M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE V.

Le Vicaire et la Marquise. — Visite au presbytère. — Dîner au château.



{[Po 167]} La monotonie des quinze jours qui suivirent la mort de la jeune fille, m'oblige à les passer rapidement. Marie tomba dangereusement malade, et le vicaire vint souvent consoler cette mère au désespoir ; de son côté, la marquise soignait sa nourrice, et se rencontrait sans cesse avec M. Joseph, car, ayant remarqué les heures auxquelles le vicaire voyait Marie, elle avait soin de s'y trouver.

La présence de Joseph produisait dans l'âme de la marquise des tressaillemens qu'elle n'était pas {Po 168} maîtresse de réprimer. Ce mouvement invincible, presque semblable à la peur, par la violence et l'émoi qu'il causait, ne fut pas chez la marquise cette dette que l'on paye en voyant pour la première fois un homme supérieur, un de ces êtres qui possèdent le don d'étonner par leur seul aspect. En effet, à chaque fois que madame de Rosann entendait les pas du vicaire, cette impression se renouvelait en acquérant chaque fois un plus haut degré de force. Elle tremblait en le regardant, mais comme on aime à trembler ; assise dans un coin de la chambre, elle restait long-temps les yeux attachés sur cet être imposant, et elle oubliait les souffrances de sa nourrice, tant son cœur était plein d'autres sentimens dont elle ne voulait pas se rendre compte. L'impassible vicaire ne {Po 169} s'apercevant de rien, consolait la pauvre mère de Laurette par des discours d'ange, qui tiraient des larmes à la marquise.

Enfin, bien que le vicaire fût absent, toutes les pensées de Joséphine entouraient ce jeune prêtre dont la belle figure basanée, le regard profond, la douleur concentrée faisaient battre son cœur, même lorsqu'elle ne l'apercevait qu'à l'aide de son imagination.

Marie se portait bien mieux, elle était hors de tout danger et en convalescence ; le vicaire devait venir la voir pour la dernière fois. Madame de Rosann attendait avec impatience l'heure à laquelle M. Joseph arrivait ordinairement à cette petite maison de brique qui semblait un temple à la marquise.

Joséphine assise contre l'antique {Po 170} fauteuil de sa nourrice, pensait profondément, et Marie, en se retournant, aperçut des larmes sillonner le visage de sa maîtresse.

— Hélas ! qu'avez-vous, madame ?...

— Ce que j'ai, Marie... ne le sais-tu pas ?

À cette parole, des larmes inondèrent les joues ridées de Marie. — Dites, madame, que je viens de l'apprendre !... Autrefois, je ne vous plaignais qu'à moitié ! maintenant je connais votre douleur tout entière !... Votre pauvre enfant !... ajouta Marie à voix basse, il aurait l'âge de notre vicaire... Ah ! madame, quelle mort anticipée que celle de voir périr un enfant ! au moins vous n'avez pas eu ce spectacle !

— Marie, s'écria la marquise, tu m'èclaires, et si ce jeune homme me {Po 171} fait tant de plaisir à voir, c'est qu'il me représente mon fils !...

— Madame, il se nomme Joseph !... dit la nourrice avec un air de mystère.

À ce nom, la marquise pâlit, elle lève un œil effrayé sur sa nourrice et mettant un doigt sur sa bouche, elle lui dit : — Marie que tes lèvres soient comme le marbre d'un tombeau qui aurait enseveli ce nom et ce secret, auxquels l'honneur, et presque la vie de trois personnes sont atta-chés...

À peine la marquise achevait-elle ces paroles, que le vicaire entra.

Joséphine l'envisage, tout l'incarnat d'une grenade s'empare de son front, et elle sent son cœur se troubler à l'aspect du front sévère du jeune homme.

— Hé bien ! Marie, vous voilà {Po 172} mieux !... dit M. Joseph après avoir salué respectueusement la marquise.

— Elle est sauvée, répondit madame de Rosann, et aussi vous y avez bien contribué par vos soins. — Le vicaire s'inclina en disant : — Madame je n'ai fait que mon devoir.

