Publiée par M. Horace DE S.t-AUBIN
auteur du Vicaire des Ardennes.
ANNETTE
ET LE CRIMINEL ,
OU SUITE DU
VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Annette et le Criminel ou Suite du Vicaire des Ardennes / Paris ; Emile Buissot ; 1824

TOME IV

CONCLUSION

CHAPITRE XXX  

{Buis ( 225 )}VERNYCT et ses quarante camarades , n'ayant pas été atteints par la gendarmerie qui les poursulvoit , se retirèrent dans les bois ; mais l'aulorité ne tarda pas à prendre les mesures les plus vigoureuses pour détruire cette horde de brigands. Un régiment d'infanterie et toute la gendarmerie de Valence furent commandés par un habile officier qui fut obligé de combattre Vernyct, absolument comme s'il se fût agi d'une armée entière. Pour Vernyct , aussitôt qu'il eut connoissance de la guerre qui lui étoit déclarée , il se {Buis ( 226 )} mit en campagne , et parcourut le pays en se livrant à des excès qui le rendirent le fléau de cette contrée.

11 tomboit à l'improviste sur les postes des troupes , et les détruisoit ; il arrêtoit sur les routes , même en plein jour, et se livroit à toutes les cruautés que lui dictoient et son désir de vengeance et son naturel sauvage , que les événemens arrivés à son ami avoient aigri ; cependant, d'après les diverses aventures rapportées , et dont on tenoit registre à Valence , l'on remarqua que le lieutenant et ses complices ne faisoient jamais de mal aux paysans , aux ouvriers , aux malheureux , et même que sa vengeance ne s'exerçoit que sur ceux qui faisoient partie d'une certaine classe de la {Buis ( 227 )} socîétë ; ainsi , il ëtoit impitoyable pour les gens de justice , les administrateurs ou ceux qui tenoient à l'administration ; il étoit cruel pour les gendarmes et les moindres individus attachés à la police : souvent il ordonnoit de laisser aller les soldats sains et saufs, et se contentoit de retenir les officiers comme otages ; quelquefois il donnoit de l'argent à ceux qui en manquoient, et il payoit tout ce qu'il prenoit.

Dans les fréquentes rencontres qu'il eut avec les troupes, les officiers ne purent s'empêcher de lui rendre cette justice , qu'il étoit difficile de montrer plus de bravoure et d'audace que lui et que ses gens. Sa résistance fut si longue , et son adresse étoit telle , que l'on se vit {Buis ( 228 )} obligé de lui faire des propositions qu'il n'accepta jamais.

Enfin, lorsqu'un de ses gens étoit blessé , qu'il devenoit impossible de le transporter , et qu'il étoit menace de tomber au pouvoir de l'ennemi , il y avoit ordre de l'achever , car Vernyct et ses gens craignoient par-dessus tout l'échafaud sur lequel Argow avoit péri. Lorsque le hasard vouloit qu'un brigand tombât entre les mains des assaillans , Vernyct annonçoit aussitôt l'intention de mettre à mort tous ses prisonniers, et alors l'on échangeoit le brigand contre un certain nombre d'officiers.

Cette lutte dura pendant un certain temps ; mais , quelqu'habile que fut le lieutenant , il perdoit souvent {Buis ( 229 )} du monde, et il ne cherchoit pas à recruter, quoique bien des mauvais sujets se fussent présentés à lui ; alors au bout de trois mois il se vit réduit à une douzaine d'hommes aussi adroits et aussi intrépides que lui.

Ce combat d'hommes en guerre avec la société pourroit , à lui seul , fournir le sujet d'un ouvrage qui ne laisseroit pas d'être curieux par la singularité des maximes , le contraste des caractères et l'intérêt de cette action tumultueuse ; mais ici une telle peinture n'est pas l'objet de cette conclusion, et nous n'avons rapporté succinctement l'histoire de cette horde, qu'afin d'arriver à la mort de Vernyct.

