M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE VII.

Dans lequel on a l'espérance de savoir tout ce qu'est le vicaire. — Discussion jésuitique sur le manuscrit. — Il cède !



{Po 235} Aussitôt que Leseq eut terminé son éloquente narration, chacun se regarda avec un élonnement que le maître d'école crut produit par son discours, qu'il aurait nommé pro vicario ; mais bientôt un sourd murmure s'éleva dans le salon du curé.

— Nous ne sommes guère plus avancés, s'écria Marguerite.

— Nous en savons assez, dit le juge de paix, pour nous abstenir désormais de toute recherche sur M. Joseph. S'il est favori de Monseigneur, favori de madame de Rosann, nous ne serions pas bien reçus de lui causer quelque peine.

{Po 236} — C'est cela, ajouta M. Gravadel, d'ailleurs il est riche, il paye bien ce qu'il prend et sans marchander encore !....

— Je n'ai plus rien à craindre pour ses contributions, s'écria le percepteur, pourquoi, M. le maire, ne m'avez-vous pas dit qu'il vous payait comptant ?

— Et en or, répliqua le maire.

— En or ! s'écrièrent-ils en chœur.

— Parbleu, s'écria Leseq, belle merveille, quantun prodigium, s'il l'a volé !... Hé ! messieurs suivez le système de l'abbé Frelu, cet homme ne se cache pas pour rien. Or, il a commis quelque crime !... déchirons à force de tentatives et d'efforts, déchirons le voile dont il se couvre : refert, il importe, communæ, à la commune, et securitati publicæ, à la hache publique, ce qui signifie la {Po 237} justice, justitia, de savoir ce qu'est cet homme : et, si c'était un criminel qui, doué d'avantages extérieurs séduisans, eût trompé Monseigneur, surpris l'âme et les bonnes grâces de madame la marquise, voyez ce qu'il nous en arrivera en le démasquant ?... Vous, M. le percepteur, vous devenez receveur d'arrondissement ; vous, M. le maire, vous êtes nommé sous-préfet a, peut-être !... vous, M. le juge de paix qui auriez arrêté le coupable fugitif, vous iriez siéger sur les lys du tribunal !... et moi...

Les trois premiers fonctionnaires d'Aulnay restaient la bouche béante en aspirant l'espoir présenté par l'éloquent Leseq.

— Un instant, mes enfans, dit le curé, en soulevant sa jambe malade de dessus le tabouret où elle était posée, et il se leva, en prenant une {Po 238} allilude rendue imposante par son air de bonté ; un instant, mes senfans, chacun est maître chez soi, et l'on ne doit pas inculper ainsi M. Joseph. Je conviens qu'il n'y a pas de feu sans fumée, mais chacun son métier, et celui d'espion n'est pas le nôtre ; d'ailleurs il ne faut pas mettre son doigt entre l'arbre et i'ècorce, car il n'est pire eau qu'eau qui dort ; et que savez-vous ce qu'il vous reviendrait de vos recherches, qui cherche mal, mal y tourne ; d'où je conclus que chacun est fils de ses œuvres 1, et qu'il ne convient pas de nuire à M. Joseph. S'il est riche ; monnaie fait tout, prenez garde ; tel cherchait rose qui a trouvé épine ; et l'on sait où l'on est, l'on ne sait pas où l'on va ; l'homme propose et Dieu dispose ; et les battus payent l'amende ; ainsi, pas de {Po 239} complot, croyez-moi, un bon conaeil vaut un œil dans la main.

Ce déluge de proverbes n'était pas de nature à satisfaire Leseq, mais se voyant le seul de son avis, il se tut et s'en alla, ayant des renseignemens qui devaient assouvir la curiosité' publique, sans cependant qu'ils expliquassent l'éloignement de M. Joseph pour toutes les circonstances sublunaires.

L'honneur de cette découverte devait appartenir à Marguerite, le destin avait décidé que le village n'en serait jamais instruit, et que la gouvernante garderait un secret en sa vie.

Elle était restée seule dans le salon, et bien qu'elle pensât au vicaire, elle cherchait à deviner comment le perfide Leseq avait pu rester quatre jours chez une belle hôtesse ?... elle se rappellait l'embarras du maître d'école lorsqu'il arriva à cette partie de {Po 240} sa narration... quand le trot d'un cheval retentit au dehors, et la sonnette du presbytère au dedans ; Marguerite s'élance, un paysan venait demander avec instance les secours de l'église pour sa mère qui se mourait. Marguerite monte chez M. Joseph et l'instruit de ce que l'humanité et la religion exigent de lui. Le jeune prêtre sort avec rapidité, il court à l'église et saute sur le cheval que le fils désolé lui avait amené. Il court, il vole, malgré la nuit, malgré la pluie, il est déjà loin !...

Quelle joie ! Marguerite en pâlit, elle est seule en ce cabinet dans lequel, depuis que le vicaire est dans la maison, personne n'a pénétré..... L'imprudent vicaire a, dans son zèle, tout laissé pour aller au secours de l'homme en détresse, et Marguerite, la curieuse Marguerite triomphe !...

{Po 241} Elle parcourt le cabinet avec une joie inexprimable ; elle arrive devant le chevalet, et reste immobile d'admiration à l'aspect de la plus belle femme qu'il soit possible d'imaginer. Ce portrait est l'ouvrage du jeune prêtre, et, en apercevant cette figure céleste, la première idée qui vienne à l'esprit, c'est de croire que cette femme est une création imaginaire, dans laquelle une âme voluptueuse, grande et pleine de poésie, a rassemblé tous les traits épars dans la nature, et dont les peintres nomment la réunion, beau idéal.

