M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME DEUXIÈME 1

CHAPITRE VIII.

Histoire des deux Créoles.



{[Po 1]} SI j'écris l'histoire de ma jeunesse, c'est dans le but de faire penser profondoment ceux qui me liront : j'essaie de placer un phare sur la plus orageuse des mers, espérant ainsi pouvoir éclairer mes frères, et leur montrer les dangers que renferment les sentimens les plus innocens, et les plus douces affections que la nature a posés dans nos cœurs. 2

{Po 2} — Ses écrits lui ressemblent ! s'écria le curé en jetant un regard vers le ciel ; pauvre jeune homme ! il a été bien malheureux, à ce qu'il paraît.

— Hé pourquoi chercher à me tromper moi-même ! continua Marguerite, Dieu ne sait-il pas que si j'écris mes aventures, c'est pour m'occuper de ma chère Mélanie ! Pas de détours : ma conscience gronde ? avouons donc que je suis, à moi seul, le motif de l'écrit que je trace avec tant de plaisir, parce que tous les souvenirs que je vais évoquer, satisferont mon effrénée passion. Ne commençons pas un récit véritable par un mensonge ;... je suis prêtre, je dois m'en souvenir..... O religion ! présent céleste, toi seule me soutiens ! donne-moi la force d'achever, avant que la mort que je vois arriver à pas précipités ne vienne me {Po 3} saisir ? je l'invoque, et te dédie toutes mes pensées, quoiqu'elles concernent toutes la douce, la tendre, la pure Mêlanie.

M'inquiétant peu des lois de l'éloquence, je vais suivre les impulsions de mon cœur, je vais obéir à l'influence des souvenirs, et j'écris pour moi seul ( je n'ose dire pour elle ), sous la dictée d'un cœur pur... oui, pur !.. il le sera toujours quoiqu'il arrive. Tout homme, en parlant de lui-même, est porté à la diffusion ; mais si je suis diffus pour moi, que sera-ce a quand il s'agira d'elle ?...Ah ! tout ce que j'en dirai sera toujours peu.

Il est des circonstances dans ma vie, et des faits qui ne sont venus à ma connaissance que bien tard ; cependant, au lieu de les placer à l'époque véritable à laquelle je les appris, je suivrai dans ces mémoires {Po 4} l'ordre naturel des idées, et je rangerai les faits de manière à ce qu'ils forment une histoire suivie.

Je suis né en France, où ? je l'ignore ; de qui ? je l'ignorai long-temps ; ma naissance fut enveloppée des voiles les plus mystérieux ; car, en ce moment même, je n'ai pas encore une preuve légale, authentique et positive de ma nativité ; il me serait impossible de prouver ce que j'avance.

Aussitôt que je vis, dernièrement, Aulnay-le-Vicomte, j'eus un vague souvenir d'y avoir été nourri et d'y avoir passé les deux premières années de ma vie : ce qui m'a donné ce soupçon, c'est que j'ai toujours eu dans la mémoire le paysage d'Aulnay gravé d'une manière ineffaçable ; et qu'à la première promenade que je fis avec le bon curé, je fus stupéfait en reconnaissant, au sortir du village, {Po 5} du côté des Ardennes, le poirier sous lequel ma nourrice me déposait ordinairement lorsqu'elle allait travailler dans un champ voisin. Ma nourrice était une grosse paysanne, j'ai vainement cherché sa chaumière ; si elle existait encore je la distinguerais entre mille semblables. Cette habitation annonçait la pauvreté, cependant ce toit de chaume était souvent visité par un ecclésiastique qui me prenait sur ses genoux, me souriait, voulait me faire rire et parler, et me couvrait de baisers. Ces faits se trouvent gravés dans ma tête 3 à cause de l'habillement singulier des ecclésiastiques.

