M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE VI.

Curiosité poussée au deraier degré. — Réconciliation. — Voyage de Leseq à A.....y. — On a des renseignemens sur le vicaire.



{[Po 197]} Lorsque le curé fut rentré au presbytère avec M. Joseph, il le chapitra doucement et par un déluge de proverbes, sur la scandaleuse rigidité de ses manières, les habitudes sauvages et misanthropes a de sa tenue, et sur le froid de sa conversation. Le vicaire parut étonné : M. Gausse lui dit, qu'il avait percé le cœur de la protectrice du village par ses propos et ses actions, et que la grande bonté de madame de Rosann, était cause qu'elle se contentait d'en gémir. Enfin, le {Po 198} curé obtint de M. Joseph, qu'il retournerait au château, s'excuser, non pas verbalement, car ce serait reconnaître que madame Rosann avait été offensée, mais en se comportant avec plus d'affabililé, en mettant de la grâce et du liant dans ses manières et sa conversation. Ce que le curé dit au vicaire, touchant l'âme pure et candide de madame de Rosann, parut produire beaucoup d'effet sur M. Joseph, qui se retira dans son appartement.

Marguerite avait tout entendu, car toutes les portes de la maison de M. Gausse étaient organisées d'après le système qui régissait celles du château de M. Shandy, chez qui les gens savaient les premiers, tout ce qui s'y disait 1. Aussi Marguerite, en couchant son maître, entama une conversation, qui devait avoir de grands résultats. {Po 199} — Monsieur, vous douteriez-vous, dit-elle, en suivant sa louable habitude de prendre, entre mille phrases, la tournure la plus longue ; vous douteriez-vous de tout ce que le village dit sur nous ?

— Eh bien !....

Sur cet « eh bien ! » Marguerite croisa ses bras, s'assit et s'écria : — Monsieur, tout le monde prétend, qu'il est bien étonnant que madame la marquise s'intéresse à un inconnu, car Joseph, monsieur, n'est pas un nom de famille ?... votre vicaire, a t-il dit ce qu'il était, d'où il venait ? — non... l'on n'en sait rien, et vous verrez qu'on n'en saura jamais rien !... Vous aurez beau faire, monsieur, il n'est pas naturel qu'on se taise, quand on a du bon à dire.

— Certes, ce n'est pas naturel pour toi, Marguerite.

{Po 200}Monsieur, Il n'est pire eau, qu'eau qui dort.

Le curé flatté de voir ses proverbes prospérer, sourit à Marguerite.

— Tenez, monsieur, comment justifierez-vous ses veilles ?... Oh ! comme je voudrais connaître ce qu'il écrit ! ah ! si jamais la maudite porte du cabinet reste ouverte, je le punirai bien de son défaut de confiance.

— Marguerite, s'écria sévèrement le curé, chacun est maître chez soi, et c'est très-mal ce que vous dites là ? qui cherche mal, mal y tourne, ainsi prenez garde... à ceque tu feras ; il ne faut pas mettre son doigt entre l'arbre et l'écorce....

— Monsieur, dit fièrement Marguerite, devriez-vous me reprocher cette curiosité là ?... n'est-ce pas à cause de vous que je cherche des détails ? n'êtes- vous pas compromis par cette ignorance ? {Po 201} Si l'on vient vous demander des renseignemens sur lui... qu'aurez-vous à répondre ?... Vous répondrez.... — Je ne sais rien !.....

À tout seigneur tout honneur, il aurait dû me dire, à moi, son supérieur, ce qu'il est et d'où il vient..

— Monsieur, voulez-vous l'apprendre ?... s'écria Marguerite en épiant le regard de son maître. — Le curé hésita. — Alors Marguerite porta les derniers coups.

— Monsieur, dit-elle, j'ai revu M. Leseq ; ( elle rougit ).

— Il est veuf, murmura le curé, et je m'imaginais bien que vous ne seriez pas en guerre long-temps : qui a bu boira, mais prends garde, ma fille, promettre et tenir c'est dsux !...

— Monsieur, si vous le permettez, M. Leseq viendrait demain déjeuner avec le maire et le juge de paix et le {Po 202} percepteur. M. Leseq a dit que, si on l'autorisait, il irait volontiers à A....y, et, que là, il s'informerait tant et si bien au séminaire, au chapitre, à l'évèché, dans la ville, qu'il saurait tout ce qui concerne M. Joseph.

