M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME 1

CHAPITRE XVIII.

Le marquis à la ville d'A...y. — L'Evêque d'A...y. — M. de Rosann s'occupe de l'état du Vicaire. — Reconnaissance des deux Amans. — Ils revoyent ensemble leur fils.



{Po 65} LE marquis de Rosann, en proie à la plus profonde douleur, se dirigeait vers la route, d'A....y. Après avoir long-temps médité sur le malheur qui l'accablait, il venait de prendre un parti raisonnable : c'était de laisser le vicaire, procurer par sa présence quelque soulagement à la maladie morale de sa femme, et il avait en même temps ordonné à Jonio de bien surveiller leurs entretiens et de s'assurer jusqu'à quel point, l'intimité de ces deux êtres était arrivée : lui, pendant ce temps, allait 2 {Po 66} à A.... y solliciter, de l'évêque, un ordre subit et péremptoire, par lequel le vicaire serait forcé de quitter sur-le-champ Aulnay-le-Vicomte. Alors, il emmenait, de son côté, la marquise à Paris en espérant que la dissipation, achèverait la guérison que le vicaire aurait commencée.

— Certes, se disait-il, en chemin, je n'en puis vouloir, au fonds de mon âme, à la pauvre Joséphine ?.. les passions naissent involontairement chez nous ! et la maladie de Mme de Rosann, les discours qu'elle tient dans ses accès de délire prouvent qu'elle combat sa passion.. .. je ne puis que la plaindre, gémir sur mon sort et surlesien !... sa mort est pour moi le plus grand des maux, je dois donc tout sacrifier pour lui faire recouvrer la santé.

Aussitôt qu'il fut arrivé â A....y , il se dirigea vers l'évêché a. Sa voiture {Po 67} entre dans la cour et la paille sur laquelle elle roule indiqua à M. de Rosann que M. de Saint-André, devait être bien mal. En effet, on refusa au marquis l'entrée de la chambre de l'évêque, Alors M. de Rosann s'adressa au secrétaire de Monseigneur.

— Monsieur, dit le marquis à un jeune abbé, vous devez connaître M. Joseph, vicaire de ma terre d'Aulnay-le-Vicomte.

— Oui M. le marquis. Est-ce que vous auriez à vous en plaindre ?

— Au contraire !.. s'écria le marquis, je m'intéresse tellement à lui que je venais prier Monseigneur de lui trouver quelque place plus proportionnée à son mérite.

— Il ne la prendrait pasl... répondit le secrétaire, en donnant une chiquenaude à une barbe de plume qui se trouvait sur sa manche.

{Po 68} — Vous m'étonnez ?.... dit M. de Rosann stupéfait, il est donc venu à Aulnay....

— De lui-même, interrompit le secrétaire, il a supplié Monseigneur de l'envoyer là.

— Et quel est donc ce personnage ?... demanda le marquis surpris.

— Monseigneur seul le sait ! .. répartit le jeune abbé avec un air de mystère qui fît trembler M. de Rosann.

— Quand je devrais le faire nommer cardinal ! s'écria-t-il avec dépit, il sortira d'Aulnay!...

— Je ne crois pas, dit finement le secrétaire, et si Votre Seigneurie veut faire quelqu'un, cardinal, qu'elle s'adresse à un autre qui ne le refusera a pas b !...

— Monsieur, reprit le marquis, comme je ne suis pas un héritier de {Po 69} M. de Saint-André que je ne dérangerai en rien ses dispositions testamentaires ; pourriez vous m'introduire auprès de lui ?

— Très-volontiers, dit le jeune prêtre en courbant sa moëlle épinière devant le pair de France, ami intime du président du conseil des ministres : il guida le marquis de Rosann par un escalier secret, en lui recommandant de ne pas faire de bruit. M. de Rosann entendit résonner la voix du prélat et ces paroles parvinrent à son oreille.

— J'institue, M. Joseph, vicaire d'Aulnay , mon légataire uni...

