M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME 1

CHAPITRE XVII.

Déclaration. — Ce qui s'en suit. — La Marquise à la mort. — M. de Rosann la quitte. — Joseph au chevet du lit de Joséphine.



{Po 32} LA chaumière de Jacques Cachel était située sur le penchant de l'une des collines qui environnaient Aulnay-le-Vicomte. Alors une pauvre femme assez belle l'habitait et avait pour compagnie trois petits enfans, la misère et la faim. Qu'on se représente cette mère désolée, couverte de haillons, regardant bouillir une marmite remplie de pommes de terre, et empêchant ses enfans de les saisir avant qu'elles ne soient cuites ! Elle pleurait sur les maux de ses fils, sur la douleur de son mari, avant {Po 35} de songer à son propre malheur. Elle est excédée de travail et gémit parce que ce travail, tel excessif qu'il soit, ne lui procure pas un salaire suffisant pour les besoins de sa petite famille. Elle tourne ses regards vers le trou qui sert de fenêtre et elle s'applaudit de voir les rayons du soleil disposer les magiques tableaux du couchant et d'un couchant de l'automne, car elle pense que pendant la nuit, ses enfans ne se plaindront pas de la faim, et que le sommeil va leur enlever le souvenir de leurs maux. Son regard attristé n'est pas celui d'un infortuné qui ne tremble que pour lui, c'est le regard d'une mère qui pleure pour d'autres quelle !... qui lui sont plus qu'elle. Elle pleure, quoiqu'elle sache que ses larmes sont inutiles. Elle pleure !.... Quelqu'un a-t-il pu soutenir le spectacle {Po 34} des larmes d'une femme ?... La pauvre Madeleine contemple les richesses du vallon, et demande au ciel pourquoi tant d'inégalités dans la distribution des biens. — Ah ! dit-elle, si j'étais riche, je ferais du bien !....

A cette exclamation qu'elle lance à voix basse, elle entend un léger bruit, doux et agréable, elle distingue le souffle d'une personne fatiguée.... Les enfans sortent et rentrent subitement avec la crainte et la surprise, gravées sur leurs innocens visages flétris par le besoin. Madeleine regarde, et la marquise paraît !....

— Hé bien ! ma pauvre enfant, vous êtes malheureuse, et vous ne m'en instruisez pas ?.... Madeleine interdite, se jette aux genoux de la marquise, et lui baise son gant.

— Allons, ma fille relevez vous ? qu'est-ce que cela signifie ? je ne fais {Po 35} que ce que je dois.... La paysanne essaya de parler, pour exprimer sa reconnaissance, mais les paroles lui manquèrent, et la pauvre femme ne savait pas qu'elle ne devait rien à madame de Rosann !.. que s'il n'eût pas existé un vicaire, la marquise, l'eût à la vérité secourue, mais que jamais elle n'eût meurtri ses pieds blancs et délicats sur les cailloux de la forêt !..... Ayons la consolation de croire que les passions humaines peuvent quelquefois produire du bien à travers leurs maux !....

— Tenez, Madeleine, dit madame de Rosann, en s'asseyant, voici des bons sur le boucher du village, il vous donnera la viande dont vous aurez besoin ; en voici de semblables sur le boulanger. Quant à de l'argent.... adressez-vous à Marie, au château, elle vous remettra du chanvre à filer, {Po 36} et l'on vous paiera bien si vous travaillez....

Heureux, mille fois heureux ! celui qui, sans témoin, a recueilli dans une chaumière, cette larme qui coule sur la joue du malheurcux que l'on oblige ! ce beau discours que prononce la reconnaissance par un seul regard et par cette seule larme !..... La marquise caressa les petits enfans avec cette affabilité qui double le prix d'un bienfait. Elle regarde la chaumière ruinée et ne conçoit pas que des êtres humains puissent habiter cette masure.

