M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME DEUXIÈME 1

CHAPITRE IX.

Le temple du Val-terrible. — Le Nègre ravisseur. — Le Mariage de la nature. — Départ pour la France.



{Po 30} CE fut ainsi que nous passâmes le temps de notre enfance. Tout ce que les sentimens humains ont de plus naïf et de plus touchant, embellissait nos jeux et nos courses. Nos corps, n'étant pas déformés par les habillemens ridicules que produisent les modes, se développèrent rapidement et les belles proportions que la nature, livrée à elle-même, enfante sans efforts, nous donnèrent les frêles avantages de la beauté. Notre liberté douce faisait briller nos visage d'un divin contentement.

{Po 31} Mélanie atteignit douze ans. Sa jolie taille était presque formée ; elle se regardait déjà dans l'eau claire des fontaines pour arranger d'une manière encore plus gracieuse les milliers de boucles que formaient ses beaux cheveux blonds. Ses yeux bleus a souriaient toujours, et elle avait l'art de les jeter d'une certaine façon qui peignait tout d'un coup une âme tendre et portée à la mélancolie. Elle chaussait son pied mignon avec une sandale artistement tissue par nos nègres ; et, selon la coutume des îles, elle le laissait à nud : rien n'était séduisant comme cette jeune fille, douée de toutes les aimables qualités des femmes !... Maintenant qu'en évoquant ces douloureux et charmans souvenirs, je me rappelle le groupe admirable que nous devions former, lorsqu'entrelacés au bord d'une {Po 32} fontaine, sons un rocher, au milieu des vastes colonnades antiques de la forêt et protégés par des buissons épineux, nous étions livrés aux jeux de la jeunesse ; il me semble que les fameuses statues de la Grèce ne devaient pas être plus belles, car quelque soit le feu divin qu'ait répandu le génie sur ses créations, nous les surpassions par la naïveté de nos attitudes, la fraîcheur de nos visages : et, semblables aux deux ombres charmantes de ces amans dont parle Klopstok 2, nous n'avions pas besoin des paroles humaines pour nous faire part de nos sentimens et de nos pensées... un geste, un sourire, un coup-d'œil, un baiser tenaient lieu du langage, nos âmes s'entendaient. L'habitude avait tellement fait passer nos cœurs l'un dans l'autre qu'il n'en existait plus qu'un seul.

{Po 33} Je ne sais s'il y a beaucoup d'âmes qui se plairont à la simple description des événemens qui marquèrent ces années de bonheur ? ils semblent appartenir à un autre temps qu'au siècle d'aujourd'hui ; mais la peinture n'en sera fade que pour des gens dont l'imagination n'a jamais tracé les tableaux mensongers de l'âge d'or. Hélas, je puis dire avec orgueil que je l'ai connu pour mon malheur.

Un jour, j'avais conduit Mélanie vers un lieu dont on ne peut avoir aucune idée en Europe. Que l'on se figure deux énormes pics, séparés l'un de l'autre, à leur sommet, par un immense espace ; cette ouverture dans les airs ressemblait à celle d'un angle immense, car les deux montagnes se réjoignaient par en bas et représentaient exactement un angle aigu assis sur l'angle même, dont le {Po 34} sommet formait une vallée, et les rochers aériens, les deux côtés. Ainsi le vallon du bas était extrêmement étroit, chaque montagne présentait un aspect miraculeux, par la végétation qui l'embellissait : par un côté de la vallée, on apercevait la mer à une distance énorme ; et de l'autre, un bocage disposé en cercle, au milieu duquel une source faisait entendre son doux murmure. Lorsque Mélanie fut à l'entrée de ce vaste et admirable paysage, nommé le Val-terrible, elle me regarda, me serra la main et, me montrant un fragment de rocher d'où l'on découvrait toutes ces beautés, assemblage unique de toutes les ressources de la nature :— Je voudrais, dit-elle, que sur cette roche, sous ces arbres l'on complétât le spectacle en bâtissant une chaumière élégante, entourée de fleurs, et plus loin, {Po 35} dans l'île qui se trouve au milieu de ce petit lac, je sens que je m'attendrirais en y apercevant la tombe du nègre, placée sous un Tatamaque 3.