— M. le vicaire, reprit la marquise en souriant, vous devez savoir combien nous sommes curieuses, et je vais vous en donner une bien grande preuve, en vous demandant votre âge.

— J'ai vingt-deux ans madame !

À cette réponse laconique, Marie jeta un regard sur Joséphine au moment où celle-ci contemplait furtivement sa nourrice, et, par ce clin-d'œil rapide, elles se dirent une multitude de pensées.

— Et de quel pays êtes-vous ?... demanda la joyeuse nourrice.

{Po 173} — De la Martinique !... répondit sèchement le prêtre, qui, par le mouvement qui lui échappa, laissa voir que toutes ces questions lui déplaisaient.

Aussitôt que Joseph eut répondu, les yeux de la marquise qui brillaient d'une lueur d'espoir et de bonheur passèrent à l'extrême tristesse. Elle regarda Marie d'une manière lamentable, comme si elle eût dit : — ce n'est pas lui !...

— Quelle vaine recherche ! dit la nourrice à voix basse ; ne vous a-t-il pus dit que votre Joseph était mort !..

Des larmes envahirent les yeux de la marquise, elle se tut, éloigna son siège, de manière à pouvoir contempler le jeune homme tout à son aise, et sa figure radieuse indiquait combien elle aimait à le voir.

{Po 174} — Vous êtes toujours bien triste, dit Marie, au prêtre pensif.

Le vicaire ne répondit pas, le silence régna, et, bientôt, M. Joseph sortit après avoir salué la marquise, et dit un mot d'adieu à la convalescente.

— Hé bien Marie !... s'écria la marquise d'une voix douloureusement affectée, est-ce un fils ?...

— Oh non !... répondit Marie.

Cependant, aussitôt que le jeune homme eut disparu, il sembla à Joséphine que la chambre de sa nourrice fut vide, il lui sembla que sa vie venait de lui être enlevée.

Cette visite du vicaire avait été précédée par une foule de souvenirs évoqués par les paroles de Marie, et ces souvenirs plongeant la marquise dans un état inconcevable, augmenté par la présence de Joseph, tout {Po 175} contribua à rendre cette scène d'un instant comme magique. Joséphine croyait avoir fait un rêve, pour elle le départ du jeune homme était un réveil.

Elle frémit des sentimens confus qui se débattaient dans son âme, elle quitta brusquement Marie, et se réfugia dans ses appartemens, comme pour éviter un être, dont le souvenir la poursuivait trop vivement dans la chambre de Marie, à cet endroit où elle l'avait contemplé pour la première fois, où, pour la première fois elle tressaillit eu le voyant. Ce fut vainement qu'elle se reposa sur son sopha, si elle crut pouvoir y oublier M. Joseph ; depuis quinze jours toutes ses pensées ne se dirigeaient que d'un seul côté : c'était vers le presbytère où demeurait le jeune homme.

La marquise n'en était pas encore {Po 176} venue au point de s'avouer à elle-même ce qu'elle ressentait, et d'examiner ce qui se passait dans son cœur : elle ressemblait à un jeune habitant des forêts qui, pour la première fois, est percé d'une flèche, il court à travers les bois sans prendre garde au trait mortel, et ce n'est qu'après bien des courses, qu'il se reposera sous un arbre antique et qu'il comtemplera la plaie, en essayant d'arracher la flèche qu'il enlèvera peut-être.

Ainsi Joséphine, tour à tour bruyante et silencieuse, parcourait souvent son parc, et s'asseyait sur une hauteur d'où, contemplant la nuée fugitive, elle aimait à entendre ie bruit de la pluie, l'effort du vent, et à voir l'effroi de la nature à l'approche d'un orage ; ou bien, elle admirait l'écharpe azurée d'un ciel sans {Po 177} nuage, et toutes ces actions étaient accompagnées d'un déluge de pensées vagues, qui plongeaient son cœur dans un délire plein de charmes ; car elle oubliait son âge en ne regardant qu'à son âme : puis, elle faisait mettre ses chevaux à sa calèche, ordonnait d'aller au grand galop et se plaisait à être emportée par un mouvement aussi rapide, tâchant d'éloigner ses pensées et de se dérober à elle-même. Enfin, on la voyait assise dans son boudoir, l'œil fixé sur un portrait d'ecclésiastique qui fut toujours placé sur sa cheminée ; et, là, immobile, elle passait d'autres journées entières, sans dire un mot, soupirant parfois et pleurant beaucoup : les lettres de son mari furent reçues avec indifférence, et quelquefois à table, ses gens en la servant s'effrayaient de sa pâleur et de ses distraclions.

