champ il dit à la petite troupe d'avancer.

Alors ils virent briller une lumière , et en un instant ils furent dans une espèce de grotte au milieu de laquelle ils aperçurent un homme qui faisoit griller un mouton tout entier... Vernyct reconnut {Buis ( 128 )} un de ses trente-sept acolytes, et ce brigand , après avoir témoigné la plus vive joie en voyant son ancien et sa compagnie , raconta comment il avoit été poursuivi tous les jours par les gendarmes , et comment il avoit trouvé cet asile , comptant le lendemain regagner , au péril de sa vie , le poste indiqué par le lieutenant.

Les événemens de la nuit dernière, la course à cheval et la fatigue morale, enfin tout ce qui avoit agité Vernyct et ses compagnons étoit si violent, qu'après avoir partagé le repas du fugitif, ils succombèrent tous au sommeil. Quand Annette les vit ainsi couchés et ensevelis dans le repos , elle trembla et dità Jeanneton : « Ma sœur, car tu l'es d'àme et de {Buis ( 129 )} courage, écoute ? veillons-les ! l'une de nous sera en avant à cent pas, l'autre à cent pas en arrière , nous jetterons un seul cri en cas d'attaque , et celle qui ne criera pas viendra les avertir. »

Alors , ces deux femmes , toutes mourantes quelles étoient, se traînèrent à la distance convenue, et s'assirent sur leurs schalls. Elles eurent la constance sur-humaine d'écouter , pendant toute la nuit , le moindre bruit du feuillage , les pas des animaux , le vol des oiseaux, et de veiller ainsi à la sûreté des proscrits.

Elles eurent le bonheur de voir l'aurore paroître et le soleil se lever sans avoir eu lieu de troubler le repos des criminels : elles rentrèrent, {Buis ( 130 )} et leur arrivée réveilla en sursaut le lieutenant qui fut stupéfait de leur courage et de leur constance. Il embrassa Jeanneton à l'étouffer, en lui disant : « Nous ne sommes rien, nous autres !... » et l'intrépide lieutenant essuya , avec son manteau , des larmes qui rouloient dans ses yeux.

On tint encore conseil, et, grâces aux connoissances topographiques du compagnon d^infortune que Vernyct avoit rencontré , on connut parfaitement bien les chemins que l'on devoit parcourir pour éviter Valence et Durantal , et arriver néanmoins à la forêt qui se trouvoit non loin de la demeure de Jeanneton.

Le corsaire leur promit de toujours aller un demi-quart de lieue en avant , et il dût tirer un coup de {Buis ( 131 )} carabine au moindre danger, « Si je rencontre les gendarmes, ajouta-t-il , n'ayez pas la moindre inquiétude sur mon compte, je ne cours aucun risque, car j'ai l'habitude de me sauver de leurs griffes. »

La caravane se remit donc en marche ; mais cette journée fut tout entière employée à faire des détours, des contre-marches , des courses rapides et tout-à-coup ralenties. Annette et Jeanneton avoient enveloppé leurs pieds mignons de linge , et s'étoient fait des sandales avec les débris du chapeau du corsaire ; alors elles purent marcher, mais lentement, et, dans les grandes occasions, Argow et le nègre les portoient.

Ils approchèrent de Valence , aux {Buis ( 132 )} environs de laquelle on ne les cherchoit certes pas ; mais, en apercevant les maisons , ils eurent une terrible peur, et ne tournèrent la ville qu'avec la plus grande difficulté : les chemins creux , les hauteurs, furent soigneusement suivis , et , quand il falloit traverser une plaine, Annette et Jeanneton étoient employées comme à l'armée les éclaireurs.

Enfin la nuit vint , et ils n'avoient encore rien mangé depuis le matin, mais ils avoient réussi à aller en deçà de Valence , vers Durantal, et il ne leur restoit plus que quinze lieues à faire pour gagner l'auberge de Jeanneton où se trouvoit le premier des relais préparés par Vernyct pour gagner le mouillage et s'embarquer.

{Buis ( 133 )} A ce moment ils se trouvoient à cent pas d'un village distant de deux lieues de Valence , et de trois de Durantal. Le corsaire se replia sur la caravane , et revint dire qu'il venoit de voir une auberge séparée d'environ six cents pas du reste du village : elle étoit située sur la grande route, de manière qu en cas de surprise , l'on pouvoit , en trois bonds , se réfugier dans un endroit inaccessible qui lui étoit connu pour lui avoir déjà servi de retraite ainsi qu'à ses camarades. Il s'engagea à introduire, sans danger, la petite troupe, et, sur cette assurance, l'on se dirigea vers l'auberge.