Je reconduisis Mélanie à notre maison ; lorsqu'elle fut couchée, je m'échappai, et, courant de toutes mes forces, je regagnai le Val-terrible. J'allai dans toutes les retraites des nègres-marrons auxquels nous portions tous les jours leur nourriture. Je les rassemblai ; et, les amenant sur la roche où Mélanie avait exprimé son désir avec cette aimable légèreté de son sexe, je leur dis : — Mes amis, Mélanie a dit qu'elle voulait voir là une habitation, il faut la construire à l'instant.

Aussitôt sept à huit nègres mettent le feu au pied d'une trentaine d'arbres qui ne lardèrent pas à tomber, pendant que d'autres creusaient {Po 36} la terre et que d'autres cherchaient de la mousse. Nous travaillâmes toute la nuit, et le jour nous surprit que l'ouvrage était bien avancé. Je ne sais comment je fis pour construire une chaumière selon les règles de l'architecture, mais j'ai vu dans les parcs des grands, des constructions champêtres artificielles, qui n'étaient que des masures auprès de mon palais sauvage.

De chaque côté de la porte s'élevaient trente pieds d'arbres parfaitement droits, qui représentaient des colonnes, tant les troncs noueux étaient gros et ronds ; les interstices furent soigneusement remplis avec de la mousse. Sur ces colonnes l'on plaça transversalement un énorme cocotier qui servit de frise ; puis, par une adresse dont les nègres donnent souvent des preuves, il réussirent à poser {Po 37} sur sur cette frise deux gros troncs en triangle, qui formèrent un fronton. En bas des colonnes, ils disposèrent le terrain de manière à ce que des marches naturelles donnèrent une base aux arbres, et cette chaumière eut toute la tournure de la façade du Parthénon. Elle était très-longue, et ses côtés furent façonnés selon le système de la façade ; on fit le toit avec des feuilles de mangle 4 et nous laissâmes des jours pour que l'intérieur fût éclairé.

Cependant la journée s'avançait ; tout en travaillant pour Mélanie, je l'oubliais !... Enfin, sur le soir, lorsque je vis que les nègres pouvaient finir tout à eux seuls, avec mes instructions ; j'accourus à la maison... j'entrai et je vis Mélanie qui, les yeux rouges, était assise sur la porte. Aussitôt qu'elle m'aperçut, elle se mit à agiter {Po 38} son mouchoir, car la joie la suffoquait, elle ne pouvait parler. À cette action je reconnus combien sa douleur avait été vive, et, en une seconde, je fus à ses côtés...

— Méchant enfant, me dit madame Hamel, sans me demander d'où je venais, que vous nous avez causé d'inquiétude !

— Ne le gronde pas, ma mère, repondit Mélanie, vois comme il en est fâche !... — Joseph, ajouta-t-elle avec une charmante naïveté, je ne te dirai pas que tu m'as fait mal, parce que tu aurais trop de chagrin ! Elle se mit à essuyer la sueur de mon front et à caresser ma chevelure avec une attention pleine de grâce.

— Lorsque je ne t'ai plus vu j'ai pleuré ! me dit-elle ; je n'ai pas vécu cette journée-ci, il faut la rayer du nombre des jours que Dieu {Po 39} m'accordera ! méchant, comment as-tu fait pour t'éloigner de moi ? si ce fut pour une bonne action, je ne te pardonnerai jamais de m'avoir laissée à l'habitation.

Ne voulant pas dire mon secret, je gardai le silence, ce qui étonna Mélanie. Elle me regarda d'un air boudeur qui la rendait charmante, par la difficulté qu'elle trouvait à faire paraître sur son visage une expression disgracieuse. En se couchant, elle me dit, en grossissant sa voix ; — Je ne te souhaite pas une bonne nuit !...

Et moi, Mélanie, lui répondis-je avec douceur et en souriant, je supplie le tout-puissant de répandre le charme des plus beaux songes sur ton sommeil d'innocence.

À cette réponse, elle fut un peu confuse, et se coucha en murmurant : « — Pourquoi aussi ne me dit-il pas {Po 40} ce qu'il fait ! » Il semble que la jalousie soit un sentiment dont le germe est naturellement en nous, et que la civilisation ne l'ait point créée.

Le lendemain, ma sœur vint à moi ; et, m'embrassant avec un air repentant, elle me dit avec tendresse : — Je te demande pardon, mon frère ? — Tu n'en as pas besoin, et je l'embrassai avec ivresse.

