M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME DEUXIÈME 1

CHAPITRE XIII.

Leurs adieux. — Retour inopiné. — Fin du manuscrit du vicaire. — Il revient.



{Po 139} LORSQUE le bon curé eut pris son verre de Malaga, il dit à sa gouvernante : « Achève vite, car cela m'étouffe..... et je ne pourrai pas dormir !..... »

Marguerite reprit le manuscrit, et continua en ces termes :

Quand j'eus irrévocablement arrêté ma destinée, je sortis de ma retraite ; et, Mélanie vit, à l'altération de mes traits, qu'un nouveau chagrin me désolait. Usant de cette douceur d'ange qui formait la base de son {Po 140} caractère, elle souffrit en silence, respecta mon secret, mais elle me fit bien voir qu'elle participait à ma douleur, car à chaque instant son visage, reluisant d'une auréole divine d'humanité, me suppliait de l'instruire du secret que je renfermais dans mon sein. Ses yeux semblaient aller jusqu'au fond de mon âme, et ses douces paroles étaient une musique digue du trône de l'Eternel : je fus inébranlable.

En parcourant la liste des diocèses, j'aperçus mon nom à l'évêché d'A....y ; le voisinage de cette ville avec la foret des Ardennes, mais principalement le nom de M. de Saint-André, me détermina à aller de ce côté préférablement à tout autre. Je fus chez mon banquier, je pris cinquante mille francs que je déposai chez un notaire inconnu, afin que si Mélanie {Po 141} faisait a des recherches, elle ne trouvât aucun renseignement. J'arrangeai toutes nos affaires, et je liquidai notre fortune, que je plaçai sur le grand-livre au nom de Mélanie ; et, lorsque les grands intérêts furent traités, je m'occupai des plus petites choses, pour laisser ma sœur dans l'impossibilité de se douter de mon départ et de suivre mes traces. J'achetai une chaise de poste, du linge ; j'envoyai d'avance mon argent à A.....y. Bientôt et trop tôt tout fut prêt : je marquai le jour fatal.

Cette activité inusitée avait singulièrement alarmé Mélanie, et chaque fois que je rentrais ou que je sortais, elle m'épiait avec la douce inquiétude de l'amour. Elle ressemblait à une mère qui veille à son enfant. Enfin le jour que j'avais indiqué arriva, dès {Po 142} le matin j'avais le frisson d'une fièvre violente.

— Mon frère, me dit Mélanie, vous êtes malade : qu'avez-vous ? dis-le moi, Joseph ? sinon, j'userai de mon droit en t'ordonnant de m'en instruire.

— Ah ! ma sœur... tu ne le sauras que trop tôt ! savoure bien cette demi-journée ? à cinq heures nous serons dans les larmes.

— Eh, Joseph, dit-elle, en me regardant d'un air effrayé, est-ce qu'il peut y avoir encore des malheurs pour nous.... je n'en devine pas !....

— Ecoute, Mélanie, l'amour à cela de beau que les plus grands sacrifices ne sont rien, lorsqu'ils sont faits pour la personne aimée... Ce sentiment rend léger ce qui est pesant, il rend doux ce qui est amer... Dieu {Po 143} m'est témoin que je donnerais cent mille fois ma vie plutôt que de te causer la moindre peine.

— Joseph, tu n'es plus le même, dit-elle, en me lançant un douloureux regard, que signifient ces paroles ? jadis aurais-tu préludé par tant de phrases à ce que tu versais dans le sein de... d'une... de ta sœur ?

— Ah, Mélanie ! que les temps sont changés !..... nous étions innocens et nous sommes coupables !.... Mais tu as raison ! eh bien, sache Mélanie, que pour assurer ton repos, ton innocence et la mienne, j'ai résolu de t'offrir un sacrifice...

Tu vas te tuer ! s'écria-t-elle avec l'accent sublime de l'horreur et de la crainte : elle était à quatre pas de moi, le visage contracté et pâle comme la mort, les yeux secs et fixés sur moi.

{Po 144} — Non, Mélanie ( elle respira ), non, et la prenant dans mes bras je l'attirai sur moi. Cette charmante fille appuyant sa noble tête presque échevelée sur mon épaule, versa des larmes amères qui soulagèrent son cœur. Je pleurais aussi : — « Ma sœur, lui dis-je, jure-moi que jamais tu n'attenteras â tes jours ?... que telle malheureuse que tu puisse être, tu vivras ?

