M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE II.

Le Vicaire. — Son installation. — Les deux prônes.



{[Po 66]} M. GAUSSE passa dans son salon pour recevoir les arrivans, qui furent bientôt suivis des collègues du curé d'Aulnay-le-Vicomte : ces derniers déclarèrent avoir vainement attendu sur la route le jeune vicaire annoncé. Dix heures étaient sonnées, on commençait à s'inquiéter, lorsqu'au bout d'un quart-d'heure l'on entendit, au-dehors, le bruit des pas d'une multitude silencieuse ; Marguerite entra toute effarée ; elle s'approcha de l'oreille de son maître, et lui dit :

{Po 67} — Monsieur, voici votre vicaire !...

Vaut mieux tard que jamais, répondit Jérôme Gausse ; et, s'appuyant sur le bras de Marguerite, il s'avança vers l'antichambre pour recevoir le jeune prêtre.

En l'apercevant, le bon homme tressaille, il retient la parole bienveillante et proverbiale qu'il avait préparée, et une espèce de crainte se glisse dans son âme. Le jeune homme voyant le trouble causé par sa présence, dit au curé d'un ton grave :

— Monsieur, je suis M. Joseph, le vicaire dont M. l'évêque d'A..... vous annonça l'arrivée, il y a peu de jours, je m'empresse de me rendre à ses ordres et de vous assurer.de mon respect.

En prononçant ces paroles, le prêtre s'efforçait en vain de répandre un peu d'aménité sur son visage, mais {Po 68} cette contraction monsongère produisait une toute autre expression.

Le curé trembla de nouveau et ne put rien répondre, tant il était interdit. En effet, à travers le teint basané d'un Indien, on apercevait une pâleur livide, presque mortelle, répandue sur le visage du jeune honnne : ses lèvres décolorées, son attitude morne, semblaient annoncer la pratique la plus rigoureuse des lois de la vie ascétique, ses cheveux noirs, coupés par devant et tombant en grosses boucles sur ses épaules, donnaient à sa figure un air inspiré, qu'augmentait encore la vivacité d'un œil noir, pénétrant et rempli d'une sombre énergie.

— Voilà un homme qui ne boira que de l'eau, murmura tristement le pasteur, ils m'ont envoyé quelque jeune fanatique !...

{Po 69} Alors, jetant à Marguerite désolée un regard où toute sa pensée se lisait, le curé prit le prêtre par la main et l'introduisit dans le salon, en disant d'une voix chevrotante :

— Messieurs, je vous présente M. Joseph, le vicaire que Monseigneur l'évêque d'A..... a eu la bonté de m'accorder, afin de me soulager dans l'exercice du sacerdoce.

Tout le monde se leva ; M. Joseph salua avec une noblesse et une aisance qui étonnèrent les assistans, car ils ne s'attendaient pas à trouver de telles manières dans un vicaire de campagne ; mais tous, ainsi que le curé, ressentirent une frayeur involontaire, lorsque l'étranger laissa tomber sur eux son coup-d'œil éclatant, semblable à celui de l'aigle. Le regard du crime ou du remords n'est pas plus profond ni plus éloquent, encore, celui du {Po 70} vicaire avait-il une expression terrible qui glaçait l'âme et la transperçait, comme on voit un rayon de soleil éclairer par delà les ondes. Ce prêtre semblait contenir la mort dans son sein, ou pleurer intérieurement une faute que les larmes de toute une vie pénitente ne sauraient racheter.

Le jeune prêtre s'assit, la conversation cessa, le silence le plus profond s'établit, M. Joseph ne fit rien pour l'interrompre et sa présence produisit un effet aussi magique que celui de la tête de la fameuse Gorgone : la crainte et ses vertiges paraissaient former le cortège du vicaire, ou plutôt le sentiment qui nous porte à nous taire devant les grandes douleurs, les grands coupables, les grandes vertus, agissait dans toute sa force.

À bien examiner la figure de M. Joseph, l'on y reconnaissait pourtant {Po 71} quelque chose de gracieux et de chevaleresque, mais c'étaient de légers vestiges presqu'effacés, soit par une passion forte, soit par les souvenirs ; enfin, de même qu'il y a des gens dont les manières vous introduisent sur-le-champ dans leurs âmes, dont la franchise aimable et la folatrerie naïve font tomber toutes les barrières ; il y en a d'autres qui renferment tellement dans un geste, une expression, un regard, une parole, tout le grand, le sévère, le noble et le respect, qu'on est forcé de contempler, de se taire, d'admirer ou de trembler.