Après la mort d'Annette et de son {Buis ( 230 )} mari, Jeanneton s'étoit retirée à son auberge, et l'administralion, instruite de la liaison qui existoit entre le chef de cette bande redoutable et la jolie hôtesse, n'avoit point inquiété Jeanneton , et sembloit fermer les yeux sur l'espèce de complicité de la jeune paysanne. Ce silence étoit assez facile à interpréter , et Vernyct avoit assez de ruse pour savoir qu'on ne lui laissoit Jeanneton que comme un piège auquel on prétendoit le prendre.

Néanmoins le rusé lieutenant n'en vint pas moins chez Jeanneton : c'étoit chez elle qu'il prenoit ses repas , soit le jour, soit la nuit , lorsqu'il se trouvoit dans ses parages. L'amour actif de sa maîtresse, les déguisemens qu'il savoit prendre , {Buis ( 231 )} sa célérité, sa bravoure le préservèrent pendant long-temps des dangers qu'il couroit. Quelquefois l'on séduisit les espions qui rodoient dans l'auberge ; souvent Vernyct se maintint par la force ; mais le danger croissoit, loin de diminuer.

Un soir , le lieutenant avoit fait donner, par ses douze hommes, une alarme à tous les postes qui entouroient l'auberge, et , ayant éloigné tous ses ennemis, par cette ruse qui lui étoit familière, il arriva à l'auberge où Jeanneton l'attendoit avec impatience , car il y avoit environ huit jours qu'ils ne s'étoient vus , et il l'avoit fait prévenir.

Jeanneton, avec la même joie, le même amour que le lecteur connoît, préparoit donc elle-même le {Buis ( 232 )} souper de Vernyct : un feu brillant illuminoit l'auberge ; chacun de ses gens ëtoit aux aguets, et la jolie hôtesse tressaillit en entendant les coups de feu , les cris et les combats qui emmenèrent assez loin les surveillans et les troupes. Il étoit neuf heures du soir, la table mise dans la grande salle de l'auberge attendoit le maître de Jeanneton , et , comme cette dernière fermoit la trappe qui se trouvoit au milieu de la salle , et dont nous avons donné la descripttion dans le troisième volume, le cri rauque par lequel Vernyct s'annonçoit ordinairement se fit entendre , elle laissa sur-le-champ cette trappe ouverte , se jeta à bas de la table sur laquelle elle étoit montée , et courut au-devant du lieutenant.

{Buis ( 233 )} Lui jetant les bras autour du cou , elle le couvrît de baisers, et remmena à cette table et devant ce foyer préparé pour lui avec tant de bonheur, et là elle redoubla ses caresses et ses questions.

— D'où viens-tu ?.... pourquoi as-tu été si long-temps absent ? etc.... Et , sans attendre les réponses , elle lui renouvelle encore un discours tombant la nécessité de quitter un pays sur lequel il avoit assez vengé la mort de son ami , lequel discours faisoit toujours froncer les sourcils du lieutenant.

Cette fois il la regarda fixement , et lui dit : « Jeanneton , ne sais-tu pas que je cherche la mort.... que la vie m'est odieuse sans l'ami qu'ils m'ont massacré ?

{Buis ( 234 )} Jeanneton baissa les yeux , sa tête tomba sur son sein, et des larmes qu'elle chercba à cacher roulèrent sur ses joues. « Jeanneton n'est donc rien pour toi!.... » dit-elle à voix basse.

Vernyct alors la prit sur ses genoux, et, sans lui répondre, embrassa les joues de Jeanneton , partout où les pleurs avoient coulé.

— Est-ce qu'un moment pareil ne vaut pas toute une vie ?... lui dit- il après un moment de silence.

Jeanneton l'embrassa et lui dit :

« J'oubliois que du jour que je t'ai aimé je n'étois plus un être raisonnable..... je dois partager toutes tes pensées ; ainsi tes sentimens sont les miens.... »

Elle le regarda , et alors elle s'em- pressa de le débarrasser de son {Buis ( 235 )} tromblon et de son sac , puis elle l'entraîna à table ; mais cette petite scène l'avoit tellement émue , que sa gaieté sembloit éteinte.

