M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME DEUXIÈME 1

CHAPITRE XII.

Il instruit sa sœur. — Naïveté de Mélanie. — Terreur de la jeune fîlle. — Ils sont au désespoir.



{Po 112} COMMENT oser dire à ma sœur : « Séparons-nous, notre amour est criminel ! » comment se résoudre à briser la barque légère dans laquelle elle vogue ? comment s'y prendre pour ternir sa vie, faire évanouir son bonheur !... et la rendre malheureuse pour tout le reste de son existence ?

Plusieurs fois j'ouvris la bouche pour lui parler, sans le pouvoir. Un jour je la conduisis jusque sous un saule-pleureur ; et là, assis, je lui {Po 113} pris la main, mais l'attitude extatique de cette vierge du Corrège, l'amour qui brillait dans tous ses traits avec l'attente du bonheur suprême, me glaça la langue, et je me contentai de la contempler en silence, dans un triste ravissement.

Enfin, m'étant convaincu que je ne pourrais jamais lui parler de notre crime éternel 2. Un soir, versant des larmes, je me mis à mon secrétaire, et dans le silence de la nuit, je lui écrivis à peu près en ces termes :

« O ma sœur ! je ne puis que te donner ce noml Hélas ! c'est de la main de celui qui t'aime comme jamais on n'aimera, que doit partir le trait mortel, c'est ton frère qui va te dire : « meurs, Mélanie ! » jusqu'ici notre vie fut un songe, en voici le réveil. 3

{Po 1l4} » Nous nous adorons, nos âmes se sont touchées sur tous les points, nous nous aimons de tous les amours à la fois, nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre...-- il faut mourir !--Nous sommes au milieu d'une mer de plaisirs et de voluptés, il en est d'autres dont l'attente est un des plaisirs les plus vifs !.., à côté de cette prairie riante de la vie, loin de ce parterre émaillé de fleurs, il est un lieu sauvage, un aride désert !.. que des sables !.. que des feux !... point d'eau vive !.. un vent brûlant !.. c'est là qu'il faut aller, en un mot, il faut nous fuir, et nous fuir !... n'est-ce pas mourir ?...

» Depuis deux mois, l'enfer est dans mon cœur ; depuis deus mois, je sais que l'amour que nous nous portons est criminei. Oui, Mélanie, la religion ; les lois et le monde l'ont {Po 115} ainsi ordonné. Si, dans nos cœurs, une voix secrète nous dit que nous n'en serons pas moins vertueux en enfreignant toutes ces lois, il n'en sera pas moins vrai que tu ne seras jamais à moi légitimement. En lisant ce mot, vois combien de malheurs nous sommes venus chercher à Paris. Ah ! pourquoi ne sommes-nous pas restés dans les vastes forêts du Nouveau-Monde, nous aurions été heureux !...

» Ainsi, Mélanie, il faut faire taire tous nos désirs ; il faudra que tu ne me regardes plus ; nous devrons nous bien garder de nous parler ; voile tes blonds cheveux, apaise le feu de tes yeux, ne déploye plus les grâces d'une taille enchanteresse, ne prononce plus ces mots si doux, avec des inflexions de voix, si énivrantes, et qui marchent droit au {Po 1l6} cœur ! De mon côté, je t'éviterai, si je le puis ! »

» Comme deux rochers sans verdure, qui sont séparés l'un de l'autre par un torrent impétueux qui roule dans un abîme sans fonds, nous vivrons, en présence l'un de l'autre, sans pouvoir nous toucher... car ; ma sœur, je m'empêche moi-même d'écrire qu'il soit nécessaire de nous fuir pour toujours et de ne plus nous voir !.. j'espère que nous pourrons vivre à côté l'un de l'autre, sous la garde d'une conscience sévère qui dirigera tous nos mouvemens, et que notre précieuse innocence restera pure comme la neige du Val-Terrible. Nous l'emporterons dans la tombe, et nous irons recevoir là-haut la récompense de notre martyre.

» Il ne nous restera plus que le {Po 117} triste bonheur de nous voir, d'assister à notre vie, et de nous consumer comme cette nymphe de la fable qui ne conserva plus que sa voix. C'est au milieu de cette nuit, c'est pendant que tu sommeilles, que je t'adresse les adieux de l'amant ! avec le jour, je vais renaître ton frère pour le rester à jamais. Maintenant je te regarderai comme les mânes d'une personne chère ! et chaque souvenir, chaque grâce, chaque objet qui nous peindront ce que nous fûmes, seront comme les lettres de l'inscription d'une tombe. Tout va porter l'empreinte de notre mélancolie, tout !. les notes que tes mains formeront, en errant sur ton piano, seront toujours des notes de tristesse, des chants de douleur... Heureux si la mort vient nous emmener de bonne heure !

