M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME 1

CHAPITRE XX.

Grandeur d'âme de Joseph. — Il quitte Aulnay-le-Vicomte. — Comment l'abbé Frelu fut cause qu'il acheta une chaise. — Il retrouve un homme de connaissance. — Il apprend que Mélanie n'est pas sa sœur.



{Po 139} PENDANT que cette scène avait lieu dans le boudoir de la marquise, il s en passait une autre au Presbytère. Le jeune prêtre en retournant à pas lents chez le curé, fit de sérieuses réflexions.

« Eh quoi ! s'était-il dit, l'amour de madame de Rosann n'est pas éteint, chaque jour il se réveille, s'il est aussi violent que celui de Mélanie, ma présence va l'entretenir, et je vais causer ainsi le malheur de deux personnes.... il semble que j'apporte partout {Po 140} l'infortune qui m'entoure, qui me poursuit !... Allons, je dois quitter ces lieux... ces beaux lieux que j'aime tant, où je comptais mourir.. »

Lorsqu'il fut à la grille, il jeta un coup-d'œil sur le parc, sur les ruines de l'ancien château, il poussa un soupir et dit : Je ne les reverrai plus.... adieu !... il me faudra donc toujours, par une espèce de fatalité, abandonner tout ce que j'aimerai. Puis, pensant à sa chère Mélanie, il s'achemina lentement vers la demeure du bon curé.

Marguerite, en lui ouvrant la porte, fut frappée du changement de figure du jeune prêtre. — Qu'avez-vous, monsieur ? s'écria-t-elle.

— Rien, rien, ma bonne Marguerite.

M. Joseph de Saint-André se dirigea vers le salon, il y entra doucement {Po 141} et s'assit auprès de M. Gausse qui lisait son bréviaire, c'est-à-dire, qui en faisait crier toutes les pages en les passant en revue d'un seul coup sous ses doigts.

— Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous pique ? vous êtes encore plus triste qu'à l'ordinaire ; tuez-moi donc votre chagrin avant qu'il ne vous tue !...

— Hélas ! mon vieil ami, vous m'avez témoigné de l'affection, j'ai besoin d'un avis.

— Vous dites d'or, un bon conseil vaut....

— J'entends du bruit, dit le vicaire, interrompant un des proverbes favoris du curé.

— Mon cher vicaire, reprit M. Gausse à voix basse en se penchant vers l'oreille du jeune homme ; c'est Marguerite qui a toujours pensé que, si le {142} Seigneur permit à l'extrême chaleur de disjoindre le bois, c'était pour plaire aux servantes.... Il serait plus facile de tirer une lettre-de-change de la Gascogne et du Limousin, que de l'empêcher de connaître ce qui se dit... Aussi, lorsque je discute quelque chose d'important, j'ai coutume de l'appeler et de lui recommander le secret ; en la piquant d'honneur on arrête sa langue.

— Eh bien, parlons à voix basse ! dit le vicaire.

— La pauvre fille va se damner ! répliqua le curé avec un accent de bonté, et pendant quinze jours elle m'assassinera pour connaître ce dont il aura été question.

— Qu'elle entre, s'écria M. Joseph.

— Marguerite était entrée !...

— Monsieur, reprit le vicaire, il est certain que madame la marquise de {Po 143} Rosann m'aime... A ce mot, Marguerite s'approcha du vicaire, et le curé le regarda d'un air étonné.

— Vous ne faites que de vous en apercevoir ? s'écria M. Gausse.

— Il y a quelque temps que je le sais, reprit gravement M. Joseph, mais j'ai cru que cette passion se guérirait ; je crois que chaque jour elle augmente, et que madame de Rosann la présente sous divers aspects pour se tromper elle-même peut-être, mais aujourd'hui, M. le marquis ne peut pas ignorer que je suis cause de son malheur...... .. Je dois le faire cesser !

— Certes, s'écria le curé, c'est ne pas être homme que de causer volontairement l'infortune de notre semblable, il y a là-haut quelqu'un qui récompensera tout cela.

{Po 144} — Alors, M. Gausse, je vais vous quitter.

— Me quitter ! s écria M. Gausse. Oh ! mon enfant, l'on sait où l'on est, l'on ne sait pas où l'on va ; que vous ai-je fait pour m'ahandonner ? Puis-je vous suivre, moi ? où la chèvre est liée il faut quelle broute ! restez, mon ami, restez.