— Je ne voulais plus voir Leseq.

— Monsieur il en est au regret, il est repentant de vous avoir offensé, il m'a assuré que si vous l'admettiez dans votre maison, il ne dirait plus un mot de latin.

— Allons, répartit le curé, il m'a fait une visite l'autre jour pendant que j'étais à la promenade, il est malheureux cet homme !., qu'il vienne car au total, chien qui aboie ne mord pas.

— Ainsi, Monsieur, à demain, dit la servante en s'en allant joyeuse de voir tous les ressorts qu'elle avait préparés, jouer avec uu plein succès.

{Po 203} Le curé s'endormit en pensant qu'enfin il saurait bientôt, et par des moyens légitimes, ce qu'était son vicaire.

On sent que l'intimité que madame de Rosann paraissait vouloir établir entre elle et M. Joseph, était d'une conséquence trop grande dans ses résultats, et menaçait trop l'oscillation des pouvoirs et l'état politique de la commune, pour que les grands du village n'y songeassent pas. Aussi, l'on avait tenu un conseil, auquel on appela Marguerite, et après de longues et de mûres discussions, dont les voûtes de la boutique du maire résonnèrent, l'on avait décidé, qu'il devenait urgent de savoir à quoi s'en tenir sur le compte d'un vicaire taciturne, haut comme le temps 2, riche, sans fortune apparente ; qu'il fallait chercher si sa vie antérieure {Po 204} ne fournissait pas des moyens de l'exclure du château, même de la commune ; ou apprendre, enfin, si c'était réellement un être devant lequel on dût courber la tête, et, dans le premier cas, l'écraser ; dans le second, l'honorer.

— Oui, avait dit Leseq en terminant une phrase du maire, il importe de cognoscere aliquem ab aliquo, savoir sur quel pied danser avec lui.

C'était en conséquence de cet arrêté que Marguerite engagea M. Gausse à donner à déjeuner aux membres de ce conseil, car le consentement du curé était nécessaire pour que Leseq pût s'absenter, et d'ailleurs, on avait pensé que ce serait un coup de maître, que de faire entrer M. Gausse dans cette ligue.

Le lendemain matin, Marguerite prépara un déjeuner splendide, et {Po 205} les conviés, avertis par la gouvernante, vinrent trouver M. Gausse qui les reçut cordialement.

Leseq se tenait debout derrière le percepteur et il tourmentait les boutons de son méchant habit noir, lorsque M. Gausse l'appercevant, lui dit :

À tous péchés miséricorde, mon cher maître d'école, asseyez-vous et devenons bons amis ?

Amen dico vobis 3, M. le curé, comme dit Cicé... non, comme dit l'Évangile, je veux être déchiré comme un hérétique si je ne suis pas digne de vos bontés.

— C'est un bon diable, reprit le maire, et la brouille conséquente que vous avez eue à cause que... Mais voyez-vous ?... c'est un brave garçon qui écrit joliment une lettre, et...

En ce moment, Margucrite vint annoncer que le déjeuner était prêt, {Po 206} et que M. Joseph descendait. Alors M. Gausse, s'acheminant vers la salle à manger en s'appuyant sur le bras du percepteur, fut suivi de tout le monde. L'officieux Leseq apporta le coussin de la bergère du curé, le mit sur la chaise du bonhomme, qui le remercia par un coup-d'œil.

— Allons, s'écria le curé joyeux à la vue de sa table bien servie. Allons, b Marcus Tullius, dites-nous le Bénédicité en latin ; c'est vous chatouiller à l'endroit où cela démange.

— On ne peut pas dire le Benedicite autrement qu'en latin, et c est ainsi que bien des gens profèrent du iatin sans....

À ce mot, le curé fronça le sourcil et Leseq s'aperçut à temps de sa gaucherie.

Chassez le naturel, il revient au galop, s'écria le bon prêtre.

{Po 2O7} — Que l'on me mette en sang, dit Tullius, unguibus et rostro, à la tribune et avec les ongles, s'il m'arrivc de vouloir vous offenser.

À cette phrase, M. Joseph se mit à sourire pour la première fois depuis qu'il élait à Aulnay.

