M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME 1

CHAPITRE XIX.

La Marquise et son fils. — Rendez-vous donné. — Jalousie de M. de Rosann au comble. — Type des scènes conjugales.



{Po 100} UN tel événement influa visiblement sur l'état de la marquise, et si elle avait trouvé des forces pour le premier moment, lorsque le lendemain elle se réveilla , une grande faiblesse terrassait toutes ses facultés. En effet, à l'instant où l'évêque lui avait montré son fils dans celui qu'elle aimait d'amour, par une impulsion secrète de la nature, une terrible révolution s'était faite dans son esprit. Cette situation, une des plus extraordinaire, la plus inouie peut-être qui {Po 101} puisse se rencontrer dans la vie d'une femme, lui eût causé la mort, si, au milieu du renversement total de ses sentimens, il ne s'était pas élevé la joie ineffable de la maternité.

Enfin, lorsqu'elle vint à pouvoir réfléchir, elle se trouva malheureuse.

— Eh quoi ! se disait-elle, il me faut voir mon fils, sans oser lui parler..... Il va me fuir, car il prendra tous mes regards et toutes mes paroles, pour des preuves d'amour, de cet amour que j'abhorre ! Ah ! comme je suis bien plus heureuse d'être sa mère ! oh ! comme je voudrais ne lui avoir jamais parlé, et pouvoir effacer le souvenir de la scène de la vallée.... Quel fils !.. talent, beauté, vertu !.. Ah ! quand pourrais-je lui dire : « Joseph, tu es mon fds !.... » mais hélas !.... ce sera lui dire : « Mon fils tu n'as point de nom, ton père te renie, quoiqu'il {Po 102} t'aime !.... » Hélas oui, comme la fait observer Adolphe, sa fortune dépend de mon silence !.... Si M. de Rosann pouvait l'aimer !.. Quoi, un jour, à la face du monde, et non plus en secret, je le nommerais mon fils ?..... il aurait un nom !...... Malheureuse mère, tais-toi !... — Quel supplice !

Elle en était là de ses réflexions, lorsque M. de Rosann entra, en regardant sa femme avec inquiétude.

— Hé bien, ma belle, comment allez-vous ce matin !

— Très-bien, très-bien, je suis guérie... Asseyez-vous là, plus près de mon lit... Bien !..

— Es-tu guérie de tout... âme et corps ?.. demanda le marquis.

— Oui, dit Joséphine, en pressant la main de son mari ; mais écoute, mon cher enfant, si tu veux me voir toujours rayonnante de bonheur et {Po 103} de santé, laisse-moi souvent avec M. Joseph, et n'en prends nul souci..

A ces mots, le marquis frémit et regarda sa femme avec une vive inquiétude. — Chère amie, dit-il, vous savez à quel point je vous aime ; pour vous, je ferai les plus grands sacrifices, mais songez à vous-même, aux dangers auxquels vous vous exposez !.. Si vous êtes mieux, partons plutôt pour Paris !..

— Jamais !.. s'écria la marquise, je veux rester à Aulnay, toute ma vie !..

— Que dites-vous ?.. repartit M. de Rosann stupéfait. — Quelle paix, l'évèque a-t-il donc apportée ? se dit-il à lui-même.

— Monsieur, reprit Joséphine en attirant son mari par un geste plein de grâce, vous qui vous mêlez journellement des secrets des états de l'Europe, et qui devez eu savoir long {Po 104} sur la manière de surprendre les pensées des autres... écoutez donc ?.. Je voudrais bien savoir pourquoi un jeune homme de l'âge, de la tournure et de l'esprit de M. Joseph se confine à Aulnay!.. Il a des chagrins... car par quel événement s'est-il fait prêtre ?.. Ces derniers mots furent dits avec l'accent du regret.

— Madame, répondit le marquis, on ne cherche à deviner que des secrets d'une grande utilité...

— Mon cher vassal ( c'était le mot favori de la marquise ), dit-elle en changeant subitement de pensée, avouez-moi, cher ami, quels sentimens vous avez pour ce jeune prêtre...

— Je le hais...

— Parce que je l'aime !...

— Peut-être...