— Oh non ! je dois m'en aller, et sur-le-champ encore ! Ce n'est pas crainte au moins !... s'écria-t-il d'un visage enflammé. Si vous vovez M. de Rosann, dites-lui que le marquis, caché sous l'humble soutane du vicaire, ne redoute personne et qu'il sait se sacrifier à son bonheur !... En disant ces paroles, le jeune vicaire s'était levé, et courait à son appartement : il y prit le portrait de Mélanie, son manuscrit, ses papiers, et redescendit.

{Po 145} — Mon cher enfant, s'écria le curé les yeux pleins de larmes, que deviendrai-je, que deviendront les malheureux !

— Je leur laisse un père.

— Mon cher ami, vous abandonnez un pauvre vieillard qui se réjouissait de savoir que vous lui fermeriez les yeux.. Je vous aimais, Joseph !.. Ainsi donc, ce vallon, cette campagne, cette habitation modeste.... cette douceur d'existence !

— Il faut dire adieu à tout ! Monsieur, reprit-il après un moment d'attendrissement, je vous laisse mes livres, et c'est une faible marque de ma reconnaissance.

— Ah ! s'écria le curé, je ne monterai jamais chez vous, je n'aime pas les tombeaux.

— Homme aimable, simple, dit le 2 {Po 146} vicaire ému, et toi aussi, tu es d'Amérique !...

— Pauvre enfant ! sois heureux !... Et pour que je puisse te servir à quelque chose, grave dans ton souvenir que l'on n'est jamais criminel en obéissant à la voix de ia nature.

Le vicaire regarda le curé avec étonuemenl. M. Gausse leva péniblement sa jambe de dessus le tabouret où elle était posée, et se servant du bras de M. Joseph, il réussit à se mettre debout. — Allons, mon enfant, je veux te conduire aussi loin que je pourrai..... Va, ton dévouement, la bonté de ton cœur, m'ont touché l'âme. Quoique tu fasse, tu iras aux cieux !

— Monsieur, dit le jeune homme, d'un ton imposant, et vous, Marguerite, promettez-moi de ne jamais ouvrir la bouche sur moi ! de ne dire {Po 147} à personne que je suis parti.... avant deux jours... car, alors je serai loin, ajouta-t-il avec un sourire sombre et sardonique. Si l'on vient me demander, trouvez quelque prétexte, que je sois en course, indisposé, que sais-ie ?....

— Nous vous le promettons, dirent le curé et sa servante.

— Adieu, Marguerite, dit le vicaire d'un air affable qui fit tressaillir la servante.

— Adieu, Monsieur.... Ah ! si vous m'écoutiez, ajouta-t-elle d'un air fin, et en agitant son tablier de percale blanche, vous ne vous en iriez pas !... il y a quelque chose dessous le sentiment de madame de Rosann, et.....

— Marguerite, dit le vicaire, adieu ! Un pressentiment secret m'entraine, je dois fuir cette vallée.

{Po 148} Marguerite, l'œil en pleurs, suivit long-temps le jeune prêtre en admirant sa belle taille, ses manières nobles, qui contrastaient avec la démarche pesante et l'air de bonhomie de M. Gausse. Les deux prêtres se dirigèrent vers la route d'A....y; et lorsque le curé eût dépassé le village d'une centaine de pas, il embrassa le jeune fugitif avec cordialité, en lui disant :

— Adieu ! sois heureux, c'est une loi de la nature !.. Puis, s'asseyant sur une pierre, il regarda M. Joseph s'éloigner à grands pas. Il fallait que M. Gausse fut bien profondément ému pour ne pas avoir dit un seul proverbe.

Lorsqu'il revint au presbytère, quelques larmes coulèrent sur ses joues ; et, en voyant Marguerite, il dit avec un accent de douleur : « Nous sommes {Po 149} seulsl ! » puis, se rattachant à l'esprit des vieillards qui voient d'un coup-d'œil tout ce qui les atteint dans les moindres détails, il s'écria : « Qui me fera mes prônes ? »

— Monsieur, répéta la servante . la langue me démangeait de lui dire que je le croyais fils de madame de Rosann et de l'évéque, et qu'alors, il n'est pas le frère de mademoiselle Mélanie.

— Ah, le malheureux ! s'écria le curé, qui tomba dans une rêverie profonde.