{Po 118} » Adieu, beauté chérie, l'espérance que je te voyais cultiver, les plaisirs que tu rêvais, tout s'est évanoui ! Nous allons végéter comme les arbres en hiver, et cette saison sera, pour nos cœurs, la seule saison. Ah ! Mélanie, en traçant ces mots, il me semble que mon âme, que ma vie m'abandonnent, et je ne trouve des forces que pour chasser mes pleurs !.. Hélas, je te proposerais de mourir si la religion ne nous le défendait !.. »

Lorsque j'eus écrit cette lettre, il me sembla que l'on venait de m'ôter un manteau de plomb de dessus les épaules. Je sortis de ma chambre, j'entrai dans celle de Mélanie. Cette vierge céleste dormait du sommeil de l'innocence, sa pose était gracieuse et lorsque j'arrivai près d'elle, elle murmurait mon nom d'une {Po 119} manière si tendre que je sentis naître les désirs les plus invincibles. La tentation était trop forte pour pouvoir y résister long-temps !... je déposai la lettre sur sa table et je m'enfuis sans oser la regarder une seconde fois.

Dans quelle effrayante position je me trouvai, lorsqu'il fallut le lendemain, me rendre dans la salle où nous déjeunions. J'allais affronter la douleur par moi-même excitée, et revoir ma sœur instruite du crime qui s'élevait entre nos deux regards. Ah ! qui n'a pas passé par les fouets de tels chagrins, ne connaît pas tout ce que le cœur de l'homme peut enfanter d'angoisses... Elle vint ! elle était riante, et son doux visage n'annonçait aucune inquiétude. — « Elle n'a pas lu ma lettre !.. : me dis-je » et un sentiment de compassion me poussait à aller la brûler... Mêlanie l'avait lue !..

{Po 120} Cette charmante créature ne concevait pas que l'on eût fait une pareille prohbition, et refusait d'y croire. Son sourire angélique ressemhlail à celui d'un grand géomètre à qui l'on apporterait un petit problème à résoudre. Ainsi la perfection de cet être adorable ne me fit grâce d'aucune douleur ! cette scène, ces discours, et l'étonnement, le chagrin que je redoutais, cette première larme, il me fallut tout essuyer !

Nous étions dans le salon avec madame Hamel, Mélanie s'approcha de moi et me dit :

Mon frère, il faut que tu sois fou, ta lettre ma chagrinée, parce que j'ai pensé en la lisant, que tu avais été bien triste, mais sois certain que tu as mal compris les lois ; je suis sûre qu'elles font un devoir de ce que tu appeles un crime...

{Po 121} — Mélanie, je ne t'ai rien écrit qui ne fût vrai !...

Elle commença à me regarder avec inquiétude.

— Ne serait-ce pas que tu en aimes une autre !... Ta pauvre Mélanie ne serait-elle pas assez belle... et les larmes lui vinrent aux yeux...

— Ah, ma sœur !... m'écriai-je, comment un pareil soupçon est-il entré dans ton âme ; pour la première fois de ta vie tu m'a causé de la peine.

— Comment, Joseph, nous serions criminels en nous aimant ?

A cette proposition, la bonne madame Hamel, déposa ses lunettes et nous regarda tour à tour.

— Mère, reprit Mélanie, le crois-tu ?...

— Mes enfans, répondit madame Hamel, cela me paraît bien inconcevable 4, {Po 122} mais il y a quelque chose qui m'inquiète. J'ai peur que Joseph n'ait raison. — Mélanie pâlit. — Quant à moi, je n'osais apporter la conviction. Enfin je montrai le Code.

— Ces gens-là, dit ma sœur, ne connaissaient pas la nature !... hélas ! Joseph, ils ont beau faire je ne puis que t'aimer. — Je lui donnai à lire l'article du Code pénal.

— Hé bien ! Joseph, ils me puniront s'ils veulent !...

A ces accens, à ce regard, entraîné par une rage que nulle barrière morale ne pouvait arrêter, je la saisis dans mes bras ; et, l'étouffant presque, je la dévorai, recueillant de longs baisers sur ses lèvres de pourpre et noyant mes remords dans l'océan de volupté où je me plongeais.

