M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME DEUXIÈME 1

CHAPITRE XV.

Suite et fin de l'histoire de madame de Rosann. — Le Vicaire ne hait pas la marquise.



{Po 207} LA marquise continua en ces termes :

« Il n'y a rien de plus touchant et de plus puissant, pour faire chanceler le cœur d'une femme, que le spectacle des efforts que fait un homme pour la respecter : c'est cette grande preuve d'amour qui me perdit : il se glissa dans mon âme une pitié, une compassion perfide. — « Hé quoi ! me disais-je, ne dois-je pas me sacrifier pour le bonheur de celui que j'aime !... N'est-ce pas {Po 208} montrer peu de grandeur d'âme, que de profiter à moi seule des combats d'un autre ? N'est-il pas plus beau de ne choisir que mon infortune, et de tout prendre sur ma tête ? .... N'étais-je pas barbare de contempler cette pâleur d'amour éparse sur son visage, sans le récompenser de tant d'ardeur et de vertu.... Je pleurerai en secret les fautes que je commettrai pour sauver mon amant, et devant lui je serai joyeuse et riante ! »

» Enfin, je trouvai je ne sais quelle grandeur, quelle sublimité à m'attacher pour toute ma vie au même individu, bien qu'il y eût de la honte à gagner, parce que je m'imaginais devoir tout couvrir par le plus violent amour et par la beauté de ce dévouement ; que personne ne pourrait me blâmer parce que l'on dirait : — Quelle amante !...

{Po 209} » Ce fut par ces raisonaemens que je parvins à chasser la raison de mon cœur. Une circonstance vint achever la défaite de ma vertu chancelante : le plus grand des hasards fit que j'entrai dans le cabinet secret de ma tante ; j'y trouvai la Nouvelle Héloïse, je la lus. Dans ce livre, je vis l'histoire fidèle de mes sentimens ; l'éloquent auteur de ce chef-d'œuvre me persuada que je resterais brillante, pure, candide, malgré mon amour satisfait. Nous étions dans une situation semblable, et j'imitai Julie.... en tout ! »

Ici la marquise se couvrit le visage de ses jolies mains, et elle garda le silence pendant quelque temps. Enfin elle releva sa tête en regardant le vicaire, il était immobile, sa figure n'avait aucune sévérité. Alors Joséphine reprit : 2

{Po 210} « Tout ce que je sais, c'est que ce n'est point aux hommes à me blâmer,.... Mon Adolphe admira mon dévouement, il noya ses scrupules dans un océan de voluptés, et j'aurai le courage de dire que je ne sentis aucun remords !... cependant, je ne suis pas dépravée, je ne pouvais pas l'être, rien n'avait corrompu l'aimable pureté de mes mœurs. Ce défaut de regrets, cette tranquillité d'âme au milieu de ce que le monde appelle du nom de crime, doit faire naître plus d'une réflexion. La sévérité des principes d'Adolphe le tourmentait cependant à chaque instant, et il souffrait pour moi.

» Ce fut au milieu de cette douce existence, ce fut lorsque je m'énivrais de tant de plaisirs, que mademoiselle de Karadeuc devint plus clairvoyante. Un soir, que nous étions {Po 211} ensemble, elle me regarda d'un air sévère et me dit : — Ma nièce, songez-vous au poste éminent que vous devez occuper ? oubliez-vous que la noblesse de votre famille vous a donné le droit d'entrer dans un chapitre, et que les puissantes protections que j'ai auprès de l'empereur d'Allemagne et du S. Père, m'ont promis pour vous une dignité dans le chapitre de L****, et que si vous menez une conduite régulière..... ( En disant ce mot elle me regardait avec une ironie perçante ) vous pouvez devenir abesse ?..

— » Mais, Mademoiselle, je n'ai, je vous assure, aucun goût pour la vie monastique.

— » Vous n'aimez pas l'église ? reprit-elîe avec un sourire sardonique.

— » Je suis, répondis-je, je suis {Po 212} religieuse et je crois en Dieu, mais il a laissé à chacun le droit de se choisir l'état le plus convenable pour faire son salut.

— » Celui que vous prenez, petite hypocrite, doit vous conduire droit en enfer. Croyez-vous, dit-elle en colère, que mes lunettes m'aient empéché de voir les regards que vous lancez à notre jeune réfugié ? Dès-demain il quittera la maison.