— Oui ! répondit-elle avec le sourire des anges, mais, tant que tu resteras sur la terre.

— Mélanie, c'est bien ! car la mort de l'un sera celle de l'autre. Il n'y a rien que de juste. Maintenant, mets-toi à ton piano ! joue-moi le plus beau de tes morceaux ! jette dans ton jeu enflammé tout l'amour qui te rend une mortelle, et toute la mélodie, toute la pureté qui te rendent un ange. Entourons cette matinée {Po 145} d'automne des plus brillantes caresses et des plus grandes beautés ? que ces heures s'écoulent suaves, pures, sans chagrin, enivrons-nous !...

Elle me regarda avec étonnement, et, plongée dans la rêverie par mes paroles énigmatiques, elle s'assit sur son tabouret ; toucha, sans s'en douter, quelques notes plaintives, et parut chercher la conséquence de mes discours. Enfin elle se leva, vint à moi, puis, avec cette tendresse sans égale, presque d'une mère, elle m'embrassa, et me dit : « N'importe... tu le désires ! je vais te plaire, cela doit me suffire. »

Alors elle me fit entendre une masse de sons et d'accords, une harmonie divine, pour moi : pour elle, c'était le chant du cygne, aussi tout en écoutant, des larmes involontaires sortaient de mes yeux. Jamais l'idée d'une 2 {Po 146} séparation ne in'apparut plus cruelle, j'en aperçus toutes les conséquences. Lorsqu'elle eut fini, j'embrassai le piano, les touches, ses doigts avec un délire inimaginable : elle ne revenait pas de surprise ; cette indécision que produit l'étonnement régnait dans son attitude, dans son regard, dans ses gestes. Elle resta immobile, cherchant de l'œil, dans les airs, un objet inaperçu, de même qu'Ariane dût être sur son rocher, lorsqu'elle suivit le vaisseau de Thésée, et que, presque statue, elle regarda toujours l'immense mer où elle ne voyait plus rien.

— Mélanie, lui dis-je, chantons ensemble cette admirable morceau :

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre ;
Anime la fin d'un beau jour
.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En finissant, elle s'écria : — Joseph, tu as des idées bien tristes ! j'aime {Po 147} mieux mourir que de rester dans l'incertitude où tu me plonges. »

— Mélanie, un seul mot, et tu comprendras tout...... mais je ne te crois pas assez de force, je voudrais.....

A ces mots elle me regarda fixement et dit :

— Tu veux me quitter !...... puis elle tomba sur le tapis, sans force et sans vie : son visage était pâle comme la mousseline qui badinait sur son col.

Effrayé, pleurant, je la relevai ; et, lorsqu'elle eut repris ses sens à force de sels que je lui fis respirer, elle répéta sans cesse avec l'accent de la folie et du désespoir « Je veux mourir !... je veux mourir !... je veux mourir !...» — Je me jetai à ses genoux, je la pris sur moi, je la réchauffai des baisers les plus enflammés, je la consolai par les paroles les plus délirantes ; à tout, elle ne répondit que par sa {Po 148} phrase. « Je veux mourir !.... » et ses yeux égarés parcouraient l'appartement avec une effroyable vivacité.

Alors la regardant avec une sévérité affectée. — « Mélanie, lui dis-je, vous ne m'aimez pas !... »

Pour toute réponse elle se tut et vint m'embrasser ! Grand Dieu quel baiser !.... ou plutôt, quel discours !...

Au bout d'une heure elle fut plus calme, mais en réalité plus abattue ; à son aspect, je me disais intérieurement « partirais-je ?.... ne partirais-je pas ?... » A chaque fois que je me levais, elle poussait un cri lamentable qui me faisait frémir. Enfin, elle quitta sa place, se dirigea lentement vers la mienne et se mettant à mes genoux elle s'écria :

Mon frère, je t'en supplie ? ayes pitié de moi... ne pars pas ?... tu m'enlèves mon air, ma vie ! Nous resterons séparés {Po 149} par des cachots, par des murs de fer, si tu le veux, mais reste ? que je sache que tu respires le même air que moi, que tu es à deux pas de moi, que lorsque je rendrai le dernier soupir, tu n'ayes qu'un pas à faire pour le recevoir ?... heureuse de t'avouer sans crime que tu fus ma pensée de tous les instans !... je bénirai les sévérités que nous employerons mutuellement ! mais, à Joseph ! ô mon seul ami, mon frère, reste, reste ? tu es tout pour moi !...