Cependant, notre héros s'avançait rapidement et il arriva bientôt à Vannay.

En traversant le village il marcha moins lentement.

— Que le diable emporte le prêtre ! s'écria un homme qui, les bras croisés, regardait, du seuil de sa porte, {Po 150} les deux côtés de la route alternativement, regard qui dénotait un aubergiste.

Le jeune prêtre leva la tête en croyant que cette exclamation s'adressait à lui.

— Et que vous ai-je fait a ? demanda-t-il à l'hôte.

— Rien, lui répondit brusquement ce dernier. Cette réponse convainquit le vicaire que l'exclamation ne le concernait pas. Alors, il s'aperçut que la maison devant laquelle il se trouvait était une auberge, il y entra en disant : — « Allez b, mon ami, je vais vous prouver qu'il ne faut pas envoyer tous les prêtres au diable. » L'aubergiste se dérida en voyant qu'au moins il aurait un voyageur.

— En vint-il dix ! s'écria-t-il tourmenté par son idée, tout cela n'empéchera pas que l'abbé Frelune {Po 151} confesse ma femme tous les quinze jours ! mais aussi, la première fois, je lui donnerai une terrible absolution !

L'intention de Joseph était d'acheter à Vannay une voiture quelconque pour aller en poste, et il regardait dans la cour s'il n'y aurait pas quelque chose qui ressemblât à cela. Il y avait elfectivement une chaise de poste, ( si tant est que cette ruine en méritât le nom ) gisant sous un hangar. Comme il n'entrait guère dans l'esprit de l'aubergiste qu'un jeune prêtre eût besoin de voiture, il lui dit :

— Il faudra que je la brûle quelque jour, elle n'est plus bonne qu'a cela, et elle me rappelle trop souvent la plus grosse des pertes que j'aie faites ; en tout cas, j'en pendrai le brancard dans la salle pour, qu'à chaque instant, je me souvienne des cent {Po 152} écus que j'ai perdu, et de prendre garde à la solvabilité des voyageurs : cela et ma femme, ce sont deux fiers points de côtés.

— Elle ne vous a coûté que cent écus ? dit Joseph.

— Oui, répondit l'aubergiste, mais c'est là comme une châsse, et les cent écus dorment.

— Vendez-la moi ? répliqua Joseph en se dirigeant vers le hangar.

L'aubergiste poussa un grand soupir, et il aurait voulu reprendre ses paroles — « Je ne ferai donc que des gaucheries ! marmota-t-il. » Joseph examina la chaise.

— Allez, Monsieur, voilà des roues qui iraient encore jusqu'en Russie, et qui grimperaient sur le pont Euxin, quoique l'empereur l'ait fait en fer 3; le maréchal d'ici m'en offre deux cents francs. Mais c'est dommage de {Po 153} détruire.... la caisse est bonne, et on ne fabrique plus de voiture comme cela... c'est du vieux temps où l'on travaillait en conscience ; quel drap ! quand il sera brossé; le cuir est vieux, j'en conviens, mais on peut l'huiler... et le noircir : donnez-moi huit cents francs et je vous la vends.

— Mais, mon cher, elle ne vous coûte que cent écus.

— Oui, Monsieur, vous avez raison, mais il y a dix ans que mes cent écus dorment.

— Je la prends, dit Joseph, arrangez-là.

— Que ma femme fasse ce qu'elle voudra aujourd'hui ! s'écria-t-il dans sa joie, je m'en f... formaliserai pas. » Il se mit à nettoyer la voiture ; et, pour ne pas tromper le vicaire, il tint conseil avec le charron, qui {Po 154} décida que la chaise pouvait encore aller. 4

Joseph fut obhgé de rester deux jours à Vannay, car la voiture se racommoda lentement, et la belle hôtesse fit son aimable à côté de lui.

— Encore, si c'était un prêtre comme celui-là, disait son mari, mais l'abbé Frelu...... qu'il ne revienne plus, au moins.

— Et ma conscience ? disait sa femme.

— Je m'en charge, répondait-il.

Enfin, la voiture fut restaurée, et Joseph s'avança vers A.....y au grand galop, car l'aubergiste avait prévenu le postillon que l'étranger ne regardait pas à la bourse.

Pendant que le vicaire s'enfuyait, le marquis et sa femme brûlant tous deux du désir de revoir leur fils, avaient dépêché Marie vers le presbytère {Po 155} La nourrice arrive, et, sur la porte, elle trouve Marguerite qui, les bras croisés, agitait mélancoliquement son trousseau de clefs.

