M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE III.

Traité sur les servantes. — Projets de Marguerite. — Comment le curé se débarrassa de ses prônes. — Marguerite sur une échelle. — Ce qui s'en suit.



{[Po 98]} OUI, de toutes les servantes, je n'en excepte pas même les femmes-de-chambre de grandes dames qui, souvent, veillent sur les escaliers dérobés ; je prétends et je soutiens que la servante qui déploie le plus de génie, c'est la servante d'un curé.

Cette assertion ne me regarde nullement ; elle est prononcée entre une heure et deux de la nuit par Marguerite qui ne dort pas, aussi je la laisse prouver son dire.

Ah, grand Dieu ! pensait-elle, que {Po 99} nous avons de mal dans nos états !... que de menées, que d'adresse, que de science ne faut-il pas déployer depuis le moment où l'on entre chez un curé, jusqu'au moment où l'on devient maîtresse absolue !... et que de prudence ensuite, pour ne pas trop leur faire sentir notre empire et arriver jusqu'au testament. Ne faut-il pas, de plus, se contenter de la vertu de son maître ? car une gouvernante de curé ne peut se livrer aux vertus séculières du village, elle doit afficher un vernis de sainteté et de componction qui éblouisse les honnêtes gens et retienne les insolens. Ce n'est pas que.... ( Les idées de la servante devinrent trop compliquées pour qu'elle osât se hasarder dans ce labyrinthe. )

Mais, reprit-elle, J'ai tout accompli et je vois que ce n'est rien encore !... {Po 100} Le véritable chef-d'œuvre, c'est s'il arrive un vicaire, s'il est jeune, qu'il loge à la cure, à trois pas de nous, que le curé soit vieux c'est de savoir ménager ia chèvre etie choux, comme dit M. Gausse : pauvre cher homme !.... Mais n'a-t-il pas soixante-dix ans, et depuis la saint Jérôme de l'année 18.... Ici Marguerite se perdit tout-à-fait dans ses calculs.

— Le brave homme ne peut m'en vouloir, ajouta-t-elle après bien des réflexions ; et en effet, pourquoi ce vicaire vient-il ? pour lui succéder dans sa cure, dans ses prérogatives, dans son casuel, dans tout.... dans tout enfin !... Marguerite caressa cette idée, et après un instant de silence elle ajouta : quel mal y aurait-il donc à ce que, dès à présent, j'essaye à captiver...

Un « oui » et le sommeil terminèrent cette discussion.

{Po 101} Certes, le lecteur ne voit entre ce monologue et la garde-robe de Marguerite, aucuns rapports, aucunes coïncidences ?... hé bien, il n'en est pas moins vrai que ce fut ce monologue qui fit lever la gouvernante plutôt que d'ordinaire pour tenir un conseil sur ce que ses atours lui offraient de plus coquet et de plus séduisant. Elle consentit à subir le supplice imposé par une paire de souliers qui lui procuraient un petit pied ; elle frisa ses cheveux, arrangea son mouchoir de linon de manière à laisser des interstices, que je nommerais volontiers des meurtrières, qui devaient mettre à mal le vicaire. Enfin, Marguerite se serra la taille, mit un corsage à manche courtes, et résolut de soutenir les dépenses causées par ce costume sur le pied de guerre, jusqu'à ce que le cœur de {Po 102} monsieur Joseph fut entrepris, envahi, conquis et suppliant.

Le jeune vicaire descendit pour aller dire sa messe et revint pour déjeuner, il salua le bon curé, mais du reste ne dit pas un mot, et son œil chaste ne se leva pas une seule fois sur Marguerite, dont les ruses n'eurent aucun succès. En vain en apportant le café, avait-elle étalé sur la manche noire du prêtre son beau bras blanc et potelé, en vain elle interpella le jeune homme pour consulter ses goûts, en vain elle fut jusqu'à le laisser manquer de pain pour obtenir un regard, le vicaire resta impassible comme le marbre d'une statue, et M. Gausse imita son silence en examinant, toutefois, le manège de Marguerite et la sévère attitude du jeune homme.