J'avais deux ans et demi : un matin ma nourrice était sortie pour aller travailler dans les champs, et resté tout seul dans la maison, je jouais, lorsque deux hommes entrent brusquement ; je reconnus {Po 6} l'ecclésiastique qui parlait vivement à un militaire. Après une longue altercalion qui n'avait rien d'offensif, car ces deux hommes paraissaient amis, le militaire me prit, m'enveloppa dans son manteau, monta en voiture, sortit du village ; et, au bout d'un certain temps, sur lequel il ne me reste aucune idée distincte, je me trouvai dans une grande ville au bord de la mer : enfin, quelques jours après je fus transporté dans une chaloupe et de la chaloupe dans un grand vaisseau qui m'a bien étonné. Voici en peu de mots tout ce que ma mémoire me fournit sur mon enfance.

Ce militaire, capitaine de vaisseau, était M. le marquis de Saint-André, mon père ; quant à ma mère, jamais je ne l'ai vue, jamais son sourire ineffable n'a porté le frémissement dans mon cœur ; aussi, mon âme est {Po 7} grosse d'une reconnaissance que je n'ai pu rejeter 4 sur aucune femme.

Le vaisseau dans lequel j'étais voguait à la M......... M. le marquis de Saint-André me donna d'abord peu de marques de sa tendresse. Sa femme, à ce que l'on m'a dit, avait émigré, et n'habitait plus la France : on ne me donna pas d'autres renseignemens, et toutes les fois que j'ai questionné mon père la-dessus, il m'imposa silence. — Hé quoi, pensai-je, lorsque je fus plus âgé, comment une mère a-t-elle pu abandonner son fils aîné 5? comment a-t-elle pu le reléguer dans un village loin d'elle et le confier aux soins d'une étrangère ? Et cette mère n'a pas tenté une seule fois de venir me voir ! elle n'a pas bravé tous les dangers pour m'embrasser ?. Ce fut toujours et c'est encore pour moi un mystère dont je {Po 8} n'ai jamais pu soulever le voile : il est vrai, qu'enfant de la nature et initié depuis peu aux inventions sacrilèges de la société, j'ignore les abominables combinaisons que produisent les vices particuliers à l'état social et aux agglomérations d'hommes.

Mon père était doué d'une grande énergie, passionné, sévère et même quelquefois dur. Je dois avouer néanmoins, que bien que j'aie souffert de sa brusquerie, il a souvent eu pour moi une bonté toute paternelle, mais ce fut lorsque mes qualités morales se développèrent, et qu'il crut que je pourrais un jour lui faire honneur. M. de Saint-André était franc, généreux, brave à l'excès, instruit, ayant tout pour plaire, et n'y réussissant jamais, même lorsqu'il le voulait. Il faisait peut-être trop sentir sa supériorité ; l'habitude de {Po 9} commander en souverain sur son bord, avait contribué à féconder les semences d'orgueil et de hauteur que son âme contenait, et ceux qui froissent l'amour-propre par leur seule présence, peuvent être estimés, craints, admirés même, mais ils ne plairont jamais.

Nous arrivâmes à la M........., et c'est dans cette île que j'ai passé la plus grande partie de ma jeunesse. Ici, je dois faire observer que la France était au fort de la révolution, qu'alors le voyage pacifique de mon père est une nouvelle énigme dont je ne puis trouver le mot : j'ignore encore en ce moment si mon père existe, et lui seul pourrait m'expliquer ces contradictions.

À la M........., le premier soin de mon père fut d'acheter une petite propriété, éloignée de tout, et de {Po 10} m'y confiner en me remettant entre les mains de la femme d'un de ses contremaîtres. Mme Hamel et deux nègres, ont été les seules personnes que j'aie vues jusqu'à l'âge de neuf ans. Madame Hamel devint presque une mère pour moi : elle n'est pas spirituelle, mais elle a un excellent jugement, une âme pétrie de douceur, de bonté et de vertus aimables ; dès l'âge le plus tendre elle m'a inspiré la crainte de Dieu, et m'a nourri des célestes préceptes de l'Évangile.

