M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME DEUXIÈME 1

CHAPITRE XIV.

Comment la Marquise choisit le Vicaire pour son confesseur, et comment elle l'initia dans le secret de ses fautes. — Commencement des aventures de madame de Rosann.



{Po 165} ON sent que, lorsque le vicaire fut parti, la gouvernante eut un assez long rosaire à réciter avec M. Gausse.

— Eh bien, Monsieur, dit-elle en se croisant les bras, est-ce là une aventure ! et que nous sommes heureux de la savoir, tandis que tout le village se démène pour l'apprendre !..

— Marguerite, répondit le curé, quoiqu'à blanchir un nègre on perde son temps, et que, qui a bu boira, j'espère que vous garderez le {Po 166} plus profond secret sur cet indiscrélion, que jamais le nom de M. le marquis de Saint-Audré, ne sortira de ta bouche.

— Ah, monsieur, Dieu m'est témoin que c'est enterré là ! et elle montra son cœur.

Promettre et tenir c'est deux !.. murmura le curé.

— Vous verrez !... répliqua Marguerite toute courroucée de ce que son maître mettait sa discrétion en doute.

Cet incident fit que leur conversation en resta là, car la gouvernante retint ses conjectures pour elle, sans les communiquer à M. Gausse qui se coucha, en pensant toujours aux malheurs de son vicaire.

Marguerite tint parole par dépit. Vainement Lesecq, le percepteur, le maire qui s'aperçurent que la gouvernante en savait plus long qu'eux, {Po 167} voulureut-ils la séduire ; elle fut sourde aux complimens, aux avances, aux flatteries !.... et, comme Lesecq était le plus ardent, elle se débarrassa de lui eu disant qu'elle ne lui confierait ce secret que pendant la première nuit de leurs noces.

— En ce cas, répondit Lesecq, nous resterons in statu quo, c'est-à-dire incertains.

Néanmoins, Marguerite, qui avait conçu une douce pitié pour le vicaire, calma le village, où l'on finit, au bout d'un certain laps de temps, par ne plus s'occuper de M. de Saint-André.

Mais il y avait à Aulnay une femme pour qui le vicaire était tout l'univers. Madame de Rosann ne cessait de penser à M. Joseph. Elle commençait à s'avouer à elle-même que cet être était essentiel à son bonheur. {Po 168} Une innocente affection l'entrainait vers lui, par une force infinie et que elle ne pouvait dompter ; or, comme les femmes sont en général portées à tout expliquer par l'amour, qu'elles sont tout amour, la marquise se précipitait dans lo vaste champ de ce sentiment séducteur. Elle entrevoyait cependant tous les dangers d'une semblable passion ; elle ne se déguisait même pas qu'au moment où elle arrivait à l'âge qui, pour les femmes, est un port assuré contre les orages du cœur, elle échouait et brisait son existence vertueuse. L'image de son mari, de l'homme dont elle faisait le bonheur, son âge, sa vertu, rien ne pouvait frapper son âme et l'arrêter. Elle admirait en elle-même la bizarrerie du sort qui avait ordonné qu'elle finirait sa carrière comme elle l'avait commencée.

{Po 169} — Quoi, disait-elle, n'était-ce pas assez qu'à seize ans un ecclésiastique m'inspirât un violent amour dont il était indigne !.... faut-il qu'à la fin de ma carrière féminine, je brûle d'un feu sacrilège pour un autre ecclésiastique ! et la fatalité veut que les rôles soient changés ; qu'aujourd'hui je remplisse le rôle de celui qui me séduisit et que celui que j'aime soit à ma place, Ahl pourquoi n'existait-il pas il y a vingt-deux ans !...

Ceux qui ont de l'expérience, savent que nos cœurs enfantent de ces passions indomptables, dont les ouvrages renversent toute espèce de barrière. Celle de la marquise était de ce genre.