— » Quoi, ma tante vous le renverriez ? vous le laisseriez aller à la mort !... et en prononçant ces mots, vous devez juger combien j'étais tremblante. Cette vieille fille me jeta un regard scrutateur et s'écria :

— » Ah, Malheureuse !.,, vous l'aimez !...

— » Non, ma tante !.. répondis-je d'une voix entrecoupée. Ah ! je vous en supplie, qu'un regard involontaire, {Po 213} dénué d'intention, ne perde pas un ministre du Seigneur !....... Vous seriez comptable de sa mort au jugement dernier, et c'est un crime dont rien ne pourrait vous laver...

— » Voyez- vous, le petit Satan, comme elle a peur de le voir s'éloigner... Il s'en ira, Mademoiselle, et ne craignez rien, je le conduirai moi-même chez une sainte fille qui le recueillera.

— » Mademoiselle, mais, savez-vous s'il aura les soins dont vous l'entourez ici, et dont il est si reconnaissant ? Songez, que si, par une imprudence, celle à qui vous le confierez le laissait découvrir, vous seriez la cause de la perte d'un jeune homme qui appartient à une des plus nobles familles de France, un jeune {Po 2l4} ecclésiastique qui, si les choses changeaient, deviendrait cardinal.

— « Tout ce que vous dites, la chaleur que vous y mettez, ne fait que me confirmer dans mes soupçons, et peut-être êtes-vous plus criminelle que je ne le pense !....

» Ces paroles me donnèrent un frisson mortel, car elle disait vrai.

» — Mademoiselle, lui dis-je avec une dignité qui lui en imposa, vous oubliez le nom que je porte, et qu'enfin, vous êtes la plus vigilante et la meilleure des tantes... Vous voyez, mon jeune ami, si nous savons mentir au besoin ?...

» Mlle de Karadeuc me regarda, elle resta un instant indécise, mais après un court moment de réflexion, elle me laissa, fut ouvrir la retraite du jeune prêtre et l'amena par la main. {Po 215} Cette vieille fille était dignede régir un couvent ! Elle mit Adolphe devant moi, et, jouissant de ma rougeur, elle lui dit d'un air de bonté : — Je sais que vous vous aimez...

» Adolphe pâlit. Avant qu'il put répondre, je composai mon visage et je répondis à ma tante : — « Qui donc a pu vous faire inventer cela ?... » Mon ami me comprit, il regarda madedemoiselle de Karadeuc et lui répartit avec un trouble inexprimable : — Mademoiselle, je ne croyais pas que mes mœurs fussent encore assez dissolues pour donner lieu à de pareils soupçons... O Dieu ! s'écria-t-il avec un accent de mélancolie, ce que je suis forcé de dire est déjà une punition de mes péchés ! cette humiliation terrestre sera-t-elle comptée ?.. et ce que je souffre, ajouta-t-il en me regardant, pourra-t-il {Po 2l6} effacer quelque chose du livre éternel où l'on écrit nos fautes ?

» Ma tante, nous examinait tour-à-tour avec une maligne curiosité :

» Monsieur, dit-elle avec une colère sourde qu'elle retenait, mais qui perçait dans l'accent de ses paroles, Monsieur, je crois à vos paroles, je vous ai donné volontiers un asile, mais il n'est pas encore assez sûr pour vous, et ma dévotion connue doit, tôt ou tard, m'attirer des visites. Demain je vous conduirai moi-même chez une dame de mes amies, et vous n'aurez rien à y craindre.

— » Mademoiselle, m'écriai-je, ma chère tante, je vois que rien ne peut effacer vos soupçons, eh bien, je vais vous donner une preuve à l'évidence de laquelle vous vous rendrez peut-être... Que ne ferais-je pas {Po 217} pour sauver un prêtre de la mort certaine qui l'attend s'il quitte ces lieux.. Je vais les quitter ! Je le laisse seul avec vous, dis-je avec un accent d'ironie, et j'irai à Aulnay-le-Vicomte, me cacher dans la chaumière de Marie, ma pauvre nourrice !... Serez-vous satisfaite ?

» A cette proposition, ma tante sembla se radoucir, et pendant qu'elle réfléchissait, Adolphe, les larmes aux yeux, me regardait, et son coup-d'œil ému me disait combien il admirait mon dévouement. Mlle de Karadeuc consentit à cet arrangement, il fut convenu que le lendemain je partirais pour Aulnay. Nous pûmes, Adolphe et moi, nous embrasser et nous dire adieu !... Quelle scène touchante et mélancolique !.. »

» — Non, s'écriait Adolphe, je ne 3 {Po 2l8} t'abandonnerai pas, surtout dans l'état où tu es !..

