M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE IV.

La Marquise. — Laurette. — Mort d'une Amante. — Toujours le Vicaire.



{[Po 132]} Pendant que ces petits événemens occupaient tous les esprits, et étaient, pour le village des choses de la plus haute importance, une calèche élégante, attelée de deux beaux chevaux, roulait sur la route d'A.....y à Aulnay-le-Vicomte, et entraînait la marquise de Rosann vers son château.

Comme elle n'en est plus qu'à une lieue, il devient urgent de donner une idée de son caractère et de celui de son mari.

Madame de Rosann était une {Po 133} femme de trente-huit ans, mais en voyant sa taille svelte, sa figure encore séduisante, ses cheveux noirs et son teint blanc, les hommes et même les femmes se trompaient sur son âge. De tout temps son esprit, sa bonté, firent oublier qu'elle était belle. Madame de Rosann portait sur son visage une douce expression, ses lèvres formaient un fin sourire, ses yeux avaient une éloquence qui annonçaient une âme tendre, une âme excellente, contenant et cette mobilité de pensée, et cette exquise chaleur de sentiment qui sont quelquefois la source de bien des peines ! Sans être vive, inconséquente, ni légère, elle était entraînée vers les êtres doués de qualités brillantes, elle obéissait à l'enthousiasme qu'ils inspirent ; enfin cette pente irrésistible que la nature imprime à la femme, cet admirable {Po 134} désir de plaire, de rendre heureux, cette sensibilité touchante se déployaient chez elle au dernier point ; et, si depuis son mariage elle avait su dompter cette tendance de son cœur, ce fut, soit par l'estime qu'elle portait à son mari, soit parce qu'elle ne rencontra pas des âmes susceptibles de répondre à l'idéal qu'elle s'était formé de la beauté.

Elle arrivait donc, jeune de cœur, vers quarante ans ; c'est-à-dire, à l'âge où les passions des femmes acquièrent leur dernier degré d'intensité. Elle aimait la méditation, et les larmes qu'elle répandait quelquefois en secret donnaient beaucoup à penser.

Sa jeunesse fut malheureuse, elle devint orpheline en naissant, sa mère, déjà veuve, mourut en lui donnant le jour et la tante qui prit soin de son enfance avait un caractère {Po 135} froid, accariâtre et minutieux, qui contrastait singulièrement avec l'âme de sa jeune nièce. On peut donc croire que les qualités de la marquise furent, en quelque sorte, la conséquence de l'espèce de rigueur monastique que sa tante déploya dans son éducation ; car il est bien certain que les enfans ne prennent jamais les défauts de ceux qui les élèvent.

Cette tante, janséniste outrée, n'y voyaient a pas bien clair, malgré les lunettes qui lui servaient à lire les ouvrages sur la grâce, et Joséphine de Vaucelles, sa tendre pupille, lut quelquefois tout autre chose que le père Quesnel et les œuvres d'Arnauld.

Une fille dévote n'est pas censée se connaître aux détails qu'entraînent la naissance d'un enfant ; aussi, lorsqu'elle se trouva chargée de sa nièce, {Po 136} la confia-t-elle à une nourrice pour ne la reprendre que lorsque la pauvre petite fut en état de se tenir tranquille sur une chaise.

Alors les seuls plaisirs de cette malheureuse enfant, consistaient au dehors dans les pompes de l'église, et à la maison dans les soins qu'elle prenait pour ne pas embarrasser mademoiselle Ursule de Karadeuc. C'était un crime de déranger l'inviolable disposition de son chapelet, de ses livres, de sa tabatière, et en général de tousles meubles de sa chambre ; il fallait caresser le petit doguin et ne jamais le contrarier ; elle devait doucement évacuer l'appartement de Mlle de Karadeuc aussitôt que certains ecclésiastiques y entraient : elle parvint à cette connaissance en observant la mauvaise humeur qui l'accablait lorsqu'elle resta les premières fois. Il fallait {Po 137} encore, écouter toujours en silence, et ne jamais se hasarder à attirer l'attention des abbés, soit en jouant avec leur canne ou leur chapeau ; mais surtout, il fallait ne pas détourner les sucreries, les massepins et les confitures qui leur étaient destinés ; ce dernier crime ne pouvait être surpassé que par le crime capital de regarder par les trous des serrures.