— Je veux vous le faire aimer !..... {Po 105} Et vous savez, beau chevalier, que ce que je me mets en tète...

— Je suis uu homme perdu ! dit le marquis en riant.

Ce fut ainsi que, chaque jour, la marquise harcela M. de Rosann, pour le faire changer de sentimens à l'égard de M. Joseph. Elle y mit une telle grâce, elle entoura son mari de tant de soins, de prévenances, d'amour, que ce dernier ne savait qu'en penser : toutes ses idées se confondaient et se perdaient dans ce labyrinthe inextricable, et il s'avouait en lui-même que la femme est un être indéfinissable. Mais, ce qui se passa entre le jeune prêtre et madame de Rosann, vint le troubler encore plus qu'auparavant, et sa jalousie, croissant de jour en jour, ne connut bientôt plus de bornes.

En effet, une fois que la marquise {Po 106} apprit qu'il n'y avait plus de crime à voir M. Joseph, on sent qu'elle le vit souvent. D'abord, tant qu'elle fut trop faible pour se lever, elle faisait demander le jeune prêtre, et le retenait long-temps à son chevet ; puis, lorsqu'elle entra en convalescence, elle se promena dans son parc appuyée sur le bras du vicaire, qu'elle choisissait pour soutien avec un visible plaisir, et ces préférences marquées déchiraient le cœur de M. de Rosann, qui, pendant les huit premiers jours, ne les laissa pas une minute seuls, et une rage effroyable agitait son âme lorsqu'il surprenait les regards humides que sa femme lançait au jeune prêtre.

Un matin, ( c'était la troisième fois que madame de Rosann se promenait dans son parc ), elle se dirigeait, avec M. Joseph et son mari, vers les {Po 107} ruines de l'ancien château, lorsqu'une affaire obligea le marquis de se retirer et de les laisser seuls.

— Mon ami, dit madame de Rosann au jeune prêtre, vous devez vous souvenir de la cabane du bûcheron..... Tâchez, je vous en prie, d'oublier cette affreuse scène ? car maintenant mes sentimens pour vous ont pris un autre cours, et je ne vous aime plus que comme une mère... Vous n'avez jamais connu la vôtre, je n'ai jamais vu mon fils il aurait votre âge.... laissez-moi vous donner ce doux nom, et si vous avez quelqu'amitié pour moi, l'illusion sera presqu'une réalité.

— Ah, Madame ! reprit le vicaire, je puis vous assurer qu'il ne me sera pas difficile d'avoir pour vous des sentimens de cette nature, mais, si vous {Po 108} voulez que je parle à cœur ouvert, je les crains...

— Ah ! ne balancez pas, s'écria la marquise avec vivacité, livrez-vous-y tout entier !...

— Je regardais même, continua Joseph, cette promenade comme la dernière. Vous êtes parfaitement bien rétablie, vous avez sur le visage les roses de la santé.... vous n'êtes plus triste, et la mélancolie a fui.... Je ne dois plus être à vos côtés.... là, où gémit le malheur, là, j'habite... Regardez mon front, chaque jour il pâlit davantage.

— Joseph ! vous ne direz donc pas vos chagrins à votre mère ?

— Oh ! non.... s'écria le jeune prêtre.

— Mon ami, dit la marquise, vous ne sauriez croire combien j'aurais de {Po 109} plaisir à vous consoler. Ah ! croyez-moi, les femmes véritablement amies, connaissent l'art de guérir les plaies de l'âme... et si vous pouviez deviner à quel point je vous aime... sans que ma vertu en reçoive aucune atteinte, ah ! Joseph ! si vous en aviez l'idée, vous ne me refuseriez pas... Concevez-vous, dit-elle avec un son de voix touchant, concevez-vous un amour chaste, un sentiment qui s'effarouche de la seule apparence d'une caresse amoureuse : enfin, une tendresse sainte, dont les témoignages sont purs comme une goutte de rosée qui pare le calice d'une fleur matinale ; prenez une idée a exacte de cette grande beauté de sentiment, et vous comprendrez ce que je sens pour vous... Puisse, mon jeune ami, mon fils, puisse cette phrase, cet aveu remplacer dans votre mémoire les fougueuses {Po 110} paroles que je vous ai prononcées au au milieu de la vallée, et les remplacer tellement qu'il n'en reste plus de traces...