» — Adolphe, restez ici ? s'il me fallait trembler pour votre vie !.. je périrais !..— Que de pleurs ! que de baisers ! quel charme cruel ! je partis !...»

» Je passai quelque temps ensevelie dans la plus profonde douleur, et je confiai tout à ma pauvre nourrice : je pus verser mes larmes sur un sein ami, ce fut alors que j'appréciai le bonheur que l'on éprouve à dire ses secrets à quelqu'un ! — Mon jeune ami, ah ! ne vous privez pas de cette douce liberté là !...

» Un soir que j'étais assise auprès du foyer de Marie, et que nous nous entretenions d'Adolphe, son mari entre, me regarde d'un air triste.... Nous le questionnons et il nous apprend que le jeune prêtre que recélait {Po 219} Mlle de Karadeuc avait été découvert et transféré dans les prisons !.. »

» Cette nouvelle dite sans ménagement, me fit tomber sans connaissaissance ; une fièvre brûlante s'empara de moi, et dans mon délire, je ne parlais que de l'enfant que je portais dans mon sein. Marie tremblait pour moi. Au moment où j'étais tellement affaiblie par les mille souffrances qui m'accablaient, que ma nourrice, assise à mon chevet, croyait que j'allais expirer... le bruit du galop d'un cheval retentit à la porte de la maison, un militaire entre !.,.. je reconnais Adolphe !.. il vole à mon lit de douleur... La joie produisit chez raoi le même effet que la peine. Lorsque je revins à moi, Adolphe tenait ma main dans la sienne, et quand je fus en état de l'entendre, il me raconta que la violence de sa passion {Po 220} n'avait pas pu lui permettre de supporter mon absence, et que l'amour lui avait inspiré le stratagème qui causait ma douleur. »

» En effet, s'il s'échappait, Mlle de Karadeuc n'en serait que plus confirmée dans ses conjectures, et s'imaginerait que c'était vers sa nièce qu'il volerait. — « Ainsi donc, me dit-il, je commençai par endormir ta tante en l'entourant d'attentions et d'hommages dont elle me sut un gré infini. J'effaçai dans son âme toute trace de soupçon, et quand je la présumai revenue à son amitié première pour moi, j'écrivis à des amis fidèles, entr'autres à mon frère, de tomber, déguisés en gendarmes, une nuit, à l'improviste, chez Mlle de Karadeuc, et de m'arracher de chez elle !...... Il exécutèrent si bien cette adroite manœuvre, que ta tante pensa {Po 221} mourir de chagrin, lorsqu'à minuit on vint faire une perquisition exacte de son hôtel, et que mon frère à qui j'avais indiqué le secret de mon introuvable cachette, sonda, avec son sabre, le mur dans lequel était pratiquée la fausse porte. Je jouai la résignation, je consolai votre tante qui s'accusait d'imprudence, et je la laissai, joyeux de pouvoir aller vous retrouver. Mon frère m'a donné un uniforme, je suis accouru de bois en bois, à la nuit, et... me voici !... »

» O joie enivrante !.. ô plaisir !.. j'ai savouré dans cette époque de ma vie, toutes les peines et toutes les voluptés d'un plus long amour, car j'approchais du terme, et le chagrin devait bientôt mettre sur mon cœur sa main de fer. »

— Mon jeune ami, dit la marquise en montrant au jeune prêtre le parc {Po 222} du château, voyez ce charmant asile, il est plein de souvenirs pour moi !.. . Ces lieux, ces beaux lieux, m'ont vue trois mois heureuse !.. aussi heureuse que peut l'être une mortelle !.. Pendant ces trois mois, libre, sans inquiétude !.. aimée, adorée d'Adolphe, je ne demandais rien au ciel que d'être ainsi toute ma vie.

