M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME 1

CHAPITRE XVI.

La Marquise aime le Vicaire. — Retour de M. de Rosann. — Son accueil. — Rendez-vous donné à M. Joseph.



{[Po 1]} NOUS avons laissé le vicaire plongé dans une profonde mélancolie et ayant suivi madame de Rosann jusques dans la salle à manger du château. — Il est à table, à côté de la marquise, qu'il ignore encore où il est. Au moment où Joséphine lui offrait quelque chose, il leva les yeux, et vit sur le visage de l'un des 2 {Po 2} domestiques qui servaient, un sourire dont l'expression sardonique le fit tressailir.

Ce domestique était debout, la serviette sous le bras, placé juste eu face du jeune prêtre ; il ne se soutenait que sur un pied, sa tête légèrement courbée suivait la pente générale du corps ; cette inclinaison ajoutait encore à l'ironie qu'exprimait son visage. Ses yeux embrassaient également, par leur regard perçant, et la marquise et son protégé. Ce coup-d'œil arrêta l'extase de M. Joseph, et jeta dans son âme une vague inquiétude qui le tourmenta.

Ce domestique nommé Jonio était un de ces êtres dévorés du désir de se sortir de l'état, où le hasard les a placés ; qui ont assez philosophé pour secouer le joug de la conscience, et se servir de tous les movens possibles {Po 3} pour parvenir. Enfin, par une faveur spéciale de la nature, il avait des formes et des manières, dont la candeur excluait tout soupçon sur ses principes. Il paraissait attaché à M. le marquis de Rosann, au service duquel il était depuis quelque temps ; mais il ne le servait avec tant de zèle, que parce que le crédit que M. de Rosann avait auprès du pouvoir, depuis la rentrée des Bourbons, lui donnait de l'espoir, et il regardait son maître comme le premier instrument qu'il employerait pour l'édifice de sa fortune.

Le vicaire fut bientôt débarrassé de la présence importune de ce domestique ; car madame de Rosann, lisant dans les yeux du vicaire une espèce d'inquiétude, et voyant qu'il regardait Jonio à la dérobée, renvoya ce dernier sur-le-champ.

{Po 4} M. Joseph avait naturellement de la compassion pour ceux qui étaient victimes d'une passion : ainsi, la marquise trouva le rigide vicaire beaucoup plus affectueux qu'elle ne l'espérait ; elle jouit de ce changement comme si c'était un premier pas que le jeune homme fît vers elle.

— Mon jeune ami, dit-elle avec un ton de voix affectueux, j'espère que quelque jour, vous me confierez vos peines.

— Hélas, madame, je vous les dirais, si l'amitié pouvait m'offrir des consolations, mais il n'en est aucune pour mes chagrins, et c'est affliger son semblable en pure perte, que de raconter mes aventures.

— J'ahnerais, répondit la marquise, à participer à votre chagrin, même vainement et comme vous le dites, en pure perte. Deux malheureux {Po 5} se trouvent plus forts à porter leur infortune, lorsqu'ils sont ensemble, et que leurs cœurs s'entendent.

— Ah ! madame, votre malheur n'est pas au comble !.... Vous retrouverez votre fils !!.. mais moi !!.. Le fatal jamais est gravé sur tous mes souhaits, l'espérance même m'est interdite !..

— Pauvre enfant !.. . s'écria la marquise, et d'un air tellement amical, qu'il était impossible au vicaire de s'étonner de cette exclamation qui semblait conquérir, pour celle qui la prononçait, tous les droits de l'amitié.

La marquise emmena le vicaire dans le salon : là , après quelques phrases insignifiantes, madame de Rosann se mit à son piano ; elle commença négligemment, et de mémoire, un morceau d'Haydn. Aux premières {Po 6} notes, le vicaire tressaille, il s'approche, et Joséphine, s'apercevant de l'attention du jeune homme, continua en déployant toute sa sensibilité dans son jeu..... Elle se retourne, le vicaire, les yeux humides, immobile, avait l'attitude d'un prophète, et il recueillait religieusement les sons que la marquise tirait de l'harmonieux instrument.