Quelques jours après que le manuscrit du jeune prêtre eut été lu par la curieuse Marguerite, le vicaire alla se promener dans le parc de {Po 170} madame de Rosann ; il aimait assez ce lieu qui lui retraçait un peu sa chère Amérique. De plus, les ruines de l'ancien château lui offraient une scène qui plaisait à sa mélancolie. Du tertre où il se plaçait, il apercevait la vaste forêt des Ardennes qui semblait une couronne posée sur la tête des aimables collines qui formaient la vallée circulaire d'Aulnay. A ses pieds, un lac factice, assez vaste, le séparait des débris romantiques de l'antique forteresse dont il ne restait que des tours carrées, solidement bâties, que l'on n'avait pas pu démolir. La mousse, le lierre couvraient toutes ces ruines et les eaux du lac environnaient cette île pittoresque. Le jeune homme, plongé dans une rêverie dont les souvenirs de son enfance faisaient tous les frais, était assis sur son tertre favori, dessous un arbre d'Amérique. {Po 171} Il admirait le paysage qu'il avait devant les yeux, lorsque le bruit léger des pas d'une femme résonna dans l'air : il se retourne, madame de Rosann est à deux pas de lui, et le contemple avec une expression qui lui causa une douce émotion. En ce moment, son âme était bien disposée, il ne s'enfuit pas, ainsi qu'il en avait l'habitude, et loin de prendre son bréviaire, il le déposa ; enfin, lorsque la marquise fut assise à ses côtés, la présence de cette femme ne lui déplut en rien. Quant à Joséphine, elle tremblait comme une feuille d'automne et n'osait regarder le vicaire une seconde fois.

— Monsieur, dit-elle d'une voix entrecoupée, je vais être jalouse de mon parc ! il y a huit jours que vous n'êtes venu me voir, et depuis ce temps, {Po 172} voici la seconde fois que vous parcourez mes jardins...

— Madame, le spectacle de cette charmante retraite est muet et ne peut se plaiudre de ce que je vienne trop souvent ; au lieu que si je vous apportais aussi souvent mon respectueux hommage, vous pourriez, à juste titre, vous plaindre ! En effet, il n'y a pas d'homme au monde qui soit plus mal placé que moi dans un salon.

— Monsieur Joseph, vous êtes beaucoup trop modeste !... En prononçant pour la première fois le nom du vicaire, la marquise y mit un accent que rien ne peut dépeindre.

— Oh ! vous êtes trop bonne !... repartit vivement le jeune homme.

— Non, mon jeune ami, ( car j'espère que vous deviendrez le mien, {Po 170} lorsque vous connaîtrez mes malheurs,) non, il n'y a point de bonté dans cette affaire là, je suis même un peu égoïste, car en vous parlant ainsi, je ne consulte que mon intérêt et mon plaisir...

— Eh ! quoi ! madame, s'écria le vicaire avec compassion, vous êtes malheureuse !

— Oh ! beaucoup, je vous en fais juge... En vous racontant mes infortunes, je m'adresserai à votre cœur, pour qu'il plaide ma cause. Si je vous découvre un secret qui n'est connu que de trois personnes, c'est parce que a, dès aujourd'hui, je vous confie le soin d'une conscience que je croyais en repos pour le reste de mes jours, et que, du reste, j'espère par ma confiance, obtenir la vôtre et vous offrir le sein d'une amie. Mon jeune ami, votre mélancolie profonde m'a {Po 174} révélé vos besoins, il vous faut un cœur où vous puissiez fuir le vôtre et trouver des consolations. A l'exempl de ces hommes d'autrelois, avec leur même franchise, je vous offre ma main, en vous disant : « soyons amis.»

A ce mot, le vicaire, mu par un sentiment indéfinissable, serra la main de la tremblante marquise : ensemble, ils tressaillirent et se quittèrent avec cette demi-honte, qui fait le charme des sensations. Une joie divine s'éleva dans l'âme de madame de Rosann, qui commença en ces termes :

« Je suis née orpheline et je n'ai pas connu ma mère. »

A ce début, le vicaire regarda madame de Rosann, en lui disant :— Je vous plains, Madame, je connais ce malheur là....

— Vous ne connaissez pas votre {Po 175} mère !..... s'écria la marquise en se levant. Grand Dieu !.... oui !.... vous avez vingt-deux ans !... vous vous nommez Joseph !..... bonté céleste ! permettrais-tu ! — Puis, regardant la figure basanée du vicaire, des larmes inondèrent ses yeux et elle se rassit toute triste, comme si un cruel souvenir se fut présenté à son imagination. Elle reprit donc ainsi :



Histoire de madame la marquise de Rosann.