Madame Hamel nous pressa tour-à-tour sur son sein en s'écriant ; « — Heureux enfans ! .... conservez bien la pureté de votre âme !.....

Nous nous regardâmes nous deux Mélanie,sans pouvoir comprendre le sens de ces paroles. Je les comprends maintenant !... Après le repas, j'emmenai Mélanie, et je la conduisis au Val-Terrible, par un chemin qui devait la mettre brusquement en face du spectacle qu'elle avait souhaité. Presque tous les nègres-marrons {Po 41} étaient de la côte de Guinée, et ils chantaient en chœur une chanson de leur pays. Cette sauvage mélodie allait admirablement à ce site pittoresque, et elle vint frapper nos oreilles.

— Ce sont nos noirs ! dit Mélanie en arrivant à la vallée. Elle fait un pas de plus, jette un cri d'étonnement, elle me regarde, se précipite dans mon sein, et sur sa joue en fleur, roulèrent les larmes d'une joie céleste. Les nègres avaient eu le soin de gratter la terre et de former une avenue sur laquelle un sable doré répandu, rendait le marcher plus agréable. — Que j'aime cette précaution, dit Mélanie !

Elle entra dans la chaumière que nous nommâmes le Temple. Quelles sont les paroles qui pourraient rendre les charmes d'un pareil moment ?......

À quelque temps de là, une aventure 5 {Po 42} vint m'éclaircr sur la nature du sentiment que je portais à cette sœur trop chérie. Il y avait parmi les nègres-marrons, un noir de la Côte-d'Or, d'un naturel extrêmement féroce, et les mauvais traitemens dont il fut accablé contribuèrent encore â aigrir son caractère. Il fuyait ses compagnons de malheur, il errait dans les endroits les plus escarpés et les plus sauvages, rien ne pouvait l'adoucir : Mélanie l'entreprit. Un jour, le voyant assis sur un quartier de roche, elle me dit : — Il est impossible, Joseph, qu'il y ait des êtres complètement méchans, on peut se tromper, mais personne n'a dit au fond de son cœur, « je veux être cruel ;» ce nègre regarde le ciel, or, cette seule action m'indique que nous réussirons.

Aussitôt elle se mit en marche et {Po 43} nous arrivâmes à ce noir qui ne s'enfuit point selon sa coutume, il regarda même Mélanie d'une manière qui me déplut.

— Bon nègre, dit ma sœur avec une voix douce à laquelle rien ne résistait ; pourquoi restes-tu toujours seul ? pourquoi te réfugie-tu dans des antres sauvages, au lieu d'habiter des grottes charmantes.

— Parce que la nature ne m'a jamais souri, et que je suis malheureux.

— Veux-tu que nous t'apportions de la nourriture, tu n'auras pas la peine de la chercher ?

— Non. C'est peut-être une amorce pour me charger de chaînes et me ramener à mon maître.

— Mais, pourquoi, brises-tu des arbres ? et troubles-tu l'eau des {Po 44} fontaines ? Tu déchires des oiseaux !.. c'est mal cela ?...

— Il faut bien que je rende tous les maux qu'on m'a faits. Allez-vous- en ? je ne puis vous voir !

Tout en parlant ainsi, il jettait des regards farouches sur Mélanie, en paraissant ne pas me voir ; son œil exprimait un sauvage désir et alors des idées vagues vinrent troubler mon cerveau ? — Allons-nous en, dis-je à Mélanie : et ma sœur, plaignant le nègre malheureux, laissa tomber sur lui un coup d'œil de compassion et de tendresse naïve, qui le fît tressaillir.

— Le malheureux ! s'écria-t-elle, et tout en se retournant, elle le regardait toujours. Je vis le nègre rester à la même place en contemplant Mélanie ; il ressemblait de loin à une statue de bronze. Lorsque nous fûmes {Po 45} trop loin pour qu'il pût nous voir, il s'élança et nous suivit toujours jusqu'à ce que nous arrivâmes vers l'habitation.