— Que vous arrivc-t-il, demanda M. Gausse ?

— Heureusement, répliqua le vicaire, que notre maître d'école ne montre pas le latin, car il ferait faire de rudes contre-sens à ses élèves, rostro veut dire les dents, il ne signifie tribune qu'au pluriel.

Leseq se mordit les lèvres, et jura de se venger. Chacun, et surtout le Maire, le percepteur, tombèrent, à bras raccourcis sur le pauvre maître d'école qui vit sa réputation de latiniste se briser contre la juste observation du vicaire.

{Po 208} Le repas fini, M. Joseph salua la compagnie et se retira.

— Il devient plus important que jamais de savoir ce qu'il est !.... dit Leseq.

— Oui, M. le curé, s'écria le maire, vous sentez qu'il est important de connaître enfin quel est votre vicaire : je conviens qu'il me paye bien les dettes des malheureux, mais, voyez-vous, un maire doit veiller à ce qui se passe dans sa commune, et, à chaque instant, il doit être en état de fournir des mémoires sur ses administrés, à cause que.... Ici il regarda Leseq.

— À cause que est togatus magistratus, c'est comme qui dirait un Préteur.

— Non, non, je ne prête pas, s'écria vivement le maire, je ne vends qu'au comptant, excepté à Marguerite, à cause que....

{Po 209} — Mais, M. le maire, togatus...

— Non, pas de cela !

— Mais, magistratus, signifie un juge de paix.

— Comment cela, s'écria à son tour le juge de paix, il n'y en a pas deux dans un chef-lieu,.... j'espère ?

— Je ne dis pas cela, reprit Leseq.

— Taisez-vous, dit le maire. Voyez-vous, Monsieur, il y a un mystère dans la conduite du vicaire, à cause que,.... on ne se cache pas lorsqu'on n'a rien à craindre,..... à cause que un marchand, par exemple, supposé un épicier, s'il fait banqueroute, il ferme sa boutique et se cache, ainsi...

— Ainsi, continua Leseq, il faut savoir à A.....y ce qu'est M. Joseph.

— Je suis de cet avis, murmura le percepteur, car il n'a pas encore payé ses contributions.

{Po 210} — Je le pense, ajouta le juge de paix, car si la justice avait quelque chose à démêler la dedans, mon greffîer, je crois.... ; enfin, il faut s'informer, le code le dit formellement.

— Que je serais aise d'apprendre !.. s'écria Marguerite.

— Monsieur me permet-il, dit Leseq au curé, d'aller à A...y ?

— Certes, répondit M. Gausse.

— Ainsi, continua Tullius, en se tournant vers M. Gravadel, je vais partir sur l'heure !... mais, pour éviter des fatigues, et aller plus vite, vous feriez, M. le maire, un acte de générosité en me prêtant votre jument. Le maire fit la grimace.

— Si j'en avais une, s'écria Marguerite pour décider le maire, elle serait déjà bridée.

— Je n'ai pas de cheval ! dit le juge de paix.

{Po 211} — Il y a long-temps que j'ai vendu le mien !.... s'écria le percepteur.

— Hé bien, Leseq, répondit le maire avec une visible anxiété, envoie chercher ma jument, mais, aies-en bien soin ? laisse-la aller son pas ? tu iras mieux ?.. ne va c que sur l'herbe ? fais-la bien manger à ses heures ? ménage-la ?... ne la contrarie pas ?...

Au bout d'une demi-heure, Leseq partit, en recevant les adieux du comité-directeur du village et le dernier mot que cria le maire à son secrétaire, fut : — Pas si vîle !... pas si vite..... ! mais Leseq fouettait la jument sans écouter l'épicier.

Leseq promit de revenir dans quatre jours, et pendant ces quaire jours on l'attendit avec une impatience sans égale. Marguerite comptait les heures, et, chaque matin, au lieu de la formule, qui depuis dix ans servait {Po 212} de préface au lever de son maître, au lieu de dire :— Monsieur a-t-il passé une bonne nuit, elle s'écriait : — Monsieur, c'est après demain ou demain, que M. Leseq doit revenir, et nous saurons tout.