« Je suis orpheline, disais-je ? avec les marques et l'apparence de la douceur je suis vive, quoique contemplative ; cette vivacité n'agit qu'à l'intérieur, elle s'est reportée toute entière dans mes sentimens, pour en accroître la force ; et vous {Po 176} devez savoir, pour peu que vous vous soyez observé vous-même, que plus les passions sont vives, plus elles nous jettent dans la méditation et dans cette oisive rêverie dont le délire a tant de charme ; je suis tendre, quoiqu'au premier abord mon esprit paraisse avoir de la froideur. Cette modestie qui convient à notre sexe, a dégénéré et est devenue indifférence, par suite de l'éducation que je reçus.

» Une tante extrêmement dévote, mais de cette dévotion minutieuse, qui rend les plus futiles pratiques du culte, l'essentiel de la religion, se chargea de m'élever. Je passai donc mon enfance de manière à ce que les souvenirs de cette époque, la plus belle de notre vie, ne fussent pas agréables ; je n'en dirai pas plus, mon jeune ami, ma tante est morte... {Po 177} et vivrait-elle ?.. je devrais encore me taire.

» Comptée pour rien par ma tante, j'étais bien rarement admise au cercle d'ecclésiastiques, dont Mlle de Karadeuc s'entourait. A mesure que j'avançais en âge, elle m'en éloignait davantage ; alors cette défense de paraître chez elle, lorsque d'aussi saints personnages s'y trouvaient, exerça long-temps mon esprit. Vivant dans une telle solitude, vous devez penser que mon imagination, livrée à elle-même, parcourut de vastes champs ; et, soit que la nature le veuille ainsi, soit que telle fut la pente de mon esprit, toutes mes pensées furent des pensées d'amour, et d'un amour indécis, qui se portait sur les moindres objets ; il semblait qu'il résidât en moi un besoin d'aimer que je n'étais pas {Po 178} maîtresse de diriger. Je me figurais le caractère des hommes d'une manière avantageuse, et toujours, cependant, je les dessinais en prenant pour modèle ceux de l'antiquité ; je les imaginais sévères, ne se courbant qu'avec peine sous le sceptre de l'amour. Hélas ! dans quels égaremens se jette une âme dans la solitude.

» La défense qui m'empêchait de paraître au salon, donnait à la soociélé qui s'y rassemblait, le charme qui résulte d'une prohibition, de manière que, curieuse comme une jeune fille l'est ordinairement, je me cachais pour voir entrer et sortir tons les ecclésiastiques qui venaient chez ma tante ; ils étaient tous d'un certain âge, c'est-à-dire d'un âge certain, car ils me parurent tous être entre cinquante et soixante ans, et sans vouloir médire {Po 179} de ma tante, on voyait qu'elle craignait un jeune ecclésiastique b tout autant qu'un vieux. Cependant, à force d'examiner, j'aperçus un jour, un joune abbé qui devait n'avoir qu'une trentaine d'années ; aussîtôt que je le vis, je désirai le contempler souvent : alors, je fus plus attentive et je ne manquai pas une seule fois de le voir à son passage, et je le suivais long-temps des yeux lorsqu'il traversait les appartemens.

» Un jour, il m'aperçut, et je me retirai promptement, mais au bout de quelques minutes, j'avançai la tête, il était encore à la même place, regardant l'endroit où j'apparus. La fixité de ses yeux, l'étonnement de de sa figure et son attitude, me firent un incroyable plaisir, et dès-lors, ces petits événemens déterminèrent mes pensées à s'arrêter sur ce jeune {Po 180} homme : il devint l'objet de toutes mes méditations, et je m'en occupai sans cesse le plus innocemment du monde ; suivant le penchant de mon âme, je n'apercevais aucun danger à l'entourer de toutes les perfections que je révais. Long-temps je me contentai de penser à lui, mais il arriva un moment où sa vue me devint nécessaire : ne l'ayant jamais aperçu qu'à la dérobée, je voulais le contempler à mon aise, l'entendre parler, et savoir si son âme était réellement aussi parfaite que je la supposais.

