Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME IV

CHAPITRE XXIX

CHAPITRE XXVIII CHAPITRE XXX

{Buis ( 174 )}ANNETTE frémit en voyant l'appareil de puissance déployé pour garder un seul homme qui toujours fut résigné. Les cours , les corridors mêmes étoient garnis de soldats et de gardiens. Ce fut en arrivant à son cachot que cette terrible idée , dont elle n'avoit jamais vu la conséquence face à face : « Demain il mourra!.... » vint frapper son âme.....

À ce moment, la mort se mit en elle, et, quand on lui ouvrit la porte, elle apparut à Argow comme l'ombre d'Annette, et non comme Annette {Buis ( 175 )} elle-mème. Il en fut frappé, et lui dit : « Eh , qu*as-tu, mon ange ?.... tu es changée !.... »

— Oh oui , dit-elle , car je t'aime mille fois davantage ! je t'apporte tout ce qu'il y a de tendresse sur la terre, réunie dans un même cœur, et ce cœur t'appartient!..... Ici , des larmes vinrent dans ses yeux , et elle lui ajouta : « Demain !.... »

— Demain , reprit-il , ô ma chère âme ! demain , ton époux prend son vol vers les cieux ! l'échafaud est la marche dernière qui mène au temple quand le cœur est devenu pur !... Vis avec cette idée.... et pense que la mort est plus légère que les remords !.... Va, l'enfer, en voyant que je tàchois de lui échapper , conduit par toi, n'a pas lâché un {Buis ( 176 )} instant sa proie !... Il m'a tenté jusqu'au dernier moment ! et quand ils m'ont délivré, l'odeur de la poudre , les cris, l'incendie , avoient je ne sais quel attrait que je n'ai repoussé que par ton image adorée.... alors j'ai vu que j'étois devenu vertueux!.... je le suis maintenant ! et la terre est pour moi trop étroite , elle me rappelle mes crimes.... ma guérison sera complète sur ce tréteau, devant cette foule !....

— Dieu du ciel ! faites que je ne le quitte pas !....

— Reste en exil! répondit Argow, ange tutélaire que le Dieu de bonté envoya au criminel pour lui donner salut et joie !... ta tâche n'est pas accomplie,... rends mon ami vertueux ? guide mon fils dans la voie céleste !...

{Buis ( 177 )} — Oui ! dit-elle enflammée et le visage brillant ; car tu seras toujours avec moi!... l'éioile brillante , dont le feu pur guide le voyageur, est éternelle comme la voûte qu'elle éclaire ; mon ami , tu seras cette étoile pour Annette, pour ta famille ; et, comme une grande pensée dirige et le poëte et le peintre, tu animeras toute notre vie.... si je reste !... ajouta-t-elle avec un soupir.

Une lampe accordée par faveur éclairoit le cachot , et répandoit une lueur funèbre. C'étoit la dernière nuit du condamné , et quoique toute créature vivante fuie le meurtrier , Argow avoit entre ses bras une femme qui gracieusement caressoit sa chevelure, son visage. À les voir, on eût dit Léandre reçu , à la faveur {Buis ( 178 )} d'une nuit orageuse , par Hero , et le lendemain les flots dévoient emporter l'amant chéri dans l'immense abîme. . . . . . . . . . .

Annette effrayée jeta un cri perçant : en vain son mari la pressa-t-il de lui dire ce qui avoit occasioné ce cri , elle se garda bien de lui avouer la vision horrible qu^elle venoit d'avoir : elle avoit revu, malgré elle , cette ligne rouge sur le cou d'Argow ! cette ligne fine comme la lame d'un couteau !...

— Annette, lui dit Argow avec calme , écoute ? Oublie , je t'en supplie , le cruel moment de demain ! songe que j'ai vu tant de fois la mort , que je sais que ce n'est rien.... pense que dans ce cercle qui paroît affreux , et où ma tête sera irrévocablement {Buis ( 179 )} prise, je serai tel qu'aux Italiens , lorsque tu m'appris que nous serions unis.... sois digne de moi ?.... grande , énergique ! . . . et songe que je te fais ma dernière prière... Accorde-moi ce que je vais te demander?.. Quand je serai mort, ensevelis-moi toi-même.... à la nuit, et que Vernyct fasse élever un modeste monument qui dise combien je fus criminel, mais combien aussi je fus repentant..... Annette ! Annette !....