— Il le faut bien ! répond Madeleine. A cette humble réponse, la marquise se promet, en elle-même, de faire la surprise à cette pauvre femme, de réparer sa chaumière pendant qu'elle en sera absente.

A ce moment, la marquise {Po 37} tressaille, car elle entend le pas rapide d'un homme ; et, long-temps avant que Madeleine le distingue, Joséphine a reconnu le bruit de la marche du vicaire..... Il se baisse pour entrer sous ce chaume et madame de Rosann le salue par un regard de feu. Son âme s'agita toute entière, car le désordre de ses sentimens était au comble, sa passion avait thésaurisé ses forces pour les déployer dans ce moment. A cette minute, la marquise décréta qu'elle dirait au jeune homme : « je t'aime ! .... » car elle atteignait ce degré de désir, où tout devient indifférent ; elle arrivait à ce sommet si élevé, que l'on n'aperçoit plus ni les lois, ni les temps, ni la terre, enfin où l'on est seul avec celui que l'on aime, où tout a disparu, excepté soi et lui.

— Je vous ai devancé !.. dit-elle en souriant au jeune prêtre étonné.

{Po 38} — Alors, vous ne m'avez laissé rien à faire !.... répondit-il en rougissant des regards euflammés de la pauvre marquise.

— Voyons, reprit-elle, j'ai donné du pain et de l'ouvrage Qu'apportez-vous ?

L'espoir, répondit-il, oui, ma pauvre Madelaine a, vous reverrez bientôt votre mari ! je viens d'écrire à monseigneur, et je crois que l'on assoupira l'affaire de Cachel. Une autre fois, qu'il soit plus prudent, car il n'y aurait pas de protection s'il récidivait. Envoyez vos enfans à l'école ; je me charge du paiement de cette dette là. Pauvre femme ! comme elle a souffert... Quel grabat !...

— Envoyez chercher du linge au château !.. s'écria vivement madame de Rosann.

Après quelques instans pendant {Po 39} lesquels le vicaire donna de douces consolations à Madeleine, il sortit avec l'amoureuse Joséphine. La pauvre paysanne les suivit long-temps de ses yeux humides et en rentrant elle embrassa ses enfans avec un plaisir pur, sans crainte, en donnant essor à toute sa tendresse.

La marquise marchait à côté du prêtre, elle le regardait par instans en jetant ses yeux de côté d'un air charmant ; et elle jouissait de l'admiration du jeune homme qui contemplait la beauté pittoresque d'un horizon décoré des feux bizarres du couchant. L'azur, le vert pâle, le rouge ponceau, se mariaient aux teintes inimitables de la flamme, de l'argent, de l'or, et le ciel ressemblait à un de ces trésors de pierres précieuses dont parlent les contes orientaux. Ces pierreries célestes jetaient leurs {Po 40} feux sur tous les objets de la vallée, et chaque arbre, chaque toit mêlait aux reflets du ciel, sa propre couleur : de manière que les brins d'herbes semblaient contenir des diamans, les troncs des arbres paraissaient de bronze, les toits de chaume se coloraient d'un brun rougeatre, et les accidens de lumière les plus originaux et les plus étonnans, s'accordaient pour plonger l'âme dans une rêverie que la chute des feuilles rendait profonde. Le silence qui régnait entre la marquise et le jeune homme, ne fut interrompu que par les sons de la cloche du village. Cette harmonie mettait le comble à la douce mélancolie qui avait saisi l'ame ; quelque chose de voluptueux s'y glissait et préparait à écouter de tendres paroles. Alors, un bruit soudain, un mouvement rapide eussent {Po 41} brisé le charme de ce spectacle. Certes, la marquise n'avait pas pu choisir un plus bel exorde.

— Quel spectacle !... s'écria-t-elle, comme il élève l'âme, il inspire l'amour du ciel et détache de la terre ! il partage cette puissance avec la plus noble de nos passions...