A ce mot, M. de Saint-André s'arrêta en prêtant l'oreille au bruit des pas de ceux qui montaient par son escalier. — Le marquis frappant trois coups à la porte, entra sans attendre que l'évêque répondit.— M. deRosann {Po 70} trouva le prélat couché sur une chaise longue, auprès de la seule fenêtre dont les persiennes fussent ouvertes, de manière que le jour donnant sur lui, tout d abord, faisait disparaître la teinte blanchâtre de sa figure sévère. L'appartement annonçait par sa noble simplicité le caractère de celui qui l'habitait.

— Monseigneur, dit le marquis, je vous supplie de m'accorder un instant d'audience, à charge de vous en rendre l'équivalent, à Paris, à votre ordre.

Le prélat se mit à sourire légèrement, et après avoir fait signe au notaire de se retirer, il indiqua au marquis, un fauteuil qui se trouvait près de sa chaise longue.

— Mon fils, dit M. de Saint-André, si quelque péché vous amène à nous, je vous conseille d'aller mettre le {Po 71} verrou à la première porte de l'escalier, car, par la raison que mon secrétaire à méconnu mes ordres une fois, il pourrait y contrevenir une seconde.

Pendant que M. de Rosann courut fermer la porte, l'évêque sonna et ordonna à un de ses gens de faire retirer tout le monde des appartemens voisins : puis, il jeta sur ses jambes un couvre-pied de soie violette, et, secouant de dessus sa soutane violette le peu de tabac qui y séjournait, il se tourna vers M. de Rosann en poussant un soupir arraché par ses souffrances. Alors il regarda un grand crucifix placé sur la muraille en face de lui, et confiant sa tête chenue à sa main droite, il dit au marquis : Parlez ?...

Comme le marquis ouvrait la bouche pour répondre, le prélat, {Po 72} dégageant sa main avec une vivacité qui contrastait avec l'espèce de solennité de ses mouvemens, posa sa main droite sur le bras du marquis en lui demandant avec une visible émotion : « — Et commentva madame de Rosann ?... »

— Hélas, répondit le marquis en soupirant, elle est à la mort !...

— A la mort !.... s'écria l'évêque en se mettant brusquement sur son séant, et.... je n'en ai rien su !.... Il est vrai, ajouta-t-il que depuis six mois, je suis perclus !...

— C'est au sujet de madame de Rosann que je viens vous voir, dit le marquis.

A ces mots l'évêque changea de couleur et regarda M. de Rosann avec une anxiété que l'on ne pourrait décrire, il remua même sa jambe paralysée, sans seulement s'en apercevoir. {Po 73} — Que voulez-vous dire ?... s'écria-t-il, expliquez-vous ?...

— Monsieur, reprit le marquis, il y a un mois, j'étais l'homme de Franee le plus heureux : riche, bien vu du maître, ayant autant c de pouvoir qu'un homme sage peut en désirer, bien portant, enfin, me reposant sur le sein d'une femme dont tous les regards étaient pour moi, passant ma vie avec un ange de vertu !

— Oh oui !... interrompit le prélat, c'est le modèle des femmes vertueuses, et un an de sa vie de femme effacerait mille fautes !... L'évêque en disant cela avait les veux au ciel et son visage semblait se rajeunir.

— Eh bien ! reprit M. de Rosann d'une voix altérée, tout mon bonheur s'est brisé devant un homme, et cet homme !... est notre vicaire. 3

{Po 74} — Joseph !.... s'écria le prélat avec effroi.

— Oui Monseigneur, madame de Rosann meurt d'amour pour lui !...

L'évêque s'est levé, il parcourt sa chambre en proie à une agitation cruelle. — « mon Dieu ! s'écrie-t-il, Dieu de Paix !.. » Puis, se croisant les bras, il regarda fixement le crucifix et lui dit :« Dieu tout-puissant donne-moi la force, donne-la-moi !... » Enfin après un long silence, il se retourna vers le marquis stupéfait, et lui dit :

Que venez-vous me demander ?. Qui vous a poussé à me déchirer ?... Pourquoi me choisir pour confident de cette peine ?... Que voulez-vous ?...

— Monseigneur, répondit le marquis, je venais vous prier de placer autre part ce jeune prêtre, afin que madame de Rosann puisse l'oublier !... et, recouvrer sa santé.

{Po 75}Il est des choses écrites dans le ciel !.... s écria lentement le prélat ; et c'est folie que de vouloir arrêter le cours des volontés de Dieu !....