— Ah ! s'écria Joseph, vous avez dépeint tout ce que je sens pour vous ! car vous avez vaincu ma misanthropie, et près de vous seule j'oublie mon serment et mes malheurs, et tout... enfin.

— Viens donc me les confier, dit cette mère dont les yeux parcouraient avec complaisance le visage basané du vicaire, j'imagine, ajouta-t-elle que vos maux ne sont pas sans remède, et que votre douleur repose sur des causes qui manquent de réalité.

— Hélas, s'écria le jeune prêtre en lui-même et en détournant ses yeux pleins de larmes, qui donc peut faire que je ne sois pas le frère de Mélanie !...

{Po 111} — A quoi songez-vous, vous ne répondez-pas ? Allons, Joseph, vous êtes mon fils... d'adoption, ayez confiance en votre mère.

— Ah ! si cela était ! s'écria Joseph, en versant un torrent de larmes. Il s'assit sur le gazon, et cachant son visage entre ses mains. — Mélanie ! Mélanie, quelle joie ! dit-il à travers ses sanglots.

— Qu'est-ce ? demanda la marquise qui pleurait en voyant pleurer son fils.

— Eh bien ! reprit le vicaire, puisque vous avez une amitié sincère...

— Ah, je vous l'ai prouvé, ici même, en vous confiant mes secrets... Joseph, dit-elle en le regardant avec une émotion profonde, si vous aviez pour mère ( songez que c'est une supposition ! ) si vous aviez pour mère une {Po 112} femme qui, de même que moi, vous eût conçu d'une manière illégitime, que feriez-vous en la retrouvant ?

— Ce que je ferais ! s'écria le vicaire enflammé par le mépris qu'il avait toujours conçu pour les cérémonies et les barrières sociales ; ce que je ferais ! je me jeterais dans ses bras, et je voudrais, à la face du monde, la proclamer ma mère et vertueuse !... j'irais au bout de la terre vivre avec elle, et l'entourer de tant d'amour, que la honte et l'opprobre injuste des hommes ne pouraient l'approcher.

— Joseph, Joseph ! qui donc t'instruisit ?

— La nature ! s'écria-t-il avec une force incroyable, en montrant le ciel par un geste délirant. Ah ! dit il, que ne suis-je resté dans mon désert, avec les nègres-marrons ?.... je ne {Po 113} mourrais pas jeune, triste et consumé par une passion éternelle !

Madame de Rosann, s'était jetée au col du prêtre, et l'embrassait avec un délice que rien ne peut rendre.

— Je n'en puis plus ! répondit-elle, je suis sufroquée !... Joseph, à demain, viens au château, par le parc ? tu monteras par l'escalier dérobé, je serai dans mon boudoir, et je m'arrangerai pour que nous soyons seuls.

— C'est cela !.. s'écria M. de Rosann quand le vicaire et sa femme furent partis. Il s'était approché à pas de loup, et favorisé par un massif, il venait d'entendre ces derniers mots.

— Ah ! reprit-il, je vois ce que l'évéque d'A...y est venu faire chez moi !... O race infernale des gens d'église !... Ils prennent le monde pour leur sérail, et se secourent les uns les autres. Oui... M. de Saint-André 2 {Po 114} sera venu par quelqu'argumens bien jésuitiques, bien spécieux, lever les doutes de madame de Rosann et lui donner même l'absolution... mais, quel intérêt avait-il ?... O rage !... Ah, je veux éclaircir ce mystère !... ou plutôt, je ne sais ce que je veux !...