— Madame, s'écria-t-il, vous m'avez, sans le savoir, causé le plus grand plaisir et la plus grande peine !.. — L'infortuné, en entendant jouer la sonate favorite de sa sœur, crut revoir Mélanie, elle-même !..... Il se laissa aller sur son fauteuil, se cacha le visage dans ses mains, et la marquise accourut à ses côtés, en respectant la douleur de M. Joseph.

Cette matinée fut pour madame de Rosann un des momens les plus {Po 7} délicieux de sa vie, elle savourait un bonheur pur, sans même que sa conscience le lui reprochât. Lorsque le vicaire se retira , elle prit le prétexte d'aller voir sa nourrice pour pouvoir accompagner le jeune prêtre jusqu'à la grille du château ; son cœur pétillait de joie et d'amour en marchant aux côtés de cet être qui semblait emporter avec lui toute son âme.

Lorsque le vicaire se trouva seul, il se mit à réfléchir sur l'affection que madame de Rosann lui portait, et rien dans sonc cœur n'en murmura. Le souvenir de Mélanie ne nuisait aucunement à cette nouvelle douceur qui se glissait dans son âme. Cependant, il se tint en garde contre ce sentiment naissant, et résolut d'aller moins souvent au château ; mais Joséphine avait trop d'adresse, et de cette finesse féminine qui dompte les plus grands {Po 8} obstacles, pour laisser le jeune prêtre au presbytère. A chaque instant, elle faisait naitre des prétextes. Marie lui servait singulièrement dans ces occasions. Tantôt madame de Rosann se fâchait contre un de ses gens et le renvoyait, aussitôt Marie consolait l'affligé, lui conseillait d'aller trouver M. Joseph, et de l'intéresser à son sort. Le vicaire revenait demander une grâce, obtenue dès qu'il parlait : tantôt, Marie allait instruire le vicaire des besoins d'une famille pauvre, et, dans la chaumière, M.Joseph trouvait un ange de bonté qui l'avait précédé. Madame de Rosann venue à pied, pour ne pas donner à ses bienfaits l'éclat d'une orgueilleuse philantropie, avait besoin de la compagnie et du bras de M. Joseph. Durant le chemin, douces conversations, mots délicats et charmans, tendres {Po 9} à-propos, devenaient autant de coups frappés par Joséphine, sur le cœur du prêtre.

Toutes ces menées étaient déguisées par trop de bonhomie et d'esprit, pour que M. Joseph s'en aperçût : cependant il commençait à réfléchir sur les soins empressés dont on l'entourait. Lorsqu'il parlait au bon curé de son embarras, M. Gausse ne savait que répondre : instruit de l'ardent amour du jeune homme pour Mélanie, il n'ignorait pas, que le cœur de M. Joseph ne pouvait plus contenir aucun autre sentiment semblable, mais d'un autre côté, il eût été enchanté de voir son vicaire, lancé dans une passion qui lui fît oublier l'être qu'une barrière insurmontable lui défendait d'approcher. Alors, le bon curé se contentait de sourire avec une certaine finesse, et il lâchait {Po 10} deux ou trois proverbes, qui enveloppaient sa pensée secrète, que la candeur de Joseph l'empêchait de comprendre.

Le résultat des réflexions du vicaire fut qu'il devait renoncer à aller au château, non qu'il conçût des soupçons sur la nature du sentiment que lui portait madame de Rosann, mais parce qu'il croyait commettre un sacrilège envers Mélanie, en trouvant du plaisir auprès d'une autre femme, et que, du reste, il manquait, en quelque sorte, au serment qu'il avait fait de se séparer de toute l'humanité.

Cette décision immuable fut exécutée à la rigueur, et les intrigues les plus subtiles de madame de Rosann, vinrent échouer devant ce décret du jeune prêtre qui en était revenu à la contemplation de son portrait chéri. {Po 11} Madame de Rosanii fut au désespoir.

Son amour, parvenu au comble, ne pouvait supporter une telle privation. Un matin elle se hasarda à écrire le billet suivant au vicaire.


Lettre de Josephine de Rosann à M. Joseph.