Elle pleuroit, son courage l'abandonnoit... « Tu mourras donc?... » disoit-elle ; et, pendant quelques instans , ce fut tout son discours. Elle se jeta à genoux , et dit avec ferveur « Dieu ! père des hommes ! tu le sauveras , au moins !.... tu lui {Buis ( 180 )} donneras l'entrée do l'Eden.... Ah ! que nous y soyions réunis à jamais!....

À ce moment, un rayon de la lune, par l'artifice, de son cours, entra par les barreaux , et vint illuminer Argow et Annnette qui étaient à genoux : Annette regarda son époux, et le vit si brillamment éclairé et si resplendissant , par l'effet de cette lueur qui se répandoit avec grâce sur les surfaces , qu'elle se leva et dit : « Ah ! voilà mon époux de gloire !.... le voilà!.. Il est prédestiné pour les cieux ! et c'est moi qui l'y ai conduit !....

Cette idée lui donna une force , un courage, une énergie , que les discours d*Argow fortifièrent ; et , dans un moment d'enthousiasme. « Faisons la Pàque , comme les {Buis ( 181 )} Hébreux quand ils partirent pour la terre promise !.... s'écria Argow ; un dernier repas en Egypte ! une dernière nuit remplie par l'amour et la religion !... entourons le dernier acte de l'homme vivant de tout ce qu'il y a de grand, de beau, de délicat. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— Son dernier baiser m'a donné la mort ! dit Annette en fermant la porte de la prison.... je ne le verrai donc plus !....

Elle étoit comme égarée, elle couroit par toutes les rues de Valence , sans pouvoir trouver son chemin. Le crépuscule du matin avoit une fraîcheur qui la faisoit frissonner sans qu'elle s'en aperçût. Elle vit au loin des hommes qui travailloient sur une place avec de la lumière. {Buis ( 182 )} « Je leur demanderai mon chemin , dit-elle. » Elle s'avança vers eux avec un frisson glacial , et , les yeux hagards , elle prit la main d'un homme en veste , en lui disant : « Mon ami, quelle heure est-il ?.... »

— Cinq heures.....

— Pouvez-vous m'indiquer mon chemin ?....

— Volontiers.... où allez-vous ?

— Pourquoi donc ces bois , ces charpentes ?....

— Elle est folle !.... dirent en chœur les trois hommes à voix basse....

— Vous ne voyez donc pas que c'est l'échafaud ?.... et que ce main l'on.....

Elle n'entendit pas l'horrible mot, car l'infortunée jeta un cri et tomba {Buis ( 183 )} entre les bras du bourreau. À ces marques de douleur, il reconnut madame de Durantal : elle étoit là , à deux pas de Thotcl de Charles, les deux hommes la conduisirent à la porte , l'assirent sur la borne , sonnèrent et se retirèrent en disant : « Pauvre femme !... »

L'autorité avoit jugé a propos d'indiquor l'exécution pour le malin , afin de ne pas laisser le temps aux amis du condamné de réunir des forces et de commettre , une seconde fois, des attentats aussi grands que ceux dont Valence avoit été témoin la nuit du jugement. Néanmoins , malgré toutes les précautions prises pour exécuter M. de Durantal devant le moins de monde possible , la nouvelle de son arrestation {Buis ( 184 )} et celle de son supplice matinal , semblèrent voler. L'on prévit , par l'espèce d'instinct qui anime les masses, que cette sanglante tragédie du peuple aurolt lieu le lendemain : l'on vit passer , l'on entendit construire l'échafaud, et, de toutes parts, le peuple accourut.

La place étoit vaste, l'échafaud se trouvoit au milieu, et il étoit gardé par un escadron tout entier de gendarmerie. Cette place ne semhloit pas assez large pour contenir les flots du peuple qui s'y pressoit. On ne voyoit, du haut des fenêtres, qu'une mer agitée que formoient les têtes noires des hommes et les têtes garnies de bonnets d'une multitude de femmes. On étoit pressé comme pour une fête puhlique , et il y avoit {Buis ( 185 )} un épouvantable flux et reflux, car le monde en abondant causoit des mouvemens intestins parmi cette foule , comme s'il y eût régné un ouragan.