Au milieu de cette contrainte, la pauvre Joséphine, passive et réservée, contracta une douceur d'ange qui couvrait une âme de feu. Dans cette solitude et dans cette ignorance, les belles qualités de son cœur grandirent comme ses défauts, et les méditations de cette âme naïve ne furent dirigées par personne. Enfin, cette belle enfant n'étant connue ni de sa tante, ni de ceux qui, habitués à son timide silence, le prenaient pour de {Po 138} la nullité d'esprit, elle dût être surprise et heureuse lorsqu'un être aimable, devinant son mérite, sut le lui révéler avec adresse !.... de là les malheurs qui, dans cette occurence, ne manquent jamais de fondre sur les jeunes personnes livrées à elles-mêmes.

La sévérité de sa tante lui rendait chère sa pauvre nourrice d'Aulnay, qui l'aimait comme une mère, et lui en avait prodigué les soins ; aussi Joséphine était-elle bien reconnaissante. C'était pour elle une grande fête, lorsque sa tante, gagnée par une conduite exemplaire, lui permettait d'aller passer quelque temps à la chaumière de sa nourrice. Mademoiselle de Karadeuc ayant souvent des extâses, accorda plus souvent cette permission à mesure que Joséphine avançait en âge.

{Po 139} Tous les souvenirs de la jeunesse de la marquise se rattachaient donc au village d'Aulnay-le-Vicomte et le lui rendaient cher ; aussi, lorsque la mort de sa tante lui permit de se marier, au lieu d'aller régner dans un couvent d'Allemagne où les intrigues de Mlle de Karadeuc devaient la placer. Joséphine de Vaucelle ressentit une grande joie en devenant, à vingt ans, maîtresse de la terre d'Aulnay, l'une des possessions de son mari.

Le marquis de Rosann était entré au service à l'âge de vingt ans, en obtenant la survivance du régiment de son père. L'état de paix dans lequel se trouvait la France lui permit de suivre le tourbillon de la cour : il joua, eutdes maîtresses, fit des dettes, battit ses créanciers, creva ses chevaux, conduisit et brisa des voitures, suivit toutes les intrigues, en un {Po 140} mot, réalisa toutes les idées que l'on se forme d'un jeune marquis français. À travers ces vices du temps, le jeune de Rosann avait du courage, de l'honneur, et cette passion du chevaleresque qui constitue le caractère de la nation française. Bref, émigrant par mode, rentrant en France par bravoure, il se trouva à quarante ans, ayant traversé, les orages de la vie et de la politique, et, devenu sage, il comprit alors en quoi consistait le bonheur.

Par l'effet des événemens qui procurèrent à Leseq la faculté de prendre le glorieux nom de Tullius, le marquis, autrefois seigneur d'Aulnay, n'en était plus que le protecteur ; ce fut dans cette terre que le ci-devant marquis de Rosann, heureux d'avoir conservé sa fortune dans le grand naufrage nobiliaire, se retira pour {Po 141} réfléchir à sa vie future. Alors, il jeta les yeux autour de lui pour chercher une femme qui, tout en ne le faisant pas déroger, eût assez de qualités solides, de douceur et d'amabilité pour assurer le bonheur de la seconde moitié de sa vie.

En ce moment, Joséphine de Vaucelle, ayant perdu sa tante, et laissé l'administration de ses biens à un homme d'affaires, s'était réfugiée chez sa nourrice, dont la chaumière lui présentait un asile contre les persécutions. M. de Rosann vit cette jeune orpheline : elle avait sur le visage une expression de mélancolie que le marquis attribuait à la manière dont elle fut élevée, et il pensa, dès ce moment, à compenser les privations de la jeunesse de Joséphine, par un bonheur continu dont ils goûteraient ensemble les charmes. {Po 142} La jeune fille apparut au marquis, décorée de tout le lustre des vertus, et personne ne pouvait détruire cette idée, en révélant la faute de Joséphine, car personne n'en était instruit, et nul, en la voyant, n'aurait imaginé qu'à quinze ans elle avait cru aimer, et qu'elle fût trompée par les premiers avis des sens.