M. de Rosann fut au supplice toute la journée, il regardait sa fenune avec une attention, un soin d'Inquisiteur, et ses yeux semblaient aller chercher ses plus secrètes pensées au fond de son âme. Un horrible tourment torturait son cœur, lorsque Joséphine tournait sur lui des yeux remplis de douceur et d'innocence, et qu'il voyait son visage resplendir de contentement et de bonheur, lorsqu'il sentait ses caresses l'accabler d'une manière tellement affectueuse, qu'il en était surpris... Alors, l'idée {Po 115} qu'elle aimait le vicaire, empoisonnait tout, et il se serait volontairement déchiré le sein, quand il songeait que tout était feint, et qu'elle s'imaginait le tromper... Il jura d'enlever sa femme de vive force et de l'emmener à Rosann ou a Paris. Enfin, sa fureur arrivant au comble, il médita de se venger et du prêtre et de Joséphine.

Le lendemain matin, il mit Jonio en embuscade, pour qu'il le prévînt lorsque le prêtre paraîtrait. Mais madame de Rosann ne lui laissa pas le loisir de pouvoir venir troubler son entretien. Elle entra chez son mari, chose qui ne lui était pas ordinaire ; et, s'asseyant sur ses genoux, elle lui dit avec des gestes gracieux, et un ton charmant, de plaisanterie et de gaité :

— Mon amour . les vassaux doivent {Po 116} obéir fidèlement aux moindres ordres de leurs seigneurs, vous savez cela...

— Nous y voilà!... s'écria M. de Rosann, je vois...

— Ah !... il est expressément défendu de murmurer... interrompit Joséphine en embrassant son mari. Ecoutez donc ? mais lorsque c'est le plaisir d'une souveraine qui fait marcher le vassal, il doit alors se briser en mille morceaux plutôt que de ne pas la satisfaire.

— Et tout cela est, reprit le marquis, pour me dire !...

— D'attendre patiemment ma volonté...

— Ah ! c'est un peu trop fort ! s'écria M. de Rosann.

— Comment trop !... pas assez ? îl n'y a jamais rien de trop fort. Eh ! vraiment, on se donnera la peine de {Po 117} vous aimer de tout ce que l'on a de force dans l'âme, on vous prodiguera toutes les plus jolies caresses, on cherchera à vous plaire, et nous n'aurions aucun droit sur vous !... Naissez donc jolie femme ?...

— Joséphine, souvenez-vous bien de ce que vous venez de dire la, et tâchez de pratiquer ces préceptes... Aujourd'hui, seulement.

— Qu'est-ce que cela !... votre ton annonce de la rébellion, je crois . allons, j'exige que vous montiez en calèche, et que vous vous dirigiez vers A...y, vous m'en rapporterez tous les romans nouveaux qui auront paru depuis mon arrivée à Aulnay.

— Quelle est cette nouvelle fantaisie !...

— Ah ! ah ! s'écria Madame de Rosann en riant, avez-vous jamais vu {Po 118} qu'une femme rendît compte de ses caprices..... Mais, tout change.. ... Comment feriez-vous donc, si nous n'en avions pas ?... Ah ! désormais, lorsque je m'en irai, j'aurai soin, pour vous gouverner, de laisser mon dé ou l'un de mes chapeaux, pour imiter Charles XII qui voulait envoyer une de ses bottes au sénat de Stockholm.

— J'y cours, madame, j'y cours ! l'expression sardonique que M. de Rosann mit à ce mot fit tressaillir Joséphine. Néanmoins, le marquis fit mettre les chevaux et partit au grand galop. Bientôt madame de Rosann perdit de vue la calèche, et elle se rendit à son boudoir. « Enfin, se dit-elle, je vais connaître les malheurs de mon fils !... »

— Madame, s'écria Marie, tout essoufflée, voici le vicaire !

— Bon, ma chère nourrice, mets-toi {Po 118} en sentinelle, et que rien ne nous interrompe.

La nourrice courut dans le vestibule en laissant toutes les portes ouvertes. Comme Marie arrivait à l'antichambre des appartemens de la marquise, elle se trouva face-à-face avec M. de Rosann qui avait laissé partir la calèche toute seule, et que Jonio venait d'avertir que le prêtre montait chez madame par l'escalier dérobé. Jonio avait même eu l'adresse perfide de mettre le verrou en dehors, à la porte de l'escalier, de manière que M. Joseph ne pouvait plus sortir que par les appartemens.

— Monsieur, s'écria courageusement la nourrice, madame désire être seule...