— Que dites-vous ?.... reprit M. de Rosann, vous connaissez ce prêtre !...

— Si je le connais ! répéta avec énergie le prélat.

— Quel est-il ?.... demanda le marquis, en se plaçant devant M. de Saint-André.

— il faut que Dieu même l'ignore !... répondit gravement l'évêque en levant un doigt vers le ciel.

— Parbleu ! je veux le savoir !... dit M. de Rosann avec un ton despotique.

— Mon fds ?.. répondit doucement le prélat,

— Instruisez-moi de la vie de cet homme, et vous aurez un chapeau de cardinal ?

{Po 76} — Monsieur, dit froidement l'évêque d, je suis près de ma tombe, les honneurs ne me regardent plus guère ; le pouvoir, ajouta-t-il ironiquement, ne peut plus m'atteindre, et tout ce qui me touche maintenant, c'est le salut de mon âme, c'est d'obtenir le pardon d'une faute éternelle. La terre ne m'occupe plus.

— Ainsi, vous me refusez lout !... dit M. de Rosann, d'un air piqué.

— Retournez vers madame de Rosann, répondit doucement le prélat, annoncez~lui ma visite ? je me traînerai, même mourant, jusqu'à votre château... et... ma présence y rétablira la paix...

— Vous en chasserez donc le vicaire ?...

— Au contraire ! s'écria le prélat d'une voix forte. Ecoutez-moi, mon fils ? les paroles des vieillards sont {Po 77} plus sages que l'on ne le pense. Avez-vous songé quelquefois que vous n'aviez pas d'héritier, que votre nom meurt avec vous ?...

M. de Rosann poussa un profond soupir et leva les yeux au ciel.

— Pensez-vous aussi que la faveur dont vous jouissez peut s'évanouir d'un moment à l'autre, et que depuis long-temps vous auriez dû en profiter pour ne pas laisser mourir votre pairie avec vous... .. » Le ton que le prélat mettait à ces paroles, son regard profond, dénotaient une ambition, un désir, annonçaient des projets vagues ; l'attitude de ce vieillard frappa M. de Rosann, de manière à ce qu'il en gardât un long souvenir.

— Que voulez-vous dire ?... demanda-t-il avec l'accent de l'inquiétude.

— En voilà assez , reprit l'évêque, {Po 78} je suis fatigué, et... Je vous reverrai bientôt... Là-dessus, lui donnant sa bénédiction, il ouvrit lui-même la porte au marquis qui sortit machinalement, et en proie à une rêverie causée par les derniers mots du prélat.

M. de Rosann remonta dans sa voiture, et regagna son château. Il courut à l'appartement de sa femme avec un empressement qui prouvait combien il l'aimait... Il eut un vif mouvement de joie, en apercevant Joséphine levée ; elle était assise sur un sopha, mais son œil terne, son attitude mélancolique, annonçaient qu'elle brûlait toujours. M. de Rosann ne put s'empêcher de frémir en pensant que ce triste mieux était dû aux soins de son rival. La marquise se leva avec peine, marcha lentement vers son mari, lui jeta ses {Po 79} faibles bras autour du cou, et l'embrassa avec joie.

— Mon ami, dit-elle, sans M. Joseph tu ne m'aurais jamais revue.

Le marquis dissimula la douleur que cette naïve parole lui causa. Il regarda Joséphine avec une compassion touchante, et lorsqu'ils furent assis à côté l'un de l'autre.

— Ma chère belle, dit-il, l'ëvêque d'A...y , M. de Saint-André, viendra te voir très-incessament !...

— C'est un de ceux que je dois revoir avant de mourir !...

Le soir, Jonio qui connaissait assez le cœur humain, prit à part M. de Rosann et lui dit : — Monsieur, je vous jure sur ma tête que la maladie de madame ne vient que de ce que le jeune vicaire est un fanatique que l'amour de son état transporte, et qu'il ne veut pas répondre à son {Po 80} amour... J'ai entendu leurs conversations, et j'en suis certain !...

— Jonio!...Jonio !... s'écria le marquis, aussitôt à Paris, je te procurerai l'emploi que tu désires !... Le marquis transporté de joie, court à l'appartement de sa femme ; et, sans l'instruire des causes de son bonheur, il l'accabla de tendres caresses et de soins touchans.