— Bonjour, mademoiselle Marguerite.

— Bonjour, madame Vernillet 5, vous voilà donc de notre côté. Par quel hasard....

— Je viens de la part de M. le marquis et de madame, inviter M. Joseph à passer la soirée au château, ce soir... tout de suite !

— Ah, M. Joseph ! reprît l'astucieuse servante qui était sur son terrain lorsqu'il s'agissait de dissimuler : il paraît qu'il est bien ancré chez vous ! il va devenir cardinal, ce jeune homme-là ! Ses gouvernantes seront heureuses... Et madame de Rosann, comment va-t-elle ? et votre Michel, et vous ? qu'y a-t-il de nouveau de {Po 156} vos cotés ? Jonio est renvoyé, Leseq m'a dit cela... C'est une fine mouche que le maître d'école... il m'a dit que c'était pour une lettre... interceptée ; ah ! voilà ce que c'est que de trahir des maîtres.... Comment une chose comme cela peut-elle entrer dans la téte d'un honnête homme... Marie profita d'un soupir de la gouvernante pour glisser rapidement :

— Voulez-vous dire à M. Joseph que Mgr. et madame l'attendent ?

— J'y vais !-- Marguerite monta et redescendit. « — M. Joseph n'y est pas !.. je le croyais encore chez lui... mais, non ! Je ne l'ai pas vu sortir... Ah ma chère amie, on a tant de mal dans nos états... je suis seule ici.... c'est la cuisine, les chambres. Deux hom- mes !... c'est quelque chose !...

— Adieu, Mlle Marguerite....

— Mais je m'en vais vous reconduire.. {Po 157} et la gouvernante parla jusqu'à ce que Marie fût arrivée à la grille.

Le marquis et sa femme ne furent pas satisfaits de la réponse de la nourrice, et le soir se passa sans qu'ils vissent le jeune prêtre. Le lendemain Marie fut renvoyée avec une lettre.

— Je m'en vais la lui remettre.... dit Marguerite. Le marquis attendit la réponse : il n'y en eut point. Troisième voyage de Marie, et cette fois la gouvernante dit confidentiellement et à voix basse, que M. Joseph était malade. Madame de Rosann, alarmée, s'achemina elle-même avec Marie, et elle courait dans l'avenue, lorsqu'un homme habillé en noir, et tortillant un chapeau qui paraissait de bois tant il était dur, se présenta devant madame de Rosann.

— Si Madame la marquise me {Po 158} permettait infandum renovare dolorem 6 , de vendre la mêche.

— Je n'ai rien, mon cher.... et elle marcha encore plus vite.

— Vous n'êtes, Madame jactu sagitae, qu'à une portée de fusil du château, vous n'iriez pas plus loin si fas mihi loquendi, si vous ajoutez foi à mes discours 7.

— Adressez-vous au château de ma part ! et la marquise courait.

— Madame, dit Marie, c'est le magister.

Ego sum, c'est-à-dire, reçu par l'université.

— Madame, dit Leseq, doli sunt, on vous trompe... decampaverunt gentes, le vicaire est parti.... 8

A ces mots, la marquise étonnée s'arrêta tout court, et elle regarda {Po 159} Leseq avec effroi. — Que me dites-vous ?...

— Oui, Madame, vulnus alit venis, cela doit vous faire de la peine ; mais ab ovo, du fond de mon école, j'ai vu Marie aller quatre fois au presbytère depuis deux jours ; gallus Margaritam reperit, Marguerite trouve moyen illudere vobis, de faire promener d Marie, car vidi, j'ai vu, M. Joseph faire ses adieux à M. Gausse, et il s'est enfui pour toujours... habemus reum confitentem, ce qui signifie qu'il ne sentait pas comme baume....

— Silence, impertinent, s'écria la marquise, et prenez garde à vos paroles sur M. Joseph.... s'il est à Aulnay, je vous....

— Voilà le quos ego de Neptune... s'écria Leseq ! quelle belle traduction !

{Po 160} — S'il n'y est pas, je vous donne cinquante louis pour me découvrir où il est.

— Madame, dans deux jours vous le saurez... et Leseq courut à toute jambes. — « Dux femina, la fortune m'entraîne ! s'écria-t-il. »

Madame de Rosann continua sa route vers le presbytère, où elle fut convaincue par les aveux du curé et de sa gouvernante, de la vérité des paroles de Marcus Tullius Leseq.