Le vicaire était un exemple frappant de cette dernière cathégorie 1 des physionomistes et l'on ne pouvait s'empêcher, en le voyant, de prendre une haute idée de son égarement ou de ses vertus.

{Po 72} Enfin le maire, qui ne doutait de rien, se hasarda à rompre le silence en interrogeant ce personnage extraordinaire.

— Monsieur, dit-il, avez-vous trouvé notre endroit conséquent ?

— Oui, Monsieur, répondit le vicaire, et un sourire sardonique vint effleurer sa lèvre décolorée.

— Il paraît, continua le maire, que ce bourg est bien sité, à cause que les étrangers viennent quelquefois le visiter, ce qui supposerait alors que la campagne et ses environs..... la plaine..... les bois..... enfin le village..... ont....

Ici l'épicier, interdit par l'air glacial et sévère de M. Joseph, s'arrêta tout court, en cherchant, par habitude, son fidèle aide-de-camp Leseq, qui, cette fois, ne put achever sa phrase.

Le curé Gausse reprit et dit avec {Po 73} une bonhommie qui aurait dû intéresser le vicaire :

— M. le maire voulait dire que notre pays est délicieux : en effet, la vaste forêt des Ardennes couronne de tous côtés nos montagnes, et ses arbres semblent une foule réunie dans un amphithéâtre, pour jouir du spectacle de notre joli vallon. La petite rivière qui y serpente l'anime par ses détours ; ces chaumières irrégulièrement placées, ce clocher gothique qui les domine, le château qui finit le village, son beau parc, les ruines du lac ; tout ici est enchanteur, et l'on serait heureux, Monsieur, dans ce hameau, si l'ambition ne tourmentait pas les hommes, mais chacun veut monter plus haut que son échelon, et cette ambition est quelquefois le principe des petits tourmens de nos villageois, quoique {Po 74} je répète souveut : chacun son métier, les vaches sont bien gardées !... Mais au total, ici l'on est bon, et vous aurez envie d'y finir vos jours, mon cher vicaire, quand vous aurez vu la scène charmante que présente la nature, lorsqu'on ne la contraint pas !....

En disant ces derniers mots, le bon curé regardait si le vicaire ne froncerait pas le sourcil ; mais le jeune prêtre, tout en paraissant écouter, voilait, par sa pose modeste, une parfaite indifférence et son œil fixé sur le chambranle de la cheminée, semblait y voir autre chose qu'un froid marbre. Le gros fermier tournait ses pouces en ne pensant peut-être à rien ; l'épicier ouvrait de grands yeux en apercevant qu'il n'avait pas dans sa boutique de linge aussi fin que celui de M. Joseph, tandis {Po 75} que M. Lecorneur minutait déjà la cote des impositions du nouveau venu, et que les trois confrères du curé Gausse, remarquaient que les souliers du jeune homme n'étaient pas poudreux.

— Que peut-on désirer de plus, continua le curé, qu'une charmante vallée et un ami, de bons villageois que l'on encourage, dont on n'arrête pas les innocens plaisirs : ils ont bien assez de peine, grand Dieu !... Quant à moi, je réponds que ma tombe sera parmi les leurs !....

— Et la mienne aussi ! répliqua le vicaire avec un profond accent de mélancolie.

À ce mot, le silence vint encore régner dans le salon. Après quelques minutes, les trois curés attirèrent le jeune homme dans l'embrasure d'une des deux croisées, et l'un d'eux lui {Po 76} demanda s'il avait préparé son prône d'installation ?

— Non, Monsieur, pensez-vous que cela soit nécessaire ?

— Comment donc ? autant qu'un bouchon à une bouteille, s'écria le curé Gausse, en survenant.

— Si vous voulez, ditun des curés, qui prit l'expression du visage de M. Joseph, pour de l'embarras, je puis vous en donner un des miens ?

— Je vous remercie, reprit le vicaire, quelques phrases dictées par le sentiment profond qu'inspirent les obligations sublimes du sacerdoce doivent suffire et toucheront plus le cœur des habitans de la campagne, que les pensées d'un étranger, que la circonstance où je me trouve n'émeuvait point, lorsqu'il les conçut.