{Po 178} Depuis huit jours le vicaire n'était pas venu au château, Marie se portait tout à fait bien, et la marquise n'espéra plus revoir M. Joseph. Cette semaine lui parut un siècle.

Un soir le curé et son vicaire causaient ensemble, et le curé témoignait à son suppléant combien il était étonné, en n'entendant plus parler de misère dans le village ; il faisait sentir à M. Joseph qu'il n'ignorait pas ses bonnes œuvres. Le jeune homme, plein de modestie, allait répondre, lorsque la porte du salon du curé s'ouvre et la marquise paraît.

— Ah madame ! s'écria M. Gausse en se levant précipitamment et lui offrant sa bergère de velours d'Utrecht rouge, quel honneur vous faites à votre vieux pasteur !...

— Il le mérite bien, repondit la marquise tremblante et regardant {Po 179} M. Joseph, qui la saluait en rougissant.

Cette rougeur insolite chez M. Joseph, fit naître dans l'âme de la marquise, un sentiment d'espoir qu'il lui fut impossible d'expliquer et d'exprimer. — Il a pensé à moi ! se disait-elle ; mais pensant aussi avec rapidité qu'alors s'il n'était pas venu chez Marie et au château, sa volonté l'avait ordonné, elle éprouva un mouvement de peine qui flétrit son visage.

— J'ai senti, M. Gausse, dit-elle a en affectant de ne regarder que le curé, j'ai senti que si vous n'étiez pas venu au château ; c'est que vos infirmités vous retenaient chez vous ; et, alors ne voulant pas que nos chers pauvres en souffrissent, je viens savoir de vos nouvelles par moi-même et vous apporter la petite somme que je vous {Po 180} remets tous les ans, pour soulager les indigens.

— Madame il n'y en a plus, M. Joseph nous a enlevé le plaisir de faire des heureux !

— C'est mal, monsieur, dit la marquise en se tournant vers le jeune homme et le regardant avec un plaisir qu'elle ne pouvait dissimuler.

— Aussi, madame, je lui en faisais de vifs reproches au moment où vous êtes entrée.

Au maintien de la marquise, un observateur habile aurait jugé que la visite qu'elle rendait au curé était une démarche qu'elle avait long-temps méditée et l'objet d'un long combat chez elle. Joséphine embarrassée, cherchait à fixer ses regards sur tout autre chose que sur le vicaire, et cependant une force morale {Po 181} invincible la contraignait à reporter à chaque instant sa vue sur cet être, devenu tout l'univers pour elle !

— Alors, reprit Joséphine après un moment de silence, je prierai M. le vicaire, d'accepter ma petite somme pour me faire participer à ses œuvres secrètes de charité. Et, sans attendre la réponse, madame de Rosann tira une bourse pleine d'or et la tendit à M. Joseph. Ce dernier ne put faire autrement que de la prendre, et la marquise saisit cette occasion pour effleurer légèrement la main du vicaire. Ce tact fugitif, cette sensation d'un moment firent une telle impression à madame de Rosann, qu'elle ressentit quelque chose de semblable à la douleur. Joseph étonné la regarda, elle baissa les yeux et rougit comme si elle eut commis un crime.

M. Gausse, regardant alternativement {Po 182} la marquise, et le vicaire, commençait à comprendre que cette visite, la première que lui eût fait la marquise, pouvait fort bien ne pas être pour lui. De son côté, Marguerite, l'œil collé contre une des fentes de la porte, ne perdait pas un mot ni un coup-d'œil et retenait son haleine.