M. de Saint-André ne resta pas long-temps à la M......... ; je ne le revis qu'à des époques très-éloignées, mais l'état de marin ne permet pas de longs séjours, et il ne pouvait guères venir que lorsqu'il se trouvait dans les parages de nos îles.

Ainsi, mes premières années se {Po 11} sont écoulées loin des villes, loin des hommes, loin des vices ; je fus livré à la nature, et je puis me dire son élève, car madame Hamel ne me contraignit jamais, elle me laissa suivre les penchans de mon âme, jugeant, comme elle me l'a dit, que les hommes naissaient bons, et qu'en les préservant de la civilisation, on leur donnait, par cette seule et simple précaution, la plus belle éducation possible. La pauvre femme a été la cause bien innocente de tous nos malheurs !...

Cette bonne madame Hamel ne pensa pas une seule fois à me faire étudier les sciences ; elle n'a jamais compris, que le latin, les mathématiques, etc., pussent être essentiels au bonheur de l'homme. Je mets en fait qu'elle ne sait pas si la M......... qu'elle a habitée la moitié de sa vie, {Po 12} est sous la ligne ou dans un tropique. Elle ne connaît pas la différence des plantes d'Amérique d'avec celles de l'Europe ; elle ne donnerait pas un sou pour apprendre une découverte, et elle ne m'a montré que bien peu de choses, au dire de la plupart des hommes.

L'instruction qu'elle me répétait à chaque instant, et qui était sa plus douce étude, consistait en quelques maximes plus difficiles à pratiquer qu'à retenir. — Mon ami, me disait-elle en me regardant d'un œil attendri, sois digne du nom de Joseph ; fais le bien pour le bien ; respecte la vieillesse et l'enfance, car tu es enfant, et tu seras vieillard ; ne te moque de personne ; ne nuis à qui que ce soit, pas même aux animaux les plus petits ; préfère le bonheur d'autrui au tien ; oublie-toi souvent ; {Po 13} admire l'univers et tire toi-même les conclusions de ce spectacle.

Le beau est qu'elle prêchait d'exemple. Elle eût rougi, comme d'un crime, de trahir un nègre-marron 6 qui venait se réfugier dans les montagnes ; aussi très-souvent ces malheureux fugitifs venaient apporter des fruits, des curiosités, et me protégeaient dans mes courses. Nos deux nègres adoraient cette bonne et aimable femme. Enfin tout ce qu'elle me disait était appuyé par des actions vertueuses, accomplies avec cette simplicité, qui doivent les faire doubler de prix aux yeux de l'Eternel.

Je vécus sept ans sans connaître d'autre loi que la mienne, d'autres lieux que les montagnes brûlantes et les forêts humides qui nous environnaient. Je reçus de la nature {Po 14} un caractère impétueux et passionné : cette énergie terrible, fille du climat de feu et de la terre volcanique que j'habitais, ne se déploya que dans deux passions qui furent pour ainsi dire son refuge, car, dans tout le reste des sentimens, dans les usages et les accidens de la vie, j'ai entendu vanter, par les autres, ma douceur et ma patience ; cependant, je ne crois pas briller par ces deux qualités là.

La première de ces deux passions, est un doux fanatisme pour la religion de Jésus-Christ. Je fus chrétien de mon propre mouvement, et j'attribue cet entraînement de mon âme, à cette liberté dont j'ai joui : sans cesse devant la campagne, contemplant cette immense nature de l'Amérique, j'ai senti naître dans mon cœur des sentimens élevés, et je n'ai trouvé que l'évangile qui fut {Po 15} à la hauteur de ces merveilles : on y reconnaît la même main. Ce livre est comme la nature, vaste, simple et compliqué, naïf et grand, varié, sublime. Les montagnes, les forêts m'ont rendu religieux, mystique, et long-temps j'ai vu le monde du côté le plus beau. Jusqu'à neuf ans, je parcourus les environs de notre demeure en n'ayant aucune idée arrêtée, et de même qu'un jeune faon, jouant toujours, marchant d'étonnemens en étonnemens, grimpant sur les bambous, sur les rochers, sur les cocotiers, et furetant comme un jeune singe, curieux, léger, sauvage.