Le lendemain même, l'évêque d'A...y se rendit au château d'Aulnay-le-Vicomte. Lorsque le marquis aperçut la voiture du prélat, il descendit lui donner le bras, et il le guida lui-même vers l'appartement de madame de Rosann.

L'infortunée marquise était dans son boudoir à la cheminée duquel le portrait de l'ecclésiastique dont nous avons parlé, restait toujours. Joséphine, assise sur un fauteuil, et les {Po 81} yeux fixés sur la tenture de mousseline, croyait y voir la noble et touchante figure de son idole, des larmes roulaient sous ses paupières, et son attitude suffisait pour déceler la contemplation méditative d'une amante malheureuse. Tout-à-coup, elle entend des pas, elle tressaille, la porte s'ouvre et son mari paraît, conduisant M. de Saint-André. Madame de Rosann baissa les yeux, le prélat n'osa regarder Joséphine.

— Madame, dit-il avec une émotion qu'il ne put cacher malgré sa longue habitude et l'expérience que l'âge lui avait donnée pour dérober ses passions à l'œil des hommes ; madame, aussitôt que j'ai appris vos souffraces, je suis accouru, vous le voyez ? pour y prendre part.

— Monseigneur, dit-elle, il en est {Po 82} que vous auriez dû calmer depuis bien long-temps !...

— Depuis bien longtemps, répéta le prélat avec un air de reproche ; non, madame, non !.. il n'y a pas longtemps que je le puis.

— Vous parlez hébreu pour moi, interrompit le marquis, en examinant avec attention l'émotion profonde de sa femme et du prélat.

— Mon ami, dit Joséphine en regardant M. de Rosann avec douceur, je te prie de me laisser seul avec monseigneur, et d'avoir soin que personne n'approche d'ici !...

Le marquis se leva, et s'en fut !..... Quel moment !... Après dix ans, la marquise revoyait l'objet de ses premiers amours !... Malgré la rudesse que la religion avait donnée à son âme, l'évêque ne put réprimer le mouvement de volupté douce qui fît {Po 83} tressaillir son cœur lorsque son amante lui jeta un premier coup-d'œil, empreint de toute la grâce des souvenirs. Quoique la vertu la plus austère eût depuis long-temps détaché le vieux prêtre de tout ce que le monde offre de plaisirs, il fut forcé de s'approcher, et une force indomptahle le porta à serrer la main de madame de Rosann, en s'écriant : « Joséphine !... »

Pour toute réponse, la marquise lui montra du doigt le portrait qui était sur la cheminée, et l'austère prélat y jetant un rapide coup-d'œil, sentit battre tout son cœur, sentit tous ses amours-propres flattés, en reconnaissant le portrait qu'il donna jadis à Mlle de vauxcelles, sa première, sa seule passion. Il ramena son regard sur la pâle Joséphine et il s'aperçut que ce qu'il venait lui dire {Po 84} exigeait les plus grands ménagemens, car elle n'était pas assez forte pour pouvoir en supporter la nouvelle.

— Grand Dieu ! s'écria-t-il, comment puis-je aggraver ma faute, au moment où je touche au cercueil.... Grand Dieu, me pardonneras-tu ?...

— Il n'y a plus de crime à me voir, répondit la marquise !...

— Vous ignorez donc que je vous aime toujours !...

— Ne le dois-je pas, d'après l'accueil que vous me fîtes lorsqu'il y a dix ans, je fus à A...y.

— Joséphine, s'écria le prélat, excuse-moi ! J'ai craint de perdre, par quelqu'imprudence, la considération dont je suis entouré : cette odeur de sainteté, cette réputation sans tache se seraient évanouies, et... s'il faut l'avouer, je me craignais moi-même !. Je sentais que je t'aimais toujours, {Pot 85} et la sévérité dont je me suis armé, n'était que trop nécessaire pour moi !.. Quant à vous, madame, reprit le prélat, quant à vous, chez qui mon image n'est pas restée gravée long-temps...

— Ingrat !... s'écria la marquise, quand j'aurais dû oublier l'amant, le père de mon enfant ne me serait jamais devenu indifférent !... Adolphe ? je vous aime toujours !...