— On ne peut que se féliciter d'avoir obtenu pour vicaire un homme tel que vous, monsieur, continua la marquise ; et, puisque vous voulez bien accepter mon offrande, je n'ai plus de querelle à vous faire. M. Gausse, vous devez être bien satisfait : talens, vertus, tout se trouve réuni dans votre suppléant.

— Madame, s'écria le curé, j'en remercie Dieu tous les jours.

La froide impassibilité de la contenance, du jeune prêtre, glaçait l'àme tendre de madame de Rosann. {Po 183} Elle contempla quelques momens la belle et noble figure de M. Joseph, et se retira navrée et le cœur gonflé des soupirs qu'elle avait retenus.

Cette visite commentée et racontée par Marguerite, réveilla la curiosité du village et le vicaire redevint le sujet des conversations ; car la mort de Laurette avait pendant long-temps fait disparaître le vicaire, comme objet principal des bavardages. Mais le malheur d'autrui, ne donnant aux hommes que des émotions passagères qui font promptement place à une insouciance nommée bonheur, on finit par oublier Laurette et l'on parla du vicaire comme auparavant ; mais en ajoutant à ce que l'on disait de lui, le narré de la visite que madame de Rosann avait faite plutôt à lui qu'à M. Gausse, Marguerite n'oubliait pas l'air glacial que M. Joseph avait {Po 184} affecté en écoutant madame la marquise, et une certaine satisfaction brillait alors dans les discours de Marguerite qui pensait qu'elle ne serait pas seule humiliée. L'espèce de dédain témoigné à la marquise par M. Joseph, acheva de porter la curiosité au dernier degré, et cette circonstance dérangea toutes les conjectures de Leseq, qui n'imaginait pas que l'on pût ne pas courber la tête devant le pouvoir.

D'après la froideur que le vicaire avait manifestée, la malheureuse marquise jugea que jamais le prêtre ne lui adresserait une seule parole d'amitié, et que le fanatisme intérieur qui le dévorait lui formait une égide qui repoussait tous les sentimens humains 1. Elle gémit, et résolut de se contenter du simple et naïf bonheur de le voir, mais elle résolut {Po 185} d'avoir très-souvent ce bonheur-là b, puisque c'était le seul dont elle pût jouir. Si la marquise eût été en état de se raisonner seulement dix minutes, elle se serait aperçue que le sentiment qu'elle portait à ce jeune homme, ce sentiment sympathique né dans un moment, et rapide dans son accroissement et sa force, était de l'amour : alors effrayée, elle se serait enfuie et n'aurait jamais revu Aulnay-le-Vicomte et son vicaire ; mais, je le répète, depuis un mois sa vie était un songe délicieux, un véritable songe, un délire, un enchantement ! n'étant plus elle-même, redevenue jeune et retrouvant toutes les richesses d'un sentiment neuf et inoui, elle vivait sans vivre, et s'élançait au-delà de la création, en trouvant pour la première fois de sa vie, un être qui répondait à toutes les idées {Po 186} qu'elle s'était formées de celui qu'elle aimerait toujours. Enfin, elle avait rencontré l'homme de ses rêves, l'homme de son choix, l'homme dont l'extérieur et les qualités morales devaient toujours lui plaire, malheureuse de le voir trop tard !

Voici ce qui peut expliquer pourquoi M. Gausse et son vicaire reçurent l'invitation d'aller dîner au château. Le curé répondit, sans prévenir M. Joseph et le jour indiqué, le curé l'entraîna.

Cette démarche avait été l'objet d'une longue méditation du bon curé, qui n'en parla même pas à Marguerite, — Chat échaudé craint l'eau froide, s'était-il dit, st mon vicaire est malheureux, c'est à cause de quelque passion, et il s'écarte des occasions de retomber dans son premier malheur : c'est fort bien ! mais si le renard sait beaucoup, {Po 187} la femme amoureuse en sait davantage ; et, si Mme la marquise veut du bien à ce jeune homme, il ne fnut pas qu'il manque son chemin par une fausse delicalesse : il peut devenir évêqu ? et Jérôme Gausse doit battre le fer pendant qu'il est chaud, si le jeune homme ne le bat pas lui-même ; le moine doit répondre comme l'abbé chante, aussi, ferai-je si bien, que malgré lui, il regardera Mme la marquise, autrement que le jour de sa visite ? Hélas ! que les abbés de mon temps étaient bien autre chose que M. Joseph. Enfin, je le mettrai sur la voie : à bon entendeur salut, à bon joueur la balle vient.