— Ah oui !... s'écria de son côté le vicaire, en saisissant la main de madame de Rosann, comme s'il eût saisi celle de son nègre Fimo :-- Vos paroles, reprit-il après un instant de silence, vos paroles sont en harmonie avec tout ce qui se passe dans mon cœur !... Hélas !... Une joie divine s'éleva dans l'âme de la marquise quand elle entendit ces mots qui s'appliquaient aux événemens de la vie passée de Joseph. Madame de Rosann les interprétait en sa faveur.

— Mon ami. continua t-elle, malgré 2 {Po 42} l'abord froid, la contenance sévère, et les manières sauvages que vous affectez d'avoir, un instinct secret m'a toujours dit que vous possédez une de ces âmes susceptibles d'exaltation, brûlantes, qui ne conçoivent rien que de grand et de sublime ; qu'enfin vous comprenez l'amour, ce sentiment des héros...

— Que trop !... dit le vicaire avec une sombre énergie qui charma Joséphine.

— Vous devez savoir excuser avec grandeur d'âme les écarts dans lesquels nous jettent cette passion indomptée ; vous usez de cette indulgence si rare envers les victimes ; vous les plaignez, et votre compassion douce et tendre arrose leurs blessures par le baume frais des consolations. Il n'est, je gage, jamais venu dans votre noble esprit de repousser froidement ou {Po 43} avec horreur une infortune d'amour.

— Et quel est le sauvage des déserts d'Afrique qui en serait capable !... s'écria le jeune homme avec la chaleur d'un criminel qui plaide sa cause.

— Alors, reprit la marquise confuse à force de bonheur, vous ne repousserez jamais de votre sein l'être qui s'y réfugiera ?...

A ces mots prononcés avec un accent inexprimable, le vicaire contempla la figure de la marquise, et, malgré lui, fut forcé d'admirer l'expression sublime dont l'amour faisait briller son visage. Joséphine profitant de son silence, reprit :

— Vous souvient-il que jadis les Athéniens condamnèrent à mort un enfant qui tua le moineau qui avait cherché un asyle sur son cœur ?... Le {Po 44} vicaire pencha la tête en regardant toujours la marquise. doux mouvement ! il enivra Joséphine !... Elle crut être entendue.

— Eh bien, mon ami, si devant vous se présentait une femme et qu'elle vous dise : — O Joseph ! je n'ai pu b oublier la fierté de ton regard !... je t'aime ! Le peu de route que nous avons fait ensemble sur ce chemin que l'on nomme la vie, m'a fait désirer de le parcourir tout entier en m'appuyant sur ton bras chéri.... J'ai les mains pleines de fleurs, laisse-moi t'en couronner et parer ce que j'aime de toutes mes richesses ?... Sans pouvoir me vanter de posséder la jeunesse et la beauté, je puis répondre d'une constance sans mérite, car elle ne me contera pas d'efforts... Regarde-moi donc ? puisque je suis folle de ton rare {Po 45} sourire : n'as-tu donc pas une parole â me dire ? Ah !... un seul soupir me mettrait sur le trône du bonheur... Eh bien, Joseph ?...

L'innocente candeur et l'égide que formait son amour pour Mélanie, empêchaient le vicaire de comprendre ce discours, il était immobile, et prenait un plaisir indicible à voir la marquise. Un murmure confus s'élevait dans son âme ; il semblait qu'un sentiment naquit en lui...

— Que diriez-vous ?... dit madame de Rosann avec l'accent de la douleur.

— Mais, madame, à quoi bon cette fiction ?... jamais pareille chose n'arrivera.

— Eh Joseph ! s'écria Joséphine, cette femme est moi !...

A ce mot, le vicaire se recula de trois pas et resta plongé dans un {Po 46} étonnement profond. Sa figure avait même une expression d'horreur.