» La première punition de mon crime me fut infligée par Adolphe lui-même, lorsqu'il vit qu'il existerait à jamais un témoin de nos amours !... Il devint rêveur : par les questions que je lui fis, je vis qu'il pensait à l'avenir, qu'il redoutait jusqu'à la tendresse que j'aurais pour mon enfant. Ce fut alors qu'il me dit de quitter Aulnay, pour aller mettre au jour, dans d'autres lieux, le fruit, le doux fruit de nos amours !.. »

» Personne ne s'apercevait de mon {Po 222} état, parce que j'eus le cruel courage de le dissimuler jusqu'au dernier moment, et je suis restée pure et vierge aux yeux des hommes !.. Quel mal ai-je commis envers la société !.. Hélas ! je n'ai nui qu'à l'être que je chérirais le plus !.. mon pauvre enfant !... »

» Pour dépayser Mlle de Karadeuc, nous dîmes à Marie qu'elle eût à instruire ma tante, que j'avais été obligée de me réfugier chez une de ses parentes, parce qu'on avait fait des perquisitions dans le village d'Aulnay, pour venir arrêter les nobles qui pouvaient encore s'y trouver ; et, que lorsque le premier moment de perquisition serait passé, je retournerais chez elle. Adolphe m'emmena donc, ce fut lui qui me tint lieu de tout. Son amour se déploya dans les soins qu'il me prodigua. Mais hélas !.. {Po 224} le barbare me déroba mon enfant, et... je ne le revis plus !.. »

Ici la marquise de Rosann pleura long-temps !..

« — Tout ce que je sais, reprit-elle, c'est qu'Adolphe que j'avais supplié de lui donner mon nom, l'appela Joseph !...

— Joseph !. s'écria le vicaire avec les marques de la surprise, et le visage en feu ! Madame de Rosann le contempla avec plaisir.

— Vous vous nommez Joseph aussi !... dit-elle.

— Où êtes-vous accouchée ? reprit-il en lui saisissant le bras et la regardant.

— Ah ! loin d'ici, répondit-elle, à Vans-la-Pavée !.. Et elle fut cependant en proie à une vive anxiété, en examinant la figure du jeune prêtre.

{Po 225} — Malheureux que je suis !... s'écria-t-il, ne sais-je donc pas qui je suis !... Cependant un prêtre !.. Puis il tomba dans une rêverie que Joséphine respecta.

Après un long silence, pendant lequel le jeune prêtre regardait furtivement Mme de Rosann, elle reprit :

» — D'ailleurs, Adolphe vint me dire que mon fils était mort : il employa beaucoup de ménagemens pour m'annoncer cette fatale nouvelle, mais, oserais-je le dire ! je n'ai jamais cru à la réalité de ce qu'il m'a dit !... Un secret pressentiment me crie que mon fils existe !.. Ainsi, jugez si, lorsque j'aperçois un enfant ou un jeune homme, je n'ai pas le cœur gros d'une tendresse qui cherche à sortir de ce cœur qu'elle gonfle !... »

» Depuis, je n'eus que des malheurs.. Adolphe émigra, je retournai chez {Po 226} ma tante, et je vécus dans les larmes, parce que, d'après la nature de mon caractère, une passion devait faire de grands ravages dans mon âme... Quelle mélancolie me saisit !.. J'étais inconsolable, et de la perte de mon enfant, et de celle de mon ami. Je reçus de ses nouvelles, il m'assurait qu'il m'aimait, et cependant une amertume secrète régnait dans ses lettres, il semblait qu'il pleurât sa faute, et il n'osait me la reprocher, car c'eût été le comble de l'infamie !.. Ah ! les caractères par trop religieux, ceux qu'une teinte de fanatisme dégrade, sont capables de bien des cruautés. Vous allez en juger !.. Il ne me restait plus, grand Dieu !... qu'à être méprisée de celui que j'ai tant aimé, à qui j'ai tout sacrifié !.. Car j'ai aimé, mon jeune ami, autant que l'on puisse aimer ici bas ! ... »

{Po 227} » Après que ma tante fut morte, je revins habiter mon cher Aulnay-le-Vicomte. M. de Rosann me vit et m'aima. Je trouvai de la douceur dans le lien que nous avons contracté, mais je lui tus ma faute, il l'ignorera toujours !... »

» Bientôt un règne éclatant vint remplacer les excès de notre révolution. Le souverain d'alors rétablit la religion et ses autels, Adolphe fut rappelé, et obtint un poste éclatant, il y a six ans, je courus avec ivresse le revoir !... Jamais cette scène ne sortira de ma mémoire. Il était chez lui, j'entre, il ne me reconnaît pas, et le laquais lui dit mon nom. Cette insulte gratuite me perça l'âme par un froid mortel.

— Hé quoi ! m'écriai-jc, en courant à lui, Adolphe ne reconnaît pas Joséphine !..

{Po 228} » Alors il me dit froidement : — C'est vous ! Madame....

Il renvoya tout le monde et nous restâmes seuls !... Je crus que cette grande sévérité, cette retenue, cesseraient. Non, hélas ! non...