Le ton de cette dernière phrase était d'une énergie sans pareille, il indiquait l'espèce de sentiment que madame de Rosann gardait au prélat. — Ah, je vous aimerais bien plus, reprit-elle avec un soupir, si vous m'aviez laissé mon fils !...

— Comment, Joséphine, osez-vous me tenir un tel langage, lorsque vos traits annoncent que vous êtes en proie à une passion criminelle...

{Po 86} — Mouseigneur, est-ce à vous à me la reprocher ?... dit-elle en lui lançant un regard foudroyant.

— Oui, madame, répondit le prélat, parce que lorsqu'on a un fils...

— J'ai un fils !... j'ai un fils !... s'écria-t-elle en délire, où est-il donc !... ah monseigneur !... Adolphe ?.. el elle se précipita aux genoux de l'évêque ; « par grâce, dites-moi tout ?... rendez-moi mon fils ?.. » cria-t-elle avec cette brûlante énergie, avec cette voix déchirante d'une mère espérant voir son seul enfant pour la dernière fois de sa vie.

— Madame, s'écria le prêtre à voix basse et en se levant ; madame, songez que l'on peut nous entendre !... qu'un seul mot me perd!... vous, votre enfant !... tout !... L'effroi de M. Saint-André annonçait combien il tenait à l'éclat de sa réputation de sainteté.

{Po 87} — Il n'est donc pas mort ! demanda madame de Rosann presque hors d'haleine, et dont les yeux dévoraient le cœur de glace du rigide évêque.

— Non !... répondit-il avec un sourire expressif.

— Puissances du ciel, mon âme se brise !... et la marquise tomba presqu'évanouie sur son sopha. « Adolphe, à quelle torture tu me mets... au nom de Dieu !... si tu veux effacer tes fautes aux yeux de l'Éternel, ne me fais pas languir... dis-moi, tu l'as revu ?...

— Oui...

— Tu l'as nommé ton fils !... tu...

— Non !... répondit énergiquement le prélat, tout doit ignorer notre faute, même lui !...

— Ah je reconnais là ! s'écria la marquise pleurant, je reconnais {Po 88} celui que la religion poussée à l'excès, a rendu inaccessible aux sentimens les plus beaux qui soient dans le cœur de l'homme. Adolphe, dit Joséphine en saisissant le bras du prêtre, dis-moi où est mon fils ? ce qu'il est, ou je publie sur toute la terre ma honte et la tienne.

— Le secret mourra donc là !... répondit froidement l'évêque en montrant son cœur, si tu ne me jures pas d'observer exactement tout ce que je vais te prescrire.

— Oh, je te devine !.. Eh quoi ! tu n'as pas foulé toutes les lois humaines, vertu, gloire, vie future pour saluer ton fils d'un baiser paternel !... ah Dieu !... je sacrifierais cette vie mortelle et... l'autre pour le voir dix minutes !... Ayant dit, la marquise retomba sur son siège et resta immobile. L'évêque saisissant {Po 89} ce moment d'abattement, s'avança pour lui parler :

— Laisse-moi ? dit-elle, va , malgré tes pénitences, tu n'iras pas auprès d'un Dieu dont le plus beau titre est celui de Père !... Faire languir et mettre au supplice une mère !...

— Joséphine, tu dois savoir quel est ton fils ! le ciel le veut, car, après tout ce que j'ai fait pour anéantir cette preuve énergique de notre faute !...

— Anéantir !... s'écria la marquise avec le cri sublime de l'effroi.

— S'il a pu échapper...

— Ah !... et madame de Rosann put respirer.

— S'il a pu échapper, reprit l'évêque, c'est que Dieu veut que vous jouissiez de son aspect.

— Et je suis forcée d'entendre de 4 {Po 90} pareils discours !... dit Joséphine avec l'accent d'une profonde douleur.