— Oui m'écriai-je ! oui Mélanie, tu viens d'atteindre le comble de {Po 123} l'amour, de cet amour qui foule aux pieds toutes les lois !.. Ah ! tu aimes !... tu peux le dire avec orgueil !... nulle femme n'a été jusqu'à sacrifier l'honneur à son amant : on sacrifiait sa vie, mais on n'a pas encore été jusqu'à faire servir les débris du trône de la vertu, de lit à la volupté.... Soyons criminels, coupables, mais soyons heureux !

A ces mots, elle réfléchit et dit avec tristesse : — Mais non, nous ne serons pas heureux si, pour l'être, il faut abandonner la vertu et renoncer aux cieux !...

Aussitôt elle quitta mes genoux, s'arracha de mes bras et fut se placer sur un fauteuil devant moi. Sa figure animée pâlit tout-à-coup. Elle n'osa plus me regarder : madame Hamel était pensive — Mes enfans, nous dit-elle, s'il o'y a que les lois de la terre {Po 124} qui vous empêchent d'être heureux, je ne vois qu'une chose, c'est de prendre notre voiture, d'aller à Copenhague. » Je la regardai, en lui disant avec étonnement ! — « Eh que nous fait Copenhague ! » — Nous y retrouverons, continua-t-elle, notre vaisseau danois qui nous ramènera au Val-Terrible.

Malgré ma profonde douleur un sourire effleura mes lèvres, en voyant que cette bonne femme croyait parce quelle était venue par Copenhague, qu'il n'y avait pas d'autre route tracée sur le globe pour aller de Paris à la M....

— Ma mère, lui dis-je> cela serait bon, si le Val-Terrible était un endroit où l'on fut hors la vue du Seigneur, mais il n'en est aucun sur la terre, et nous ne pouvons pas faire ce que la religion défend.

{Po 125} — Mais si vous étiez nés dans cette contrée, où les sœurs sont obligées d'épouser leurs frères ?

— Nous n'y sommes pas, bonne mère, et nous sommes chrétiens.

— Ah ! mes pauvres enfans !... s'écria madame Hamel épouvantée, qu'allez-vous devenir !.... attendez, j'irai consulter l'abbé Valette, mon confesseur.

— C'est inutile, ma mère, j'ai consulté vingt casuistes. Notre amour est incestueux.

— Incestueux ! mon enfant ; mais c'est un crime ça.... Dans mon temps l'on brûlait vif pour cela..... et pour bien autre chose encore !... Pauvres enfans !... et elle nous regarda d'un œil attendri.

Mélanie n'avait rien dit ; tout-à-coup elle s'écria violemment : — « J'aime mieux mourir !... » Son accent était {Po 126} réellement effrayant. Elle contemplait le salon d'un air morne, qui me fit trembler. Son œil semblait ne pas vivre !

— O Joseph ! dit-elle d'une voix douloureuse, ce que tu m'écrivais est donc vrai !... nous voilà seuls, quoiqu'ensemble. (Je souffrais le martyre. ) Plus de baisers !... plus de caresses !... ajouta-t-elle en sanglottant.

— Nous recueillons, m'écriai-je, une moisson funeste que notre ignorance a semée !... O jours de notre enfance !... mais non, dis-je en prenant la main de Mélanie, quand même nous aurions su la défense, je crois que nous nous serions aimés.

— Oh oui !... répondit-elle avec un sourire qui perça ses larmes.

— Mélanie, lui dis-je, maintenant {Po 127} que tu vois le danger, penses-tu que nous puissions rester ensemble !....

— Ah !... Joseph, ne nous séparons jamais !.... s'écria-t-elle avec une sauvage énergie. Ce fut la dernière étincelle de l'incendie, elle retomba sur son fauteuil, je la crus morte. Elle ne bougea plus de cette place jusqu'au soir, elle ne dit plus un seul mot, ne fit pas un geste. Pendant quinze jours elle resta dans cette espèce d'aliénation, donnant des marques d'impatience et changeant à vue d'œil. Elle devint pâle, mais ses yeux conservèrent un brillant extraordinaire. La nuit je l'entendais pleurer, et... cette créature céleste, avait soin, le jour, de me dérober le spectacle de ses larmes.

— Joseph, me dit-elle un jour, notre mort sera pour nous une douce fête !....