Le vicaire prononça ces paroles {Po 77} d'un ton solennel qui frappa les curés.

En ce moment, les cloches sonnèrent avec une furie sans exemple et un petit malheureux revêtu d'une robe blanche trop courte qui laissait voir un pantalon déchiré et des bas troués, entra, en tenant à sa main une petite calotte de drap rouge, faite avec le reste d'un vieux corsage de Marguerite. Il annonça que tout était prêt à l'église, et que les derniers coups sonnaient.

Les membres du corps municipal s'en furent à l'église, et les prêtres à la sacristie, par une communication qui existait entr'elie et le presbytère.

L'église d'Aulnay était une de ces créations originales, dont l'architecture gothique a semé la France. Sa fondation remontait à des temps très-reculés, et cette église dépendit {Po 78} autrefois d'une abbaye, dont il ne restait plus de vestiges. Le clocher de ce temple avait une hardiesse heureuse et l'œil était flatté des agrémens qui accompagnaient son aiguille pyramidale. Les murs noircis par le temps, minés en quelques endroits, inspiraient cette mélancolie qui s'élève dans notre âme, à l'aspect de la destruction lente et successive, à laquelle les ouvrages de l'homme ne peuvent se soustraire. Le portail était assez vaste, la voûte de la nef étendue et sonore ; les piliers composés de petites colonnes assemblées et décorées par des espèces de treſſes a, avaient de la grâce. Du reste, l'édifice n'était défiguré par aucun ornement étranger. La chaire était simple, et le maître autel en marbre, surmonté d'une croix et garni de six cierges, brillait de toute la beauté d'un temple, {Po 79} c'est-à-dire, de la majesté de celui qui y réside !...

La nef contenait des bancs très-propres, et toute la population d'Aulnay s'y trouvait rassemblée. Le jour, passant à travers des vitraux de couleur retenus par des plombs, était sombre et jetait une teinte qui ne messsied b pas dans ces basiliques : on aime ce demi-jour, il porte au recueillement.

Cette foule naguère bruyante et agitée par des passions aussi nombreuses, que les personnes qui la composaient, était devenue tout-à-coup silencieuse. Cependant, il est présumablc que M. Joseph, entrait pour beaucoup dans ce silence, car chacun, l'œil fixé sur la sacristie, attendait impatiemment son apparition. Un murmure peu catholique s'éleva dans l'assemblée, lorsqu'il {Po 80} apparut, suivi des quatre curés et du clergé champêtre d'Aulnay, mais bientôt le plus grand calme succéda à ces agitations, et le calme ne fut plus interrompu.

La messe fut dite par le jeune vicaire, avec un air de conviction qui saisit cette multitude ; l'espèce d'inspiration qui régnait dans les manières de ce prêtre, passa dans l'âme des assistans, et ce sacrifice auguste fait avec tant de sainteté, contemplé avec tant de ferveur, devint alors un sublime spectacle. Ces âmes simples, que le même sentiment portait vers la divinité ; ces regards, tantôt sur la voûte, tantôt baissés sur la terre ; cette unité d'action, ce silence religieux, et cette attention dirigée sur un seul être, placé en intermédiaire entre les hommes et la divinité, entre la terre elle ciel, demandant au créateur, {Po 81} des miséricordes pour les coupables, des forces pour les affligés, et le trésor entier de ses grâces, tout saisit d'admiration, et cela formera dans tous les temps, un tableau poétique ; mais si l'on songe que la victime du sacrifice est un Dieu, alors on reconnaîtra que le christianisme a été plus loin que les religions qui l'ont précédé.

Bientôt le jeune vicaire arriva au moment que le curé Gausse regardait comme le plus redoutable, c'était l'instant du prône. D'abord, il n'entrait pas dans la tête du curé, ni je crois d'aucun curé de campagne, que l'on parlât d'abondance ; ensuite, son vicaire allait nécessairement faire une profession de foi, et Gausse, en regardant l'œil éloquent et mélancolique du prêtre, se trompant sur cette {Po 82} expression, qu'il prenait comme l'enseigne de la sévérité ; confirmé dans ses conjectures, par la dignité et l'exaltation du jeune prêtre, le curé pensait, que M. Joseph, serait exact observateur des minutieuses pratiques de la religion.