— Mon enfant, répondit le curé la veille du retour de Leseq, qui veut tout savoir perd l'espoir, j'aime ce pauvre jeune homme, et je serais désolé d'apprendre quelque chose de mal sur son compte : qui a mal fait peut pis faire, un jour ne suffit pas pour ennoblir, ni par conséquent pour expier une faute, et cependant il faudra que je vive avec lui, ensorte que pour un peu de curiosité, je risque ma tranquillité, le mieux est l'ennemi du bien !

Leseq n'arriva pas, et tout le village fut inquiet sur le maître d'école. Le sixième jour, la marquise en {Po 2l3} sortant de la messe, où elle allait toutes les fois que le vicaire la disait, vint encore voir M. Gausse. Cette visite, évidemment destinée à M. Joseph, donna de grandes inquiétudes au maire qui craignit de s'être compromis en envoyant Leseq à A......y ; et il regrettait surtout son cheval : si Leseq ne revenait pas c'est que la jument était malade, morte peut-être !

Enfin, le septième jour au soir, le maire vint trouver le curé. Le percepteur et le juge de paix y étaient déjà, pour protester de leur dévouement envers M. Joseph, et dire qu'ils n'avaient point trempé dans le complot de Leseq. — M. Gravadel, à l'aspect des deux fonctionnaires, sembla se troubler, car il venait d'entendre M. Lecorueur dire : — Il est très-certaîn, M. Gausse, que madame la marquise a demandé une haute place {Po 2l4} pour M. Joseph : mon frère est garçon de bureau au ninistère...

Au moment où le maire effrayé prenait la parole, on entend du bruit au-dehors, et Marguerite essoufflée entre en criant : Voilà M. Leseq !... aussitôt le maître d'école paraît et s'assied.

— Mon cheval ? fut le premier mot que le maire prononça. Leseq ne put répondre, car la gouvernante, aux petits soins pour le porteur des nouvelles, essuyait, avec son tablier, la sueur qui couvrait le front du maître d'école, lui avançait un fauteuil, et apportait un verre de vin. Tous les yeux étaient attachés sur Tullius qui, sentant sa supériorité, buvait lentement, et quand il eut bu, il brossa ses manches et arrangea ses cheveux.

Le bon curé déguisait son {Po 215} impalience, en faisant passer en revue, d'un seul coup, toutes les pages de son bréviaire, et cela à plusieurs reprises. Le percepteur tournait ses pouces, le juge de paix ouvrait de grands yeux, mais le maire répéta :

— Et mon cheval ?...

— Presque rien, répondit Leseq d'un air qui jeta M. Gravadel dans une vive inquiétude.

— Mais encore ?...

— Elle s'est déferrée à Vanney.

— Ah ! s'il n'y a que cela ?

— Lorsque son fer se défaisait, elle est tombée.

— Ah ! s'écria le maire, en regardant Leseq avec anxiété ; eh bien ?

— Presque rien !.... elle s'est un peu blessée !...

— Oh ma pauvre jument !...

— Pourquoi était-elle mal ferrée ? dit Leseq, car elle m'a coûté cent {Po 2l6} sous pour les emplâtres et les drogues que le maréchal....

— Que lui est-il donc arrivé ?

— Oh ! dit Leseq elle n'en mourra pas, seulement elle est couronnée !... mais j'ai eu soin....

— Ah ! dit le maire.

— De faire, reprit Leseq, la note de ce qu'elle m'a coûté ; tenez, avec les frais de mon voyage, cela monte à cinquante francs soixante-quinze centimes.

— Qui les paiera ? s'écria le maire en colère.

— La commune ! cria l'assemblée impatiente. Le maire se radoucit, tout en gromelant ; et Leseq s'étant recueilli, parla à-peu-près en ces termes :




{Po 217} Voyage de Marcus Tullius Leseq.



— Je vous ai déjà dit ce qui m'arriva à Vannay 4; le cheval se blessa, c'eût été bien dommage que la pauvre bête mourût.

— Certes, prêtez vos chevaux, murmura le maire.

— Car, reprit Leseq, elle ne m'aurait pas mené jusqu'à A... y. Pendant que le maréchal ferrait ma bête, ardchat Alexim, je brûlais au soleil, alors, j'entrai à l'auberge pour balayer la poussière de mon gosier, et la femme de l'hôte, grosse, fraîche, jolie, comme mademoiselle Marguerite enfin, ( Marguerite rougit ) vint me tenir compagnie.