Le lendemain, lorsque nous nous promenâmes en apportant des douceurs à nos pauvres nègres-marrons, je vis ce même noir nous épier avec soin, et se cacher pour admirer Mélanie. Nous étions assis sur une pelouse, à côté de notre temple ; nous causions ; j'entendis un léger bruit dans le feuillage et, portant mes regards vers l'endroit d'où partait ce frémissement, j'aperçus les deux yeux noirs de ce nègre, qui dévoraient Mélanie. Une peur mortelle glissa son froid glacial dans tous mes membres, et je fus comme charmé par l'infernal regard de ce noir. Alors, j'eus une connaissance confuse des dangers que courait Mélanie, et, appelant {Po 46} par son nom un nègre qui avait son refuge à deux pas de là, je réussis à reprendre courage lorsque je le vis accourir : aussitôt j'entraînai Mélanie à notre habitation, avec une promptitude dont elle ne devina pas la cause. Pendant plusieurs jours j'allai dans la forêt sans Mélanie, et j'eus la force de résister à ses prières.

Cependant, un matin, elle fit tant que je l'emmenai. Jamais, je crois, je ne l'avais vue si jolie et si séduisante. Lorsque nous arrivâmes au milieu de la forêt, non loin du Val-terrible, j'entendis les pas d'un homme qui marchait derrière nous... Je me retourne, et j'aperçois le nègre !.. une sueur froide me saisit. — Marchons plus vite ? dis-je à ma sœur. Vains efforts ! le nègre fondit sur Mélanie, et, la prenant dans ses bras, il s'élança vers les montagnes avec la {Po 47} rapidité de l'éclair. Je le suivis en courant de toutes mes forces, et en faisant retentir la forêt de mes cris de détresse. En poursuivant le nègre, je le forçais à la retraite ; et, tant qu'il courait, j'étais tranquille sur le sort de Mélanie, dont les pleurs et les sanglots me déchiraient le cœur. Elle se débattait avec son ravisseur, et retardait sa fuite, mais ce dernier atteignit un endroit écarté, et là, déposant à terre Mélanie, il la couvrit de baisers. Non, jamais un homme ne connaîtra la rage qui s'alluma dans mon âme ! je volais avec la vélocité de l'aigle, à travers les pointes de rochers qui me mettaient les pieds en sang, et je ne sentais aucune douleur, tant les feux de la colère me brûlaient. Enfin, sur le haut de la roche, deux nègres parurent, semblables à deux chasseurs {Po 48} qui accourent pour empêcher un tigre de dévorer une jeune biche. Je fus en-même-temps qu'eux aux côtés du nègre qui fut massacré impitoyablement par les deux marrons. Mélanie ne fut pas témoin de ce meurtre, je l'avais prise dans mes bras, et, rapide comme une flèche, je l'emportais à travers les rochers, que je descendais avec une aveugle fureur en les teignant de mon sang. Ma sœur pleurait à chaudes larmes, obéissant à un vague sentiment de pudeur, de coquetterie que je ne pourrais définir ; et moi, pendant ce temps, je l'inondais de baisers enflammes, cherchant ainsi à la purifier et à effacer la souillure imprimée par ceux du nègre effronté.

— Embrasse-moi bien ? s'écriait-elle en sanglottant.

Ce moment m'éclaira ; je vis quelle {Po 49} était la nature de l'amour que je portais à ma sœur !....

— Monsieur, dit Marguerite, en interrompant sa lecture, notre pauvre vicaire a encore bien pleuré à cet endroit-là... tenez ?... et elle montra le manuscrit à M. Gausse.

— Le malheureux ! s'écria le bon curé.

Alors, continua la servante, je n'aperçus aucun mal dans ce sentiment : ignorans comme des créoles, n'ayant aucune idée des prohibitions légales ! et justes des lois humaines, je fus ravi !... — Je me livrai au doux charme de trouver une maîtresse, une amante, une épouse dans ma sœur, et je me gardai bien de l'instruire des découvertes que j'avais faites dans mon propre cœur. Une joie céleste vint jeter son baume rafraîchissant sur la plaie passagère que venait d'ouvrir 6 {Po 50} le nègre, et je bénis en quelque sorte cette aventure. Je revins avec Mélanie chagrine, car les farouches baisers de son noir ravisseur, lui restaient sur les lèvres, et maintes fois elle y portait la main en s'essuyant avec dépit. Alors, je la comblais de mes caresses, et ces caresses eurent dès lors un autre caractère ! alors je questionnai fréquemment madame Hamel, les nègres, tout : je fus plus attentif à tous les mystères de la nature ; souvent assis sur les branches d'un arbre, je contemplais curieusement les oiseaux ; enfin une nouvelle source de pensées et de mélancolie vint augmenter mes réflexions habituelles.