— Marguerite, dit enfin M. Gausse {Po 103} qui a bu boira, et je sens bien que où la chèvre est liée il faut qu'elle broute, mais les raisins sont trop verds, mon enfant, l'homme propose et Dieu dispose, vois-tu. Crois-moi, Marguerite, faute d'un moine l'abbaye ne chôme pas, et courir deux lièvres à-la-fois, on manque de dîner....

Marguerite fut abasourdie et déconcertée de cette tirade de proverbes ; elle disparut promptement en ne pouvant répondre, mais elle jeta encore un regard sur le jeune prêtre, qui, de son côté, levant les yeux sur M. Gausse, semblait solliciter une explication.

— C'est une bonne fille, ajouta Gausse, mais vous savez, mon jeune ami, que la caque sent toujours le hareng, et que la femme est un animal d'habitude ; laissons cela, {Po 104} voulez-vous venir faire un tour dans la vallée ?... ma sciatique est bonne personne aujourd'hui, et il y a longtemps que je ne me suis promené. Le jeune vicaire prit son chapeau, alla chercher celui de son curé, et, lui donnant son bras, ils furent examiner la beauté du site d'Aulnay.

Joseph parut s'animer à la vue de cette délicieuse vallée choisie pour sa retraite, et il fut en proie aux plus vives émotions à l'aspect de ce site admirable, il lui semblait connaître ces beaux lieux, et il en avait, dans l'âme une connaissance vague comme si ses rêves lui eussent montré cet endroit, ou comme si les premiers jours de son enfance s'y fussent passés. Il déroba ces sentimeus et son étonnement au curé.

Néanmoins, au bout d'une demi-heure de silence : — On devrait être {Po 105} heureux ici, dit-il en soupirant ! Mais cette réflexion le fît retomber dans ses rêveries, et sa figure exprima alternativement, ou la douleur profonde, ou la résignation amère. Cette préocupation ne lui permit pas d'entendre le long discours et les proverbes du curé ; ils revinrent lentement â la maison, et M. Gausse se croyant bien écouté, vu le silence du jeune homme, continuait toujours son discours qu'il termina ainsi :

— Oui, mon ami, ménager le vin quand le tonneau tire à sa fin c'est s y prendre trop tard ; il est certain que vous avez du chagrin, je n'en veux pas demander la cause : chacun est maître de son secret, et confiance se donne, mais ne se prend point ; mais écoutez, mon ami, un bon conseil vaut un œil dans la main, n'usez pas votre âme, elle {Po 106} me paraît de bon aloi, vivez pour les autres si ce n'est pas pour vous, et n'imitez pas cette jeune personne qui meurt de chagrin : quoiqu'à brebis tondue Dieu mesure le vent, la pauvre fille aimait trop et elle n'a pu supporter la nouvelle de la mort de son soldat ?

— C'est vrai, monsieur, ajouta Marguerite qui se trouvait sur le pas de la porte ; depuis hier qu'elle est sortie si mal de l'église, elle a encore empiré ?

Ces paroles germèrent dans l'âme du prêtre et redoublèrent les voiles sombres de son front, si bien qu'en se mettant à table, sa pâleur était tellement effrayante, que Marguerite s'écria :

— M. Joseph, vous vous trouvez mal !...

— Mon enfant, qu'avez-vous, dit {Po 107} le bon curé ? Marguerite, verse un verre de vin de Malaga et donne-le....

— Non je vous remercie, répondit-il, vous dites donc que cette jeune fille se meurt ?...

— La pauvre enfant ! elle est peut-être morte !... s'écria Marguerite.

À ce mot, le vicaire regarda la gouvernante qui rougit et baissa les yeux.

— Où est-elle ? où demeure-t-elle ? reprit Joseph !... Il faut que j'aille la voir pour la consoler. Pauvre malheureuse ! que je la plains, qu'elle doit souffrir !...

— Plus d'espoir, dit le curé, l'on a reçu la nouvelle que Robert est mort en Russie : pierre qui roule n'amasse pas mousse.