— Taisez-vous, vieille folle !.. et le jnarquis s'élança. Mais la nourrice, oubliant son âge, courut plus rapidement {Po 120} et arriva au boudoir en criant :

— Madame, voilà monsieur !...

Sur-le-champ, la marquise ferma la porte au verrou, en priant le prétre de ne pas dire un mot. En ce moment, une idée terrible vint l'épouvanter, c'est que, sous peine de faire le malheur de M. de Rosann, il fallait lui expliquer l'intérêt qu'elle portait au jeune homme.

— Madame, s'écria le marquis en secouant la porte du boudoir, ouvrez-moi sur le champ, je le veux!..

— Il ne me plaît pas de le faire, répondit-elle.

— Jonio, dit le marquis, allez chercher des maçons, et faites murer l'autre porte ! — madame, reprit-il, vous n'êtes pas seule ?..

— Non.

— Ouvrez-moi donc sur-le-champ b, ou je brise la porte !..

{Po 121} — Libre à vous, monsieur le marquis, mais, si vous brisez la porte, vous m'ouvrirez celle d'un couvent, et de votre vie vous ne me reverrez.

— Que faut-il donc que je fasse !.. s'écria-t-il en frappant du pied et déchargeant un coup de canne sur une pendule qui se trouva sur la cheminée contre laquelle il était ; car je n'ignore pas, dit-il d'une voix éteinte, que vous êtes avec le vicaire ; mais il le payera de sa vie.

— Tuez-moi donc !.. dit froidement le vicaire, en ouvrant la porte du boudoir.

Ce sang-froid et l'attitude noble et imposante de M. Joseph, glacèrent le marquis.

— Joseph !.. s'écria madame de Rosann, retirez-vous !.. Et vous, monsieur le marquis, sous peine de me voir mourir, gardez-vous de toucher 3 {Po 122} à un seul cheveu de sa belle tête !... L'ccclésiaslique s'en alla lentement, et en déployant une majesté noble et le calme de l'innocence.

Le marquis stupéfait, le regarda sortir ; et, après avoir laissé échaper un mouvement convulsif, se retourna brusquement vers le boudoir où il entra. Madame de Rosann lui dit froidement : « — Fermez la porte, car ce que vous allez proférer mérite sans doute l'honneur d'un verrou !.. Puis elle ajouta quand il fut revenu :

— Que me voulez-vous ?...

— Madame, s'écria le marquis, pâle et tremblant de fureur, madame...... osez-vous bien me le demander ?.. Enfin mes yeux sont décillés, et je ne conçois plus pour vous que les seuls sentimens que vous méritiez!... l'horreur !... Hé, quoi ! une créature que j'ai tirée de la {Po 123} misère, que ma main a fait monter au rang des plus grandes familles, qui me doit tout !.. s'abaisse, se dégrade... un vicaire de campagne !.. encore, madame, si c'était un homme distingué, si une passion fondée sur ce qu'on reconnaît comme devoir entraîner, vous excusait ; mais non.... vous descendez plus bas...

— Monsieur le marquis, s'écria Joséphine avec un accent sublime, vous vous déshonorez vous-même !..

— Ah ! je me déshonore, reprit-il, ah ! dans cette affaire, c'est moi qui imprime à mon front le sceau du déshonneur !.. Il se promena vivement dans le boudoir.

Joséphine, muette, pâle, interdite, n'osait ouvrir la bouche, elle sentait que toutes les apparences étaient contre elle ; et que, pour se justifier de cette imprudence, il fallait {Po 124} au bout de sa carrière, avouer la faute de sa jeunesse, devant un homme qui, s'apercevant qu'il avait été trompé dès le premier jour de son mariage, ne la croirait peut-être plus !.. Elle se laissait donc accabler, parce que sa fierté, son amour maternelle, une foule de considérations le lui commandaient impérieusement.