Joséphine n'était heureuse qu'avec sa nourrice ; et, par la manière dont Marie compatissait aux peines de sa fille de lait, on eût dit qu'elle était instruite des secrets importans qui causaient les larmes de la jeune fille. Quoiqu'il en soit, la beauté de Joséphine, et avant tout, son heureux caractère séduisirent M. de Rosann : les soins qu'il prodigua, les hommages qu'il offrit, ses attentions furent reçus d'abord avec indifférence, puis avec le sourire de l'amitié. Enfin, {Po 143} reconnaissant dans le marquis quelques-unes des qualités dont elle était idolâtre, mademoiselle de Vaucelle consentit à l'épouser, en ne le regardant que comme un ami véritable. On voyait que le cœur de cette jeune fille ayant déjà été entraîné, détrompé, elle considérait cette union comme un port de refuge, pour une âme qui n'avait pas encore rencontré et qui désespérait de trouver l'être qui devait lui plaire. Ils furent mariés en secret, et cette cérémonie touchante, célébrée au milieu de la nuit, dans la chapelle ruinée du château, fit verser bien des larmes à la jeune fiancée : mais depuis son mariage sa mélancolie cessa par degrés, ne reparut que par instans, et elle finit par mettre tous ses soins à rendre heureux le marquis de Rosann.

Marie ayant toujours refusé de {Po 144} suivre la marquise, n'eut d'autre ambition que d'être concierge au château d'Aulnay, où elle voulait mourir au service de sa fille de lait.

Ce château était à dix minutes de chemin d'Aulnay-le-Vicomte ; une belle avenue de quatre rangs d'arbres conduisait à une énorme grille de fer, de chaque côté de laquelle étaient deux jolis bâtimens en briques. L'un formait l'habitation de Marie, l'autre celle des jardiniers.

À cette porte, commençait une longue prairie terminée par le château dont la vue embrassait tout le village. Par la seconde façade, on jouissait de l'aspect des jardins anglais, du parc, des bois du domaine, et des ruines romantiques de l'ancien castel situé sur un petit lac. Toutes ces circonstances contribuaient à rendre ce séjour délicieux. Le château {Po 145} moderne avait été bâti par le père du marquis ; il se trouvait assez grand pour recevoir des amis, et pas assez vaste pour devenir triste dans la solitude.

Comme je l'ai déjà dit, cette terre rappelait trop de souvenirs à la marquise, pour qu'elle manquât de venir l'habiter dans la belle saison ; quant au marquis, il s'y rendait lorsque ses affaires le lui permettaient.

Cinq heures sonnaient à l'horloge de la paroisse : en ce moment, Marie était assise au pied du lit de sa fille. Les chagrins, encore plus que l'âge, ont vieilli cette pauvre nourrice ; ses cheveux sont tout blancs, et des rides nombreuses sillonnent son visage. Ses lunettes sur le nez, elle s'imagine tricoter un bas bleu à large bord blanc qu'elle tient dans ses mains, mais à chaque minute, ses {Po 146} yeux sont levés sur sa fille, elle soupire, et de grosses larmes tombent sur son ouvrage. Quoique la fièvre de Laurette vienne de cesser, un reste de délire se promène encore dans son imagination affaiblie. Elle croit voir celui qu'elle aime, ses yeux s'animent d'une flamme renaissante et elle dit :

— Robert, attends-moi, nous allons ensemble aller cueillir des fleurs à ma mère...

Puis elle se tait, mais bientôt retombant dans d'autres souvenirs, elle tourna sa tête du côté de sa mère :

— Vois-tu, reprend-elle en élevant ses bras vers la croisée, vois-tu, ma mère ?.. il part !... il me fait sou dernier signe de main ! ses yeux me disent qu'il m'aime.. qu'il ne m'oubliera pas... Pauvre Robert ! quand te reverrai-je ?...