{Po 128} Hélas ! j'eus dès-lors, deux chagrins, le sien et le mien. Notre sourire, notre gaîté, s'enfuirent pour ne jamais revenir, la plus profonde mélancolie marqua de sa teinte lugubre tous nos jours, nos instans, nos actions, nos paroles, nos pensées, et madame Hamel fut aussi triste que nous. Quel changement ! quelle terrible punition ! et pourquoi ?.... Quel était notre crime ?....

Notre vie devint un combat perpétuel. Malgré la promesse de recueillir ses regards, Mélanie ne put pas plus les dépouiller de leur tendre expression, que moi, me dispenser de les voir. Tout, jusqu'aux touches de son piano, parlait de sa passion ; car je ne sais comment elle fit pour jeter dans tout ce qu'elle jouait, une expression qui donnait à l'âme une espèce de frisson. Souvent Mélanie, {Po 129} errante, me rencontrait dans une pièce, elle venait à moi, et, me prenant la main, elle me regardait avec ivresse, puis s'éloignait à grands pas.

Lorsque nous sortions, elle s'appuyait sur mon bras de manière à me faire sentir que d'être à mes côtés, était pour elle la plus grande des faibles félicités que l'innocence permettait. Je tâchais de l'encourager en lui disant :—« Ma sœur, nous jouissons de tout ce qui constitue le bonheur sur la terre : nous nous aimons de l'âme, nous nous voyons, nous sommes sûrs l'un l'autre de notre fidélité, et chacun de nous en regardant dans son cœur y trouve les pensées de l'autre. Nous avons ce qu'il y a de plus beau dans les sentimens humains, l'âme et ses charmans sourires, pourquoi nous désoler ?....

— Ah mon frère, le mal est fait !.... {Po 130} les discours n'y peuvent plus rien du tout.

Elle disait vrai. Je le sentais moi-même. — Joseph, continuait-elle, tu es mon plus ferme appui, avec un homme sans vertu, j'aurais déjà succombé ! Ah ! je dois me féliciter de t'avoir pour guide.

Voyant que notre passion s'exaltait sans cesse dans la profonde solitude où nous étions, je résolus de jeter ma sœur dans les distractions du monde. Ici je ferai observer que par un singulier bonheur, nous nous trouvions riches. A mon arrivé à Paris, j'avais laissé nos deux cents mille francs aux mains de notre banquier, qui me proposa d'entrer dans une belle entreprise : elle réussit si bien, que, dans l'espace de quatre années, nos fonds triplèrent et une faible parlie des intérêts suffisait grandement {Po 131} à notre dépense, sagement dirigée par madame Hamel. Alors, je pris un équipage, et, occupant ma sœur des soins d'une toilette recherchée, je la menai d'abord chez notre banquier, dont le salon nous fournit une foule de connaissances. Les bals, les invitations, les spectacles se succédèrent. Ma sœur obtint, par sa beauté, un triomphe éclatant : tous les hommages arrivèrent à ses pieds. Mon amour-propre fut flatté de voir que ces adorations ressemblèrent aux couronnes que l'on dédie à la statue d'un déesse, les fleurs meurent sur le marbre impassible. Ma sœur porta partout cette mélancolie dévoratrice, et, dans les plus beaux salons, lorsque les yeux de toute une assemblée se portaient sur elle, elle ne regardait qu'un seul homme assis dans un coin ; et cet homme, morne et rêveur, ne {Po 132} contemplait qu'elle. Le monde était, pour nous, un vaste désert d'hommes, notre passion le remplissait et nous n'avions quitté notre solitude, que pour en trouver une autre qui nous faisait regretter la première....

Il me souviendra toujours de la dernière fête où nous parûmes. Mélanie, couronnée de roses, réunissant sur elle toutes les perfections de ses rivales, sans avoir leurs défauts, excita un murmure d'étonnement. Comme elle n'avait aucune coquetterie, aucune fierté, elle plut même aux femmes. A la lueur de cent bougies, au milieu de cette assemblée, elle vint me retrouver dans l'angle où j'étais confiné et où je jouissais en silence. — Joseph, me dit-elle, sortons ?... le monde me fatigue, j'aime mieux te voir un quart-d'heure que d'être parmi cette foule. » — Nous {Po 133} montâmes en voiture pour nous rendre à notre hôtel.