— Hé bien, madame, continua le marquis en croisant ses bras, s'arrétant devant elle, et lui jetant un regard d'horreur ; hé bien, à tout cela qu'avez-vous à répondre ?.... Rien, rien, malheureuse !... Ah ! dès aujourd'hui je deviens un maître, et vous connaîtrez jusqu'où peut aller ma colère !.. Répondrez-vous ?.. s'écria-t-il, mu par ce sentiment de rage qui désire des réponses pour pouvoir nourrir les feux du torrent d'injures qu'il suggère. Le marquis {Po 125} ne put rien ajouter, la fureur l'étouffait. La marquise se leva, se mit devant sa psyché; et, rétablissant le désordre de sa chevelure, elle dit tranquillement et sans regarder son mari :

— Que voulez-vous que je réponde a un homme qui s'abaisse jusqu'à épier sa femme ? Vous partez pour A...y, du moins vous le dites, et monsieur se cache !.. Un grand personnage !.. un pair de France se cacher !... Est-ce la diplomatie, qui vous apprit d'aussi nobles ruses ?... ajouta-t-elle avec un léger sourire, qui couvrait tout son embarras.

— O comble d'infamie !.. Comment, madame, dit le marquis, en saisissant avec force le bras de sa femme, comment vous...

— Monsieur, interrompit-elle, mettez moins d'ardeur dans vos caresses, voyez ?.. et elle lui montra son {Po 126} bras, sur la peau douce duquel les doigts de M. de Rosann restaient imprimés. Il eut un mouvement de regret, mais il continua :

— Comment, vous osez me reprocher ma ruse, et la vôtre !... fille de l'enfer !..

— La mienne, reprit-elle, jamais je ne me cache... Vous m'auriez ce matin demandé ce que je comptais faire, je vous l'aurais dit. Et le visage de Joséphine semblait calme.

— Vous auriez avoué que vous attendiez ce vicaire du diable !...

— Oui, oui !.. répéta-t-elle vivement, comme si elle était en délire.

— Voyons votre franchise... lui avez-vous écrit ?.. denjanda le marquis en la foudroyant de ses regards perçans.

— Oui.

— C'est vous qui lui avez dit de venir ?..

{Po 127} — Oui... cent fois, oui, monsieur !.. et je ne puis me passer de ce jeune homme. Enfin, dit-elle avec dépit, je l'aurai, sans cesse, toujours, incessamment, à toute heure, à chaque minute, à mes côtés !.. Reprenez vos dons, vos douaires, vos présens, votre luxe ?.. je m'en irai avec lui, loin, bien loin, seule, et je serai plus heureuse que je ne l'ai jamais été... Là, vous le voulez, je vous le dis, et je n'en aurai jamais de remords, mon cœur sera pur... Eh, quoi ! grand Dieu ! les hommes prétendent-ils qu'un morceau de parchemin, une corbeille, des gants et des donations, des dots, des maires, un mot et du latin que nous ne comprenons pas, doivent exclure tous nos sentimens !.. et que nous devenions pour eux un champ, une métairie, que notre contrat de mariage soit un acte de {Po 128} vente, que l'usufruit et la nue-propriété de cette terre conjugale leur appartiennent... en tout cas, que de jachères ?.. Ah ! que de pleurs on doit répandre en mettant une fille au monde !... Oui, malheureuses que nous sommes, l'amour d'un mari est quelquefois aussi cruel que son dédain. Hélas ! notre bonheur dépend donc d'un regard, d'un geste. Ma foi, je ne veux plus de la vie, elle est trop pesante avec ces conditions !... Et quelles sont nos jouissances ?... En voilà une dans ce moment !.... mais en vérité c'est effrayant......

Le marquis, poussé à bout par ce déluge de paroles, s'écria : — Madame ... madame ! vous me faites mal !.. j'étouffe !.. et il s'avança sur Joséphine avec une sombre fureur, il lui présenta les mains de telle manière qu'elle crut, en voyant ses yeux {Po 129} étinceler, qu'il venait la tuer. Une peur glaciale s'empara d'elle.

— Monsieur !... cria-t-elle, au secours !.. au secours ! Ah !..

— Qu'avez-vous, madame, je viens vous dire adieu... En disant cela il était pâle et tremblant.

— Non, monsieur le marquis, c'est à moi à m'en aller. Mlle de Vauxcelles trouvera un asyle chez son cousin le duc d'Ivrajo, cette malheureuse créature a des amis iqui ne la soupçonneront pas et qui sont encore assez puissans, je pense !..