— Oui !... continua la marquise, sachez que j'ai compté sur votre cœur... Ah ! mon jeune ami !... rougissez pour nous deux, car la violence de ma fatale passion m'ôte, vous le voyez, toute retenue : je suis indigne du jour ! mais apprenez au moins tout ce que je souffre : oui, depuis le moment où je vous ai vu, j'ai senti que le sort m'avait donnée à vous, je vous appartiens à jamais, malgré moi ; depuis ce moment une fièvre m'a saisie et me dévore ; je ne vois et ne désire que vous ; je suis aussi malheureuse que créature puisse l'être, et tout-à-l'heure j'enviais le destin de la paysanne que nous venons de secourir ! maintenant, je n'aurai à envier le malheur de personne, le mien sera le plus grand de {Po 47} tous ! je conçois le crime, et rien ne me retient.

— Oh ! Joseph !... un déluge de larmes succéda au déluge de ces paroles.

Le vicaire effrayé s'élança vers le village, mais madame de Rosann, se précipitant sur ses pas et l'arrétant, lui cria au milieu de ses sanglots : — Joseph, vous me fuyez ! vous me méprisez, que je vous voye encore, ce sera pour la dernière fois !...

— Madame, songez-vous... à ce que vous faites !... un crime !...

— Dieu !... quelle punition !... le dédain de celui qu'on adore !... cruel tu n'as donc pas aimé ?...

Le vicaire s'arrêta, car le souvenir de tous ses maux le toucha.

— Au nom de celle que tu chéris, laisse-moi te dire adieu ! s'écria madame de Rosann avec une énergie {Po 48} terrible... Grâce !... grâce pour celles qui aiment !... un regard et je suis contente !...

— Madame, songez à votre nom, il vous dira tout !... En prononçant ces mots, le vicaire lança à la pauvre marquise un de ces regards foudroyans qui percent l'âme, par un dédain froid et une ironie cruelle.

— Grand Dieu !... C'est ma mort !... et madame de Rosann tomba sur un tertre de gazon. Le vicaire était déjà bien loin. Néanmoins, n'entendant plus rien, il se retourna et aperçut, à la lueur du crépuscule, la marquise étendue, pâle comme la mort. Il accourut, la sueur froide de la peur le saisit et à cet aspect. Il c relève cette femme en lui prodigant les plus doux noms il s'accuse, il la presse contre son sein. — Madame !... s'écriait-il, je vous aimerai !...

{Po 49} A ce moment, elle ouvre un œil mourant, en murmurant : « — Quelle scène !.. J'en mourrai !.. » --;Elle tombe sans force. Tout-à-coup le bruit d'un équipage retentit, et bientôt, la calèche de M. de Rosann et M. de Rosanin lui-même sont à côté de la marquise. Joséphine est transportée dans la voiture avant qu'elle ait repris ses sens, et le marquis, en montant à côté de sa femme, saisit violemment la main de M. Joseph, et lui dit :

— Monsieur, nous éclaircirons cette affaire, ne comptez pasr m'échapper !..

Le vicaire est resté seul à l'endroit où la marquise lui a fait l'aveu de sa passion ; il regarde machinalement le paysage, le ciel, et cette voiture qui s'enfuit. Après un moment de rêverie, il revint à pas lents au presbytère, en réfléchissant à la bizarrerie 3 {Po 50} de cette aventure. Sa candeur virginale et son bon cœur étaient tels qu'il plaignit la marquise de ressentir tous les maux qu'il connaissait. « — Ah ! s'écria-t-il, en voyant le portrait de Mélanie, elle est doublement malheureuse, car jamais son amour ne sera partagé !...»

Cette scène fut, comme on doit le deviner, le sujet des conversations de tout le village. Marguerite défendit le vicaire et fut seule à prétendre que le jeune homme avait rebuté madame de Rosann. En agissant ainsi, Marguerite n'était pas poussée par l'intérêt de M. Joseph ; non, elle avait éprouvé la rigueur du Vicaire, elle eût été au désespoir qu'une autre que Mélanie fît chanceler l'impassible ecclésiastique. Quant au bon curé, lorsque sa gouvernante lui raconta cette aventure singulière :

{Po 5l}Chacun est fils de ses œuvres, répondit-il, en faisant craquer les feuillets de son bréviaire.