« Il me semble, mon ami, que vous négligez beaucoup Joséphine ! est-ce qu'elle serait encore pour vous madame la marquise de Rosann ? Je crois, à vous dire vrai, «avoir assez fait pour conquérir le beau titre a d'amie. Ayez quelque réciprocité !... Songez que vous me devez bien des consolations ; vous seul pouvez bannir la tristesse qui m'accable... Voici bientôt un mois que vous n'êtes venu me voir. Je vous attends, hélas ! je sens que {Po 12} vous me devenez de plus en plus nécessaire. En effet, réfléchissez au bonheur d'un grand lorsqu'il trouve un ami véritable, et voyez si je n'ai pas lieu d'être joyeuse..... Enfin, mon jeune ami, je vous souhaite, et ce mot doit vous suffire...


    Le malheur voulut que la marquise chargeât Jonio d'aller porter cette lettre à M. Joseph. Lorsque le domestique entra chez madame de Rosann, il aperçut sur son visage une expression passionnée dont l'homme le moins observateur aurait deviné la cause.

— Jonio , dit-elle, ayez bien soin de ne remettre cette lettre qu'à monsieur Joseph lui-même, s'il n'y est pas, vous la rapporterez!... L'accent, le regard de la marquise disaient tout, et ses yeux suivaient le papier entre {Po 13} les mains de Jonio , comme si cette lettre eût été le fil de sa vie.

Aussitôt que Jonio posséda la lettre, il conçut la pensée de la retenir. « — Mais, pensait-il en lui-même, si ce billet ne dit rien, il est inutile de l'intercepter. » — En songeant ainsi, il était dans l'avenue du château, il marchait lentement, lorsqu'un homme l'aborde, et après avoir lu l'adresse de cette lettre :

Tu quoque Brute, et toi aussi Jonio !... indulges amori, tu donnes dans le panneau ! Quó te Mœri pedes ? tu trottes chez le vicaire ; va ! timeo Danaos et dona ferentes, crains les coups de bâton en portant des poulets.

— C'est vous, monsieur Lesecq... dit le valet préoccupé.

— Heureusement pour vous ! Pouvez-vous ignorer tout ce que le {Po 14} village pense de monsieur Joseph ? Madame de Rosann l'aime, et traxit per ossa furorem, elle a le diable au corps, il y a quelque chose pour nous ; oportet servire marito, il nous faut éclairer le mari, et nous y gagnerons, funus un emploi in circumvallationibus dans les douanes vel ærario, ou dans les contributions.

— Vous pensez donc que cette lettre est un billet.... Hein !... Comment s'en assurer ?..

— Cela vous embarrasse, dit le curieux maître d'école qui ne courait aucun danger dans cette affaire. Ego sum alpha et omega, je suis unique pour ces expéditions là ! Allez !.. notre fortune est faite, et nous allons vertere materiam, débrouiller la fusée. Venez chez moi, j'ai encore une bouteille de vin, c'est tout ce {Po 15} qui me reste de ce que le curé m'a donné.

Jonio suivit le maître d'école qui fît bouillir de l'eau, et, suspendant la lettre au-dessus de la vapeur, il rendit le pain à cacheter humide ; il décacheta le billet sans endommager l'empreinte du cachet, et, lisant le contenu à haute voix, il fit tressaillir Jonio de joie et d'espérance. La lettre fut rétablie, si bien qu'il était impossible de croire qu'elle avait été ouverte.

— Quelle nouvelle !... s'écria Lesecq, j'en saurai bien plus que Marguerite, ma foi !... Ah ça, dit-il en regardant le valet, j'espère que si monsieur le marquis de Rosann vous recompense, vous ne m'oublierez pas.. Gardez bien la lettre, et lorsque vous apprendrez quelque chose de nouveau, venez me le dire....

Jonio revint au château, il affirma {Po 16} à sa maîtresse que M. Joseph venait de lire la lettre en sa présence, et, qu'en le chargeant de présenter à madame la marquise son respectueux hommage, il avait ajouté qu'il porterait la réponse lui-même.