En ce moment , un homme à cheval passa sur la grande route , sans que personne y fît attention : c'étoit un gendarme qui, voyant à travers les barreaux une vive lumière, jeta un coup-d'œil, et, reconnoissant Vernyct , il s'empressa d'aller chercher du secours.

Le lieutenant et Jeanneton finirent par oublier le moment d'attendrissement qui les avoit si fort émus , et la joie reparut au milieu de leur festin. Jeanneton folàtroit et rioit , lorsque tout-à-coup un bruit de chevaux lui coupa la parole , elle regarda à travers les croisées , et ses brillantes couleurs l'abandonnèrent ; {Buis ( 236 )} Vernyct rioit de son effroi , quand le domestique de l'auberge entra et leur dit à voix basse : « Ils viennent ! ils viennent !.... »

Jeanneton , frappée , répéta; « Ils viennent !.... »

— Il y a des gendarmes!.... et un bataillon entier de soldats !....

— Des soldats !.... répéta encore Jeanneton immobile.

En effet, le stratagème du lieutenant avoit été réitéré tant de fois, qu'à cette dernière il n'avoit pas complètement réussi : les chefs des postes s'étoient contentés d'envoyer à la poursuite des brigands quelques soldats , en gardant la majeure partie de leurs gens , que , sur l'avis du gendarme , ils venoient de mettre en marche sans faire de bruit.

— Jeanneton ! s'écria Vernyct... {Buis ( 237 )} et l'infortunëe , à ce son de voix, retrouvant toute sa raison , accourut en le regardant avec cette soumission passive qui émeut si puissamment. « Jeanneton , répéta le lieutenant , ôte la table , mets une échelle à la trappe, et sortez tous !... »

Les domestiques et Jeanneton exécutèrent cet ordre avec une célérité incroyable , et , pendant qu'ils dressoient l'échelle, Vernyct, avec le sang-froid d'une jeune fille qui se mire , prenoit son arme terrible, et examinoit si les amorces, les charges , la poudre , étoient en état.

Jeanneton , lui jetant un douloureux regard, le vit se réfugier dans le grenier, et elle sortit de l'auberge au moment où le bataillon entroit. Elle fut saisie par un gendarme qui la conduisit de l'autre côté {Buis ( 238 )} de la grande route , et la remit entre les mains de quelques soldats. Elle frémit en voyant son auberge cernée par toutes les troupes , et la certitude qu'elle acquit de la mort de celui qu'elle aimoit , la rendit immobile , blanche et muette comme une statue de marbre : ses yeux étoient fixes et attachés sur la partie du grenier où se trouvoit Vernyct.

Ce dernier, réfugié au bord de la trappe , tenoit son tromblon appuyé contre le plancher, cachoit cette arme terrible sous un peu de paille, et son œil parcouroit la salle avec curiosité.

Cette salle étoit pleine de soldats ; la maison de Jeanneton fut bientôt parcourue et fouillée dans les moindres recoins , et, quand on vint annoncer au chef que le lieutenant ne {Buis ( 239 )} se trouvoit pas , tous les yeux se portèrent sur l'échelle, alors, quand on aperçut Vernyct, il s'éleva un cri terrible : « En avant! s'écria le capitaine qui grimpa le premier sur l'échelle. Sur-le-champ toute la troupe se groupa au bas de l'échelle, et, quand elle fut couverte de soldats , le lieutenant impassible lâcha la détente de son tromblon , et , avant qu'un seul fusil de ses nombreux adversaires ne l'eût couché en joue , l'échelle et la salle furent balayées , comme si un canon eût craché son fleuve de mitraille : chaque soldat étoit couché , mort ou blessé , et ceux qui ne furent pas atteints se sauvèrent.

Vernyct avança la tête hors de la trappe , mais , voyant ce carnage , il essuya tranquillement son arme , la {Buis ( 240 )} rechargea comme un chasseur pourroit recharger son fusil après avoir tiré sur une compagnie de perdreaux , et se mit dans la même position.