{Po 147} — Lui ! et toujours lui ! murmura Marie, en fixant les colonnes torses de sa table vermoulue.

— Ma mère, dis-moi qu'il n'est pas mort ? s'écria la jeune fille d'un ton de voix déchirant ; ou bien, ajouta-t-elle, d'un accent plus déchirant encore, si c'est vrai !.. je vais te rejoindre, mon Robert !

La vieille mère tressaille, pâlit, regarde autour d'elle avec frayeur.

— Michel ne revient pas du château ? et elle prononça ces mots d'une voix chevrotante qui annonçait combien elle redoutait la solitude auprès de sa fille mourante.

Laurette, retombant sur son lit, paraissait dominée par un profond accablement ; tout-à-coup des hennissemens de chevaux, le bruit du roulement de deux voitures, les cris des cochers, se font entendre et {Po 148} interrompent le silence de l'avenue. Marie reconnaît l'équipage de la marquise, elle descend les trois marches de sa maison ; d'une main décharnée et tremblante elle ouvre la grille, après de longs efforts, elle conduit péniblement chaque côté de cette lourde porte qui crie sur ses gonds ; son visage s'anime à l'aspect de sa maîtresse, elle essaye de sourire, mais on devine que le chagrin est l'expression habituelle de sa physionomie.

La marquise, apercevant la tristesse de Marie, fît signe d'arrêter.

— Bonre nourrice, dit-elle, comment va ta fille ?

Les larmes de Marie répondent pour elle.

La marquise attendrie, craint de faire une seconde question, et regarde avec inquiétude Michel, son {Po 149} frère de lait, qui venait d'accourir au bruit des voitures ; celui-ci la comprenant, fait un mouvement de tête qui signifie que sa sœur vit encore, mais ses yeux levés au ciel, indiquent en-même-temps que de là seulement peut venir du secours.

— Viens me dire tes chagrins, bonne Marie, viens, dit la marquise.

— Hélas ! ma chère maîtresse, je ne peux, ma pauvre fille se meurt ; et, jusqu'à son dernier moment, ne faut-il pas que je voie ou son sourire ou ses pleurs ! ne faut-il pas que j'entende ses paroles et même ses soupirs !.... Mourir à vingt ans, ajouta cette triste mère, et mourir de chagrin pour avoir trop aimé ; ô Lauxette !.. et, son tablier sur ses yeux, ne pouvant retenir les sanglots qui l'étouffaient, Marie, le dos voûté, la {Po 150} tête penchée, remonta les marches de sa maison et disparut.

— Qu'il est douloureux de voir pleurer une mère, dit la marquise ; Michel, viens ce soir que j'entende au moins parler de Marie, et l'équipage entraîna madame de Rosann que cette scène avait violemment émue.

En entrant dans ses appartemens, elle s'attendrit en voyant les fleurs fraîches qui décorent les jardinières : celles qu'elles préfère ont été placées dans sa chambre. Partout, et dans les plus petites choses, on a étudié ses goûts, donc la volonté de Marie a dirigé les travaux de Michel. — Qui m'aimera comme ma nourrice quand elle ne sera plus, se demanda-t-elle ! L'air était si calme qu'il ne pouvait agiter les rideaux les plus légers ; {Po 151} le jour qui fuyait, la cloche qui sonnait la prière du soir, cette jeune fille mourante, tout portait à la mélancolie, et la marquise s'y abandonna.

Assise devant la fenêtre, elle contemplait le ciel, lorsque Michel arriva dans sa chambre. Madame de Rosann lui sourit avec une expression touchante ou le malheur de Marie se peignait, et du doigt elle lui indiqua un siège.

Michel donne à madame de Rosann tous les détails qu'elle désire sur les événemens qui ont aggravé si promptement les souffrances de Laurette.