Le vicaire, attendu avec une impatience sans égale, ne vint pas. Madame de Rosann, assise contre une des fenêtres de la façade, qui donnait sur l'avenue, avait plus souvent les yeux sur la prairie que sur l'ouvrage qu'elle tenait pour avoir une contenance. Sur le soir, le bruit d'un équipage retentit dans l'avenue ; la marquise tremblante regarde et elle aperçoit la voiture de M. de Rosann. Un sentiment inexplicable se glissa dans l'âme de Joséphine ; pour en donner une idée, il faudrait mêler tout-à-la-fois, le dépit, la colère, à l'espèce d'humeur que l'on a contre {Po 17} ceux qui viennent déranger nos projets : encore, la marquise joignait-elle à tout cela un je ne sais quoi qui ressemblait à de l'aversion, sans que cela fût ce sentiment lui-même.

Enfin, son mari, pour la première fois, lui était à charge et la gênait par sa seule présence. Un remords importun s'élevait dans son âme, à mesure que la légère voiture volait vers le perron. Le marquis ayant aperçu sa femme à la fenêtre du salon du rez-de-chaussée, avait donné un violent coup de fouet à son cheval pour arriver plus vite.

Un homme de cinquante et quelquelques années, mais encore jeune de tournure et de figure, s'élance légèrement hors de son élégante voiture, et monte rapidement le perron, en boutonnant son frac bleu, décoré des rubans de plusieurs ordres. Il fut 3 {Po 18} surpris de ne pas trouver sa femme dans le vestibule, il ouvre la porte de l'antichambre, et, n'y voyant pas madame de Rosann, il crut qu'elle était indisposée, il court au salon et alors il aperçoit la marquise qui s'est levée lentement et qui s'est avancée presqu'à la moitié de l'appartement.

— On voit, dit-il avec un léger sourire, que vous ne m'attendiez pas ?... ma belle !...

— Certes non, répondit froidement Joséphine qui pensait encore au vicaire.

A ce mot, le marquis regarda sa femme avec surprise, et se mit à examiner la toilette recherchée qui l'embellissait ; croyant que c'était un jeu concerté, il repartit :

— Joséphine, un pressentiment vous avertissait, sans doute, de mon arrivée, car vous êtes mise avec une {Po 19} élégance, une coquetterie qui prouvent que vous jouez l'étonnement très-bien !... à merveille...

— Ah ! s'écria la marquise en revenant à elle, je vois que c'est assez plaisanter !... et elle embrassa M. de Rosann, en croyant mettre à ce baiser toute la grâce et le charme d'autrefois, mais ce fut un baiser conjugal, dans toute la force du terme : et, le marquis, tout en rendant à sa femme cette froide caresse, ne put s'empêcher de penser qu'il était arrivé quelque chose à celle qu'il aimait.

Il s'en suivit donc un moment de silence que madame de Rosann ne put interrompre, car son esprit troublé ne lui fournissait rien, et elle commençait déjà à peser la valeur de ce qu'elle avait à dire.

— Eh bien ! chère amie, s'écria {Po 20} monsieur de Rosann, depuis notre mariage voici, je crois, la première entrevue qui se passe sans que vous ne m'accabliez pas de questions !..

— Mais, M. le marquis, je ne sais à qui de nous deux ce reproche doit s'adresser, je ne me tais qu à cause de votre silence.

— Vous avez l'air rêveur, et vos regards ne cherchent pas les miens ?.....

— C'est aussi ce que je pourrais vous dire !....

— Ah, Joséphine ! tourne tes yeux sur moi, et tu liras combien je suis ravi de te revoir ! tu n'as donc pas entendu le coup de fouet que j'ai donné à mon cheval, il t'aurait tout dit.... J'ai pressé toutes mes affaires à Paris, j'ai quitté la Chambre avant la fin de la Session pour te surprendre ! mais toi, as-tu quelquefois songé {Po 21} à moi.... m'as-tu souhaité ?.... Comment as-tu passé le temps ici ?.. Qu'est-ce qu'il y a de nouveau à Aulnay ?... dis ?... En achevant ces mots, le marquis s'approchantde sa femme, lui prit le bras et baisa sa main avec ardeur.