Les autres officiers traitèrent les fugitifs de lâches, et une seconde fois un second détachement eut le même sort. Alors on tint un conseil de guerre pour savoir quel parti prendre : Vernyct , assez fin pour ne pas ignorer que l'on ne reviendroit pas une troisième fois à l'assaut , débarrassa le plancher des morts qui l'encombroient, et, regardant par la fenêtre ses ennemis qui se consultoient, il hésita s'il ne se mêleroit pas parmi les morts en prenant l'habit de quelque soldat, lorsque tout-à-coup, il vit qu'on lui ôtoit tout moyen de salut, car on formoit un cercle de {Buis ( 241 )} troupes autour de la maison, et il aperçut allumer des torches.

En effet, l'on avoit résolu d'incendier l'auberge et de l'entourer de manière à ce que Vernyct fut sur - le - champ fusillé, s'il faisoit mine de vouloir se sauver.

Jeanneton crioit comme une folle, et injurioit les troupes et les gendarmes , en exaltant le courage et l'a-dresse de Vernyct.

Les troupes disposées autour de l'auberge présentèrent à l'œil un cercle de fusils braqués sur la maison , et quelques soldats hardis jetèrent sur le toit et dans les salles des torches et des morceaux de bois allumés , tandis qu'a chaque décharge des fusils, les officiers , par une habile manœuvre , faisoient resserrer le cercle.

{Buis ( 242 )} Jeanneton cessa ses cris à l'aspect des flammes qui ne tardèrent pas à s'élever de sa maison qui , au bout d'une demi-heure, brûla tout entière. À chaque fois que les flammes de l'incendie, agitées par le vent ou par des poutres qui tomboient, sembloient se remuer vers un seul point, le cercle de troupes fusilloit cette maison , en dirigeant les balles sur l'endroit où la flamme sembloit indiquer la présence du lieutenant.

À minuit, les flammes n'avoient plus trouvé d'alimens ; tout étoit consumé , et, à la lueur des torches et de l'incendie, dont il s'échappoit encore quelques légères flammes , les soldats étoient tous arrivés autour du peu de maçonnerie qui subsistoit encore, et , à chaque fois que quelque chose remuoit , les soldats , {Buis ( 243 )} toujours épouvantés par Vernyct , tiroient précipitamment.

Ils venoient tous de décharger leurs fusils de cette manière sur ces ruines fumantes, et chacun, certain de la destruction du lieutenant , s'étoit approché, lorsque tout-à-coup, du sein de cette cendre noire , s'élève, avec la rapidité de réclair , un fantôme noirci qui hurle , se jette sur le côté le plus faible du cercle , le rompt , tue quelques soldats à coups de massue , et , à la lueur des lumières , les soldats épouvantés reconnoissent le lieutenant à ses vêtemens de cuir, à ses formes sèches et maigres !... la stupeur s'empare de tout le monde. Vernyct, les mains brûlées , les cheveux en cendres s'élance vers Jeanneton, qui s'élance elle-même vers lui. À ce spectacle , {Buis ( 244 )} tout le monde les fuit , s'écarte , et , pendant qu'ils se tiennent embrasses , une dernière fusillade les réunit dans une même mort.

Il paroit que le lieutenant s'étoit réfugié dans le caveau où jadis Jeanneton avoit enseveli son chevreau , et que la voûte épaisse et tout en pierre dn caveau préserva le lieutenant de l'incendie , mais que , ne pouvant supporter plus long-temps le défaut d'air et l'horrible chaleur occasionnée par l'incendie , il avoit préféré une prompte mort que partagea Jeanneton. On les trouva étroitement unis par leur dernier embrassement , et le père Gérard les fit secrètement ensevelir à quelques pas d'Annette et d'Argow.



FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER VOLUME.



CHAPITRE XXX  


Variantes


Notes

  1. Voir au tome III, chapitre XVIII, p.76