Nous allons quitter Aulnay-le-Vicomte, en disant adieu au bon curé, à sa gouvernante et au maire-épicier : il nous faut suivre les traces du jeune voyageur. Sa chaise de poste, traînée par des chevaux aiguillonnés par de bons coups de fouet, et par les mots sacramentels que l'abbesse des Andouillettes eut tant de peine à prononcer, l'entraînait vers A....y sans {Po 161} qu'il s'en aperçût, car il était plongé dans une rêverie profonde. Les derniers mots que le curé avait dits, lui donnaient à penser qu'il connaissait son histoire, et cela suffisait pour le jeter au milieu des souvenirs. Cette rêverie fut cause ( grand Dieu, si l'on voulait rechercher les causes premières !.. ) que le postillon voyant l'indifférence de son voyageur, le conduisit à l'auberge où il avait coutume d'engager chacun à descendre.

Dans la grande rue d'A.....y, chacun admire en passant les lettres d'or qui forment sur une vaste enseigne, Hôtel-d'Espagne ; ce fut dans cette maison renommée que le postillon fit entrer M. Joseph. Le jeune vicaire se laissa mener dans son appartement, où l'on porta officieusement tout ce qui lui appartenait.

— Monsieur mangera-t-il à la table 9 {Po 162} d'hôte ? elle est très-bien servie, et un gros banquier de Paris, arrivé depuis peu, s'y trouve on ne peut pas mieux !

— Tout comme vous voudrez, répondit doucement le jeune homme qui resta tout pensif sur sa chaise. Dix minutes après le postillon monta.

— Monsieur, dit-il en chancelant, on est e honnête homme, pas vrai.... ou... l'on l'est.... pas !... de ce qu'il y a, sss.... voyez-vous que ces...sss, je vous rapporte.... je..... ss, vous rapporte, votre argent en or..... que je voudrais que..... vous vissiez double moi !....

M. Joseph reprit le sac qu'il avait oublié dans sa voiture et que le postillon avait aperçu. — « Mon gé..énéral, mon père... vous penserez au... pour-manger... car en conscience, j'ai bu. La préoccupation de M. Joseph était {Po 163} telle, qu'il lui donna une pièce de cinq francs... — « Vivent tous les souverains de l'Europe !.. s'écria le postillon.. je suis vieux so...ldat et malin.. comme ça on n'est pas s...s...s... séditieux.... attrape !... et il jeta son bonnet en l'air.

Comment le vicaire pouvait-il entendre et voir tout cela ? il pensait à aller retrouver Mélanie, c'est-a-dire, à aller habiter une maison voisine de la sienne, et, sans le lui dire, jouir de l'aspect de tous ses mouvemens, contempler sa vie. Il commença par commander un habit bourgeois, et comme ses cheveux avaient repoussé sur le sommet de sa tête, que sa tonsure était presqu'effacée, il se flatta de n'être plus pris pour un ecclésiastique.

Il était au milieu de ces réflexions, lorsqu'on vint l'avertir que le dîner {Po 164} l'attendait : il descendit machinalement, et machinalement se plaça juste en face du gros banquier, venu de Paris depuis quelques jours. C'était un homme extrêmement opulent, habillé en beau drap noir, ayant du linge extrêmement fin et une figure dure, mais il tâchait de la rendre agréable par des soins recherchés : sa barbe toujours faite, ses cheveux plats soigneusement arrangés, sa toilette, les bijoux qu'il portait, enfin la grâce dont la fortune entoure ses favoris, enlevaient l'espèce de crainte que son abord inspirait pour la converlir en ce respect, cette considération qu'on accorde à la richesse. Il vint avec un homme qui semblait être son associé, mais dont l'air de déférence, la mise plus simple, donnaient l'idée qu'il n'était pas sur la même ligne que le gros banquier, {Po 165} et que le génie matériel de l'un suivait de loin les conceptions de l'autre. Malgré le soin que prenait le banquier pour donner à ses gestes et à ses discours une certaine fleur de bonne compagnie, il trahissait à chaque instant et son défaut d'éducation et une brusquerie innée, qui dénotaient une profession guerrière. Aussi la maîtresse de l'hôtel, ayant été jadis dans la bonne société, et déchue par suite de malheurs, s'apercevant que le banquier et son compagnon cherchaient à déguiser qu'ils n'étaient que des bêtes frottées d'esprit et de grossiers parvenus, s'amusait d'eux et riait sous cape.