Je me souviens avec un charme mêlé de honte, de ce temps délicieux, où mes sentimens prirent une teinte indécise de sensualité divine, où je donnais à ma sœur des baisers qui {Po 51} l'étonnaient elle-même. Confuse et rougissant elle penchait sa tête dans mon sein, et semblait provoquer mes caresses amoureuses. Alors je n'étais pas criminel, j'avais le cœur pur !... et alors cette passion laissa des traces indélébiles ! elle est criminelle maintenant !... et cependant, malgré tous mes efforts, elle ne pourra s'éteindre que lorsque le froid marbre de la tombe m'aura recouvert.

Quelque temps après cet événement, ma sœur qui croissait en grâce, en beauté, et dont l'esprit était au moins à la hauteur des perfections du corps, devint aussi rêveuse, et son charmant visage se couvrait parfois d'une rougeur subite.

Un jour, me prenant par la main, elle me dit avec une espèce de solennité : — Viens, mon frère ? allons au temple ?... là, j'aurai quelque chose à te dire..

{Po 52} Nous marchâmes en silence, en nous jetant des regards furtifs, ainsi qu'Adam et Ève lorsqu'ils eurent mangé la pomme fatale ; il semblait que nous nous comprissions parfaitement l'un et l'autre. Mous arrivâmes à notre banc de mousse au pied de notre temple. Pour faire passer dans l'âme des autres le ravissement qui vint saisir la nôtre par degrés, il faudrait pouvoir asseoir en ce moment ceux qui liront cet écrit, sous le papayer qui nous ombrageait, et leur faire voir les magnifiques couleurs dont les montagnes étaient parées : l'azur foncé de l'indigo teignait le milieu des rochers, leurs cimes arrivaient par des teintes insensibles à l'or le plus brillant, et leurs formes pyramidales tranchaient vivement sur un ciel d'une étonnante pureté ; la mer roulait {Po 53} de petites vagues d'argent ; la végétation variée de l'Amérique étalait les mille sortes de vert des feuilles de ses productions ; et, le soleil à son couchant, donnant une touchante mélancolie à ce tableau, imprimait à l'âme un mouvement indéfinissable. Ce fut à la face de toutes ces richesses, que Mélanie, après me les avoir montrées par un geste de main plein de grâce, me dit d'une voix altérée :

— Mon frère, je ne sais plus comment je t'aime ! tes regards portent le trouble dans mon âme et je te désire comme le prisonnier doit désirer la liberté, l'aveugle la lumière ! je t'aime d'amour, et, je prononce ces paroles sans savoir s'il y a plusieurs amours, hélas je ne le saurai jamais, parce que je n'en trouve qu'un seul dans mon âme. Cependant, à {Po 54} force de penser, j'ai vu que l'amour dont je t'entoure, est autre que celui par lequel j'aime madame Hamel. Je voudrais apprendre de toi, si quand je te regarde, tu éprouves ce bouleversement que ton œil arrêté sur le mien, produit chez moi. Je n'ose plus te voir qu'en secret, c'est-à-dire lorsque tu ne me vois point ; et alors, j'éprouve une douceur inouie que je ne connaissais pas encore, et qui, chaque jour devient plus forte et plus vive.

— ma sœur ! m'écriai-je en lui prenant la main, un feu terrible me brûle, et depuis quelque temps j'ai reçu une nouvelle vie !... nous nous appartenons l'un à l'autre pour toujours ! tiens, vois-tu ? je serai pour toi comme Nehani pour sa femme 7 : tu seras mon épouse et je serai ton {Po 55} mari, tu es Ève et je suis Adam. Il n'y a que ce moyen !.... mais, il faut une cérémonie, un serment.

— Allons donc, dit-elle, jure bien vite ? et prenons toute cette vallée, cette mer et ces montagnes à témoin ?... Joseph, toi, tu dois te mettre à genoux ?...

Je m'agenouillai effectivement, elle prit ma main dans les siennes, son visage devint d'une étonnante gravité, et, alors levant mon autre main vers le ciel, je lui dis :« — Mélanie, je te jure de n'aimer jamais que toi ! le reste des femmes n'est plus rien ! tu es pour toujours ma sœur et ma femme !...