Les fenêtres étoient toutes ouvertes et garnies de spectateurs, comme pour un tournoi. Si elles n'étoient pas pavoisées, il y avoit , pour la commodité des gens qui regardoient, des coussins , des tapis.... Ne faut-il pas être à son aise pour voir un supplice !.... les fenêtres avoient même deux ou trois rangées de têtes !.... on loua des croisées, tant il fut difficile de savourer la dernière douleur d'un homme. Il y avoit beaucoup de femmes !... en France !... au dix-neuvième siècle !.... et cette scène , si elle ne se renouvelle pas {Buis ( 186 )} souvent à Valence , se reproduit souvent dans ce royaume pendant l'année !..... Si la postérité lisoit des romans, et s'ils ne mouroient pas en un jour,... elle demanderoit où étoit située la France ?.... En Europe , là où furent jadis la Grèce et Rome.

Les uns rioient, les autres parloient , il y avoit un brouhaha comme au théâtre , avant que la pièce ne commence : peu s'en falloit que quelques voix ne se plaignissent des retards. Cependant on doit dire que généralement le condamné excitoit le plus grand intérêt , et lorsqu'on parloit de M.me de Durantal, pas une âme ne restoit froide à son malheur. On se racontoit la manière dont Jacques avoit été pris, et quelques-uns {Buis ( 187 )} exprimoient le regret de ne pas avoir appris qu il se fût enfui. Aussitôt qu'il paroissoit quelque chose dans la rue par laquelle le tombereau devoit passer, un hourra s'élevoit, produit par je ne sais quel sentiment.,.. Pour un homme qui raisonne il y a de quoi frémir !.... Si cette masse de peuple vient donner au malheur, par sa présence, une marque de plainte et des larmes , il seroit sublime pour un criminel de voir courir le monde entier ; mais si le coupable se trouvoit seul avec le bourreau, le ciel, un ami et sa conscience, la justice et la religion, je crois que tout ce qui a vie et raison admireroit ce groupe dans la solitude , en se reportant , par la pensée , à cette dernière scène.

{Buis ( 188 )} — Le voilà !.... le voilà !.,.. le voilà !.... » ces paroles furent dans toutes les bouches , et cette voix collective fut comme le dernier mugissement d'une tempête qui cesse tout-à-coup. Les têtes se tournèrent vers un seul point , et le silence le plus épouvantable qui jamais ait régné dans une foule s'établit comme s'il eût été ordonné par un pouvoir magique.

Il ne fut troublé que par le conducteur de la charrette qui fouettoit son cheval , et par le roulement des roues sur le pavé ; cette fatale charrette avoit paru , et , pour l'honneur de l'humanité , toutes les âmes s'étoient réunies dans une même pensée, la plainte de la misère !... Argow étoit dans le tombereau avec M. de {Buis ( 189 )} Montivers , et, pour ceux qui ne ronnoissolent pas le criminel personnellement , et sans le costume du vénérable prêtre , on eût pris M. de Montivers pour le condamné. Jacques de Durantal étoit à ses côtés , et soutenoit le bon prêtre qui pleuroit : « Allons , mon vénérable ami , vous qui m'avez réconcilié avec le ciel, vous , mon père en Dieu , du courage !.... notre séparation n'a rien de cruel , si les espérances de l'homme ne sont pas vaines ; je vais être heureux et je quitte une enveloppe grossière pour ne plus garder.. vous savez !.. cette belle robe d'innocence... oh ! votre sermon... il est toujours là, dans mon cœur. »

En disant ces mots , Jacques regardoit le firmament avec une {Buis ( 190 )} expression angélique ; la beauté du ciel sembloit avoir décoré sa figure de quelque chose de brillant : les remords avoient disparu pour faire place à l'espoir ; et, quand ses yeux tombèrent sur la foule, ce ne fut que pour y distribuer des sourires de bonté qui semoient les regrets. Le char marchoit entre deux haies silencieuses ; en fermant les yeux , l'on eût cru qu il n'y avoit personne.