Souvent je parvenais dans l'antre du nègre-marron. Le pauvre fugitif me reconnaissait pour l'enfant que ses camarades lui avaient signalé comme le fils de madame Hamel, et le nègre, m'apportant une natte, {Po 16} me racontait ses malheurs, ses durs traîtemens. Je pleurais avec lui, et il baisait respectueusement mes mains, parce que j'étais un blanc. O souvenirs de l'enfance, que vous êtes doux !...... cette partie de ma jeunesse fut comme l'aube d'un beau jour : mes jouissances pures, la fraîcheur de mes sentimens, le calme, la naïveté, tout contribue à rendre délectable la mémoire de mes premiers essais de la vie, et je ne puis penser au son de la cloche de notre habitation, sans donner à mon cœur une fête suave, douce et belle de toutes les harmonies que le ciel de mon île me révéla.

Cependant, au milieu de mes promenades, il m'arrivait quelquefois de réfléchir ; je commençais à sentir dans mon cœur des sentimens vagues b, des affections qui cherchaient {Po 17} à se fixer sur quelqu'un ; enfin, il me manquait quelque chose. Souvent j'allais prendre un vieux nègre-marron, pour lui confier combien j'éprouvais de plaisir à voir un beau paysage, et une roche pendante qui semblait vouloir tomber sur la source qui s'échappait de ses pieds. Je voulais qu'il partageât mes découvertes, car une belle aurore, un coucher du soleil ne me plaisaient plus autant lorsque j'étais seul à les contempler. La bonne madame Hamel ne me fit jamais un reproche de ce que je l'abandonnais pour courir, et cependant la pauvre femme mourait de frayeur lorsque je passais une nuit dans la grotte de mon bon ami Fimo, le vieux nègre-marron, le chef des fugitifs. N'est-ce pas le comble de la bonté, que de souffrir ainsi sans le dire !... O madame Hamel !... 7

{Po 18} J'avais neuf ans, et depuis sept ans je n'avais pas revu mon père. Un jour, je revenais à notre maison, il était presque nuit, j'aperçus de loin beaucoup de lumières ; je courus pour savoir ce qui produisait cette clarté extraordinaire. En entrant dans l'avenue, bordée d'une haie de jeune goyaviers, d'avocats 8, de jacqs 9, d'agathis 10, je vis qu'il y avait beaucoup de soldats devant la maison, j'arrive, et je revois mon père.

Je lui sautai au col et je l'embrassai, qu'elle fut ma surprise en me retournant de voir à côté de madame Hamel, une petite fille âgée d'environ cinq ans !... Mme Hamel la tenait sur ses genoux et lorsque je la regardai, elle me jeta un coup-d'œil qui n'est jamais sorti de ma mémoire. Elle était assise sur madame Hamel avec une élégance, qui semblait lui être {Po 19} naturelle. Son petit visage brillait de toutes les beautés de l'enfance : sur sa peau blanche rouge et tendue, apparaissaient tous les germes des grâces et des attraits ; c'était un abrégé des perfections de la nature, et sa pose enfantine, son naïf sourire !.... ses longues et grosses boucles de cheveux blonds, qui retombaient sur son col frais et mignon. Ah ! malheureux ! je vois encore tout, au moment où j'écris ces lignes.

— Mon fils, me dit M. de Saint-André, je vous amène votre sœur.

À ce mot j'embrassai cette charmante enfant.

— Aimez-la bien ?.. car c'est le vivant portrait de madame de Saint-André, et c'est le seul que nous puissions avoir. En disant cela, mon père versa quelques larmes. — Elle est morte !...., {Po 20} continua-t-il ; mais il ne put achever.