— Eh malheureuse ! répondis-je, en repoussant ses mains, veux-tu perdre ton âme et perpétuer ton malheur dans l'autre vie ! Ame lâche ! ne saurais-tu prendre une résolution grande et fîère ?

— Non, je ne le puis ! et, me regardant avec des yeux qui me reprochaient ma brusquerie : « Joseph, si je {Po 150} ne damnais que moi, il y a long-temps que tu serais heureux !.... »

Cet admirable dévouement qui n'appartient qu'à l'espèce féminine, parce qu'elle y met la grâce et le charme dont nous dépouillons nos sacrifices, fit trembler toutes mes fibres, et les moindres cheveux de ma tète. Je la relevai, la pris dans mes bras et je m'écriai :

— Périssent la vertu, l'honneur.... Mélanie, tu l'emportes...

Elle se recula de trois pas, me regarda avec une dignité incroyable et me dit : — « Joseph, je veux bien te voir toujours, mais sans crime....» La majesté qu'elle déploya la froide beauté b de son accent me rappelèrent à la raison, et je sentis qu'il était impossible, plus que jamais, de rester au milieu de dangers pareils.

— Il faut que je parte.... A cette {Po 151} parole elle me répondit : — Eh bien ! s'il n'y a qu'un crime qui puisse te faire rester,... En parlant ainsi elle s'élança sur moi, et m'embrassa par une étreinte pleine de chaleur.

— Non, non, adieu, Mélanie !... et regardant une dernière fois, le salon, les tableaux, le piano, les meubles : — Je laisse mon âme en ces lieux, lui dis-je, et je m'avançai vers la porte ; mais, ma sœur, me tenant étroitement serré, ne voulait pas se séparer de moi, et elle jetait des cris inarticulés noyés dans un déluge de pleurs. Je la séparai de force, cette violence de ma part mit fin â ses larmes, et elle me regarda en me disant : « ô Joseph !...»

Profitant de cet étonnement, je m'enfuis !..... je l'entendis crier :

«— Et notre adieu !..Je ne t'ai pas vu ! . {Po 152} barbare !.... notre adieu !.... » Inquiet, je m'arrêtai dans la cour et j'aperçus madame Hamel et tous les gens accourir. « Elle se meurt !... pensais-je, eh ! qu'elle meure !... c'est son plus beau moment, je vais la rejoindre. »

Je voulais retourner la voir, mais dans cet instant l'inflexibilité de mon père s'offrit à ma mémoire ; et, plus cruel qu'un tigre, j'ouvris la porte et courus à la poste aux chevaux. J'étais égaré, presqu'en convulsion ; l'idée de la mort de la tendre Mélanie me remplissait le cœur d'un froid glacial. Je ne sais comment il se fit que je fus à deux lieues de Paris, sans avoir c encore pu rassembler une idée.... Alors maudissant ma barbarie, je me représentai vivement les derniers momens de ma sœur !.... — « Si elle expire, me disais-je, il faut être {Po 153} indigne du nom d'homme pour la priver du plaisir d'exhaler son dernier soupir sur mes lèvres.... »

Il était nuit, j'ordonnai au postillon de retourner, feignant d'avoir oublié quelque chose. Je rentrai dans Paris et revins à la maison. Je sautai par-dessus le mur du jardin pour ne pas être aperçu, je montai l'escalier avec un tremblement convulsif. Je me glisse dans ma chambre ; de là je m'achemine, vers le salon ; et, sans m'y montrer, je regardai par la porte entr'ouverte ce qui s'y passait.

Mélanie, étendue sur un canapé, était contenue par ses femmes ; un médecin examinait avec attention les moindres traits de son visage. Je fis signe à madame Hamel qui vint me rejoindre.

— Eh bien ! lui dis-je....

— Ah mon Joseph ! on craint que {Po 154} ta sœur ne soit folle !.... — Je frissonnai. — Elle s'est écriée pendant dix minutes en se tordant les bras, et dans des convulsions affreuses : « Sans adieu !.... sans un baiser !.... le monstre !...» Tout à l'heure elle a dit :« Que verrai-je ?.... Quel visage me plaira !...» Enfin elle vient de s'écrier avec force il y a environ cinq minutes : « Si je le voyais seulement une minute !.... je sens que je me résignerais !....»

En ce moment, Mélanie, brisant toutes les entraves, secouant toutes ses femmes qui ne purent la retenir, s'écria en errant dans le salon, échevelée, furieuse : — « Il est ici, il est ici !.. » Je me précipitai dans ses bras !... — Je t'aurai donc revu, dit-elle ?....