D'un autre côté, tout le monde désirait entendre ce prêtre, qui officiait avec tant d'onction, et les femmes par dessus tout, attendaient ce moment, pour juger plus à fond, de cette figure, qu'elles n'apercevaient que lorsque M. Joseph se retournait, et de l'organe, des sentimens, de la taille du jeune vicaire, etc....

Le bon curé enchanté de se voir pour toujours débarrassé des prônes et des sermons, qui étaient pour lui la tâche la plus difficile et la plus fa-tigante, débita avec sa bonhomie {Po 83} habituelle, le dernier prône qu'il ait composé. Nous le transcrivons, à cause de son originalité :

« Mes enfans, à bon entendewr salut, il suffit d'un mot pour éclairer la conscience ; or, nu l'on s'en vient, nu l'on s'en retourne ; songez à cela. et vous verrez qu'il ne faut emporter au ciel qu'une âme sans remords, sans cela vous seriez reçus comme des chiens dans un jeu de quilles ; or, on ne court pas deux lièvres à la fois, on ne fait pas son salut et sa fortune ; un riche passe plutôt par un trou d'aiguille qu'au ciel ; les honneurs changent les mœurs, et un mords doré ne rend pas le cheval meilleur. Hélas ! le chemin du ciel est étroit, et celui de l'enfer, large ; gardez donc une poire pour la soif, en vous conduisant bien ; ne soyez pas moitié figue moitiè raisin, et {Po 84} sans chercher midi à quatorze heures, allez droit votre chemin, vous arriverez. Je sais bien que l'on vous dira faut hurler avec les loups, alors souvenez-vous que les conseilleurs ne sont pas les payeurs, et que qui casse les verres les paye ; allez, pensez toujours à votre salut, et pour cela deux sûretés valent mieux qu'une ; car saint Pierre ne laissera pas passer des chats pour des lièvres. Il est vrai qu'il n'y a si bon cheval qui ne bronche, et qu'il n'est pas permis à tout le monde d'aller à Corinthe, quoique j'ignore ce que c'est que Corinthe, car à petit mercier, petit panier, je puis vous assurer, que le Seigneur est bon, et sans rester entre le ziste et le zeste, assurez souvent vos comptes avec lui, pour ne pas mourir en fraude, les bons comptes font les bons amis.

{Po 85} « Je c vous laisse, mes enfans, car il n'y a si bonne compagnie, qu'il ne faille quitter ; souffrez donc que je répète, une dernière fois, que chacun est fils de ses œuvres, et un bon conseil vaut un œil dans la main : or, qui a su vivre, c'est-à-dire, bien vivre, sait mourir. Je sais bien qu'il n'y a pas de rose sans épine, et que la vie est dificile, mais souvenez-vous qu'avec du temps et de la patience, la feuille du murier devient satin ; du reste, si le diable est fin, nous sommes comme des éveillés de Poissy, et à trompeur, trompeur et demi : Je vous réponds qu'il y perdra son latin, car fin contre fin, il n'y a pas de doublure : au surplus, n'avons nous pas l'espoir du paradis ? or, qui a terre a guerre ; défendons-nous du démon à bon chat, bon rat ; et souvenez-vous, {Po 86} qu'à brebis tondue, Dieu mesure le vent ; il vous aidera, mes enfans ; un père est toujours père.

« Vous voyez qu'aujourd'hui, comme toujours, je n'ai jamais cherché à vous jeter de la poudre aux yeux. Je vous dis les choses sans fleur de rhétorique. Adieu, mes enfans, le moine répond comme l'abbé chante; j'espère que mon successeur vous conduira encore mieux que je n'ai fait ! néanmoins, je crois que vous n'oublierez pas votre vieux pasteur, qui vous souhaite la béatitude des anges.

À peine M. Gausse eut-il fini, que le jeune prêtre, précédé par le bedeau, se dirigea vers la chaire de vérité. Le plus grand silence se rétablit, le clergé se groupa à l'entrée du chœur, M. Joseph se plaça dans la chaire, et regardant, tour-à-tour et cette antique voûte et ses paroissiens, {Po 87} il leur dit, d'un ton de voix lent, grave et paternel.

» Mes frères, c'est ici, dans cette humble campagne, que j'annoncerai la parole divine, le pain de vie ; c'est à vos cœurs simples et exempts des grandes passions, que je m'adresserai toujours, car toujours je veux demeurer parmi vous ; c'est dans cette vallée que j'ai marqué ma place.