— Joséphine, écoute-moi ?... continua l'évêque, regarde mes cheveux blancs ?... dans peu, la tombe va recevoir celui dont tu fus l'unique passion ! laisse cette tête blanchie, se couvrir sans tache du fatal linceuil, tu n'auras pas long-temps à tenir tes sermens. Je vais te déchirer le voile qui te cache ton fils, mais jure-mo que, tant que je vivrai, tu ne l'instruiras pas du mystère de sa naissance ? imite-moi, Joséphine ? contente toi du délicieux tressaillement de ton sein à sa douce vue,... renferme en toi-même cette joie divine... Quand je serai mort, tu pourras lui dire : « je suis ta mère... » Jusque-là, garde le secret dans ton sein ? car, ma fille, l'intérêt de notre enfant l'exige, tu peux encore l'adopter un jour !... {Po 91} alors, garde-toi de prononcer un seul mot qui puisse nuire à sa fortune,... elle sera brillante,... à ce prix, tu vas connaître ton fils.

— Adolphe, monseigneur, je jure tout !... s'écria-t-elle avec vivacité.

— Tu m'as compris .... continua le prêtre en exprimant le contraire par son regard.

— Oui !... répondit-elle brièvement.

— Jurez sur l'Évangile ?... dit le prélat.

— Je jurerais avant tout par mon enfant !... mais, dit-elle avec un sourire ironique, l'évêque d'A....y doit savoir que madame de Rosann tient un serment.

— C'est vrai !... répartit le prélat en se souvenant qu'aucune indiscrétion n'avait trahi le secret de sa faute, {Po 92} ainsi que Joséphine le jura jadis ; Madame, reprit-il, volre fils....

— C'est,... dit-elle en palissant, tremblant, rougissant et respirant à peine !...

— Au moins, Joséphine, recueillez-vous, rassemblez vos forces, il faut vous attendre....

— Mon fils !.. mon fds !.. mon fils !.. répéla-t-elle avec une énergie croissante.

— C'est, dit l'évêque en la regardant.

— Achevez, car je meurs !...

— C'est Joseph !... le vicaire... s'écria M. de Saint-André.

A ce nom, madame de Rosann tombe évanouie, il semblait qu'un coup de feu l'eût atteint au cœur. En voyant Joséphine étendue sur le parquet, l'évêque perdit la tête et sonna, mais lui-même sentit son cœur {Po 93} défaillir, et lorsque M. de Rosann accourut, il eut l'effrayant spectacle de ces deux êtres privés de la vie !... Il s'échappa, courut rapidement chercher des sels.. Alors, la marquise revint à elle, et s'élanca en criant avec la rage de la folie... — « Mon fils !... mon fils !... » L'évêque la retint dans ses bras débiles en lui disant :

— Madame !... vos sermens ?... Madame de Rosann regarda le prêtre effrayé et se tut ; mais son regard reprochait énergiquement cette barbarie au prélat.

— Mon ami, dit-elle à M. de Rosann qui rentra dans ce moment, mon ami,... j'existe maintenant !... je suis guérie !... Elle n'était plus sur la terre, sa joie l'assimilait aux anges.

— Mon fils, reprit l'évêque en s'adressant au marquis, je vous ai promis d'apporter la paix en ces lieux ; {Po 94} j'ai rempli ma promesse !... heureux si cet effort ne me coûte pas la vie, adieu. — « M. de Saint-André se leva, mais un regard de Joséphine le fit rester, elle fût à lui, et l'attirant dans la pièce suivante : — Barbare, vous n'irez pas voir votre fils ?...

— Avec vous, n'est-ce pas ?... reprit-il avec un sourire et un regard où tout le feu de son premier âge et de son premier amour apparaissait.

— C'est le moyen de reconquérir tout ce que vous avez perdu.

— M. le marquis, dit le prélat, en rejoignant M. de Rosann, madame vient de faire un vœu, je vais la conduire pour qu'elle l'accomplisse, vous ne tarderez pas à nous revoir.

— Comment, ma belle, s'écria le marquis, toi qui pouvais à peine te traîner, même soutenue par deux femmes,... tu parles de sortir ?

{Po 95} — Mon ami, j'existe, réprit-elle, je ne suis plus moi de tout-à-l'heure, je suis une autre femme, et tu y gagnes !... au revoir mon vassal !...

Elle marcha avec une légèreté incroyable, en souriant à toute la nature : jamais ciel ne lui parut plus beau, jamais heure, jamais moment ne furent plus délicieux. Elle se plaça à côté de l'évêque qui ordonna à son cocher de les conduire au presbytère. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le bon curé était à table avec son vicaire, le jeune homme triste comme à son ordinaire, songeait à Mélanie.