J'appris la nouvelle de la mort de ma mère avec une indifférence dont je m'accuse encore, car je ne fus chagrin que de la douleur de mon père, et quant à moi, je n'étais nullement affecté : cependant, le matin j'avais pleuré amèrement la mort d'un jeune loxia 11 que j'avais apprivoisé de concert avec mon vieux nègre. Que l'on explique cette bizarrerie ? Ne serait-ce pas que nous ne pouvons aimer que des êtres sans cesse présens et que nous connaissons, avec lesquels nous avons des rapports continuels.

Lorsque M. de Saint-André fut seul avec moi, ma sœur et madame Hamel, il s'adressa à cette dernière, et lui dit : — Madame, je vous ai amené Mélanie parce qu'il y a encore trop de dangers pour nous en France 12, et {Po 21} que je n'y connais personne à qui j'aurais pu confier cette chère enfant. Aussitôt que nous pourrons revenir en Europe je viendrai vous chercher. Vous savez quels dangers je cours ici, je vous quitte !.. c'est peut-être beaucoup trop d'y être venu. Je ne sais comment je vais faire pour rejoindre mon bord, mais ma troupe est nombreuse et bien armée.

Après cette courte entrevue, mon père m'embrassa, couvrit Mélanie de baisers, et partit. Je voulus absolument l'accompagner jusqu'à la côte, et le suivre pour participer aux dangers qu'il allait courir, il m'ordonna de rester par une geste impératif, et un regard absolu, à l'influence desquels il était impossible de se soustraire.

Je rentrai dans la maison et toute la soirée mes yeux furent attachés sur la petite Mélanie. Une foule de {Po 22} réflexions vint alors m'assaillir, et je sentis naître en moi, un attachement dont je n'avais pas d'idée. Le sentiment que j'éprouvais à voir cette jeune enfant est indéfinissable, et je vis avec joie qu'elle le partagea dans toute son étendue. Nous couchâmes dans la même chambre non loin de madame Hamel, car je voulus à toute force me charger de ma sœur.

Dès-lors s'ouvrit, pour moi, une bien autre carrière. Il ne me manqua plus rien et la passion la plus terrible jeta sourdement ses fondemens dans mon âme. Tous les sourires de ma sœur m'appartenaient, de même que je ne fis plus rien qu'en son nom et pour elle. Je l'emmenais dans mes courses que je proportionnais à ses petites jambes, et chaque belle fleur que je rencontrais lui était offerte comme jouet, chaque beau {Po 23} fruit, chaque nid d'oiseau arrivaient dans ses belles mains avant qu'elle eut le temps de les désirer. Où l'on apercevait Mélanie, on était sûr de me trouver, car nous n'allions jamais l'un sans l'autre. Un quart-d'heure d'absence devenait un supplice pour nous deux, et toute notre étude fut de nous complaire, de chercher à faire le bonheur l'un de l'autre. Fier de mon âge, de ma force, je rendais à Mélanie des services qui ne me coûtaient rien, tant je trouvais de douceur à l'obliger. Peines, fatigues, soins, dangers me semblaient des roses. Si Mélanie fatiguée ne pouvait plus revenir, je formais un siège avec des lianes, et, l'adaptant à mon dos, je portais ma sœur jusqu'à la maison ; cette jolie fille me passait ses bras autour du col, en laissant ses cheveux dorés se mêler aux boucles de jais de {Po 24} ma chevelure, et mon cœur palpitait de joie lorsque je sentais la douce main de Mélanie, qui essuyait la sueur de mon front.