Lorsque la marquise arriva au château, on fut obligé de la mettre au lit sur-le-champ, et elle ne se réveilla de son long évanouissement que pour tomber dans un effroyable délire.

— Hé, quoi ! disait-elle à son mari, tu me dédaignes ?... Ah ! quand tu m'aimerais toute une éternité, quand tu m'accablerais des sourires les plus gracieux, quand je serais enfin au comble du bonheur !.. je ne pourrais oublier ton coup d'œil... Tu sais ? ce regard... Pas un mot... Non, c'est un roc !...

Puis, se levant sur son séant, et roulant des yeux égarés, elle saisissait le bras de Marie, en criant...

— Mon fils !.. que je revoye mon fils... et je mourrai heureuse... J'ai beaucoup {Po 52} aimé mon mari, reprenait-elle avec un fin sourire. Oh oui, je l'aime encore... d'amitié. — d'amour, dites vous ?... Non... non... Un être a tout emporte !... dans mon boudoir !... Joseph !... Joseph !... adieu !

M. de Rosann, assis sur une chaise, au pied du lit de sa femme, restait plongé dans un morne désespoir, il avait dépêché un exprès à A...y et un autre à Paris d... A peine s'il ose regarder le visage en délire de celle qu'il aime tant. Une horrible fièvre s'empara de madame de Rosann, et, lorsque les accès cessaient, elle devenait la proie d'un tel accablement, que l'on doutait qu'elle vécût, quand les yeux fermés et le visage pâle, elle penchait sa belle tête décolorée comme si elle eût souhaité le cercueil. Le marquis passait toutes les nuits et le jour auprès du lit de {Po 53} sa femme, incapable de faire un seul mouvement, d'avoir aucune idée qui n'eussent pas pour objet la malade chérie.

Enfin le médecin de Paris arriva. Il suivit madame de Rosann pendant plusieurs jours et déclara que lorque la fièvre et la maladie momentanée auraient cessé, la marquise languirait toujours : que son moral avait reçu une trop forte secousse, et que le moindre malheur qu'il pût en résulter, serait une mélancolie dont rien ne la guérirait ; qu'enfin si cette secousse violente, si cette mélancolie avaient pour cause un amour, une passion, elle ne disparaîtrait que par une complette satisfaction. Comme il était impossible au marquis de douter de l'amitié que le médecin avait pour lui, cet arrêt le jeta dans la plus grande consternalion. Il ne {Po 54} lui reslait plus qu'à chercher quelle était la cause de l'état de la marquise, et par quel événement on l'avait trouvée presque morte à côté du vicaire, au milieu de la vallée d'Aulnay-le-Vicomte.

Il devait marcher de malheur en malheur ! In matin, Joséphine reposait, il espérait sa guérison prochaine, à l'aspect de son visage doux qui, pendant ce sommeil d'innocence, paraissait revenir à la santé. Peut-être un songe, dans lequel elle voyait le vicaire, réjouissait-il son ame !.... Tout-à-coup Jonio entre, et, s'approchant de son maître, demanda à lui parler. M. de Rosann se lève, suit son domestique et s'arrête avec lui dans l'embrasure d'une des croisées du salon.

— Monsieur, je crois vous avoir donné plus d'une preuve d'attachemnt {Po 55} depuis que je suis à votre service.

— Qu'est-ce que cela veut dire !... Aurais-tu quelque querelle avec un de tes camarades ?

— Non, Monsieur, mais j'ai entendu parler de ce que le médecin avait prononcé sur l'état de madame la marquise.

— Eh bien !

— Monsieur, songez , je vous en supplie, qu'il faut vous être bien dévoué pour se soumettre volontairement à votre colère, en vous révélant ce que nous devons cacher dans notre cœur ; car je n'ignore pas que notre devoir est de tout voir, tout entendre, et d'oublier...