Des larmes vinrent sillonner les joues pâles du vicaire à ce mot plus d'espoir, et il lui fut impossible de manger.

{Po 108} Au sortir de la table, il se fit enseigner le chemin du château et il se dirigea vers l'habitation de la concierge. Le vicaire arrive, entre, voit la jeune fille sur son lit de douleur, il va s'asseoir au chevet, lui prend sa main brûlante, sa parole expire sur ses lèvres, il fixe cette victime de l'amour, de grosses larmes roulent dans ses yeux !.... La vieille mère, le frère et une femme de jardinier, qui se trouvaient dans cette chambre, restent stupéfaits de ce tableau ; le silence règne, et le vicaire ne sait que regarder Laurette et répéter :

— 'Pauvre enfant !... que ferais-tu sur cette terre si ton cœur est brisé, pauvre enfant !...

Après une heure, le vicaire accablé sort, et serrant la main de la vieille mère il dit :

— Je reviendrai !...

{Po 109} L'on s'aperçut facilement que le jeune homme avait pris part à cette souffrance, beaucoup plus qu'il ne le devait et cette famille désolée resta long-temps frappée de cette visite éloquente de douleur.

À quelques jours de là, le curé voyant qu'au total son vicaire n'était pas si diable qu'il paraissait noir, ( ce sont ses propres expressions ) et son premier prône surtout lui revenant beaucoup parce qu'il n'y avait trouvé ni fanatisme, ni hypocrisie ; comme ils étaient assis à côté l'un de l'autre dans le salon, un samedi soir au sortir du souper, il entama ainsi la conversation et hasarda les propositions suivantes :

— Ecoutez, M. Joseph, il faut maintenant nous partager notre besogne, les bons comptes font les bons amis, comme vous savez. Je {Po 110} vous dirai donc, qu'étant infirme, j'espère que vous voudrez bien vous charger des courses dans le village, des secours à remettre aux malheureux, des consolations à donner, des malades à assister ?...

— Monsieur, répondit le jeune homme, ce sont les plus beaux privilèges des ministres du Seigneur, et si vous me les cédez, j'en serai reconnaissant.

Le curé enchanté de la docilité de M. Joseph, continua ainsi :

Qui parle bien ne saurait trop parler ! Mon cher vicaire, votre prône non préparé m'a d'autant plus séduit qu'il a fait effet sur mes ouailles, et vous avez une si grande facilité, que je ne vois aucune peine pour vous à vous charger aussi des sermons ?...

{Po 111} Ici, il regarda le vicaire avec une espèce d'anxiété.

— M. le curé, vos paroissiens regretteront de ne plus entendre la voix de leur digne pasteur, mais je peux vous répondre qu'ils trouveront en moi votre zèle pour leur éviter les malheurs qu'entraînent les vices.

— Mon jeune ami, reprit Gausse en hésitant visiblement, j'ai encore une chose à vous dire : je me fais vieux ! soit faiblesse, soit chagrin de voir mourir ces pauvres gens que j'aime, et avec lesquels j'ai vécu si long-temps, les enterremens me font mal. N'allez pas croire, mon ami, que me trouvant près de la mort, j'aime mieux être dos à dos avec elle que face à face, non, Dieu m'est témoin que je suis résigné ! d'ailleurs puisque je suis né, ne faut-il pas mourir ?... Mais les baptêmes, les naissances me {Po 112} vont mieux, mes repas n'en souffrent point et vous qui êtes jeune, courageux, vous qui ne connaissez personne ici, alors......

— Oui, monsieur, les enterremens me conviennent, la mort me plaît mieux que la vie ; une naissance, un mariage, m'attristent, et je souris à la tombe.

Qu'est-ce M. Gausse ? qu'est-ce que la mort en comparaison de la vie ?.... Vivre c'est souffrir !... mais...