Ce fut alors que pensant à mon entreprise, et, jugeant que M. Joseph avait dû passer par Vannay, je {Po 2l8} demandai à cette digne femme si notre vicaire était descendu chez elle, la veilie de son arrivée à Aulnay-le-Vicomte. Elle me répondit, en cherchant l'époque dans sa mémoire, in cerebro, qu'effzctivement la voiture de l'évêque d'A...y était passée ce jour-là, et que l'on y avait remarqué un jeune ecclésiastique.

— La voiture de l'évêque ! s'écrièrent les auditeurs.

— La propre voiture de monseigneur, répéta Leseq, avec ses armes, son cocher, sa livrée, tout, et il est certain qu'ils ont amené M. Joseph à la vue d'Aulnay, car les gens se sont arrêtés à cette auberge, en revenant, et l'ont dit à l'hôtesse : bien plus, le secrétaire de monseigneur l'accompagnait.

— Le secrétaire ! s'écria le curé ; qu'est donc mon vicaire ?

{Po 219}Patienza, comme dit Cicéron, s'écria Leseq en continuant : unde factum est, il est donc de fait que M. Joseph a ordonné, jussit, qu'on l'arrêtât à une portéel de fusil d'Aulnay, et que le secrétaire a obéi. — Tout ceci explique déjà un peu comment ses souliers n'étaient pas poudreux, le jour de son arrivée.

Espérant beaucoup d'après un tel début, j'expliquai à l'hôtesse l'objet de mon voyage, les singularités de M. Joseph ; enfin, je m'ouvris à elle, et de même que Didon, elle devint, dux femina facti, la cheville ouvrière de mon ambassade ; voici comme :

— Je connais, m'a-t-elle répondu, un homme qui vous donnera tous les renseignemens possibles, cet excellent homme, dit-elle en levant les yeux au ciel, c'est l'abbé Frelu, {Po 220} qui vient très-souvent me confesser : n'en parlez pas à mon mari ?... il ne l'aime pas, restez ? je vais aller vous écrire un mot pour M. l'abbé. — Elle me parla encore long-temps, car quoique belle, elle aimait à causer.

— Je passerais des journées à entendre M. Leseq, s'écria Marguerite, qui s'approcha du maître d d'école.

— Ma jument était ferrée, mais elle ne se portait pas trop bien ! j'avais la lettre et je parlais pour A...y ; ..... non, je ne partis pas...

Ici Leseq rougit et s'embarassa ; Marguerite interpréta cette rougeur sur-le-champ, et s'éloigna de Tullius, surtout quand il ajouta :

— Cela n'y fait rien, nihil. Je couchai à l'auberge, d'autant plus que le mari n'était pas revenu, et que l'hôtesse ( à ce nom Marguerite envisagea {Po 221} Leseq, de manière à le faire trembler ) me dit que l'abbé Frelu viendrait peut-être : alors, je restai, et bien m'en prit, car au bout de trois jours, je vis l'abbé Frelu. Il eut soin, en entrant, de demander à la pénitente si son mari était absent, et il parut joyeux lorsqu'elle lui répondit négativement. Comme je connais les usages, je les laissai ensemble et ne reparus que le soir pour souper.

— Mon père, dis-je à cet abbé, je vous attendais, pour avoir des renseignemens sur un jeune prêtre nommé Joseph ; vous devez le connaître.

— Si je le connais ! s'écria l'abbé Frelu, c'est un grand, bel homme, basané comme un africain, triste, parlant peu, un bel organe et des yeux noirs que jettent des flammes.

— C'est cela même, répondis-je ; il est vicaire à Aulnay !

{Po 222} — Vicaire !... l'hypocrite !... reprit l'abbé, il sera bientôt évêque. Je vais vous apprendre tout ce que je sais, et vous iriez à A...y, l'on ne ferait que vous répéter ce que je vais vous dire, car toute la ville a parlé de M. Joseph pendant plus de quinze jours. Pour premier renseignement, je vous préviens que M. de Saint-André, notre évêque, est depuis six mois, tous les jours à la mort. Remarquez bien ceci.