— Ah ! Madame, Robert au fond de cette Sibérie a dû regretter plus d'une fois les fleurs et les beaux espaliers d'Aulnay.

— Il est donc mort ! s'écria la marquise ?

— Hélas ! oui, Madame, nous l'avons {Po 152} appris bien brusquement par une lettre du ministère de la guerre. La vieille mère de Robert croyant que c'était une bonne nouvelle, s'était empressée de la donner à lire à cette pauvre Laurette. C'était même la veille de l'arrivée de notre vicaire. Ce fut le coup de la mort pour ma pauvre sœur. Faut convenir que ce Robert était bien aimable aussi ! il passait pour votre meilleur jardinier, ma foi ! eh bien, il est mort sans avoir revu Laurette !...

— Il est donc vrai, dit la marquise, le malheur est dans toutes les classes, et les passions dans tous les cœurs. Des larmes coulèrent de ses yeux, et ces larmes paraissaient avoir deux sources : Laurette et elle-même.

— Mais, Michel, vous avez parlé d'un vicaire, le bon curé Gausse serait-il dangereusement malade ?

{Po 153} — Non, madame, mais....

Comme Michel allait expliquer son mais, il s'entendit appeler du bout de la prairie ; craignant que sa mère n'eut besoin de lui, il fit, d'un air embarrassé, quelques révérences bien gauches à la marquise, heurta la porte en se reculant, et sortit de la chambre.

Ce que Michel venait de dire du vicaire avait éveillé l'attention de madame de Rosann, il semblait que le sort voulut que cet être excitât le même sentiment de curiosité et d'intérêt chez tous ceux qui en entendaient parler. Elle chercha à s'expliquer pourquoi un vicaire était venu, puisque M. Gausse se portaitbien, car elle ne connaissait ni les souhaits de M. Gausse, ni les besoins du village : mais, comme un vicaire et surtout un vicaire de campagne était un objet très-peu {Po 154} important pour elle ; selon l'admirable coutume de son sexe, elle ne s'en occupa pas long-temps et au bout de dix minutes elle n'y pensait plus. Ce qui l'inquiéta davantage ce fut la pauvre Laurette, dont le sort touchait son âme ; elle l'avait vue naître, élever, elle avait suivi chaque année les progrès de sa beauté, les développemens de son esprit et de son cœur. Des présens souvent répétés, des confidences que l'affabilité de la marquise avait sollicitées et encouragées, tout cela attacha madame de Hosann à la seule fille de sa nourrice.

La marquise, après avoir arrangé le mariage de Laurette et de Robert, devait doter Laurette, la noce se serait faite au château. C'était encore elle qui avait fait les démarches pour tâcher d'exempter Robert, lors de son départ pour l'armée ; mais comme {Po 155} le nom de Rosann n'avait pas beaucoup de crédit sous Bonaparte, et que Robert n'avait aucune bonne excuse à donner pour être dispensé de servir puisqu'il était beau, grand et bien fait ; si madame de Rosann ne réussit pas dans cette affaire, du moins elle consola Laurette du départ de son bien-aimé et lui donna souvent des espérances qui, par la suite, devinrent bien funestes à la pauvre fille.

Madame de Rosann se rappèle toutes ces circonstances, elle craint que la disparition de Michel n'ait eu des causes graves ; s'étant reposée quelques heures de la fatigue du voyage, elle ne voulut pas se coucher avant d'avoir vu la jeune fille, si cette visite est pénible pour elle, elle songe qu'elle va faire plaisir à sa nourrice et peut-être à Laurette. Elle s'achemine donc vers la prairie qui {Po 156} sépare son château du pavillon de Marie.

Bien que la lune éclairât la campagne de sa lumière bleuâtre, de gros nuages noirs s'amoncelaient à l'horizon et annonçaient un orage prochain, ainsi que la chaleur terrible qui se fait sentir, malgré la soirée déjà avancée.