— Monsieur, je suis enchantée de vous revoir, mais, j'aurais désiré qu'un mot de votre chère main eût prévenu votre Joséphine, quand ce n'aurait été que pour la mettre à l'abri du reproche que vous lui faites.. alors, ( car je vois que j'ai manqué à volersur le perron ) , alors, vous m'auriez trouvée en calèche sur la route, vous entendant avec une anxiété sans égale 4 ; et, lorsque vous auriez donné un coup de fouet à votre cheval, mon cocher en eût appliqué deux... même dix à mes chevaux, afin de hâter le moment enchanteur de notre réunion.... Enfin, je ne sais pas si, pour {Po 22} vous convaincre de ma tendresse, car il est de mode d'en douter à ce qu'il paraît, je n'eusse pas été jusqu'à A....y.

— Vous n'eussiez fait qu'une chose très-ordinaire ! répliqua vivement le marquis piqué de l'ironie que Joséphine mettait dans la manière dont elle prononça ce qu'elle venait de dire.

— Une autre fois, reprit-elle, j'irai jusqu'à Septinan 5, alors trouverez-vous que ving-cinq lieues soient assez ?... Si cela ne suffisait pas !.. j'irais jusqu'à Meaux.

— On ne saurait trop aimer qui nous aime ! murmura le marquis.

— Reprocher son amour est un peu fort !... dit la marquise en frappant le parquet par de petits coups de pied légers et répétés.

— J'ai tort. Madame, j'ai tort ! dit le marquis avec un dépit concentré {Po 23} et en tourmentant ses gants avec violence.

— Non, Monsieur, non, c'est moi.. Je devrais sans cesse me souvenir que je fus mademoiselle de Vauxelle, et que vous étiez M. le marquis de Rosann... qu'alors mon devoir est d'être sans cesse dans l'abaissement..., et de ne voir en vous qu'un bienfaiteur... même un maître !.....

— Ah, Joséphine !... Joséphine !... s'écria M. de Rosann avec une profonde douleur.

A cet accent, madame de Rosann revenant à sa bonté naturelle, eut un mouvement de honte, et, abhorrant sa cruauté, elle se jeta dans les bras de son époux ; puis, avec cette dissimulation innée chez les femmes, elle l'embrassa avec une expression qui ressemblait à celle de l'amour, et dit en riant : — Conviens, mon {Po 24} ami, que ces petits orages sont nécessaires pour sentir lebonheur en ménage ?...

Qui ne serait pas trompé par de pareils stratagèmes ? M. de Rosann s'excusa et reçut son pardon : cependant, il lui resta dans l'ame de légers soupçons, mais tellement vagues, qu'il s'étonnait de s'arrêter à de semblables pensées.

Madame de Rosann lui raconta la mort de Laurette ! et certes, n'oublia pas le vicaire. En parlant de Joseph, la marquise semblait marcher sur des charbons ardens ; M. de Rosann, en s'apercevant que sa femme craignait autant de parler que de se taire, la pressait, et un noir pressentiment envahissait son âme à mesure que l'expression de la marquise devenait plus passionnée lorsqu'elle détaillait les perfections du jeune homme.

{Po 25 } — Il est sans doute venu au château ? demanda-t-il.

— Assez souvent. Comme la marquise répondait, M. de Rosann avait les yeux fixés sur Jonio ; il vit, sur les lèvres du domestique, errer ce sourire de pitié, d'ironie, qui avait si fort ému le vicaire ; il produisit un effet terrible sur le marquis. Il ne dit plus rien, se contenta de regarder sa femme d'un œil scrutateur en paraissant chercher à lire dans son âme. Jonio contemplait son maître avec une curiosité intéressée, il tâchait de deviner si M. de Rosann serait assez jaloux pour ne pas mépriser celui qui l'éclairerait.

— Ma chère, dit M. de Rosann, songez que si je vous reparle de cela, je n'y mets aucune intention, mais, convenez que vous avez eu un motif 6 {Po 26} pour ae pas aller au-devant de moi, car vous ne pouvez pas ne pas avoir aperçu ma voiture.