Ce fut dans cette intention que le bon curé emmena M. Joseph au château.

Depuis le malin, depuis la veille, la marquise pensait qu'elle allait voir M. le vicaire, et le voir {Po 188} pendant la moitié d'une journée. Elle s'était mise avec une simplicité apparente, car la plus grande recherche et tout l'art de la toilette avaient présidé à sa parure. Enfin, postée dans une chambre qui donnait sur les cours et sur l'avenue, elle attendait avec impatience ses deux hôtes, et se promettait le plaisir de voir le jeune homme sans en être vue. Cinq heures sonnaient, elle entend résonner la cloche de la grille, et elle aperçoit M. Joseph qui donnait le bras au respectable curé. Elle admire l'attention soigneuse et les recherches dont le vicaire usait envers le vieillard ; un instant elle souhaita être M. Gausse, pour être soutenue, protégée et pressée par ce jeune homme, au teint de créole, et à la démarche silencieuse.

— Qu'il doit être passionné, se dit-elle, quel front noble, quelles {Po 189} manières distinguées ; ce n'est pas là un homme ordinaire, le fils d'un paysan. Quel est le mystère qui l'enveloppe ?... Et tout en pensant ainsi, elle se complaisait à voir marcher le vicaire. Cet assemblage philosophique de la jeunesse protégeant un vieillard débile, ne la frappait pas ; elle ne pouvait apercevoir que les qualités extérieures qui décoraient M. Joseph, qualités qui lui semblaient l'enseigne des perfections morales, qu'elle désira toujours.

Enfin Mme de Rosann est à table, elle est entre les deux ecclésiastiques, et elle sent à ses côtés celui qui fait vibrer toutes les cordes de son cœur.

— J'espère M., dit-elle à M. Gausse, que nous allons reprendre toutes nos habitudes des années précédentes, et que, maintenant que vous avez un jeune bras, la goutte et la sciatique {Po 190} ne vous empêcheront plus de venir au moins une fois par semaine, dîner au château.

— Mme, répondit le curé, si j'étais jeune, je ne trouverais pas que cela fût assez, je voudrais vous faire ma cour plus souvent, mais M. Joseph me suppléera !... je vous le livre madame, dit le bon curé avec un malin sourire ; c'est aux belles dames que je confie le soin de dissiper sa profonde mélancolie et sa tristesse noire. La santé du corps est le pavot de l'âme, ainsi, madame, en voyant combien il est abattu, jugez combien son âme est affectée et brûle d'un feu dévorant.

— Est-ce que vous avez des chagrins ?... demanda la marquise d'une voix tremblante ; les nuages de votre front seraient-ils amoncelés par votre peu de fortune, par l'ambition.....

{Po 191} — Madame, dit le jeune homme, sans regarder madame Rosann, mon ambition est satisfaite du poste que j'occupe, et j'ai plus de fortune que je n'en ai jamais souhaité.

L'air de hauteur qui parut sur la figure du prêtre, pendant qu'il prononça ces paroles, les yeux baissés sur son assiette, surprit le curé, et brisa le cœur de la marquise.

— Jeune homme, dit M. Gausse, vous ne désirez donc rien ?

— Si Monsieur, s'écria Joseph, en levant sur M. Gausse un œil exalté, je désire le repos... de la tombe.

— À votre âge !.. répartit la marquise, et qui vous porte à ce funèbre souhait ?

Deux grosses larmes sillonnèrent les joues creuses du prêtre ; et cette réponse muette fit taire la marquise.

— Madame, reprit le vicaire, heureux ceux dont l'âme pure ne {Po 192} contient aucune source de douleur, et qui peuvent regarder toute leur vie, sans rougir, ou sans trembler.

Cette phrase innocente s'appliquait trop aux événemens de la jeunesse de madame de Rosann, pour qu'elle ne fût pas profondément émue.