— Mais la réalité vaut mieux que l'espoir, reprit vivement et gaîment le curé, qui voulait détourner le cours des idées tristes du jeune homme ; mon ami, ajouta-t-il, tâchez d'être heureux avec un vieillard qui vous aime ( ces paroles étaient affectueuses et il cherchait la main du vicaire ) ; et souvenez-vous que le temps est un grand maître.

{Po 113} Le ton du bon curé alla au cœur de Joseph, et son âme de feu exprima avec chaleur sa reconnaissance pour le tendre intérêt que M. Gausse prenait à lui.

Ainsi se termina la conversation où le curé fit accepter à son vicaire les charges dont il se démettait avec tant de bonheur.

Le surlendemain de ces arrangemens, plusieurs voitures de meubles arrivèrent à Aulnay pour M. Joseph ; l'élégance simple et noble de tout ce qui lui appartenait fut remarquée par Marguerite. — Le vicaire paya généreusement les hommes qui procédèrent à l'arrangement de ses apparlemens, et la curieuse gouvernante profita de cette circonstance pour examiner tout ce qui composait le mobilier du Jeune ecclésiastique. Elle vit bien des choses dont elle {Po 114} ignorait l'usage et qui lui fournirent la matière de bien des commentaires.

Lorsque tout fut mis en place, que la chambre et les deux cabinets de M. Joseph furent meublés avec une recherche qui passa pour de la somptuosité dans l'esprit de Marguerite, elle fut très-surprise en entendant le vicaire l'appeler, elle se rendit dans son cabinet. Il serait impossible de confier au papier toutes les réflexions, les espérances, les craintes qui se pressèrent dans l'âme de Marguerite ; elle s'avança, rouge, palpitante, timide, et demanda d'une voix doucement tendre et entrecoupée :

— Monsieur, que me voulez-vous ?...

— Marguerite, dit le vicaire, d'après le caractère de M. Gausse, je vois qu'il me serait impossible de lui {Po 115} faire entendre raison, sur certaines choses....

La gouvernante s'avança contre le prêtre, et lui répondit un : Eh ! bien ?... dont l'expression amoureuse aurait éclairé tout autre que le chaste Joseph.

— Eh bien ! Marguerite, nous devons alors nous arranger ensemble... et....

— Monsieur, interrompit la coquette Marguerite, je ne croyais pas que vous auriez pensé si promptement à ces choses là !....

En fidèle historien, je dois dire que la gouvernante, en prononçant ces paroles, jetait un rapide regard sur le cabinet, et, ne le voyant garni que d'une bibliothèque, d'un vaste bureau et d'un seul fauteuil, occupé par le jeune homme, une réflexion toute féminine se glissait {Po 116} dans son esprit. Un chevalet de peintre excita son imagination vagabonde, et elle se dit : à quoi, diable, cela peut-il servir ?...

— Comment, Marguerite, c'est la première pensée que j'ai eue, lorsque M. Gausse m'a offert sa maison ?...

— Vraiment, Monsieur ? Et la servante se groupa encore plus près du vicaire, qu'elle regarda d'un air tout à fait jésuitique.

Pauvre Marguerite ! c'est ici que ton illusion va cesser !

— Ainsi, reprit Joseph, j'ai moi-même fixé la somme....

— Ah ! Monsieur, vous avez une bien mauvaise opinion de moi, une servante de curé peut être aimable...

À ce ton, à ces paroles, le vicaire leva la tête, aussitôt Marguerite baisse les yeux d'un air modeste, et laisse le jeune homme indécis. L'instant de {Po 117} silence qui s'en suivit, fut encore un moment d'ivresse pour la gouvernante. Et, j'observerai, que quinze jours de réflexions, d'attaques et de désirs, suffisaient bien, pour avoir rempli la coupe de l'espérance, que Marguerite buvait à longs traits. Qu'on juge de sa surprise, et de son dépit, quand les paroles suivantes la firent descendre du trône qu'elle occupait.

— J'ai cru, Marguerite, continua M. Joseph, d'une voix qui parut sévère, à la pauvre servante ; j'ai cru, qu'une somme de deux mille francs, serait une somme suffisante pour dédommager chaque année M. Gausse des frais que doivent causer mon logement, ma nourriture, etc. Tenez, Marguerite, les voici, car M. Gausse ne voudrait pas entendre parler de cela....