— Jonio. tu m'impatientes !... s'écria le marquis.

— Monsieur, donnez-moi votre parole d'honneur que si, par suite {Po 56} des aveux que je vais vous faire, je vous deviens odieux, quoique vous en reconnaissiez l'utilité, vous prendrez soin de mon existence, en me plaçant dans quelque administration !...

— Ah ça, Jonio, plaisantez-vous ?.. Je vous ordonne de parler.

— Monsieur, je ne parlerai pas que vous ne m'ayez solennellement juré de prendre soin de moi, car je sais que, bien que je vais vous dire la vérité, il arrivera un temps, où l'on vous excitera contre moi, et qu'alors vous préférerez mon malheur à celui d'une personne chère.

— Je te promets ce que tu veux, répondit le marquis.

L'astucieux Jonio déguisa le mouvement de sa joie, car M. de Rosann l'observait habilement : alors il répondit ainsi :

{Po 67} — Monsieur, le lendemain de son arrivée ici, madame la marquise ( le marquis tressaillit ) vit M. Joseph.... Depuis ce temps, monsieur, elle n'a pensé qu'à lui : depuis ce temps, ils n'ont cessé d'être ensemble, et tout le village est instruit de ce que vous seul ignorez !....

— Malheureux !.... s'écria le marquis, oses-tu bien calomnier ainsi !.. mais M. de Rosann s'arrêta, parce qu'au fonds de son cœur, une voix lui criait que Jonio avait raison.

— Je m'attendais â cela, monsieur, aussi je ne suis pas arrivé devant vous sans avoir des preuves !...

— Des preuves ! s'écria le marquis ; ainsi, il serait donc vrai que ce que je soupçonne est réel ; Joséphine aime ce jeune homme !.... et, elle se meurt pour lui !...

— Rien n'est plus vrai. Monsieur, {Po 58} et l'ambitieux vicaire irrite l'amour de madame, afin de parvenir à des dignités par le crédit de monsieur.

— Et tes preuves ?.... s'écria brusquement M. de Rosann.

— Monsieur, ce qui prouve combien je suis certain de ce que je vous dis, c'est que je vous présente une lettre dont j'ignore le contenu : je ne me serais pas permis pour un million de décacheter une lettre d'un maître, mais je gage ma tète, M. le marquis, que ce billet est un billet d'amour, et qu'il indique un rendez-vous ?...

Le marquis ayant examiné le cachet, ouvrit avec rage ce fatal papier, le lut avec avidité. Une pâleur soudaine envahit son visage, et il s'écria : — C'était le jour de mon arrivée !.... oilà la cause de la froideur de Joséphine.... Sors !... dit-il à Jonio, avec une sombre colère.

{Po 69} Le marquis serra la lettre, rentra dans la chambre de sa femme. Le désespoir le plus aflreux torturait son âme, et une rage cruelle s'emparait de lui lorsqu'il regardait le doux visage de Joséphine.... Que faire ?.... Mille projets, aussitôt détruits que formés, s'enfantaient dans sa tête exaltée. Madame de Rosann s'éveilla.

— Je suis mieux !... s'écria-t-elle doucement ; mon ami, pourquoi n'es-tu plus à mon chevet ?...... Je veux me lever ! Ah comme je désire aller dans le parc, au tertre qui se trouve en face des ruines du château !

— Pourquoi ?.... dit le marquis en s'approchant.

— Pour y mourir ! car je sens que mes forces m'abandonnent.

— Tu disais être mieux?...

— N'est-ce pas être mieux que de mourir quand on ne peut plus vivre {Po 60} qu'entourée de honte ? — M. le marquis, dit-elle, d'un ton de voix suppliant et en lui prenant la main ; n'imaginez jamais que je ne vous aime pas.... mais souvenez-vous, qu'avant de mourir, je veux revoir le vicaire d'Aulnay !....