— Votre évêque est-il bon enfant, demanda le banquier, et me fera-t-il payer la convenance en me vendant sa terre ?... s'il apprend qu'elle est voisine de la mienne, il va m'écorcher, {Po 166} comme un vaisseau marchand pris par un corsaire, qu'en dites-vous grosse mère ?

A ce son de voix, Joseph lève brusquement la tête et cherche à se convaincre de ses soupçons. Il vient d'entendre Argow, mais à l'aspect de tout ce qui déguise le matelot, le jeune vicaire hésite.

— Monsieur a servi sur mer ?... demanda-t-il au banquier. Ce dernier regarda le jeune prêtre, et, l'examinant avec une inquiétude qu'il dissimula sous un léger sourire, il répondit brièvement : — Non Monsieur.

A cette dénégation, le vicaire surpris, regarda Argow ( car c'était lui ) avec plus d'attention, et il ne put s'empêcher de penser qu'il avait devant les yeux l'auteur de la conspiration qui éclata dans le vaisseau de son père. Cependant Argow eut {Po 167} une telle assurance en fixant Joseph, que ce dernier n'osa persister dans ses soupçons, en songeant aux caprices de la nature, et en examinant toutes les circonstances par lesquelles le farouche matelot de la frégate, la Daphnis s'était transformé en un riche capitaliste de la Chaussée-d'Antin.

— J'arrive à temps, car on dit que le bon homme fait ses paquets, mais j'ai déjà parlé, à ce matin, à son homme d'affaire, et ce soir je vais signer l'acte de vente.

— M. de Saint-André n'est pas encore a la mort, reprit fhôtesse.

— Non, répondit Argow, il ne m'a pas paru pourri, ce garçon-là !

— C'est un nom que vous devez connaître !..... dit Joseph avec ironie, et en regardant Argow d'un air inquisiteur.

{Po 163} — Sur mon honneur, jeune homme, répliqua Argow en s'échauffant, vous avez juré de vous mêler de mes affaires ; mais, n'y mettez pas trop le nez,... je ne suis pas le prince commode ! 10... il me semble qu'en bonne compagnie, on n'est pas si curieux?...

— Si c'était lui !... murmura Joseph, comme je vengerais mon père !...

— Parlez haut !... mon ami, j'aime qu'on s'explique, et si M. Maxendi, votre serviteur, vous doit quelque chose, apportez votre quittance ?... il va vous payer.

— M. Maxendi, n'a rien à moi que je connaisse !.... reprit le vicaire, et je vous prenais pour un matelot nommé Argow!...

— Un matelot !.... s'écria le banquier,... je ne distinguerais pas un mât de misaine, d'avec un beaupré ; {Po 169} que l'on me donne la cale sèche si je sais ce que c'est qu'un hunier, un tillac, une dunette, un entrepont ou une écoutille ;... j'ai toujours demeuré rue de la Victoire, et je n'ai navigué que sur l'eau de la Seine ; quoique ces mariniers-là ne sachent pas grand'chose, et que leurs coquilles de noix ne valent pas un bon sloop, fin voilier que l'on fait manœuvrer sous pavillon indépendant, et courir sus à tout le monde, sous la ligne, n'est-ce pas, Wernyet ? cependant nous nous sommes confiés à leurs batelets pour aller à Saint-Cloud. A propos, grosse mère, vous avez oubliez le punch au rack 11, hier soirl... c'est notre lait, à nous ! ça rince un gosier mieux que vos tisanes.

— On voit que ces messieurs viennent de Paris, et sont lancés dans ce qu'il y a de mieux, car la mode, 12 {Po 170} le grand genre est, en effet, de se rincer le gosier après le bal.

— Vous riez, grosse mère, prenez garde qu'on ne vous radoube !... comme une jolie frégate qu'un trop gros rescif 13 a fendue !... A ce mot, Argow et son compagnon lâchèrent un gros rire qui fit rougir l'hôtesse.

— Est-ce que ces Messieurs doivent voir monseigneur l'évêque ce soir !... demanda Joseph.

— Oui, mon cher Monsieur, répliqua Argow, cela vous arrange-t-il ?