Hélas ! son sourire n'avait déjà plus cette douceur d'ange. — « Mélanie, lui répondis-je, je suis revenu te dire adieu !....» » — J'en étais sûre, s'écria-t-elle, {Po 155} je te connaissais.» — Puis, elle m'embrassa avec délire.... Non ! je n'ai pas la force d'achever.....

— Mais c'est une agonie que cela ?.. interrompit le bon curé qui s'essuya les yeux.

— Monsieur, repartit Marguerite, mon cœur est tellement gonflé que je ne puis plus lire. La gouvernante et son maître, se turent, se regardèrent en silence ; et en ce moment, la pendule sonna onze heures.

— Il y a encore là du barbouillage, reprit la curieuse servante.

— Les pauvres enfans !.... s'écria M. Gausse, ils méritent le Paradis comme Satan a mérité l'Enfer.

Marguerite reprit le manuscrit et continua ainsi :

Enfi je partis, laissant Mélanie entre la vie et la mort. J'arrivai à A.... y, je me fis descendre au séminaire. {Po 156} Loin de me donner pour M. le marquis de Saint-Audré, je ne me présentai que sous le modeste nom de Joseph, disant que tous les papiers de ma famille étaient perdus, et que je n'avais plus ni père ni mère. Lorsque je fus seul dans ma cellule, c'est alors que je sentis toute l'étendue de mon malheur ; c'est alors que je vis que la mort arrivait à grands pas. L'existence me devint à charge, mon âme errait sans cesse dans l'hôtel habité par Mélanie. Je ne pouvais me passer d'elle. Enfin, je fis son portrait de mémoire, et il est d'une fidélité incroyable. Ce portrait est pour moi la somme totale de mon bonheur. Un jour, craignant que Mélaaie ne perdit tout-à-fait l'espoir, et ne crût que j'avais été finir mes jours loin d'elle, voici ce que je lui écrivis :

{Po 157} « Ma sœur, je vis !.., ce seul mot doit te conter toute l'étendue de mon malheur, de ma résignation, de mon courage. Je t'adresse cette lettre pour t'engager à supporter l'existence ; écoute ? car, en t'écrivant, je crois te voir et te parler ; lorsque nous aurons atteint l'âge auquel les passions meurent dans le cœur de l'homme, lorsque tu n'auras plus rien qui ne soit de l'ange, lorsque tes qualités humaines, tes désirs seront usés par le temps, alors nous nous reverrons, alors, nous jouirons d'avance des plaisirs d'une vie toute céleste : car, en regardant en arrière, et voyant les écueils que nous aurons évités, notre âme se remplira de joie, nos cœurs, dégagés des impuretés du désir, frémiront doucement. Conserve-toi pour ce moment, auquel {Po 158} j'aspire... Je voudrais voir le temps fuir plus vite pour y arriver. O toi que j'ose, de loin, appeler encore du doux nom d'épouse ! toi, la pensée de mes pensées, l'âme de mon âme ! adieu ! Songe que tu peux encore faire mon bonheur, et tu vivras de même que je ne vis.... qu'à cause de toi. Prends courage, espère ! adieu donc, charme de tous mes instans. Ton frère qui t'aime d'amour !...

J'envoyai cette lettre par un exprès, avec l'ordre de la mettre à la poste de Paris.

Hélas ! cette effrénée passion me ronge toujours. Aucune circonstance humaine ne peut atteindre mon cœur. A A...y, je trouvai mon oncle, il ne me donna point de renseignemens sur mon père. Quand je le questionnai sur ma mère, des larmes {Po 159} lui sont venues aux yeux et il m'a regardé avec une tendresse inimaginable. Elle était d'autant plus surprenante que mon oncle a tout le caractère de mon père, et l'état ecclésiastique lui a donné dans les mœurs une austérité singulière. Il a une réputation de sainteté qui le rend un objet de vénération. Ce trouble, lorsqu'il s'agit de ma mère, me parut singulier ; car mon père aussi, était ému lorsque je lui parlais de ma mère.

Toutes ces bizarreries qui eussent allumé la curiosité d'un jeune homme, ne me touchèrent même pas ; l'image de Mélanie régnait dans mon âme d'une manière tyrannique.

Elle y règne encore, elle y régnera toujours !.. je meurs consumé par cet infernal amour, et j'aperçois chaque {Po 160} jour que le chemin de ma tombe devient plus court.