J'initiai, Mélanie, dans mes grands secrets c, je la menai dans mes routes favorites, chez les nègres marrons, nous gravîmes les rochers, et en voyant les pompes du couchant et les magnificences de l'aurore, je tâchais de lui faire comprendre le peu que je savais sur l'Eternel ; nous lisions ensemble ce qu'il écrivit sur la voûte des cieux, ce qu'il traça sur les sables de la mer, sur les feuilles des arbres, sur les ailes diaprées des oiseaux. Quant aux autres préceptes, le cœur naïf et pur de Mélanie les contenait tous, et c'est surtout elle, qui en apprenant les sublimes obligations de l'homme envers l'homme, ne parut que se souvenir. Toute jeune, une {Po 25} bonne action, une pensée noble, découlaient de sa bouche et de son cœur avec une facilité qui faisait croire que le bien et la vertu étaient son élément.

Un jour, nous allons à la grotte du vieux Fimo. Nous arrivons à sa retraite, après avoir traversé les plus jolis sentiers et nous être livrés à la gaîté la plus franche. Le soleil couchant dorait toutes les cimes et disait adieu à la nature, en l'enrichissant de ses belles teintes de couleur de bronze, d'or et de pourpre ; l'air était calme. Un funeste silence régnait aux environs de l'antre de Fimo. Nous approchons... le malheureux venait de saluer le soleil pour la dernière fois ! Etendu sur une grosse pierre couverte de mousse qui lui servait de siège, le pauvre nègre immobile, ne respirait plus et ses yeux 13 {Po 26} fixes et ouverts, annonçaient que l'homme de la nature meurt sans être entouré d'amis, parce que l'homme de la nature a horreur de la mort. Mélanie, lui ferma les paupières, détâcha son voile, le mit sur le visage du pauvre nègre, et, s'agenouillant, elle me dit : « — Prions !... »

Non, par-delà la tombe j'entendrais d encore cette voix pure et touchante et cet accent qui terrasse toutes les fibres du cœur !... Quel regard ! quelle attitude ! Notre prière consista à contempler tour-à-tour et le nègre et le ciel ! j'ignore ce que pensa Mélanie, mais je sais qu'alors mon âme s'éleva vers tout ce que la mélancolie et la religion ont de plus grand, de plus sublime et de plus extrême. Ensemble nous nous relevâmes et nos yeux étaient en pleurs.

Quelque mérite que possèdent les {Po 27} longues prières des morts, je n'ai jamais entendu d'oraison plus belle que le Prions ! de Mélanie. La religion est un besoin de l'homme.

Nous aperçûmes deux nègres qui cherchaient leur chétive subsistance 14, nous les appelâmes à grands cris. Ils vinrent en reconnaissant notre voix, nous les guidâmes vers le corps inanimé du bon Fimo. Ils firent une fosse dessous un cocotier que Mélanie indiqua. Tous deux muets et remplis d'une sainte attention, nous suivîmes, en nous tenant par la main, les deux nègres qui portaient Fimo sur leurs épaules. Enfin, nous le vîmes placer dans sa dernière demeure : en ce moment, par un artifice de la nature et la disposition des lieux, un rayon de soleil, se faisant jour, vint illuminer solitairement cette fosse. — Dieu l'emmène !... m'écriai-je. Lorsque {Po 28} la terre fut jetée sur lui, Mélanie dit : — Nous ne le verrons plus !... On fit une espèce de tertre, et lorsque nous avions du chagrin la tombe du nègre était l'autel où nous venions pleurer.

En revenant, nous gardâmes le silence ; mais en sortant de la forêt, ému de tout ce qu'avait dit Mélanie, je m'arrêtai, et, regardant ma sœur, je lui dis avec la voix de l'âme : — Ah tu es un ange !...

Elle ne me répondit que par un fin sourire etun gracieux mouvement de tête qui sont gravés dans ma mémoire avec tout ce qu'elle a dit et tout ce qu'elle a fait. Ce soir-là nous ne mangeâmes pas, car en entrant elle murmura : — « Joseph, on n'a pas faim quand on a du chagrin !

— Âme divine !...

— Mon bon Jésus ! s'écria Marguerite ; {Po 29} voyez, monsieur, dit-elle à M. Gausse, en lui montrant le manuscrit, voyez ? comme il a pleuré dans cet endroit, l'écriture est presqu'effacée.