» J'avais alors quinze ans et demi : sans ignorer que j'étais belle, je ne concevais pas les avantages que donne la beauté ; J'accordais la naïveté avec cette finesse d'esprit que nous avons naturellement ; et, dès-lors que j'eus résolu d'être admise {Po 181} au salon, je le fus. En effet, un jour que je venais de voir entrer mon jeune abbé, je me hâtai de faire une toilette soignée, et je m'avançai hardiment vers le salon : j'entre, je cours m'asseoir en tremblant, à côté de ma tante, et quand j'eus relevé ma tète, il se fit un léger murmure dans l'assemblée. Mlle de Karadeuc me regarda avec étonnement, la conversatîon qui était animée lorsque j'ouvris la porte, à laquelle je m'étais arrêtée un instant, fut interrompue, et tous les yeux se tournèrent sur moi ; ma tante ne dit pas un mot... Alors, jetant un furtif regard sur cette réunion, j'aperçus que mon jeune abbé était le seul qui ne me regardait pas ; et ses yeux parlaient, à Mlle de Karadeuc, un langage qui me déplut singulièrement. {Po 182} Je ne doutais pas que ma tante ne fut charmée intérieurement de voir que, pendant que sa nièce attirait tous les regards, le plus jeune des ecclésiastiques lui conservait un sourire aimable ; aussi, je ne m'étonnai plus de ce qu'elle ne me dît rien de sévère, et de ce qu'elle ne m'ordonnât pas de sortir. J'avoue franchement que l'espèce de dédain du jeune prêtre fit élever dans mon cœur un mouvement de dépit qui me rendit plus soigneuse d'attirer son attention. »

— Mon jeune ami, dit la marquise en souriant, au vicaire, vous voyez avec quelle franchise, je vous raconte ces premières circonstances. Depuis, j'ai acquis de l'expérience, et j'ai remarqué que ce qui m'est arrivé, arrive à tout le monde, et que ce que {Po 183} je vous rapporte, est, en abrégé, l'histoire de tous les amours passés et à naître. Je coutinue :

« Je me rappelle, encore les moindres paroles qui se sont prononcées ce jour là, et je crois voir encore celui dont je vous parle tel qu'il m'apparut. Représentez-vous un jeune homme d'une figure noble, mais sévère ? ses longs cheveux tombant en boucles sur ses épaules ; il était d'une taille élevée ; son teint pale contribuait à rendre le feu de ses yeux noirs encore plus vif : ses manières distinguées, son attitude, l'harmonie de ses traits, tout me séduisait.

— » Monsieur, lui dit ma tante qui rompit le silence, comment vous tirerez-vous de ces objections là ?... cela ne me parait pas très-facile !...

— » Mademoiselle, répondil-iî avec {Po 184} une charmante modestie, j'ai déjà un grand tort, c'est d'être, à mon âge, en contradiction avec des personnes dont je dois respecter les opinions : ainsi, je ne défendrai pas les miennes plus long-temps. Seulement, qu'il me soit permis de dire, que les réglemens de l'église nous ont placé dans une position dangereuse, c'est-à-dire entre ses lois et celles de la nature. Quant à moi, je regarderai comme un crime de fausser mes sermens, Je ferai tout pour les tenir ; mais si, pour mon malheur, une passion, la seule que j'aurais, naissait dans mon cœur, je me confierais en la bonté de celui qui pardonna à la Samaritaine et à la femme adultère.

— » Ainsi, s'écria un vieil ecclésiastique, vous déshonoreriez l'objet de vos adorations !...

{Po 185} — » Monsieur, répartit vivement le jeune homme, vous faites naître une autre question, qui ne peut être résolue par personne d'entre nous ; elle appartient aux femmes, et nous ne pouvons pas la traiter maintenant c, elle est trop dangereuse, car il ne s'agit rien moins que de savoir si une jeune fille est criminelle en obéissant à ses désirs ; je sais qu'il y a crime selon nos lois civiles ; mais admettant qu'elles soient abrogées, je ne vois pas ce qu'où aurait à dire à celle....

— » Assez, interrompit Mlle de Karadeuc....