Elle se leva avec une incroyable dignité, et, faisant quelques pas, elle se retourna, regarda M. de Rosann avec cet air de douleur et de contentement que Rubens a répandu sur la figure de Marie de Médicis, et elle lui dit :

— Vous m'aimez, M. de Rosann, {Po 130} je le vois... Je ne vous dirai pas si je vous aime, si, malgré toutes les apparences, il n'est rien de tout ce que vous croyez.... Non... je me tais !.... adieu !... je vous attends.

— Joséphine !... et le marquis se jeta violemment à ses pieds, je t'en conjure, un mot, un seul !.. mon cœur en a besoin, une seule parole !.. j'ai besoin de te croire vertueuse !...

— Ceci, dit-elie en riant et en caressant doucement le front de son époux, ceci devient un peu moins marital !...... Voilà des formes au moins !.. Fi donc, monsieur ! relevez-vous ? je ne suis digne que d'horreur... une malhe ureuse, tirée de la misère ! Cependant, monsieur, je me nommais alors Mlle de Vauxcelles !.. vous l'avez un peu oublié ! .. Son accent et son regard étaient alors remplis d'une gracieuse tendresse.

{Po 13l} — Ah ! je l'ai oublié, dit le marquis avec un reste de dépit, mais, vous aussi !... reprit-il, tenez ?.. et il présenta à sa femme la lettre interceptée. Elle la prit et se mit à rougir !..

— Ah !.. vous rougissez encore !... dit-il avec un sourire sardonique...

— Je rougirai toujours pour vous, répondit-elle, et... pour moi ! Car je verse des larmes de sang sur mon erreur d'un moment quant à ce jeune prêtre !.. Lorsque j'écrivis cette lettre, M. le marquis, j'aimais le vicaire d'amour et... bien violemment !

— Et maintenant ?..

— Je l'aime encore, dit-elle, en regardant M. de Rosann avec la plus grande tendresse... En vérité, mon cher vassal, il faut convenir que nous sommes entourés de gens bien méchans !... Qui vous a remis cette lettre ?...

{Po 132} — Joséphine !.... j'ai promis.... je dois...

— Allons, je veux le savoir, dit-elle, d'un ton de maîtresse ; m'aimez-vous ?.. dites-le ?

— Jonio !.. qui... l'intercepta, me..

La marquise se tourna vers le ruban de la sonnette, le tira légèrement et sans aucune marque de colère c. Marie arriva.

— Marie, dit Joséphine, que dans une demi-heure Jonio sorte du château ! il n'est plus au service de M. le marquis, et s'il se présentait devant nous, apprenez-lui qu'il irait en prison pour plus d'un jour.

— Mon cher vassal, sans que vous le demandiez, je vous accorde le par- don de vos outrages : c'est désormais à moi à devenir suppliante.

Aussitôt Joséphine se mit à genoux avec cet air d'obéissance qui rend {Po 133} une femme si touchante ; elle regarda douloureusement M. de Rosann stupéfait, qui s'assit ; quelques larmes roulèrent dans les yeux de la marquise, elle soupira, puis elle dit d'une voix plaintive :

— Il faut en finir, M. de Rosann, je vous dois la vérité; je ne vous demanderai pas le secret : vous le garderez, j'en suis sûre...

— Relevez-vous, Joséphine, c'est à votre vassal... dit le marquis surpris.

— Ah ! dit-elle, il n'y a plus de vassal ! cette attitude est la seule que je doive prendre et je vais perdre tout mon lustre....

— Mais que voulez-vous dire ?

— Monsieur, reprit-elle, vous rappelez-vous la mélancolie dont j'étais accablée lorsque vous me fîtes la cour ? ( Le marquis pencha légèrement {Po 134} sa tête ). Alors, ne vous ai-je pas long-temps refusé ?...

— Oui...

— cette souffrance que je vous ai tue, n'a-t-elle pas duré long-temps .. vous a-t-elle inquiété ?...

— Beaucoup.

— Je vous en remercie, répondit-elle avec un sourire.