{Po 118} Les deux mille francs, que le vicaire mit sur son bureau, ne paraissaient pas valoir quinze sols à la gouvernante, et malgré l'intérêt qu'elle portait à l'argent, une somme plus forte n'eût rien été pour elle en ce moment.

— Mais, ajouta Joseph, je vous supplie d'une chose, Marguerite, c'est de ne jamais me parler, et de ne point interrompre mes méditations. Je connais l'heure du déjeûner et du dîner, je me ferai rarement attendre, ainsi, sous aucun prétexte, n'entrez chez moi, et ne me dérangez... sinon, je serais forcé de quitter cette maison. Le matin, vous ferez ma chambre. Voilà tout ce que je réclame de vous ; allez ?....

Marguerite sortit accablée, et les larmes aux yeux. Ordinairement une femme passe à une haine bien {Po 119} prononcée, lorsque ses batteries n'ont pas foudroyé l'ennemi ; mais le vicaire ne pouvait pas inspirer de haine à Marguerite... il paraissait mallieureux !

Cruellement désappointée, elle courut verser sa douleur dans le sein de M. Gausse, et lui raconta l'étrange conduite, et les étranges recommandations de son vicaire. M. Gausse, pétri de l'argile le plus doux et le plus rare qui soit au monde, compatissait à tous les chagrins, mais il y compatissait par des proverbes ; aussi, lorsque Marguerite eut fini sa longue litannie, le bon curé lui dit, en mouchant la lumière :

Il nest pas permis à tout le monde d'aller à Corinthe ; au total, Marguerite, ce n'est jamais que de la poudre tirée aux moineaux, et tu as heureusement plus d'une corde à ton arc..

Il devint évident, que le vicaire {Po 120} n'était pas un homme ordinaire : pendant quelques jours, la gouvernante fut triste, morose, mais enfin, elle prit son parti, et ne regarda plus le vicaire, que comme un être supérieur qui n'avait aucun rapport avec les servantes de curé. Tout son amour en déroute se convertit en une curiosité, mais une curiosité !... mille fois plus pommée que celle d'Ève, s'il est permis à un bâchelier ès-lettres, de se servir d'un terme aussi hasardé.

Le vicaire ne dévia pas de ce qu'il avait prononcé : il fut dans la maison sans y être, et vaqua à ses occupations sacerdotales, avec la ponctualité de l'aiguille qui parcourt un cadran ; le curé Gausse s'habitua à la vie de ce personnage mystérieux, en ce qu'il ne retrancha rien de ses habitudes, qu'il agit comme à l'ordinaire, et que {Po 121} le vicaire ôta au bon curé, comme nous l'avons dit, toutes les obligations qui le gênaient.

Cependant, le vicaire était toujours l'objet des perpétuelles conversations du village, à commencer par Marguerite, qui, bavarde par vocation, jasait avec le plus de monde qu'elle pouvait attraper.

— J'en reviens toujours à penser, disait-elle à M. Gravadel, qu'un jeune homme qui ne mange ni ne parle, ni ne.... ( Ici, Marguerite baissait les yeux, confuse, soit de son intempérance de langue, soit de ses espérances déçues ) n'est pas un jeune homme naturel, ajoutait-elle.

Le pauvre maire n'eût jamais compris ces réticences, alors même que Marguerite les eût rendues plus sensibles, car jamais imagination ne se {Po 122} trouva aussi paisible, que celle de l'honnéte Gravadel.

Tous ces caquets se faisaient à petit bruit, le bon curé n'aimait pas les bavardages extérieurs, cela lui donnait des inquiétudes ; trop parler nuit, comme trop gratter cuit, disait-il souvent à Marguerite ; aussi cette dernière avait-elle soin de tout faire marcher comme à l'ordinaire, afin que son maître ne s'aperçut de rien. Malgré tous les soins qu'elle prenait, les paroles qu'elle disait, Marguerite avait encore le temps de penser ; c'était une fille unique que cette Marguerite ! Pour preuve de ce que j'avance, elle médita une réconciliation avec Marcus Tullius Leseq, dont elle prévit que l'intelligence lui serait utile, dans les découvertes à faire sur le vicaire ; car, disait-elle en elle-même :

{Po 123}Faut que tout cela ait une fin.