» Mes enfans, je vous donne ce nom, car je vous adopte et veux être pour vous un véritable père spirituel ; je ferai tout pour acquérir votre amour, heureux si j'y réussis ! heureux si vous dirigeant dans la bonne voie, après avoir guidé les pères, je les console par l'idée qu'ils laisseront des fils dignes d'eux. Nous tâcherons d'écarter les orages qui pourraient menacer notre vallée et nous l'enceindrons de manière à la purifier, {Po 88} à n'y faire croître que le bonheur, cette plante si rare et d'un si doux parfum !

» Mes enfans, n'attendez jamais de moi ni d'éloquens discours, ni de la sévérité, ni de l'exigence : Ministre du Dieu qui disait : « Laissez approcher les enfans de moi, » je ne parlerai qu'à votre cœur ; Jésus pardonna à la samaritaine : Jésus se contentait de peu, je tâcherai d'imiter ce divin maître, je ne vous prêcherai que ce qu'il a prêché, la douceur, la charité et ... l'amour, ce dernier sentiment comprend tout.

Une larme s'échappa de l'œil du vicaire à cette dernière phrase, et son émotion fut remarquée par tout le monde.

Surtout, dit-il, nous vous préserverons de notre mieux de ces grandes passions, le malheur de l'homme {Po 89} véritablement sensible, et si nous ne pouvons réussir à les écarter, nous vous offrirons des consolations : enfin, nous irons pleurer avec le malheureux, secourir le pauvre, faire entrevoir au mourant la bonté et non la vengeance de l'Éternel. Bénissant toujours, récompensant et conciliant sans cesse, nous tâcherons que notre mort soit regardée par vous comme un malheur, et que souvent dans vos afflictions, vous disiez : « Ah ! si notre vicaire vivait !... » Voilà la seule oraison funèbre, les seules louanges que nous désirons après nous être efforcés de semer des fleurs sur vos pas dans cette vie de douleur. Songeons toujours que c'est là haut (et il montra du doigt et de l'œil la voûte des cieux) que nous devons nous rencontrer tous, jouissant d'un éternel bonheur ! »

{Po 90} Il semblait que cette douce voix fît résonner dans les cœurs la divine musique des anges. Un attendrissement général fut pour le jeune vicaire un triomphe qui n'eut rien d'amer.

— Il n'a pas dit un seul mot de latin, dit Marcus-Tullius Leseq, à l'un des curés, sans cela son discours ne serait pas mal.

Lorsque le jeune homme revint au chœur, M. Gausse lui prit la main et la lui serra avec une expression admirable de remercîment et de compassion, car le bon curé avait pleuré quand M. Joseph avait parlé de sa fin prochaine.

La messe fut achevée avec la même componction ; les cœurs de tous les bons habitans avaient été émus ; et dans l'assemblée, il y eut une jeune fille qui pleura amèrement lorsque le vicaire parla des malheurs que {Po 91} causaient les passions. C'était la fille de Marie, concierge du château d'Aulnay. Avant la fin de la messe, elle se trouva tellement malade, que son frère Michel fut obligé de la prendre dans ses bras, pour la transporter chez elle. Pauvre fille ! bientôt elle devait revenir dans cette église, pour la dernière fois, et portée par ses compagnes !

En sortant de la messe, on parla long-temps du vicaire, du prône, de la jeune fille, et chacun fit des commentaires que nous nous dispensons de raconter.

Le bon curé suivi de son vicaire et de ses trois collègues, revint à cette salle à manger où déjà les conviés se trouvaient, et bientôt on se livra à la joie du festin. Cette joie fut un peu contenue par la mélancolie empreinte dans toutes les manières {Po 92} et les discours du jeune prêtre ; M. Gausse, qui plaignait déjà le malheur qu'il ignorait, parut moins gai qu'à l'ordinaire. Il usa auprès de son jeune suppléant de cette affabilité douce et prévenante qu'il n'est au pouvoir de personne de rejeter, à moins qu'au lieu d'un cœur on n'ait que ce composé de veines et d'artères destiné à recevoir et à chasser le sang.

La conversation fut trop insipide pour que nous la rapportions, M. Joseph n'y ayant rien fourni, si ce n'est une ample collection de formules suivantes : oui, non, je vous suis obligé, merci, je vous remercie beaucoup, j'aurai cet honneur-là, etc. etc.