Le corsaire entra seul , et demanda trois cbambres et un souper pour huit personnes. Ayant vu l'aubergiste {Buis ( 134 )} seul avec sa femme, il ressortit, fit entrer Annette , Jeanneton , Vernyct et Argow, en masse , dans une salle basse , contigue à celle ou se tenoient ordinairement les voyageurs. Quant à Milo , il lui dit de s'introduire par les fenêtres, parce qu il étoit trop connu comme domestique de madame de Durantal.

En voyant passer ces cinq personnes dans un pareil équipage, la terreur s'empara de l'hôte et de sa femme ; et , pendant que Vernyct et Milo , qui ëtoit monté par la croisée , arrangeoient la table, l'on entendit la conversation suivante :

— As-tu vu comme ils étoient armés ?

— Oui ; mais que penses-tu de ces gens-là ?

{Buis ( 135 )} — Hum !.... ils n'ont pas bonne mine.... ce sont peut-être les brûleurs de la prison....

Alors le corsaire entra subitement, et leur dit : « Comment, vous n'avez encore rîen mis à la broche ?.... Vertu de grenadier ! voulez-vous bien faire rôtir tout ce que vous avez.... Tenez , dit-il en leur montrant vingt pièces d'or que Vernyct lui avoit remises , voilà ce que vous gagnerez ce soir, si vous voulez observer deux choses : discrétion et silence .... Cinq cents francs ou votre maison brûlée..... choisissez.... »

— Oh ! c'est tout choisi !.... dit la femme ; quand il viendra quelqu'un , nous tousserons, et mon homme, pour ne pas vous déceler, car je vois qui vous êtes ....

{Buis ( 136 )} — Silence !.... s'écria le corsaire.

— Vous servira par l'autre porte : tenez, monsieur, voici la clef de ia porte du jardin.

— C'est bon , dit le corsaire ; allez vite en besogne....

Le souper ne tarda pas à être servi , et toutes les armes étoient préparées en cas d'attaque. Le souper terminé , tout le monde étoit trop fatigué pour se remettre en route ; alors on résolut de coucher dans l'auberge. On dressa pour Vernyct et Argow une échelle appuyée contre la croisée de leur chambre , enfin le corsaire et Milo veillèrent toute la nuit en faisant sentinelle.

Il n'y eut encore aucun événement, et ils passèrent dans l'auberge même une partie de la matinée ; mais {Buis ( 137 )} sur le midi, pendant qu'ils s'apprètoient à quitter l'auberge, et au moment où ils étoient tous réunis dans la chambre haute qui donnoit sur l'escalier , ils entendirent entrer beaucoup de personnes , et l'aubergiste et sa femme tousser avec une violence et une complaisance très-significatives. La terreur les fit rester muets et sans force ; ils prêtèrent l'oreille et entendirent la conversation suivante :

— Hé bien , la mère , vous êtes donc enrhumée ce matin ?....

— Oh! mon dieu, oui, monsieur le brigadier ; mais vous vous portez bien, à ce que je crois ?

— Parbleu , non, car depuis trois jours nous faisons un métier que jamais je ne pensois faire étant {Buis ( 138 )} gendarme !.... et voilà sept hommes qui sont sur les dents comme moi !.... Vous savez ce qui s'est passé ?

— Oui, qui est-ce qui ne le sauroitpas !.... ( Ici le corsaire dit à voix basse à Vernyct : Ils ne sont que sept !.... ) On m'a dit qu'il y avoit eu au moins trente bourgeois de Valence de tués, une maison brûlée, sans compter la prison.

— Bah , dit le gendarme en riant , elles étoient assurées !... Donnez-nous du vin ?

— Que venez-vous donc faire par ici ? leur demanda-t-elle en leur versant à boire ?

— Vous ne savez donc pas, leur dit le brigadier en mettant son sabre entre ses jambes , cet enragé.... Vernyct, qu ils l'appellent, c'est un lion , {Buis ( 139 )} cet homme là!.... c'est celui qui a délivré son ami, M. de Durantal.... n'avoit-il pas fait courir après une voiture vide !.. on ne l'a attrapée qu'à douze lieues de Paris , et l'on n'a trouvé qu'un bourgeois de Valence qui ressembloit à M. de Durantal....

— C'est , par ma foi , drôle ! s écria l'hôtesse....

— Oui , mais ce qui n^est pas drôle , c'est que nous avons crevé nos chevaux , et que nous sommes revenus à pied.