» En entendant parler ainsi, celui qui était l'objet de mes rêves, je trouvai son organe flatteur : ses paroles me parurent pleines de franchise. Je le regardais furtivement, sans pouvoir réussir à être vue par 3 {Po 186} lui. Ma tante avait toute son attention. Ignorante comme je l'étais, je ne savais pas que cette manœuvre adroite avait pour objet de ne pas donner de soupçon à Mlle de Karadeuc, et pouvoir revenir aussi souvent qu'il le voudrait. C'est ce qui arriva, car ma tante, flattée au dernier point de voir qu'à son âge, elle captivait un jeune homme dont les principes passaient pour être très-sévères, la conduite exemplaire, et chez qui les idées religieuses avaient un très-grand empire, jugea qu'elle remportait un des plus beaux triomphes féminins, et qu'il fallait qu'elle eût encore un charme bien puissant pour faire taire la religion. Je ne devinai pas, tout d'abord, le secret de la conduite d'Adolphe ( c'était, de tous ses noms, celui que j'aimais à prononcer ), et {Po 187} je fus long-temps en proie à de cruels tourmens. Ma tante nme laissait venir au salon, depuis que j'y étais entrée par supercherie, et je crois que ce fut par le conseii de ses amis, les abbés, qu'elle ne s'opposa plus à ce que j'y parusse. La froideur que me témoignait le jeune abbé, le peu d'attention qu'il avait pour moi, me chagrinèrent : je devins rêveuse et triste ; lorsque je le voyais, mon regard s'attachait sur lui bien tendrement, et je tombais sur-le-champ dans la mélancolie.

» Un jour que je reconduisais Adolphe, et que j'étais seule, parce que ma tante avait du monde, je le regardai d'une manière touchante, et je lui dis : « Adieu, Monsieur. « Il faut qu'il y ait eu, dans la manière dont je prononçai ces paroles, quelque chose d'extraordinaire, car, il {Po 188} s'approcha de moi, me prit la main ; je la laissai prendre, et la serrant doucement, il ne me répondit que par un « adieu Mademoiselle ! .. » qui me fit trésaillir. Je restai sur le haut de l'escalier, appuyée sur la rampe, il descendit lentement en me regardant toujours, et moi, lorsque je ne le vis plus, j'écoutai le bruit de ses pas !... toute cette journée je crus entendre, et son adieu mademoiselle, et l'expression délicieuse qu'il avait mise à dire ces deux mots. Je prenais plaisir à me représenter notre attitude embarassée et l'espèce de honte qui régnait dans la manière dont nous nous étions regardés ; enfin les rappels des sensatioiis fugitives de cet instant charmant, amenaient dans mon âme une douceur qui m'était alors inconnue. »

{Po 189} Connue madame de Rosann achevait ces paroles, elle regarda M. Joseph. Elle aperçut une vive émotion répandue sur sa figure, car ses longs cils noirs pouvaient à peine retenir des larmes. En effet, un pareil récit, fait avec la naïveté que la marquise y répandait, lui rappelait sa propre passion, mais madame de Rosann, se trompant sur le motif qui attendrissait M. Joseph, reprit avec joie :

« Ces événemens sont peu de chose, mais ils sont tout en amour, car rien n'est indifférent : un geste, un regard forment époque. C'est depuis l'adieu d'Adolphe, que naquit mon espérance. Qu'espérais-je ?... Dieu m'est témoin que je l'ignorais ; il n'y a rien de si difficile que de vouloir expliquer ces premiers mouvemens de notre cœur, ceux qui ont aimé doivent les comprendre, {Po 190} parce qu'ils les ont éprouvés. Il y a comme cela dans la nature, des choses qui ne peuveut qu'être senties : par exemple, la sensation qui s'élève en nous à l'aspect de la nuit étoilée, ou en entrant dans une sombre forêt, ou en écoutant le bruissement des vagues de la mer, ne peut être exprimée ; l'âme frappée rend un son indistinct, pour lequel il n'y a point de paroles. Il en est ainsi de l'éveil de nos sens et de nos cœurs. »

— C'est vrai !.. s'écria le vicaire.

« — La première fois, lorsque nous nous rev$imes, notre regard fut un regard d'intelligence qui nous prouva l'un à l'autre que nous nous étions mutuellement occupés de nous-mêmes pendant l'absence. Alors je fus heureuse !.. J'avoue même, aujourd'hui que ce temps de bonheur et d'illusion a fui, que le prisme est brisé ; {Po 191} j'avoue qu'il n'y a pas dans la vie humaine de plaisir plus pur, plus suave, plus délirant, et je ne croyais pas qu'on pût le rencontrer deux fois !..»