Il y a un an et demi, un jeune homme, M. Joseph, arriva en chaise de poste, à A...y, et se fit descendre â la porte du séminaire. Il était plongé dans un égarement difficile à décrire. Je tiens, me dit l'abbé Frelu, ces détails du Père Aubry, directeur du séminaire. M. Joseph fut conduit sur sa demande, à l'appartement du directeur. Là, sans {Po 223} déclarer d'autre nom que celui de Joseph, sans donner d'extrait de naissance, il pria le Père Aubry de le recevoir au séminaire. Il acquitta même sur-le-champ la somme due pour sa pension pendant un an, et il se retira dans la cellule qu'on lui permit de choisir. La plus sombre, la plus écartée fut celle qui lui plut davantage, l'on n'a pas d'exemple d'une retraite aussi austère que celle de M. Joseph. Sa frugalité fut rigide, et sa piété, en apparence, sincère. Toujours méditant, toujours priant, sans cesse occupé des pratiques les plus sévères des solitaires anciens, il réussit à fixer l'attention. M. Aubry vint le voir, il le trouva plongé dans la plus sombre rêverie, l'œil fixé sur une peinture très-érotique, mais les larmes aux yeux, {Po 224} pâle, abattu. Il le loua de son assiduité, de la science qu'il montrait, et des progrès qu'il faisait dans la théologie. Le jeune homme n'interrompit son farouche silence que pour répondre d'une manière encore plus farouche. Toutes ses expressions montraient un dédain bien prononcé pour l'humanité entière, sa misanthropie fut sévèrement blâmée par le directeur, qui lui enjoignit de prendre de la récréation, et de ne pas mépriser ses camarades. M. Joseph ne se rendit pas à ses ordres, et M. Aubry m'a dit qu'il accablait tout le monde par une conscience de supériorité qui aliéna bientôt les esprits. M. Aubry crut devoir sévir contre un être qui affichait un tel orgueil, M. Joseph subit les punitions avec indifférence, et ne semblait pas en {Po 225} être touché. On essaya de lui en infliger de plus fortes. Il se rendit chez le supérieur, et lui dit :

— Je suis majeur, je suis mon maître, je ne connais personne dont la volonté puisse m'être imposée, je m'en vais si l'on me tourmente ; car je n'ai rien fait de repréhensible : je crois être bon, vertueux, religieux, je n'ai heurté personne !... si l'on me heurte !... je brise tout ce qui me fera obstacle : je le puis.

Etonné d'un pareil langage, le P. Aubry, voyant que l'époque du sous-diaconat arrivait, se hâta d'aller prévenir l'évêque. L'évêque ne fit pas attention à ce rapport et se contenta de dire à M. Aubry :

— Le jeune homme dont vous me parlez est quelque homme de distinction qui aura commis quelque faute grave, que la mort d'une {Po 226} personne chère aura plongé dans la désolation, ou que des passions vives nous ont amené : en lui conférant le sous-diaconat, je lui parlerai.

Tout le séminaire était persuadé que M. Joseph n'avait pas d'autre but que de contenter l'ambition qui le rongeait ; qu'il réussirait à attirer l'attention ; que l'ardeur qu'il mettait à ses études théologiques le prouvait, et que l'on ne tarderait pas à voir ses projets plus à découvert. On commençait déjà à parler, dans la ville, du néophyte extraordinaire que nous possédions ; et, les femmes, au récit qu'on faisait de ses actions, en entendant dire qu'il était bel homme, plein de feu, d'enthousiasme et qu'il méprisait tout, s'intéressèrent violemment à lui.

Le jour du sous-diacouat arriva, {Po 227} la saUe de l'évêché était pleine de monde et surtout de femmes, M. Joseph arriva à son tour dans le cabinet de l'évêque pour répondre à toutes les questions qu'il voulait lui faire et enfin pour décliner son nom de famille. J'ai su par le secrétaire de l'évêché, les détails de cette entrevue. Le secrétaire était au bout du cabinet de M. de Saint-André. Le jeune néophyte s'approche, dit son nom, et Monseigneur jetta un cri qui fit accourir le secrétaire. M. Joseph surpris, attendait le résultat de l'émotion de l'évêque. Ce dernier fut long-temps à reprendre ses sens, mais, ayant contracté depuis long-temps l'habitude de déguiser ses passions et ses secrets sous un front sévère et impénétrable, il revint à lui, regarda le jeune homme avec une bonté qui ne lui est pas ordinaire, et lui dit ;

{Po 228} — Jeune homme, quels sont vos projets ?