— Joséphine !...

— Monsieur, dit-elle avec une répugnance invincible et en versant un torrent de larmes, j'avais commis une faute dont je ne vous ai jamais instruit.

La marquis à l'aspect de la douleur d de Joséphine sentit des pleurs inonder ses yeux : il la regarda fixement.

— Monsieur... cette douleur était causée par la mort prétendue de mon fils...

{Po 135} — Un fils !... un fils !... s'écria le marquis avec une joie inimaginable, il parcourut la chambre comme un fou, vous aviez un fils !... avant mon mariage !

— Grand Dieu ! cria la marquise en tombant ; bonté céleste ! il ne m'accable pas !

— Moi t'accabler ?... dit M. de Rosann en prenant Joséphine dans ses bras et la serrant contre son cœur. Ma Joséphine !.. et il la couvrit de baisers.

— Ce fils... est M. Joseph !... ( Le marquis s'assit, et stupéfait, attira sur ses genoux sa femme qui épiait avec le soin d'une mère, les moindres mouvemens de la figure de son mari ). On a tout fait pour le perdre, on l'a envoyé dans les Indes !.. le sort, le hasard, l'ont ramené aux lieux où il fut nourri et sous l'œil de sa mère.... {Po 136} Trompée par la nature, je l'aimai.... oh ! bien d'amour !... Maintenant.... c'est mon fils ! ... Rien ne peut rendre l'accent de ces derniers mots.

— Et son père. ... est M. de Saint-André, l'évêque.... ajouta le marquis.

— Silence ! monsieur, silence !... garde que ta bouche s'ouvre sur un pareil mystère... cher vassal ! de la discrétion et elle embrassa son mari.

— Je le jure, Joséphine ! Pendant long-temps le silence régna : enfin, le marquis, regardant sa femme avec ivresse, lui dit : « Tu m'aimes donc toujours ?... »

— Oh oui ! répondit-elle.

— Ma belle, dit le marquis doucement, nous n'avons pas d'enfans....

Une joie céleste inonda le cœur de {Po 137} cette mère en délire. — Eh bien ? demanda-t-elle avec un air avide.

— Eh bien, continua le marquis, nous adopterons Joseph, il aura mon nom, j'obtiendrai du Roi qu'il me succède dans ma pairie, et il sera riche, car l'évêque l'a institué son légataire universel. Ce jeune homme est bien, reprit le marquis d'un ton de voix flatteur, il a de la fierté, il est instruit, grand, beau, il deviendra quelque chose.

— Frédéric.... tu me fais mourir de plaisir !... Et la marquise évanouie laissa aller sa tête sur le sein de M. de Rosann attendri.

— Je sens que j'aimerai ton fîls !.... Cette parole douce et les caresses du marquis rendirent Joséphine à la vie.

— Et moi, dit-elle, je bénirai cet événement ; mon existence maintenant sera complète. Le pauvre enfant 4 {Po 138} venait me raconter ses malheurs ! Mon cher vassal, dit-elle avec gravité, songez que le vicaire ignore qu'il est mon fils, que j'ai juré de ne pas l'en instruire ; promettez-moi de garder le secret jusqu'à ce que monseigneur soit mort, et même jusqu'à ce que nous l'ayons adopté.

— Nous ne jouirons donc qu'en secret ?...

— Il le faut, dit-elle en soupirant, il le faut pour son propre intérêt et son avenir !

— Ah ! que je suis heureux ! s'écria M. de Rosann. Les deux époux contens et attendris vinrent dîner en se prodiguant les marques d'un tendre amour.

La conclusion de cette scène qui avait mis tout le monde en émoi, surprit les habitans du château......

CHAPITRE XVIII CHAPITRE XX


Variantes

  1. prenez-une idée {Po} (nous supprimons le trait d'union)
  2. surle-champ {Po} (nous corrigeons)
  3. marque de ce- / lère. (nous corrieons)
  4. de le douleur {Po} (nous corrigeons)

Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.
  2. Signature de la feuille : 5*
  3. Réclame : T. III. ; Signature de la feuille : 6
  4. Signature de la feuille : 6*