— L'orage qui se prépare va peut-être détruire Laurette ? pense Mme de Rosann : ce pressentiment la remplit de crainte, elle approche, elle arrive, elle n'entend rien : ce fatal silence redouble son effroi ; la porte est ouverte, elle monte lentement, sa respiration est gênée, on dirait qu'elle appréhende de rompre ce silence qu'elle croit le silence de la mort. Sa marche n'a produit aucun bruit, elle est dans la chambre funèbre, personne ne l'a vue ni entendue.

{Po 157} La vieille mère, le visage dans ses mains, n'ose regarder sa chère fille, Michel pleure, la mourante cherche à se rattacher à la vie en essayant encore de faire quelques mouvemens. La marquise a, à peine, entrevu tout celd, elle est toute entière dans la contemplation d'un être qui, par sa voix touchante et harmonieuse tâche d'adoucir les peines d'un pareil moment !...

La vue faible de Laurette ne peut plus soutenir que la lueur d'une lampe posée sur une table, derrière son lit ; mais les rayons de la lune arrivent à travers les carreaux de la fenêtre, et cette teinte pâle combinée avec celle de la lampe rougeâtre éclairent lugubrement cette chambre et impriment une expression sinistre à toutes les personnes, à tous les objets qui y sont.

{Po 158} Au milieu de la mère désolée, du frère immobile et de la mourante, est un homme d'une belle stature, il est enveloppé d'une soutane noire qui ajoute à son attitude imposante cette espèce de majesté qui résulte d'un large et simple vêtement ; ce jeune homme, M. Joseph enfin, a le visage tourné vers Lorette, et, sur ce visage, la douce pitié, la plainte humaine, la consolation divine apparaissent et le font resplendir ; cet homme semble, au milieu de ce groupe de douleur, un envoyé céleste qui tout à la fois souffre de ce spectacle et apporte l'espérance.

C'est ce tableau offert par le vicaire, qui retient la marquise immobile et presque stupéfaite sur le haut de l'escalier.

En apercevant cette figure exaltée, noble, douce et qui garde l'empreinte d'une profonde mélancolie, {Po 159} la marquise a senti son cœur se troubler, ses yeux ont éprouvé la sensation de l'éclair d'une tempête ; et, une force sympatique, un attrait invincible lui ont fait oublier Laurette mourante, pour ne s'occuper que de cette créature qui bouleverse tout son être. Elle ne peut rassembler aucune idée, son âme semble s'être échappée, elle erre autour du vicaire, et madame de Rosann écoute avec avidité le doux murmure des paroles consolatrices de cet homme qu'elle ne connaît pas.

— Oui ma fille, dit-il, le divin concert des anges s'apprête pour toi, ta réception au céleste palais sera brillante, quitte cette terre, belle vierge ?.. oui, belle de toutes les vertus et de toutes les beautés humaines, quitte cette terre, puisque tu n'y a pas trouvé le fragile bonheur des {Po 160} enfans d'Adam, et puisque tu vas être heureuse là-haut de la félicité des anges ! ton bien aimé t'y attend, il prépare ta place !...

— Il y sera donc ?.. murmura faiblement Laurette, en cherchant toujours à soulever sa pesante paupière ?

Madame de Rosann fut encore bien plus étonnée du langage du jeune prêtre : ce langage annonce une éducation soignée, elle tâche de l'examiner plus attentivement, mais cette attention donne une forte commotion à son âme ; et, malgré la solennité du moment, malgré sa volonté qui veut diriger toutes ses pensées, toutes ses affections sur Laurette, elle se sent toujours entraînée vers le vicaire, elle est forcée de le contempler et de remarquer ses moindres gestes !...

— Souffrez-vous, ma fille ? demande le prêtre.

{Po 161} — Ma mère, je sens que je meurs ! dit Laurette d'un ton plaintif, en tâchant de presser la main du jeune homme.

À ce moment, ses yeux se débattent contre la nuit de la tombe, elle voudrait voir encore, mais les pulsations du cœur s'arrêtent insensiblement, le sang se glace, la vierge souffre en silence, une légère contraction ride son visage et son dernier soufle s'échappe.