— Monseigneur, c'est d'être prêtre au plutôt, si vous aviez le pouvoir d'abréger le temps d'épreuve, je vous serais infiniment obligé.

L'évêque étonné, presque stupéfait, examinait avec un soin curieux, le visage du néophyte. Il se complut en la rêverie dans laquelle cet examen le jeta, sa figure indiquait qu'il était eu proie à tout le charme des souvenirs.

— Et quand vous serez prêtre, dit-il, que voulez-vous faire ?

— Obtenir un modeste vicariat et y mourir tranquille.

— Quel âge avez-vous ?

— Vingt-deux ans.

À cet instant, l'évêque renvoya son secrétaire, l'on n'a jamais eu de renseignement sur la scène qui se {Po 229} passa entre Monseigneur et le jeune homme. M. Joseph reparut dans la salle des ordinations en accompagnant Monseigneur. M. de Saint-André lui conféra le sous-diaconat et le retira du séminaire, il le logea à l'évêché, dans un endroit conforme à ses goûts ; M. Joseph y mena la même vie qu'au séminaire, ce qui étonna beaucoup de monde.

L'évêque a témoigné à ce jeune homme une amitié, une affection extraordinaires, enfin pour tout dire, paternelle. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que l'on a lieu de croire que Monseigneur n'a rien su sur la vie antérieure de M. Joseph, et qu'il n'a rien confié à M. Joseph, sur les motifs qui l'engageaient à lui donner tant de marques d'amour ; car c'est le seul mot que l'on puisse employer. On fit courir les bruit les plus {Po 230} absurdes, qui attaquaient les mœurs du prélat et de M. Joseph. Toute la ville parla de cet événement, les plus jolies dames de la ville affluèreul au cercle de Monseigneur, afin de pouvoir revoir M. Joseph, mais ce dernier n'y paraissait jamais, et quand par hasard on l'y trouvait, son humeur sévère, sa conteuancc glaciale repoussaient les hommages par lesquels on tâchait d'ébranler sa prétendue vertu.

Enfin, Monseigneur écrivit en cour de Rome pour ohtenir des dispenses : et, ily a trois mois, le jeune homme fut ordiné prétre. Lorsqu'il demanda la première place qui vaquerait, l'évêque se fit apporter la feuille, il n'y avait rien de disponible, mais le secrétaire dit à Monseigneur que depuis long-temps on sollicitait un vicaire dans la commune d'Aulnay-le-Vicomte. {Po 231} Alors le jeune homme se jeta aux genoux de Monseigneur pour obtenir cette place.

L'évêque en réfléchissant au nom d'Aulnay-le-Vicomte, s'écria :

« Le malheureux ! il y a des choses écrites dans le ciel. »

Depuis cette parole, Monseigneur est à la mort, la goute et la sciatique 6c sont combinées avec une fièvre qui ne l'a pas quitté. Il n'a pu résister aux instances de son cher Joseph et il a donné sa voiture, ses gens, son secrétaire, pour conduire notre jeune vicaire à Aulnay. Depuis le départ de M. Joseph, l'évêque n'a pas prononcé son nom, mais souvent ses regards cherchent le jeune homme, surtout lorsqu'il se trouve plus mal. Les ecclésiastiques qui comme moi sont instruits de la marche des passions humaines, ont admiré l'astuce de ce {Po 232} jeune ambitieux, et nous n'avons pas douté de la conduite qu'il tiendrait à Aulnay. N'est-il pas sombre, réservé, méprisant même les personnes les plus élevées en dignité, affectant la plus grande piété, taciturne, bienfaisant ?...

— C'est cela même e, ai-je dit.

— Je l'ai deviné !......... répondit M. l'abbé Frelu.

Là-dessus, nous avons beaucoup parlé de tout ce qu'a fait M. Joseph depuis son arrivée ; de vous, M. Gausse, car M. l'abbé Frelu m'a beaucoup loué de vous approcher, et votre éloge ne lui a pas coûté.

— Monsieur, me dit l'abbé Frelu, en terminant, soyez sûr qu'avant sept ans, ce jeune hypocrite, du reste plein de talens, sera cardinal et ministre.