— Joséphine, me dit-il, vous êtes mariée ?...

Cette interrogation me fit frémir. Ah ! je recueillis en ce moment toute l'ivraie que j'avais semée dans ma jeunesse !

— Cruel ! m'écriai-je, il aurait été beau de vous rester fidèle et d'être reçue ainsi !..,

— Joséphine, continua-t-il d'un ton grave, je t'aime toujours.

Malgré l'accent profond qui accompagna ces paroles, sa froideur, sa figure pâle et sévère détruisaient la conviction que je brûlais d'avoir.

{Po 229} — Joséphine, continua-t-il, vous avez un époux !...

— Et croyez -vous, lui dis-je vivement, que je viens ici pour manquer à ce que je lui dois ? Si c'est - là ce que signifient vos paroles, dispensez-vous de parler plus long-temps !..... O Adolphe !..... Adolphe.... Malgré ma fierté, je fondis en larmes.

— La religion.... reprit-il.

— Eh laisse ta religion, et jette-moi un seul regard d'autrefois !...

A cette parole, il me lança un coup-d'œil d'horreur et de mépris.

— Adieu !.... lui dis-je ; et je m'élançai hors de son hôtel, en jurant de ne plus le revoir. La sécheresse de son organe, son attitude sombre, son repentir m'avaient accablée. »


    Ainsi, mon jeune ami, croyez-vous qu'il y ait d'homme assez sévère pour {Po 230} condamner ma faute, lorsqu'elle a été suivie de deux pareils châtimens : la perte de celui qui pourrait me rendre glorieuse de mon crime, et le froid mépris de celui que j'ai tant aimé !..... Ah ! il est des crimes ( si c'en est un ) que le Ciel punit bien ici bas !..... Vous voyez que j'ai dans l'âme un vaste sujet de méditations, et d'autant plus vaste, que je n'ai pas d'enfans de M. de Rosann : le Ciel a maudit ma couche !... Hélas ! les larmes que je verse en secret compenseront-elles mes torts ? Notre religion, qui a fait une vertu du repentir, m'en donne l'espérance !..... Mais, grand Dieu !... que vais-je devenir, si je ne dompte pas les nouvelles étincelles que jette mon cœur enflammé !.... — Elle regarda le vicaire.

Ce dernier restait plongé dans une {Po 231} rêverie profonde : la manière simple et naïve dont la marquise avait raconté son histoire : le site ; les souvenirs qui s'éveillaient au fond de son cœur au récit de cette femme ; son accent tendre et les regards qu'elle lui avait lancés en disant certaines phrases construites par elle, évidemment pour lui ; tout contribua à le rendre rêveur : il n'entendit même pas les dernières phrases de l'amoureuse Joséphine, qui n'osa pas d'abord interrompre cette mélancolie. Néanmoins, après quelques momens, elle lui dit :

— Regagnons notre banc de gazon, ces ruines, ces voûtes portent à la réflexion !....

Elle s'appuya sur le bras du jeune prêtre, et ils revinrent en silence s'asseoir sous le cèdre.

{Po 232} — Eh bien, M. Joseph, vous ne me dites rien ?....

— Madame, répondit-il, je ne puis rien vous dire, je suis incompétent dans ces cas-là, car j'absous toujours ceux qui ont souffert ou qui souffrent de pareils tourmens.

— Vous êtes digne du saint ministère que vous remplissez !........ Ah ! venez quelquefois me donner de douces consolations, je sens qu'elles rafraîchiront mon cœur !... hélas !.... il est toujours embrâsé !..... Je crois qu'une cruelle fatalité me poursuit... Ah ! si vous saviez !....

Elle détourna sa tête et pleura !....

— Venez, dit-elle, venez, mon jeune ami..... vous me représenterez celui que..... j'ai perdu !....

A ce moment, la cloche du château sonna le déjeuner : alors, la {Po 233} marquise regardant M. Joseph lui dit :

— Si vous ne craignez pas de faire un méchant déjeûner, faites -moi le plaisir d'accepter la moitié du mien !..

Le pensif vicaire suivit madame de Rosann, sans répondre. On eût dit qu'un charme secret agît sur lui et l'entraînât malgré lui.





FIN DU TOME SECOND. 4



CHAPITRE XIV TOME TROISIÉME
CHAPITRE XVI

TOME TROISIÈME 5


Variantes


Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.
  2. Signature de la feuille : 9*
  3. Réclame : T. II. ; Signature de la feuille 10
  4. Signature de la feuille : 10*
  5. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.