Quand Marguerite s'est rassasiée de cette vue charmante, elle s'avance vers le bureau, voit le manuscrit, l'ouvre et lit.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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Le bon curé ne s'inquiétant pas de {Po 242} l'absence de sa gouvernante, ayant remis sa jambe en place, et appuyé sa tête sur l'énorme dossier de sa bergère rouge, s'était laissé aller à une envie de dormir, produite par la trop grande tension de ses esprits pendant le discours de Leseq. Il dormait....

Tout-à-coup des cris perçans le réveillent dans son premier somme, il écoute : Marguerite entre effarée, une lumière à la main.

— Ah, Monsieur ! une abomination... une révolte, on va le pendre !... le tuer !... les coquins.

— Qu'as-tu, ma fille ? mon vicaire... qu'est-il arrivé ? parle !...

— Ah, Monsieur, qu'elle histoire ! un vaisseau, des pirates, les pauvres enfans, leur père !... c'est lui.

— Mais, Marguerite, assieds-toi, et conte moi !...

{Po 243} — M. votre vicaire est parti, il a laissé la porte de son cabinet ouverte, je suis entrée, j'ai tout vu, voici son manuscrit, voici toute son histoire ; je l'ai lue au milieu, et il y a un sabbat d'enfer !...

— Marguerite, dit sévèrement le curé, reportez ce manuscrit où vous l'avez trouvé, fermez la porte du cabinet de mon vicaire et revenez ici ? vous ne me quitterez pas qu'il ne soit arrivé.

— Comment, monsieur !... s'écria Marguerite stupéfaite, du sang-froid et de la sévérité inconnue du bon curé.

— Faites ce que je dis !.... répéta le curé en faisant taire le désir qui le dévorait.

— Y pensez-vous, monsieur, nous allons tout connaître, tout savoir, cela se peut et vous vous y refusez !... {Po 244} Ma foi, monsieur, on profite du hasard. Ce qui tombe dans le fossé est pour ie soldat.

Un proverbe déridait toujours ce bon curé, sa sévérité disparut et il commença à admirer la figure friponne et curieuse de sa gouvernante. Celle-ci continua :

— Monsieur !... eh bien, je le lirai tout bas.

Le curé se mit à sourire malignement ; mais il répondit : — Non !... non, Marguerite.

— Monsieur écoutez, reprit la servante, je suis de votre avis, nous devons remettre ce manuscrit à sa place, mais permettez-moi de vous faire observer : 1° que je l'ai commencé ; 2° que si M. Joseph a écrit son histoire, c'est pour qu'elle soit lue ; 3° qu'enfin personne n'en saura rien.

— Et Dieu, Marguerite !...

{Po 245} — Ah, Monsieur ! n'y a-t-il plus que cela qui vous arrête, reprit naïvement la malicieuse servante ; écoutez-moi toujours !...

— Ah, satan !... s'écria M. Gausse qui commençait à désirer lire le manuscrit, si l'on dit pour la faim : ventre affamé n'a point d'oreille, que dira-t-on pour la curiosité ?

— Tout ce que l'on voudra, mon bon maître, dit-elle, en se coulant sur un fauteuil près de M. Gausse ; mais écoutez-moi ?... et, posant son bras sur celui du curé, elle le regarda d'un air tendre, et lui dit :

— Nous sommes deux personnes bien distinctes, et les péchés que l'un commet ne regardent nullement l'autre.

— Où diable veux-tu en venir ?

— Hé bien, Monsieur, continua {Po 246} la jésuitique servante, je prends sur moi le péché !... c'est moi qui ai pris le manuscrit, c'est moi qui vais le lire, vous l'écouterez ou vous ne l'écouterez pas, vous agirez comme bon vous semblera ; mais moi je le lis... et, dans deux ou trois jours,je me confesserai à vous, je montrerai un sincère repentir, alors vous me donnerez l'absolution.

— Cela ne se peut, dit le curé en remuant la tête de droite à gauche.

— Mais, Monsieur, vous ne m'empêcherez pas de pécher, ce que femme veut Dieu le veut.

D'ailleurs, ce que je vous soumets, ce raisonnement, ne mel'avez-vous pas fait il y a quinze ans, le surlendemain de mon arrivée chez vous ?

À ces paroles, Marguerite jeta un coup-d'œil à M. Gausse, le curé rougit, baissa les yeux, et la gouvernante {Po 247} triompha au moyen de ces puissans souvenirs. Le curé se tut, par ce silence, il s'avoua vaincu. Mais, je l'ai dit, M. Gausse était la franchise même ; alors, ayant consulté son cœur, il s'écria :

Allons, Marguerite, lis ?...

Cette dernière, rusée et maligne comme un vieux juge, sortit précipitamment, courut éveiller un enfant de chœur qui logeait à deux pas du presbytère, elle lui promit mille friandises, sa protection et une récompense s'il voulait faire sentinelle au bout du village, et revenir avertir lorsqu'il entendrait le vicaire arriver.

L'enfant promit, la gouvernante ayant tout prévu, accourut vers son maître, se plaça en face de lui, moucha la chandelle, mit ses lunettes, et M. Gausse ayant fermé les yeux pour {Po 248} n'être pas témoin du sacrilège, Marguerite lut ce qui suit, d'une voix nazillarde.





FIN DU TOME PREMIER.



CHAPITRE VI TOME DEUXIÈME
CHAPITRE VIII

TOME DEUXIÈME 2


Variantes

  1. sous-prefet {Po} nous corrigeons

Notes

  1. Le bon curé se répète : il a déjà cité ce proverbe dans le chapitre III (p. 127).
  2. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.