— Quoi, dit-elle, pour détourner la conversation, vous ne cherchez pas à vous faire des amis, dont la voix affectueuse vous consolerait ?

— Il est des douleurs dont les remèdes sont inconnus, et pour lesquelles la nature n'a point produit de baume.

Le temps est un grand maître, dit le curé.

— Parce qu'il amène la mort ! répartit le vicaire.

— Savez-vous que c'est peu chrétien de la désirer, s'écria la marquise.

{Po 193} — Aussi je ne la cherche pas, je l'attends !

Tout le monde se tut. Une circonstance bien faible vint mettre le comble à la douleur de la marquise. Son bonheur était d'offrir, à chaque instant, au vicaire, les mets que l'on apportait, et elle comptait pour une joie, de pouvoir servir M. Joseph. Ce dernier, très-frugal, la refusa sans cesse, et ne prit que d'un seul mets, que lui présenta M. Gausse. Cette chose légère, en elle-même, fut, pour la marquise, un supplice. Son imagination lui dépeignait ces refus, comme une détermination arrêtée par le vicaire et elle l'accordait avec la rigidité qui régnait, dans les paroles du prêtre, et la chasteté de son œil, qui ne s'arrêta pas une seule fois sur madame de Rosann.

Cette soirée, qu'elle croyait devoir {Po 194} être un bonheur, fut un tourment perpétuel, une torture : elle endura toutes les souffrances que l'on éprouve à se voir dédaignée et dédaignée cruellement. Sur la fin, les larmes lui vinrent dans les yeux, plutôt par sensibililé que par dépit.

Il y a des actions qui blessent plus que des offenses réelles. La marquise avait laissé tomber son mouchoir, hélas ! bien par mégarde, et sans intention. Le vicaire arrête madame de Rosann, et, sans le ramasser, ce qu'il auroit dû faire, puisqu'il était derrière la pauvre marquise, il lui dit en lui lançant un regard foudroyant :

— Votre mouchoir est à terre !.... Le sévère Joseph semblait lui dire : L'avez-vous jeté pour que je le reprenne ?....

Joséphine se baissa, prit son mouchoir et s'en servit pour essuyer ses {Po 195} larmes. M. Gausse les vit, son cœur compâtissant en fut brisé. La marquise fut en proie à une douleur mortelle, l'idée du mépris qu'elle attribuait au jeune homme, resta dans son âme. Eh bien ! quoique son cœur eût été si cruellement tourmenté, lorsque ses hôtes se retirèrent, elle les accompagna jusqu'à la grille ; et là, s'appuyant sur le bras de Marie, elle contempla long-temps la démarche du jeune prêtre, après lui avoir dit adieu de la bouche et du cœur. Marie ne proféra pas une seule parole. La nourrice et la maîtresse restèrent plongées dans la rêverie ; madame de Rosann revint l'enfer dans son âme, elle n'avait même pas entendu le bonsoir et les souhaits respectueux de Marie.

Le sommeil ne visita point la couche de Joséphine, et elle ne profita point {Po 196} de cette veille pour examiner son cœur. Elle ne chercha point à savoir si elle aimait, si cette passion involontaire était légitime selon la nature, si elle pouvait s'en garantir ; enfin, quel était le sentiment qu'elle portait à Joseph..... ; non, elle pleura en se représentant sans cesse le coup-d'œil rigide du vicaire et elle gémit sur les malheurs que son âme brisée pressentait.

CHAPITRE IV CHAPITRE VI


Variantes

  1. M. Gausse dit-elle {Po} nous ajoutons la virgule
  2. ce bonheur la {Po} nous corrigeons

Notes

  1. Égide qui repoussait tous les sentimens humains : « Dans la mythologie grecque, l'égide [...] est une arme merveilleuse détenue par Zeus, offensive autant que défensive, symbole de la puissance souveraine » (fr.wikipedia art. "Égide"). « Dans le langage courant, l'égide désigne un soutien, une protection voire un rempart » (ibid. ; ce même article cite un exemple de Balzac, tiré de Béatrix : « Ma fierté est une trompeuse égide, je suis sans défense contre la douleur »).