La voluptueuse toilette qui rendait ma sœur si séduisante, l'aspect admirable sous lequel je venais de la voir, avait rallumé tous mes feux, embrasé toutes mes veines, j'étais tranquillement furieux ; je me contenais lorsqu'elle vint me parler. Dans la voiture, elle pencha sa tête endolorie sur mon épaule, et me dit

— Joseph, je t'aime !... L'accent de ces paroles ressemblait au dernier cri d'un mourant ; il m'avertit que ma sœur ressentait tout ce que je ressentais. Je tremblai.... Que de choses proférait cette phrase suppliante de Mélanie ! alors, l'extrémité de son gant blanc effleura ma main, et je me rappelle que cette dernière circonstance mit le comble à mon ardeur.

{Po 134} — Mélanie, je meurs !... lui répondis-je.

— Eh bien, mourons, dit-elle, et elle m'embrassa avec ivresse pour la première fois depuis trois mois.

Qu'il me soit permis de m'arrèter et de dire que nous avons plus vaincu, Mélanie et moi, que tous les saints ensemble, et que nous sommes dix fois, cent fois, mille fois dignes du nom d'êtres vertueux.

Le lendemain, je jugeai que je n'avais pas un moment à perdre, qu'il fallait me séparer de ma sœur ; car sa passion et la mienne ne pouvaient plus être gouvernées, notre raison s'éteignait chaque jour et notre amour devenait tel, que, aurions-nous été criminels, je crois, dans la sincérité de mon cœur, que l'éternel nous eût absous.

C'est alors qu'après bien des {Po 135} combats, et lorsque je consultai un digne ecclésiastique, il me dit que pour terminer une lutte où nous succomberions, il fallait mettre entre Mélanie et moi, une barrière insurmontable ; il me donna le conseil de me faire prêtre. Cette idée crut dans mon imagination et je la caressai long-temps. Voyant enfin chaque jour rendre le combat plus rude, et la victoire plus incertaine, je regardai le sein de l'église comme un asile sûr et sacré.

— Oui, me dis-je un jour, ayons le courage de fuir Mélanie, mais en même temps séparons-nous de toute l'humanité. Cherchons quelqu'endroit écarté, où, dans le plus modeste poste qui soit dans le sacerdoce, je puisse achever une vie dont j'entrevois le terme. Rendons-nous utile {Po 136} au monde. Je n'ai plus besoin de rien ici-bas ; la terre ne m'offre plus rien de digne de moi, puisque Mélanie m'est enlevée. Je ne veux pas qu'elle noircisse sa splendide virginité. Qu'elle meure ! je la suivrai au tombeau.

Cependant, on ne forme pas le projet de se séparer de tout ce qui nous attache à la vie, sans faire des réflexions, et ma mélancolie devint encore plus sombre. Renfermé dans mon cabinet, méditant sans cesse sur les avis que m'avait donnés mon confesseur, je ne vis plus Mélanie : lorsque suppliante et pleurante elle voulut entrer, je refusai de la voir. Cette barbarie me fendait le cœur, mais, devenu cruel, je tâchais de m'endurcir par ces petits traits, je me préparais à porter le dernier coup. Nos adieux m'effrayaient : comment {Po 157} ma sœur me laisserait-elle sortir ? Voulant la garantir d'elle-même, je résolus de lui cacher ma décision et le lieu de ma retraite. Les plus cruels tyrans n'ont pas eu plus de cruauté que moi.

Hélas ! Mélanie, vis-tu encore ? Je n'ose porter ma pensée sur le pays que tu habites.

— Encore des larmes, et des lignes tellement barbouillées que je ne puis pas les lire, s'écria Marguerite.

— Eh bien ! répondit le curé, ce sont des redoublemens de douleur pour moi ; je souffre, Marguerite ! donne-moi un verre de vin de Malaga !... Quoiqu'à brebis tondue Dieu mesure le vent, les pauvres enfans en ont eu plus qu'ils n'en pouvaient porter, et comme il n'y a si bon cheval qui ne bronche, le ciel m'est 5 {Po 138} témoin que je les aurais absous de leur péché, s'ils eussent succombé, sûr que Dieu, par la suite, ratifierait mon absolution.

CHAPITRE XI CHAPITRE XIII


Variantes


Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.
  2. La tournure de la phrase surprend : on attendrait « je m'étais convaincu » ou un enchaînement de la proposition suivante sans le point.
  3. Signature de la feuille : 5*
  4. Réclame : T. II. , Signature de la feuille : 6
  5. Signature de la feuille : 6*