— Ah ! c'est vous qui avez couru !

— Oui , moi et bien d'autres ; mais nous ne sommes revenus que sept, parce que l'on a laissé les camarades en surveillance sur toute la route.

— Oh, dit l'hôtesse, ils ne peuvent pas vous échapper.

{Buis ( 14 )} — Ham , dit le gendarme , ce sont de fiers hommes !....

— Qui a-t-il de nouveau à Valence ?

L'hôtesse leur versoit du vin à chaque instant , et le corsaire , croyant s'apercevoir qu'elle vouloit les griser , fit signe à Vernyct de rester tranquille. Annette se mouroit de peur, et parloit à Argow pour le contenir, car il vouloit se livrer plutôt que d'occasionner de nouveaux malheurs.

— Il y a , reprit le brigadier, que l'on a découvert que c'est Vernyct, l'ami de Jacques , qui avoit mis tout en mouvement. On a arrêté bien du monde , et l'on fait des poursuites : on instruit une affaire dans laquelle tout le monde est compromis : les gens les plus inconnus ont eu peur , {Buis ( 141 )} mais des témoins ont déclaré que madame de Durantal , son mari , son nègre , s'étoient enfuis par la route de Paris , et l'on est sur leurs traces... on les a vus je ne sais où, et il y a ordre de visiter toutes les auberges.

— Dieu merci , ils ne sont pas dans la mienne, dit l'hôtesse , car je ne crois pas qu'il leur prenne envie de retourner à Durantal.

— C'est égal , il faut visiter tout.... A boire !.... On a mis tout le pays en état de siège.... Croyez-vous qu'on laissera des brigands rôtir la prison, le concierge , brûler la moustache à tout un poste, en risquant d'incendier une ville , délivrer un condamné , sans qu'on les extermine tous ?.... Vous n'avez personne en bas ?... Le brigadier se leva et visita {Buis ( 142 )} la chambre où l'on avoit dîné la veille.

— Diable, vous avez eu du monde.

— Oh , ils sont partis.

— Quels étoient ces gens là ?

— Des marchands....

— Restez vous autres !... dit le brigadier en montant l'escalier. L'hôtesse pâlit , tout en espérant qu'ils se seroient sauvés. Le brigadier parvint à la chambre où étaient rangés le corsaire, Vernyct et le nègre, et, en ouvrant la porte, il les aperçut qui tous trois tenoient leurs armes braquées. En les voyant , il dit : Oh, oh !..... chut, ami....... c'est Golburn !.... — Allons, s ecria-t-il à haute voix , la mère , il n'y a personne !....

Vernyct et Milo se regardoient {Buis ( 143 )} avec le plus profond étonnement, quand le corsaire leur dit : « C'est un des nôtres qui de tout temps a été gendarme....

Au bout de dix minutes , le brigadier remonta , et leur dit : « Allez par N..... il n'y a encore personne, je crois ; mais prenez bien des précautions, car nous sommes semés comme les cailloux, et dans chaque village il y a des postes de la ligne.

Depuis long-temps le brigadier était suspect , et il y avoit toujours , dans les hommes qu'on lui donnoit à conduire , un surveillant auquel son grade étoit promis , si l'on pouvoit le convaincre de perfidie et de trahison. Ce surveillant, en voyant Golburn retourner à l'auberge et laisser ses sept hommes sur le chemin , {Buis ( 144 )} conçut des soupçons, et revint avec précaution dans l'auberge : il y entra, et, montant l'escalier, il se montra brusquement avec son monde.

— Perdus ! perdus !..... s'ëcria le corsaire en voyant les chapeaux bordés et Golburn se ranger du côté des gendarmes , en leur disant : « Vous voyez que je ne me doutois pas en vain que cette sorcière d'hôtesse nous cachoit quelque chose.... en avant !.... »

Un combat très-vif s'engagea entre les gendarmes et les trois défenseurs d'Argow, mais, après trois décharges de mousqueterie , les gendarmes abandonnèrent la place en laissant trois morts : le brave corsaire avoit une blessure si grave , {Buis ( 145 )} qu'il pria le nègre de l'achever, afin de ne pas tomber au pouvoir de l'ennemi.

Vernyct et le nègre avoient reçu deux balles, mais elles avoient porté dans les chairs , et , après s'être pansés , ils rejoignirent en hâte Argow, Annette et Jeanneton , qu'ils trouvèrent dans l'endroit indiqué par le corsaire.






CHAPITRE XXVI CHAPITRE XXVIII


Variantes

  1. juremént {Buis} ( nous corrigeons )

Notes