— Je vais vous l'envoyer, Madame !.. s'écria le marquis avec un regard terrible ; mais en le voyant, souvenez-vous aussi que ce sera pour la dernière fois !

— Que voulez-vous dire ?... M. le marquis !.. Il va le tuer !... Frédéric !....

Le marquis s*éloignant à grands pas, laissa sa femme dans les douleurs d'une horrible convulsion.

Marie accourut et prodigua des soins touchans â sa maîtresse. Au milieu de son délire et prête à rendre le dernier soupir, la marquise jetait des cris perçans : — Marie, je meurs !.. {Po 6l} arréte-les !.... Ah ! si je le voyais !... Ce dernier événement avait tellement allumé le sang de l'infortunée marquise, qu'elle touchait à sa fin. Penchée sur son oreiller, elle ne pouvait même plus parler, et, pour exprimer sa pensée, elle agitait faiblement ses doigts blancs et délicats. La nourrice, versant un torrent de larmes ; s'écriait :— « Elle meurt comme Laurette !... mes deux filles chéries !... toutes deux !... c'en est trop !...»

— Encore Marie, dit la marquise avec une sombre fureur, si je voyais mon fils, ma mort serait presque douce !... O mon fils je n'aurai pas tressailli à ton aspect !... Ne pas avoir joui d'un seul de tes sourires !... Ah ! Marie, que de peines !... Le sujet des larmes secrètes de toute ma vie, mon fils !..., la pensée de tous mes momens, je mourrai sans le voir !.... {Po 62} Quelles sont heureuses celles qui rendent le dernier soupir entourées d'enfans !..0 Dieu ! tiens-moi compte de tout cela ?... Encore si je contemplais notre jeune prêtre !...

Madame de Rosann, fatiguée de ce discours déchirant, retomha comme morte.

— Il me semble voir Laurette !.... dit alors la nourrice effrayée.

A ce nom, la marquise fait un dernier effort, elle soulève sa paupière, et cherche à faire signe qu'elle trouve Laurette heureuse.... A ce moment elle jette un faible cri ! le vicaire est à la porte, il est arrivé doucement, et il regarde avec douleur le visage flétri de la mourante.

— Madame, dit-il en s'approchant du chevet funèbre, M. le marquis lui-même m'envoye.

Madame de Rosann, pour toute {Po 63} réponse, saisit de sa main brûlante, la main du vicaire, et, par un geste délirant, elle la porte à ses lèvres et y dépose un baiser d'amour.

Hélas ! dit-elle, je suis entourée d'anges !.. moi seule suis indigne..... Vous me faites aimer mon mari, encore plus que je ne l'aimais.... ajouta-t-elle faiblement.

— Il est parti !... répondit le vicaire, et il est venu me supplier d'aller vous voir....

— Etre grand et généreux !.... s'écria madame de Rosann, tout cela, mon ami, dit-elle, m'ordonne de mourir ! En achevant ces mots, une joie toute divine brillait sur son visage, elle regardait M. Joseph avec d'autant plus de volupté qu'elle se croyait tout permis par le voisinage de la tombe.

Le vicaire prodigua à madame de {Po 64} Rosann, les consolations les plus tendres et les plus affectueuses. En entendant cette voix chérie, Joséphine sentait son horrible douleur morale se calmer, et le mieux sensible qu'elle éprouvait par la présence de M. Joseph, engagea ce dernier à venir au château, pour tâcher de rétablir la santé de cette infortunée.

CHAPITRE XVI CHAPITRE XVIII


Variantes

  1. Madelaine {Po} (seule occurence de cette orthographe dans le roman)
  2. je / je n'ai pu {Po} (nous supprimons la répétition)
  3. le saisit et à cet aspect. Il {Po} (le et n'a pas de sens ou un membre de phrase manque. L'édition Souverain supprimera ce et)
  4. et un autre Paris {Po} (nous ajoutons la préposition manquante)

Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.
  2. Signature de la feuille : 2.
  3. Réclame : T. III. ; Signature de la feuille : 3