Lorsque les curés furent partis ainsi que la haute société d'Aulnay, lorsque M. Gausse et M. Joseph se {Po 93} trouvèrent seuls dans le salon éclairé par les bougies de la cheminée, et d'une table où l'on avait joué à la mouche, le bon curé regarda le vicaire qui, pensif et la tête inclinée, ne disait mot ; il fut à lui, et lui prenant la main :

— Mon jeune ami, vous logerez ici et pas ailleurs ; votre appartement est tout préparé ; il est décoré avec le luxe de l'amitié et de la bonhommie qu'un vieillard tel que moi doit avoir pour attributs.

Marguerite a sa chambre non loin de la vôtre, de manière que s'il vous arrive quelque chose, elle sera à vos ordres ; elle était auparavant au rez-de-chaussée afin d'être plus à portée de moi, lorsque mes attaques de goutte viennent me faire des sommations pas trop respectueuses. À bon entendeur dem-mot, je sais ce qu'elles signifient ; {Po 94} mais il y a quelques jours, Marguerite m'a fait comprendre qu'une sonnette à mon chevet, était beaucoup plus sûre ; elle m'en a donné de fort bonnes raisons, on peut toujours sonner et il est quelquefois difficile de se lever et d'appeler ; ainsi, ajouta le curé, en voyant que le jeune homme allait parler, ne craignez pas pour moi.

Il y avait dans les manières de ce bon curé une franchise qui mettait à l'aise, et qui faisait disparaître les intervalles de temps, d'âges, etc. Enfin, il était déjà l'ami de ce jeune homme, et Joseph éprouvait, malgré sa sombre misantropie, un secret penchant pour ce vieillard aimable. Le vicaire accepta donc, mais il accepta en donnant à entendre au curé qu'il croyait lui sacrifier beaucoup et notamment sa liberté.

{Po 95} — Ah ! mon ami, il n'est point de belles prisons ni de laides amours, ainsi comptez que dans cette maison vous serez dans la plus entière liberté : pas de gêne, faites ce que vous voudrez, agissez comme il vous plaira, chacun est fils de ses œuvres. Ménagez Marguerite !... du reste tout est à vous : jardins, maison, cœurs, tout enfin ; et comme on dit : vinaigre donné vaut mieux que miel acheté..... non que je veuille mettre un prix à ce service, ce qui doit le faire valoir, c'est la franchise et l'amilié.

Que dire à cela ? Ce vicaire serra la main de son hôte et le remercia avec une chaleur et des expressions qui prouvaient que son extérieur était une glace qui couvrait un volcan.

— Jeune homme, dit Gausse avec {Po 96} un ton de consolation, au moment où ils allaient se dire l'adieu du soir, souvenez-vous qu'avec du temps et de la patience la feuille de mûrier devient satin.

Ce proverbe parut agir sur Joseph qui monta pensif à son appartement.

Pour la première fois depuis long-temps, le curé se mit à réfléchir en procédant, avec Marguerite, à l'œuvre de son coucher. La gouvernante fut étonnée de la taciturnité de son maître ; cependant lorsqu'il fut couché, il dit :

— Marguerite, ce jeune homme a quelque chose !...

— Oh ! Monsieur, bien certainement, il y a quelque anguille sous roche....

« Un adieu Marguerite ! » arrêta le {Po 97} flux qui devait suivre cette réponse. Alors la gouvernante, renfonçant ses paroles, alla se reposer de ses fatigues non loin de l'endroit où dormait le beau vicaire...

CHAPITRE PREMIER CHAPITRE III


Variantes

  1. il n'est pas très clair si le typographe de {Po} a formé le mot treſſes ou le mot treffe. Ce dernier n'existant pas nous optons pour la graphie ancienne de tresse, avec le s long. L'édition d'André Lorant (Laffont; coll. Bouquins ) porte trèfles (T.** p.166), ce qui était peut-être l'intention de Balzac mais ne correspond pas à ce qu'on peut lire dans {Po}. Dans l'édition Souverain (1836), la phrase a été revue et il n'y a ni trèfles ni tresses.
  2. m'essied {Po} nous corrigeons
  3. bons amis. / Je {Po} nous ouvrons les guillemets, comme au pragraphe précédent et au suivant

Notes

  1. cathégorie : Chateaubriand, dans Le Génie du chistianisme (1803) employait aussi cette graphie.