Le malheur vouloit que l'habitation de madame Servigné ne fut pas loin de cette place , comme on l'a vu, de manière que les cris de « Le voilà !... le voilai !.... » suivi de ce silence, parvinrent à l'oreille d'Annette et la rendirent comme aliénée. « Ah ! ils l'ont tué !... un seul coup ! {Buis ( 191 )} s'écria-t-elle ; et cette ligne rouge , la voilà!.... Oh ! je puis rire , maintenant, car tout ce qui est sur la terre m'est indifférent !.... »

Il fallut toute la force de Charles et de M. Gérard pour la contenir ; elle les saisissoit et lançoit des cris indistincts comme un être privé de raison et qui ne parle aucune langue.

— Ma fille !.... ma fille !.... disoit madame Gérard , d'une voix affaiblie.... ma fille !....

— Ma fille !.... répéta Annette, je n'ai plus de mère , de père ! tous mes parens sont dans la place , maintenant , sur ce tréteau !....

Pendant un temps que nul des personnes qui tenoient Annette ne put déterminer , on n'entendit que {Buis ( 192 )} des plaintes incohérentes..... des pleurs..... des sanglots....

Cependant le char étoit arrivé à l'échafaud ; Argow y monta , leva les yeux aux ciel , dit à M. de Montivers : « Je vous recommande Annette !.... ce fut.... oh! c'est un ange !..... Adieu. . . . . . . . . . . . . . . . .






La foule alloit s'écouler en silence , lorsqu'une scène effrayante eut lieu avec la rapidité de l'éclair.

— En recevant le coup, il murmuroit « Annette !... » dit un homme qui étoit le plus près de l'echafaud.

Soudain, un grand corps presque gigantesque s'élança sur l'échafaud : {Buis ( 193 )} il avoit les bras nus , il les trempa dans le sang de Jacques , et, montrant ses mains au peuple : « Je n'essuierai ce sang, s'ëcria-t- il , que lorsqu'il sera vengé !..... Vengeance !.... vengeance !.... tu seras terrible !.... »

Cette action , ces paroles furent comme un coup de foudre, Vernyct , car son nom fut proclamé par le peuple , se jeta au milieu de la foule, qui, saisie d'horreur, se rangea comme si le feu passoit , afin de n'être pas tachée du sang que Vernyct présentoit en tendant les mains : il s'élança sur un cheval et disparut.

Il y eut alors, parmi la foule, comme un réveil.

— L'avez-vous vu ?

{Buis ( 194 )} — Oui , il avoit un grand manteau noir.

— Moi, disoit un autre , je n'ai vu que ses bottes.

— Etoit-il grand !

— Il a bien choisi , disoit le premier , le côté où il n'y avoit point de gendarmes....

— Son visage étoit bien bouleversé!.... il avoit l'air d'un lion qui déchire sa proie !....

Enfin, il n'y avoit pas une personne qui ne parlât de cette apparition qui fut comme un météore..... Ce cri de vengeance !!.... avoit retenti dans toute la place comme le son d'un clairon, et cette dernière scène de la tragédie éclipsoit l'affreux dénouement.

La place se vida lentement ; mais {Buis ( 195 )} enfin, à la chute du jour, tout avoit disparu, et le calme régnoit seulement là ; car , dans tout Valence , on ne parloit que du serment de Vernyct , et l'on cherchoit quelles seroient les victimes de cette promesse sanglante !....

L'autorité , active et prudente , prit toutes les mesures nécessaires , afin que cette insensée fidélité n'eût aucune suite fâcheuse ; mais les gens qui connoissoient ce qu'avoit déjà fait Vernyct , et qui jugeoient son caractère aigri par les événemens , n'étoient pas sans de vives inquiétudes. L'on conseilla à M. de Rabon , le chef du jury , et à M. de Ruysan , le procureur du roi , de se tenir sur leurs gardes ; mais ces derniers, soit par {Buis ( 196 )} courage civil , soit confiance dans les mesures de l'administration , restèrent dans la plus grande sécurté , protégés, qu'ils l'étoient , par leur conscience.






CHAPITRE XXVIII CHAPITRE XXX


Variantes


Notes

  1. La légende de Hero et Léandre a inspiré les poètes et les artistes. Ici c'est le moment où Héro reçoit Léandre, qui chaque soir traversait les Dardenelles pour la retrouver ( voir par exemple dans le tableau de Pierre-Claude Delorme, de 1814 et conservé au Musée des Beaux-Arts de Brest ). Mais c'est surtout le moment où Héro découvre le corps de Léandre noyé qui a été le plus représente.