L'œil de la marquise devint humide et elle s'arrêta un moment en contemplant M. Joseph qui, la tête entre les mains, semblait vouloir dérober à madame de Rosann îa vue de ses larmed. L'infortuné pensait à Mélanie, et le récit de madame de Rosann donnait à son cœur une bien douce fète de mélancolie. Joséphine reprit bientôt ainsi :

— « Nous marchions, comme vous voyez, bien lentement dans la carrrière ; timides l'un et l'autre, tous deux religieux et candides, salisfaits d'un regard, nous restâmes long-temps dans cet état plein de charmes. Nous eûmes le bonheur de tromper ma tante sur nos intelligences secrètes. Ce fut vers ce temps que la {Po 192} persécution que l'on exerçait envers les nobles et les prêtres, devint cruelle. Un jour j'étais assise à côté de ma tante, et je lui lisais un saint livre, lorsque tout-à-coup, la porte de la chambre s'ouvre, et je vois Adolphe. Mlle de Karadeuc dormait, il s'approche de moi, et me dit :

— » Mademoiselle, je suis poursuivi, et je n'ai échappé aux dangers qui m'environnent que par le plus grand des hasards, je viens chercher un asile dans votre maison, et j'ai osé croire que vous ne me refuseriez pas...

— » Monsieur, je ne croîs pas, lui dis-je, que ma tante vous repousse, elle sera enchantée, j'en suis sûre, de vous rendre service, et vous... Je Je n'en pouvais plus de joie, en le voyant, je m'arrêtai. Mon regard lui dit tout ce que je pensais.

{Po 193} « Alors Mlle de Karadeuc s'éveilla et fut grandement étonnée de le trouver à mes côtés, mais comme il avait l'œil sur ma tante, il secomposa très-bien et l'instruisit des circonstances fâcheuses dans lesquelles il se trouvait. Mlle de Karadeuc réfléchit long-temps avant de répondre ; elle me parut calculer et les dangers qu'elle courrait elle-même en recélant un prêtre, et ce qui pouvait lui en revenir de bon dans cette vie et dans l'autre. Je tremblais pendant ce silence, enfin elle prononça avec une répugnance évidente, qu'elle consentait à cacher Adolphe, mais pour quelque temps seulement.

» Une joie divine s'empara de mon âme à ce décret de la sainte fille, et je pris un plaisir inexprimable à tous les détails qu'entraînèrent les soins qu'il fallut prendre pour dérober Adolphe {Po 194} à tous les regards. Il habita donc notre maison : ce fut alors que, sans cesse en présence l'un de l'autre, notre passion s'alluma plus vive, plus ardente, et que l'enthousiasme qu'excitent les premiers amours, s'empara de mon cœur. Quant à Adolphe, il paraissait souffrir et combattre beaucoup, il luttait avec un incroyable courage, et le feu secret dont il brûlait le fit changer et pâlir. Ce jeune prêtre avait été élevé par une mère extrêmement pieuse, qui lui inculqua dès le berceau, la crainte de Dieu et les rigoureux préceptes de notre religion, en sorte que l'idée de compromettre le salut de son âme et de ternir l'éclat d'une vie sainte, de perdre sa réputation, avait, et eut toujours sur lui, le plus grand empire. Alors, il souffrit cruellement {Po 195} et livra de rudes combats â son âme en délire. »

— Venez, dit madame de Rosann au vicaire, venez, traversons le pont qui est devant nous et allons dans la chapelle ruinée, je vais vous montrer le seul monument que j'aye gardé de cet amour... M. Joseph suivit la marquise en silence : ils entrèrent dans l'antique chapelle ; et, parvenus à un autel de marbre noir, madame de Rosann, soulevant un fût de colonne, tira des papiers. S'asseyant alors sur un banc de pierre, elle reprit la suite de son aventure.

— « Au bout de quinze jours, Adolphe, ne pouvant plus résister à sa passion, et n'osant m'en instruire, il mit, pendant la nuit, la lettre suivante sur ma table,» — Alors, îa marquise dépliant un papier tout usé, lut avec une visible émotion.