Je me rassis à ses côtés et elle me dit avec un sourire et une naïveté enivrante. — Moi, je ne me mettrai pas à genoux ?... — Je jure, reprit-elle en ine lançant tous les feux de l'amour {Po 56} par un regard empreint des suavités les plus enchanteresses ; je jure de n'aimer que toi !...— Puis, se jettant dans mon sein, elle me couvrit de baisers. Le flambeau de cet hymen fut le soleil ; les témoins, le ciel et la mer frémissante ; et la nature dut sourire aux simples caresses qui terminèrent cette scène enfantine.

Dès lors, je ne sais quelle tranquillité se glissa dans nos âmes, nous fumes heureux et rien ne manqua à notre bonheur. Les rires charmans, les jeux de l'innocence, les candides caresses d'un frère et d'une sœur vinrent nous enivrer, et notre vie coula pure comme l'eau d'un ruisseau qui court sur un sable doré.

Alors Mélanie avait treize ans et j'en avais seize. Un matin que je bêchais, que ma sœur brodait, M. de Saint-André se montra dans notre {Po 57} avenue, et en deux sauts nous fumes dans ses bras. Il admira l'étonnante beauté de ma sœur, ainsi que ma taille élancée et il parut content.

— Mes enfans, nous dit-il, l'horizon b politique de la France n'est plus orageux : ce sont des énigmes pour vous que de pareilles paroles ; mais enfin, votre père n'est plus proscrit ; il quitte l'Amérique. Le souverain de notre pays m'a donné le commandement d'un vaisseau, avec le grade de contre-amiral, et je viens vous chercher pour vous emmener en France. Vous allez revoir votre patrie, et connaître les jouissances de la vie sociale : Toi, Mélanie ( et sa voix avait un accent de tendresse qu'il ne put cacher ), ta beauté te rendra l'objet de l'hommage de tous les hommes : vous, Joseph ( sa voix devint plus sévère ) vous allez réparer {Po 58} le temps perdu, et vous instruire, pour vous faire un état, un nom, et arriver à des places éminentes.

Ces paroles furent pour moi l'objet d'un long commentaire. J'eus beaucoup de peine à les comprendre, et pour être franc, je dois dire que je ne les compris pas.

Le lendemain, mon père nous quitta, et fut à C... vendre l'babitation de madame Hamel. Trois jours après, nous étions dans une frégate, et nous voguions vers la terre de France.

CHAPITRE VIII CHAPITRE X


Variantes

  1. Ses yeux bleux {Po} (nous corrigeons)
  2. horison {Po} (nous corrigeons)

Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.
  2. Allusion imprécise, peut-être à La Crainte des amants, brève ode de 1753 ; ou plus vraisemblablement au Chant XV de La Messiade. Friedrich Gottlieb Klopstock (1724-1803), célèbre poète allemand, est considéré comme l'un des précurseurs du mouvement Sturm und Drang, un des premiers courants romantiques.
  3. Le tatamaque est un arbre de grande taille qu'on trouve sur l'île de la Réunion. C'est dans Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre que Balzac a trouvé le tatamaque :
        « Je gravai ce vers de Virgile sur l'écorce d'un tatamaque à l'ombre duquel Paul s'asseyait quelquefois pour regarder au loin la mer agitée :
                    Fortunatus est ille deos qui novit agrestes !
        Heureux, mon fils, de ne connaître que les divinités champêtres ! » (Le vers cité est tiré des Géorgiques, II, vers 493)
  4. « MANGLE. ( Bot. ) Ce nom est donné à divers arbres ou ar brisseaux qui croissent sur le bord de la mer, et sont souvent à moitié submergés. Ils appartiennent à différens genres, et principalement au vrai manglier ou palatuvier, rhizophora, [...]. Nous ajouterons que le mangle ou manglier porte aussi dans divers lieux les noms de mange et mangrove. » (Dictionnaire des sciences naturelles [...] par plusieurs Professeurs du Jardin du Roi, et des principales Écoles de Paris ; Strasbourg et Paris, F.G. Levrault, Éditeur, et Le Normant ; Tome vingt-neuvième (1823), p. 50, art. manglepalatuvier se dit aujourd'hui palétuvier).
  5. Signature de feuille : 2*
  6. Réclame : T. II. ; signature de feuille : 3
  7. Nehani : nous n'avons rien trouvé qui identifie ce Nehani. Le mot, apparemment d'origine indienne ou persanne, signifie : caché, occulte. C'est aussi le nom d'une tribu aborigène d'Alaska.