— Comment avez-vous trouvé la marquise ? demanda M. Gausse.

— Elle marche à sa tombe à grands pas, ainsi que... Mélanie, ajouta-t-il en lui-même. — Malheureuse femme ! je la plains ! mais, d'un autre côté, le néant est le lit de roses de l'infortune.

{Po 96} — J'aime mieux mon lit de plume ! dit joyeusement le curé ; que cela m'afflige, reprit-il avec un air attristé, madame de Rosann est si bonne, si aimable !... bah ! Dieu est sage, mon jeune ami, le marquis se remariera, il aura des enfans qui hériteront de sa pairie : cependant, vieux mari, jeune femme, mettent l'amour en terre ; et, quoiqu'amour et seigneurie ne veulent pas compagnie, s'il se remariait, il pourrait avoir des enfans.... mais, il n'y a pas si bon cheval qui ne bronche, un clou chasse l'autre. — Marguerite ?...

— Ah e ! bah !.... Marguerite regardait par la fenêtre, elle accourt, s'écrie :

— Voici monseigneur !... Puis, elle s'échappe et ouvre la porte en arrangeant sou bonnet. M. Gausse et M. Joseph s'étant élancés dans le salon, ce fut de cette pièce, qu'ils allèrent {Po 97} à la rencontre de l'évéque et de la marquise. — Je voudrais qu'un peintre représentât fidèlement le premier regard que madame de Rosann jeta sur son fils..... Elle s'admira elle-même !...... Son œil humide ayant perdu le feu sombre de sa passion criminelle, savoura la plus grande volupté qu'il y ait pour une femme.... Ah ! quelle énergie, il lui fallut pour ne pas voler dans le bras de ce beau jeune homme, et le couvrir de ses baisers maternels. Grand Dieu quel supplice !.....

L'évêque prit la main du jeune homme, chose qui excita l'envie de la mère, et il lui témoigna tout son amour par un doux serrement de main. On s'assit, M. Gausse, malgré sa haine pour le latin, récita , pour compliment, le nunc dimittis, à M. de Saint-André, qui remercia le bon 5 {Po 98} pasteur, par un mouvement de tête. Le bon homme, dans sa joie, prit d'abord la visite pour lui ; mais un instant de réflexion, et l'aspect de la marquise qui ne leva pas les yeux de dessus le vicaire, le firent revenir de son enthousiasme.

Madame de Rosann ne savait pas où elle était : pour elle, l'humble salon du curé devenait un palais embelli par les magnificences des prémices de ses sentimens de mère. Si je ne m'appesantis pas davantage sur un pareil instant, c'est qu'il n'y a pas de couleurs pour en peindre le charme, et qu'il passa aussi vite que la ligne que vos yeux viennent de parcourir. La marquise était revenue au château, elle se trouvait assise dans son fauteuil, et l'évêque voyageait depuis long-temps sur la route d'A...y , qu'elle s'imaginait avoir rêvé, {Po 99} et n'avoir vécu qu'une seule minute : la minute où elle vit son fils. Le soir elle se coucha en pensant à M. Joseph, elle devait se réveiller avec cette même pensée. Heureuse, mille fois heureuse !...

On doit, pour peu qu'on ait d'imagination, se figurer tout ce qui se passa dans le village, que la visite de l'évêque au presbytère avait mis en rumeur. Marguerite eut une longue conférence avec son maître, à qui elle chercha à prouver que M. Joseph était fils de l'évêque ; mais M. Gausse répondit que chacun était fils de ses œuvres.

CHAPITRE XVII CHAPITRE XIX


Variantes

  1. vers l'évèché {Po} (nous corrigeons)
  2. à un autre qui ne la refusera pas (nous corrigeons,    la    ne se justifiant pas)
  3. ayant atuant {Po} (nous corrigeons cette coquille)
  4. dit froidement l'évéque {Po} (nous corrigeons)
  5. — Marguerite ?... — / Ah {Po} (nous déplaçons l'alinéa)

Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.
  2. Signature de la feuille : 3.
  3. Réclame : T. III. ; Signature de la feuille : 4
  4. Signature de la feuille : 4*
  5. Réclame : T. III. ; Signature de la feuille : 5