Ah ! béni soit le jour où le bon curé, près de qui le hasard m'a placé..

— Pauvre ami ! s'écria M. Gausse.

— ..... me fermera d les yeux !... Alors, je lui donnerai ce manuscrit, et je le prierai d'aller..........

— Voyez-vous, Monsieur, s'écria la triomphante Marguerite, voyez-vous qu'il n'y a ni crime, ni péché, et que tôt ou tard vous deviez le lire.

— Continue donc Marguerite ? s'écria M. Gausse.

Et je le prierai d'aller voir, en mon nom, l'infortunée ! il lui portera mes derniers mots, qui seront pour elle l'ordre du départ !... Je n'aurai eu dans ma vie qu'une seule idée, et cette idée, je l'aurai, je crois, par-delà le cercueil. A chaque instant du jour, je me dis : « Mélanie pense à moi !» {Po 161} Elle est la compagne fidèle de toutes mes actions, je ne fais pas un seul mouvement sans la voir. Mélanie, est-il vrai que nous ne nous reverrons plus ?... L'amour que j'ai dans mon cœur me brûle d'un feu noir qui n'a rien de pétillant ; tout ce que je vois n'a de grâce que quand des pensées funèbres se marient à mes sensations, et... je n'ai pas un seul ami dont la voix bienfaisante m'encourage !...... Non ! mon fatal secret mourra dans mon sein.

Lorque je parlai à mon oncle de mon dessein d'aller mourir à Aulnay-le-Vicomte, il............

Marguerite en était là, lorsque le petit enfant de chœur accourut avec la vélocité d'un lièvre, et s'écria, en dehors et contre les volets : — « Voici M. Joseph !... » Marguerite effrayée, courut au cabinet du vicaire et remit 3 {Po 162} le manuscrit à la même place, elle regarda le portrait beaucoup plus attentivement, arrangea tout dans le même état, et redescendit en entendant sonner à la porte. En effet, c'était le vicaire qui n'avait pas voulu découcher ; il parut à Marguerite être très-inquiet, et sa première question fut : — « Marguerite, n'ai-je pas laissé la clef à la porte de mon cabinet ? raquo

— Oh ! mon dieu, je n'en sais rien, repartit l'astucieuse gouvernante, en regardant le bon jeune homme, avec cette obliquité, apanage ordinaire de Foeil des servantes de curé ; car je ne suis pas remontée au premier depuis que vous êtes parti.— « M. Gausse, dit-elle en élevant la voix, pour que le curé put entendre ; le pauvre cher homme, s'est trouvé bien affecté ! sérieusement pris ! il a eu des éblouissemens comme lorsque son attaque {Po 163} d'aploplexie veut lui prendre ; mais, dans ce moment-ci, il va beaucoup mieux, ajouta-t-elle, en suivant le jeune homme qui se précipitait vers le salon.

— Eh bien, Monsieur, dit-il au curé, vous souffrez ?

— Oh oui, répondit le brave homme, « je souffre au cœur ! » Le vicaire resta quelque temps auprès de M. Gausse ; et, pendant ce temps-là, Marguerite, le curé, regardèrent en silence et avec respect la figure altérée du jeune homme : ils y lurent une seconde fois et tout d'un coup, le récit de ses aventures, son œil leur parut mille fois plus éloquent. De temps en temps, le curé et la gouvernante se lançaient un coup d'œil significatif. Bientôt, le jeune marquis de Saint-André prit son flambeau et {Po 164} courut à sa chambre, après avoir salué M. Gausse.

Marguerite admira plus que jamais la noblesse de sa marche, que sa longue soutane noire rendait imposante.

CHAPITRE XII CHAPITRE XIV


Variantes

  1. si Mélanie laisait {Po} (nous corrigeons)
  2. La majesté qu'elle déploya la froide beauté {Po} (nous insérons la virgule)
  3. san savoir {Po} (nous rectifions)
  4. sécria M. Gausse. — .... me fermera {Po} (L'édition Souverain de 1836 (T.I p.326) donne la même leçon. Le tome ** des Premiers romans dans la collection Bouquins (Robert Laffont, édition de M. André Lorant) insère un alinéa. Nous adoptons cette dernière leçon plus conforme au dialogue : M. Gausse interrompant en effet la lecture que fait Marguerite)

Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.
  2. Réclame : T. II. ; Signature de la feuille : 7
  3. Signature de la feuile : 7*