Alors, j'ai salué M. l'abbé, j'ai {Po 233} embrassé l'hôtesse, j'ai fait galopper ma jument vers A....y.....

— Galopper !... s'écria le maire en levant les mains et les yeux vers le ciel.

— Là, continua Leseq, un de mes parens qui est employé honorablement à la garde des enfans au lycée, m'a confirmé les discours de l'abbé Frelu : il m'a donné des détails que l'abbé avait omis : ce sont les petits événemens qui ont eu lieu lorsque Monseigneur a ordiné M. Joseph.

Il y avait beaucoup de monde, le jeune homme portait sur sa figure les traces de la plus profonde douleur, et son aspect tirait les larmes des yeux. Un graud combat se passait évidemment en lui-même, ses gestes n'étaient pas en harmonie avec la noblesse ordinaire de son maintien. Lorsque l'évêque parut, il tomba à {Po 234} genoux à sa place, des larmes s'échappèrent de ses yeux ; il s'écria en sanglotant :

— Mon Dieu ! le sacrifice se fera donc !....

Tout le temps de la cérémonie, il pleura, et l'on fut obligé de l'emporter presque mourant, mais la curiosité ne put être satisfaite sur la cause de ses larmes. On croit lui avoir entendu prononcer souvent un nom que personne n'a pu distinguer à travers ses sanglots.

J'ai remercié mon parent, je suis revenu à Vannay; j'ai revu l'hôtesse ; et dixi : j'ai dit ! s'écria Leseq, en forçant sa voix.

Puis il avala un verre de vin que la joyeuse Marguerite avait apprêté.

CHAPITRE V CHAPITRE VII


Variantes

  1. misantropes {Po} nous corrigeons
  2. table bien servie, Allons {Po} nous rectifions la ponctuation
  3. ne vas {Po} l'impératif ne prend pas de s, nous corrigeons
  4. maitre {Po} nous corrigeons
  5. 2C'est cela mêm {Po} nous corrigeons cette coquille

Notes

  1. Le château de M. Shandy : allusion au roman assez surprenant de Laurence Sterne : The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gent. (1760-1768) qui impressionna beaucoup d'écrivains français du début du XIXe siècle.
  2. Haut comme le temps : l'expression, peu courante en littérature, indique un orgueilleux. Voir Mémoires de l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, Vol. 21 (Dijon ; chez Frantin, Impr.; M. DCCC. XVIII [1818]), p.49, commentaire de "33. Herbe du Tarn".
        On trouve dans le Dictionnire Languedocien-François [...] Nouvelle édition, par Mr. L. D. S., tome premier (Nismes ; Gaude, Père, fils & Compagnie, Libr.; M. DCC. LXXV [1785]), p.104 art. "nivou" (nuage, nuée, nue) cette même expression, qualifiant le temps qu'il fait : « Naou coumo las nivous ; haut comme le temps ». Le même dictionnaire dit encore : « Le temps se prend là pour les nuages ; & c'est dans ce sens qu'on dit de quelqu'un, qu'il est haut comme le temps » (p.35 art. "lëva")
  3. Amen, amen, dico vobis : formule souvent traduite par « en vérité je vous le dis.
  4. Vannay : un peu plus haut nommé Vanney ; les deux orthographes sont employées indifféremment dans le roman. On trouve dans la Nièvre, un lieu-dit nommé Cour-à-Vannay qui se trouve dans la commune de Saint-Bénin-d'Azy. A.....y pourrait cacher Azy : il y a Azy-le-Vif dans la Nièvre, à une vingtaine de kilomètres au sud de Nevers.
    Par ailleurs, une « portion de territoire appelée climat de Vannay » a été distraite de la commune de Dhun-les-Places (aujourd'hui Dun-les-Places), Nièvre, par une loi du 28 juin 1829, et réunie à la commune de Quarré-les-Tombes, Yonne. (Voir les lois du 28 juin 1829 qui autorisent des changement de circonscriptions ; première loi ( Nièvre - Yonne ), article 2 : in J. B. Duvergier ;Collection complète des lois, décrets, ordonnances, [...] ; tome XXIX (Paris ; Guyot et Scribe, libr.-éd., 1838), p.198, col.2 – nous mettons la citation au singulier –). Ce climat de Vannay, en 1822, quand Balzac composait Le Vicaire des Ardennes, était encore dans la Nièvre.