{Po 196} « Mademoiselle, quelques soient les dangers qui m'attendent au dehors, je dois fuir l'asile que votre tante m'a offert. Bien que ma mort soit presque certaine, je la préfère au péril que je cours dans la maison que vous habitez !.. Si je vous écris ceci, c'est afin que vous ne soyez pas surprise de me voir vous quitter précipitamment, sans raison apparente ; car alors, vous pourriez penser que quelque sentiment de dédain, ( que sais-je ? ) causerait cette fuite, et je ne voudrais pas, pour le salut de mon âme même, apporter la moindre peine dans votre cœur ; car enfin, mademoiselle, je crois que vous avez un peu d'amitié pour moi ! Hélas ! puisque je me retire, que je fuirai pour jamais, me sera-t-il permis de vous écrire que je vous aime ? Le fatal secret sort de {Po 197} mon cœur brûlant !.. O Joséphine, je sais que le feu qui me dévore ne peut pas vous atteindre, et c'est ce qui m'enhardit à vous dire ce que je sens. Vous êtes belle sans doute, mais combien les beautés de votre âme l'emportent sur vos charmes. Quelle âme candide révèle votre regard pur et chaste ! voilà les perfections qui m'ont séduit, el ce n'est pas d'hier, c'est depuis long-temps. La passion que je combats depuis trois mois, fera encore battre mon cœur lorsque je mourrai ! je la voilerai toute ma vie d'une apparente froideur, et je ne vivrai toute ma vie qu'en me recueillant en moi-mème et cherchant les traits dont mon cœur gardera une empreinte éternelle. Je ne cherche pas à savoir si vous m'aimez, je ne vous supplie de m'accorder aucune faveur !... ou {Po 198} nous mènerait-elle ?... Non, je me contente de vous adorer de loin comme un autel dont on n'ose approcher. Seulement, j'espère que vous aurez quelque pitié pour moi, que vous vous direz : « Il est dans l'univers !... je ne sais où !.. un malheureux qui m'aime !... sans espoir !... » L'idée que vous penserez quelquefois à moi me fera plaisir ; et, lorsque je serai mort, j'obtiendrai quelques larmes... Ce sont les seules que je veux que vous répandiez pour moi.

» Hélas, mademoiselle, si vous vouliez m'assurer que vous déposerez votre touchante pitié, que vous armerez vos regards de sévérité !.. je puis répondre de moi... alors, je resterais, el du moins, dans ma vie, j'aurais encore quelques inslans de bonheur à compter ; car, lorsque je vous vois, j'éprouve tout ce qu'il y a {Po 199} de plaisir sur la terre ! et... si le ciel, le hasard... que sais-je, faisaient que vous eussiez pour moi quelque chose de plus que de l'amitié !... Ah ! mademoiselle, nous aurions les jouissances les plus divines ....Dieu !.. si nos âmes s'entendaient ! Quels concerts charmans ! Quelle vie pleine et agréable ! Je ne demanderais que cette jouissance dans le paradis que l'on acquiert par une vie sainte. Vous remplissez tout mon cœur ; vous m'êtes tout.... Mais, je le sens, je viens de donner carrière à mon imagination. Je dois partir, car il n'est rien de tout cela ! ainsi donc, adieu, beauté pure et chérie, adieu, je te salue comme le rivage de la patrie que l'on quitte pour toujours ! je vais traîner ailleurs et mon amour et ma triste existence, heureux si je rencontre en chemin la hache révolutionnaire.»

{Po 200} « Monsieur, reprit la marquise, vous ne sauriez croire dans quel état me plongea la lecture de cette lettre touchante et pleine de mélancolie. Je restai long-temps les yeux remplis de larmes, sans pouvoir réfléchir : le lendemain matin, lorsque je rencontrai le jeune prêtre, je lui pris la main, et l'attirant à moi, je lui dis d'une voix altérée : « Ne partez pas. »

« C'était tout dire ! aussi, il frémit de bonheur et me lança un regard attendrissant. Ma tante ne nous laissant jamais seuls, nous ne pouvions nous dire tout ce dont nos cœurs étaient gros. Alors, me confiant en notre mutuelle innocence, un soir je suivis Adolphe dans sa chambre secrète ; et là, m'asseyint près de lui, je saisis sa main, et pleurant de honte je lui dis : « Ah ! je vouss aime !... »

« —,Joséphine ! s'écria-t-ii, ah, {Po 201} Joséphine ! vous me faites mourir à force de bonheur !

» — Mais que deviendrons-nous ?lui "dis-je.

»— Joséphine, ne sentez-vous pas dans votre cœur un plaisir énivrant ?... Il doit nous suffire : le charmant accord de nos âmes nous fournira des voluptés calmes et pures. Parcourons une carrière où peu de mortels ont brillé ; séparons-nous, dégageons-nous de ce qu'il y a de matériel en nous et ne vivons que de la vie des anges.... Avec une volonté forte nous éteindrons tous désirs, et n'ayant plus de combats à redouter, nous gouterons tout le bonheur d'ici-bas. Contens, jouissant d'une félicité qui ne fera point perdre à la vertu son brillant coloris, nous mourrons ensemble après avoir épuisé tous les plaisirs de l'âme.