Quel silence !... La marquise n'est point aperçue, toute distinction humaine cesse : bientôt, le visage de Laurette s'embellit d'une fraîcheur céleste, il semble qu'en entrant dans la tombe, elle ait une vision sublime de la sublime éternité, et que la magie des cieux se reflétât sur sa figure ; la mort grave sur ce front blanc et {Po 162} pur le sceau de l'immortalité, les secrets de l'autre vie.

Ce fut alors que le prêtre s'écria d'une voix profondément émue :

— Ame pure et chérie, ton passage sur cette terre a été le passage d'une fleur ! comme elle, un orage t'a fait mourir !

— Ma fille, ma chère fille, crie Marie, avec un accent déchirant ; elle dort, ajoute-t-elle d'un air égaré.

Le vicaire se lève, s'incline respectueusement devant le corps de Laurette, et regardant la beauté de ses traits :

— Ange du ciel, dit-il, veille sur nous !...... Courage, pauvre mère, ajoute-t-il, elle nous a entendus... à demain... je reviendrai prier.

En même temps il regarde la marquise, et, du doigt, lui montre la mère {Po 163} de la jeune fille. Ce regard dit tout, la marquise obéit comme à un maître, elle entraîne Marie dont les yeux sont secs, et qui paraît ne rien voir, ne rien entendre ; la nature semble prendre part à ce moment d'horreur, les nuages qui couvrent la lune paraissent un crêpe funèbre étendu sur l'univers, pour annoncer la mort de l'innocence, et les vents, précurseurs de la tempête, sifflent au loin et font résonner, en sons inégaux, la cloche du village...

Le lendemain matin, le bruit de la mort de la jeune fille réveilla ses compagnes et les autres habitans du village. Tout le monde la pleure et le curé n'est pas le moins ému. Le vicaire que l'enthousiasme religieux ne soutient plus, est dans un accablement difficile à décrire. Marguerite désolée n'en raconte pas moins toutes {Po 164} les circonstances de la vie de Laurette, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Leseq prononce qu'il n'y aura pas de classe ; les enfans qui ne comprennent point encore l'humanité, ne voyent que le congé, et se réjouissent. Madame de Rosann garde sa nourrice dont la folie déchire le cœur. Michel veille Laurette, le vicaire vient prier auprès d'elle. Il prend un repas au château, madame de Rosann se trouble lorsqu'elle le voit, lorsqu'elle l'entend, elle cherche à comprendre son cœur et se demande si c'est la mort de la jeune fille ou les paroles du vicaire qui la troublent.

Le moment arrive de rendre les derniers devoirs à Laurette. Le vicaire ayant revêtu ses ornemens sacerdotaux, arriva précédé du silencieux cortège qui devait escorter la jeune {Po 165} fille. On se mit en marche, on franchit la porte de fer, et l'on traversa cette longue avenue, théâtre des fêtes et des danses où Laurette était si belle !... On passe devant la pelouse où elle apprit à marcher ; devant le gros chêne où elle prononça des sermens d'amour ; plus loin, un jeune arbre a reçu sur son écorce tendre les chiffres de Robert et de Laurette ; ici, elle s'est assise près de lui, et ils ont parlé de leur bonheur à venir.

Ah comme jadis, palpitanle d'espérance, elle courait dans cette avenue, demander des nouvelles de son Robert aux soldats qui passaient par hasard dans le village ! maintenant, sa beauté, son amour, tout est mort, et la terre de l'avenue la supporte pour la dernière fois. Les tremblantes et désolées jeunes filles baissent {Po 166} les yeux, elles semblent redouter l'aspect de cette avenue féconde en souvenirs.

Les chants lugubres et les chants des oiseaux forment un désolant contraste, les pas qui résonnent dans l'avenue, les momens de silence, le bruissement des arbres que le vent agite doucement, le vêtement blanc des jeunes filles, le cercueil et sa couronne blanche, tout cela produisait un tableau sublime de douleur..

CHAPITRE III CHAPITRE V


Variantes

  1. Cette tante, [...] n'y voyaient {Po} nous accordons le verbe avec le sujet

Notes