En foi de quoi, elle entama les premières négociations qui consistaient à saluer le maître d'école avec plus d'attention, et à lui demander des nouvelles de sa santé.

Le bon curé Gausse suivant toujours les impulsions données par sa gouvernante, se préparait, sans s'en douter, à voir Leseq plus favorablement : cependant, tout en soignant bien son existence, ce brave homme était plus rêveur que de coutume, la rareté des proverbes faisait voir à Marguerite, que son maître était fortement dominé par la pensée ( chose inouie ! )

M. Joseph, fidèle à ses promesses, parcourait les chaumières, secourait les malheureux, avait été revoir la jeune Laurette qui était dans un tel état de faiblesse, qu'elle ne pouvait vivre long-temps. Enfin, le vicaire {Po 124} était regardé dans le village comme une seconde providence. Il se trouvait aux heures du repas du curé ; quelquefois il restait le soir avec lui ; mais une indifférence de la vie se montrait toujours dans ses moindres actions, dans ses moindres gestes ; le sourire n'effleurait point ses lèvres ; son œil n'exprimait que l'infortune ; sa voix était sombre, la parole la plus innocente le faisait souvent tressaillir ; mais aucune plainte ne sortait de sa bouche, et cette résignation perçait l'âme du bon curé, qui se voyait forcé de se taire, au lieu de consoler le jeune homme.

Qui marche à tâtons, heurte presque toujours, concluait ce bon homme qui, au besoin, inventait des proverbes ; donc, tant qu'il ne me dira pas ses peines, il ne faut pas essayer de les adoucir.

{Po 125} Un nouvel incident vint mettre le comble à la curiosité et aux bavardages sur M. Joseph : cet incident jeta même un vernis sur sa conduite, qui donna lieu aux plus graves réflexions comme nous le verrons bientôt.

Marguerite découvrit, par hasard, que, bien que M. Joseph restât des journées entières renfermé chez lui, il veillait encore une partie des nuits. Un soir, Marguerite, ne pouvant rérister à sa curiosité, dressa une échelle à côté de la croisée de son cabinet, et, regardant par les intervalles de la jalousie, elle eut la constance de suivre M. Joseph dans toutes ses opérations. Elle le vit assis sur son fauteuil, l'œil fixé sur un objet qu'elle ne put distinguer, à son grand déplaisir : la gouvernante étonnée d'une attitude si constante, se fatigua de la sienne et fut obligée de {Po 126} descendre de son échelle ; de quart d'heure en quart d'heure, elle remontait avec une ténacité vraiment héroïque, si nous considérons la position périlleuse d'une grosse gouvernante sur une faible échelle. Le vicaire était toujours immobile comme une statue. Enfin, au quatrième voyage elle tressaillit en appercevant a le jeune homme lever ses mains et ses yeux au ciel, s'approcher de la table, et écrire avec une vitesse incroyable, il parlait... Marguerite risqua une chute en cherchant à coller son oreille contre la fenêtre, mais ce fut en vain, la fenêtre était trop bien close pour qu'elle put entendre quelque chose. Le jeune homme paraissait oppressé, des larmes coulaient de ses yeux ; bientôt il se leva, essaya de lire, essaya de prier, mais un charme invincible le faisait {Po 127} toujours revenir à sa contemplation première. Marguerite leva à la fin le siège, c'est-à-dire qu'elle emporta son échelle, il était une heure du matin et le vicaire ne paraissait pas encore vouloir se coucher.