— Pour user de votre langage parlementaire, répondit madame de Rosann en riant, je commence par vous nier le droit de me faire cette question ; mais je veux bien vous ôter de l'esprit votre inquiétude, quoiqu'en femme sage, je devrais vous la laisser : eh ! bien, vassal, votre souveraine vous avoue que, lorque vous êtes entré, elle était toute entière occupée des moyens d'obtenir la grâce d'un malheureux bûcheron que l'on vient de condamner à six mois de prison, et dont l'absence va laisser tout une famille dans la misère. Je pensais à ce que je devais vous écrire à ce sujet à Paris, et je méditais aussi d'envoyer notre jeune vicaire porter des secours à ces malheureux.

{Po 27} — Ce jeune vicaire vous occupe beaucoup....

— Beaucoup, cher vassal, et je m'en occuperai encore bien davantage si je m'aperçois qu'il vous rend jaloux, parce qu'alors nous reviendrons au temps délicieux de vos premiers amours.

Le ton, l'accent, l'ironie, la coquetterie fine que madame de Rosann déploya dans cette réponse, ôtèrent de la force aux soupçons de l'ombrageux marquis ; cependant, il se glissa dans son âme une prévention défavorable au vicaire, et il ne fallait pas grand'chose pour que cette prévention devint de la haine.

Par un hasard extraordinaire, M. Joseph se rendit le même soir au château ; et, ne voyant madame de Rosann qu'en présence de son mari, {Po 28} cette dernière ne put savoir si la visite la vicaire était, ou non, la réponse à son billet du matin. Le jeune vicaire, en trouvant M. de Rosann, se comporta envers lui selon son habitude : il fut sévère, réservé, froid, et donna libre carrière à ce dédain, ce mépris qu'il affectait pour les hommes. Il écrasa, en quelque sorte, M. de Rosann, qui ne s'imaginait pas rencontrer un être dont les manières, les paroles appartenaient à la plus haute classe de la société. Le marquis, blessé de la supériorilé qu'il reconnaissait tacitement à Joseph, conçut de la haine pour ce personnage, et il eut le singulier soupçon que la soutane du vicaire cachait un amant d'une haute distinction : il surprit quelques regards de sa femme qui le confirmèrent dans cette opinion, {Po 29} ainsi que la politesse affectée de M. Joseph envers madame de Rosann.

Le jeune homme revint pendant quelques jours au château, et ces visites n'étaient pas de nature à faire changer M. de Rosann d'opinion. Il fut rêveur, brusque, et se mit à étudier sa femme avec le soin et l'attention de la jalousie. On concevra facilement ce sentiment chez M. de Rosann. En effet, un homme constamment heureux, depuis nombre d'années, se croyant aimé d'amour de sa femme, et ayant tout trouvé auprès d'elle, doit être fortement attaqué, lorsqu'en arrivant à l'âge où l'on désire le plus une compagne véritablement fidèle, il voit tout son bonheur s'évanouir comme un rêve.

Cependant la marquise semblait {Po 30} encore plus hardie, depuis que la présence de M. de Rosann rendait sa position plus dangereuse, et sa passion irritée de ce péril, s'exaspéra et devint plus furieuse.

Un jour la marquise se dirigea vers le pavillon de Marie :, elle monte et arrive à cette chambre où le vicaire recueillit naguères le premier hommage de son regard.

— Marie, dit-elle, je me défie de tout le monde ; cours chez le curé, et préviens M. Joseph, que la famille de Jacques Cachel, le bûcheron condamné, meurt de faim !.. Qu'il s'y rende demain ; mais, nourrice, ne lui dis pas que j'y serai ?.....

La nourrice s'acquitta fidèlement de cette commission : le vicaire promit, que le lendemain, après le dîner, il se rendrait dans la forêt, chez {Po 31} Jacques Cachel et Marie instruisit madame de Rosann, de l'heure à laquelle le vicaire serait au milieu de cette malheureuse famille.

TOME DEUXIÈME
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVII


Variantes

  1. conquérir le / » le beau titre {Po} (nous corrigeons cette répétition)

Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.
  2. Réclame : T. III. ; Signature de la feuille : I
  3. Signature de la feuille : 1*
  4. vous entendant avec une anxiété sans égale {Po} : on peut se demander s'il ne faudrait pas lire        en attendant [...]
  5. Septinan : nous n'avons trouvé aucun lieu portant ce nom. Le mot revient plusieurs fois par la suite.
  6. Réclame : T. III. ; Signature de la feuille : 2