{Po 202} » — Ainsi donc, repris-je, dès aujourd hui nos cœurs s'entendent, et lorsque je vous regarderai vous comprendrez tout ce que je dirai.

» Alors, nous passâmes une heure délicieuse, en proie à ce premier bonheur d'amour, à ce charme des premières paroles où l'on ose tout dire, avec des réticences, des mouvemens de honte, de joie qui sont indéfinissables. Ce doux moment rempli par les prières, les soupirs, les regards que l'on craint d'entendre et que l'on aime à sentir, ce moment enchanteur est resté gravé dans mon souvenir, tellement, qu'il ne m'apparait jamais dans l'imagination sans me causer une volupté secrète que la distance des temps revêt d'une grâce attendrissante.

» Notre résolution sublime, prise avec courage, fut suivie avec constance et sans murmure pendant {Po 203} quelque temps ; mais, mon jeune ami ! que de semblables promesses sont imprudentes, et que de mouvemens impérieux s'élèvent dans l'âme, lorsque deux êtres qui se chérissent sont en présence l'un de l'autre !... » e

— Ah Madame !.. sccria le vicaire, puis le jeune homme s'éloignant de quelques pas de madame de Rosann, s'arrêta et parut à la marquise en proie à la plus vive émotion. Lorsqu'il revint, des pleurs sillonnaient ses joues pâles, et tout le feu de sa passion pour Mélauie brillait dans ses yeux.

— Madame, dit-il, je ne puis vous exprimer à quel point ce récit est cruel pour moi !... La marquise sourit et pressant la main du jeune prêtre, elle lui lança un regard qui semblait lui dire qu'elle comprenait {Po 204} sa phrase énergique et qu'il eût à espérer. Ce coup-d'œil compatissant fit tressaillir le vicaire qui se remit en silence à côté de Joséphine. Elle continua ainsi :

« Un soir Adolphe m'attirant contre lui me dit : — Joséphine, je dois partir, car rien n'est moins sûr que le salut de mon âme et de la tienne.

» — Que voulez-vous dire ?...

» — Que je t'aime beaucoup trop et que je ne puis résister plus long-temps ; nous avons trop présumé de nos forces : je désire plus... je ne suis pas content...

» — Eh bien, parlez, lui dis-je, que voulez-vous ? Pour toute réponse il me prit la main et la serra contre son cceur. Il me regarda !... Ah ! j avoue que ces simples mouvemens m'instruisirent de tout ! le le contemplai long-temps et ma tête {Po 205} parraissait attirée vers la sienne par une force invincible. Nous restâmes long-temps dans ce redoutable silence : mais enfin Adolphe, se penchant vers mon visage, déposa sur mes lèvres un baiser que je reçus avec ivresse.... Alors il se recula brusquement de trois pas, et me dit : — Séparons-nous !.. Joséphine, je t'aimerai toute ma vie ! tu seras la seule femme dont le nom, le souvenir feront battre mon cœur !... mais je t'aime assez pour préférer ton honneur au plaisir, et ton bonheur futur au bonheur d'un instant.

» Il s'élança dans sa retraite et je l'entendis se mettre en prière et soupirer. Je l'écoutai long-temps... Je l'admirais, et une douce compassion, un attendrissement vainqueur se glissaient dans mon âme.

{Po 206} » Je rentrai dans mon appartement et je me mis à réfléchir, si l'on peut appeler du nom de réflexion, les vagues pensées qui viennent inonder l'âme d'une amante passionnée.

CHAPITRE XIII CHAPITRE XV


Variantes

  1. parce- / que {Po}
  2. ecclesistique {Po} (nous corrigeons)
  3. mainte- / tant {Po} (nous corrigeons)
  4. et eut tou- / toujours sur lui {Po} (nous corrigeons)
  5. l'autre !... (nous ajoutons les guillemets qui s'imposent)

Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.
  2. Réclame : T. II. ; Signature de la feuille : 8
  3. Signature de la feuille : 8*
  4. Réclame : T. II. ; Signature de la feuille : 9