Marguerite, le lendemain, commença par apprendre à M. Gausse cette circonstance majeure. M. Gausse et elle causèrent une journée toute entière là-dessus, et M. Gausse finit par conclure que chacun était fils de ses œuvres. Marguerite voyant que tout avait été tellement approfondi avec son maître dans cette journée ; qu'il était impossible de reparler encore le lendemain sur ce sujet, pensa que la curiosité du village lui procurerait encore les douceurs des répétitions : elle se transporta donc, sous un vain prétexte, chez madame Gravadel, et son air de mystère y attira {Po 128} sur le champ quelques habitués du cercle qui virent que Marguerite apportait du butin.

— Enfin, oui, disait-elle, en frappant le comptoir avec sa clef, ce n'est pas que je lui en veuille, au moins, mais je dis, je soutiens, je répète et vous conviendrez avec moi, que la vie de ce jeune homme est dominée par quelque chose de bien déplorable, bien intéressant, ou bien criminel peut-être !... et elle prononça ces derniers mots lentement et à voix basse !...

— Ah ! répondit Tullius, se hasardant à poser la main sur le bras de Marguerite, ce qui faisait présumer que les négociations étaient toujours en vigueur ; celui qui ne sait pas le latin a toujours quelque chose à se reprocher !...

— Cela vous plaît à dire, interrompit {Po 129} Gravadel, mais moi qui n'en sais pas une once, cela ne m'empêche pas d'être honnête homme, aussi vrai que vous êtes honnête fille, mademoiselle Marguerite...

— Allez, M. Gravadel, j'aime mieux vous croire que de le prouver. Lis sub judice adhuc est 1.

— Qu'est-ce que cela veut dire, s'écria Gravadel en colère.

— Que cela n'a point besoin de preuves, répartit promptement le maitre d'école ; cela n'empêche pas que si j'étais maire ou juge de paix, je saurais si quelque chose de coupable ne cause pas sa tristesse....

À cause quuil veille, il lui faut b de la bougie, je n'y vois que cela. Il a fort bien su me parler l'autre jour, pour, me prier {Po 130} d'acquitter les mémoires de tous les malheureux du village, à cause qu'il m'en a remboursé plus de trente articles, parmi lesquels il y en avait d'assez considérables, ma foi, je croyais bien les perdre, et, voyez-vous, un prêtre qui a de l'humanité, qui ne vous fait rien perdre, le commerce qui va, la charité, la bienfaisance... Voyez-vous enfin... c'est clair...

— Je suis parfaitement de l'avis de M. le maire, dit Leseq, amen donc ! car si le vicaire est riche, s'il fait du bien, errare humanum est, prenez que je me suis trompé.

Marguerite essaya en vain de ranimer la conversation à laquelle l'amen de Leseq avait donné l'extrême-onction, elle eut la douleur de voir que cet amen prévalut. En effet, la séance fut levée par le fait de la disparition {Po 131} de tous les membres qui la composoient 2; elle reprit alors le chemin de la maison, méditant sur la brièveté des paroles et la durée du silence.

En attendant les recherches que Leseq avait proposées, comme aucun autre objet ne venait alimenter la curiosité du village, elle restait toujours sur le vicaire. Ses beaux cheveux bouclés, ses yeux si noirs, dont le feu était souvent tempéré par la douleur, sa démarche noble, ses mouvemens gracieux, sont des avantages qui intéressent, même au village, et qui le faisaient remarquer. Chaque fois qu'il sortait, les femmes venaient sur leur porte en avertissant les autres par ces mots :

— Voilà le vicaire, voilà le vicaire !... Et tout le monde accourait, et tout le monde regardait passer le mélancolique jeune homme !...

CHAPITRE II CHAPITRE IV


Variantes

  1. en ap- / percevant {Po} nous corrigeons cette coquille
  2. ii lui faut {Po} nous corrigeons

Notes

  1. lis sub judice adhuc est : l'affaire est toujours en cours (ou sous juridiction). Mais adhuc peut également signifier jusqu'à présent, ce qui peut pousser à donner la phrase citée un sens un peu échevelé, comme va le faire le maître d'école.
  2. Bien qu'il s'agisse vraisemblablement d'une coquille, nous conservons cette forme archaïsante : composoient.