M. Gausse ne répondit rien, mais sa figure indiquait que toutes les cordes de son cœur bienfaisant et sensible étaient contractées.

TOME PREMIER
CHAPITRE VII
CHAPITRE IX


Variantes

  1. que seras-ce {Po} nous corrigeons
  2. sentimens / agues {Po} nous corrigeons cette coquille
  3. J'initiai, Mélanie, dans mes grands secrets {Po} les virgules sont inattendues car Mélanie est complément d'objet direct ; nous les maintenons
  4. par-delà la tombe j'entendrais {Po} l'espace entre tombe et j'entendrais laisse supposer une virgule non imprimée ; nous laissons tel quel

Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.
  2. réclame : T II. ; pas de signature
  3. « j'eus un vague souvenir [...]. Ces faits se trouvent gravés dans ma tête » : l'éveil de la mémoire de la prime enfance est assez extraordinaire.
  4. « une reconnaissance que je n'ai pu rejeter sur une autre femme » : rejeter a ici le sens de « reporter sur quelqu'un [...] d'autre, pour compenser un manquen une absence » (www.cnrtl.fr art. "rejeter", II B, qui relève ce sens sous le forme pronominale, se rejeter).
  5. « fils aîné : » d'où lui vient cette connaisance qu'il est l'aîné ? On l'apprendra aux pages 18 et 19 : son père lui présentera « une petite fille âgée d'environ cinq ans .
  6. nègre-marron : c'est-à-dire esclave en fuite. L'esclavage a été aboli dans toutes les colonies par la Convention le 4 février 1794 : l'abolition avait déjà été décrétée à Saint-Domingue par Sothonax le 29 août 1793. Mais en 1809 les Anglais occupent l'île et restaurent l'esclavage ; l'île ne sera rendue à la France que le 30 mai 1814, et l'esclavage définitivement aboli que le 27 avril 1848.
        Donc l'enfance de Joseph à la Martinique est antérieure à 1794.
  7. signature de feuille : 1 *
  8. avocat : il faudrait avocatier, mot attesté en 1776 et désignant l'arbre porteur des avocats. Mais dans l'enfance de Joseph, le mot était probablement encore peu usité.
  9. jacq : il faudrait jaquier, mot attesté en 1688, ou jacquier, qui désigne un arbre, proche de l'arbre à pain, et porteur des jacqs ou jaques. Le mot jaquier apparaît dans le Dictionnaire de l'Académie Française en 1835.
  10. agathis : www.cnrtl.fr et Littré ne connaissent que la forme agati ; on trouve agathis dans le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse. L'agati est un petit arbre.
    La source de Balzac pour ces divers arbres peut être Bernardin de Saint-Pierre : Harmonies de la Nature (1814).
  11. Le loxia est un passereau de la famille des Fringillidés, du genre bec-croisé qui comprend six espèces dont : le bec-croisé des sapins (Loxia curvirostra) est commun dans le nord de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique. C'est de lui qu'il s'agit ici car l'autre espèce qu'on trouve répandue en Amérique du Nord, le bec-croisé bifascié (Loxia leucoptera) est nettement plus nordique ; une troisième espèce est endémique de l'île d'Hispaniola dans les Grandes Antilles.
  12. « Aussitôt que nous pourrons revenir en Europe [...]. Vous savez quels dangers je cours ici » : on peut voir là une confirmation que ce récit se reporte à la période qui précède la Terreur ou au début de celle-ci. On peut aussi penser que Saint-André a des activités de corsaire aux ordres du futur Louis XVIII : ceci expliquerait pourquoi le danger qu'il court lui paraît plus grand dans les Antilles.
  13. réclame : T. II ; signature de feuille : 2
  14. chétif : ici dans le sens de peu abondant ; sens que Balzac utilisera encore dans Les Illusions perdues : « Il partagera le chétif morceau de pain qui nous reste ».