En ce moment, Joseph pensa qu'il devait au moins aller voir son oncle, M. de Saint-André, et lui demander la permission de quitter son diocèse. L'amitié que ce prélat lui avait témoignée, le désir de lui présenter ses remerciemens et aussi de le prévenir qu'il pouvait venger son père, si son acquéreur était Argow, le poussèrent à {Po 171} aller à l'évêché. Enfin, il brûlait d'apprendre de l'intendant de monseigneur, si c'était réellement Argow qu'il venait de voir, et alors de dire à son oncle de faire arrêter ce matelot sur-le-champ. Il arrive à l'évêché où le concierge lui dit, qu'il y a une demi-heure, monseigneur a reçu une lettre qui, malgré ses douleurs, l'a contraint à sortir, car il est monté dans sa voiture et s'est dirigé vers la route de N...., en ordonnant, contre son ordinaire, d'aller au grand galop.

Néanmoins, comme Joseph était connu de tous les gens de la maison, non pas comme le neveu de monseigneur ( car l'évêque et Joseph n'en avaient instruit personne ), mais comme un homme chéri de monseigneur, on le laissa pénétrer dans les appartemens. Le vicaire s'assit sur {Po 172} une chaise à côté du lit de son oncle, et il attendit patiemment le retour du prélat, auquel il venait faire ses adieux !

Le jour tombait, il faisait sombre, et Joseph, enseveli dans sa rêverie habituelle, ne prit plus garde à ce qui l'environnait. Deux hommes arrivent sans bruit.

— Oui, mon frère, puisque ton fils a échappé, disait le premier, puisqu'il existe, je dois lui déclarer qu'il n'est pas mon fils !... Joseph, est, dis-tu, dans ce département, je vais courir le voir et lui demander où est ma fille !...

Le vicaire, stupéfait, sentit tout son corps, transir, brûler, et il resta impassible comme une statue, à force d'émotion !,.. Quelle découverte ! Il se tut et écouta avec attention. {Po 173} C'était son prétendu père qui venait de parler.

— Mon frère, répartit le prélat, je t'en supplie, attends, pour cet aveu, attends ma mort, elle n'est pas éloignée...

— Comment cela te nuit-il ?... Joseph ne porte que ce nom dans son acte de naissance. Madame de Rosann, ni toi, personne n'est compromis : Joseph est un orphelin né à Vans-la-Pavée, et voilà tout.... tu lui laisses tout ton bien, M. de Rosann l'adopte, tout est dans l'ordre, mais quant â moi, je ne puis pas souffrir cette supercherie ; j'ai essuyé assez de malheurs, sans m'en forger d'autres, et tout ceci en amènerait, si cela n'en a pas déjà produit. Mon premier soin, en abordant, n'a pas été de courir à Paris ; non, je sufs venu te voir et je vais {Po 174} chercher ma fille, par terre et par mer.

— Mais dis moi, comment, par quel miracle, te revois-je ? car, depuis un quart-d'heure que je te tiens, la joie nous a empêchés de parler. Oui t'a pu tirer de cette île ! Ah, le seigneur le voulait !.... Demain je dirai, moi-même, une messe d'actions de grâces pour ce miracle.

— C'est un vrai miracle, mon frère, je suis le seul qui ai échappé à la faim, à la soif, et c'est un des navires anglais qui ont été à Sainte-Hélène, qui, par le plus grand des hasards, est venu toucher à L.... Au surplus mes malheurs sont passés, ce qui m'occupe : c'est de retrouver ma fille, d'être employé dans la marine, et de me venger de mes brigands de matelots qui ont piraté trois ans, et qui sont signalés à tous les gouvernemens {Po 175} comme les plus infâmes scélérats !... Ah ça, tu es bien en cour ? tu pourras me servir,... car on a dû m'oublier : mais tout est changé !... tant mieux pour nous !...

— M. de Rosann ! t'introduira à la cour, il est presque le favori.

Le jeune vicaire était évanoui ; la révolution terrible que ces paroles opérèrent en lui, l'avait abattu. En se réveillant de son évanouissement il se trouva seul. A-la-fois il apprenait que Mélanie n'était pas sa sœur, que madame de Rosann était sa mère, l'évêque, son père ; l'histoire que la marquise lui raconta, la sienne. Ces nouvelles, la barrière qu'il avait élevée entre Mélanie et lui, tout bouleversait son imagination ; il se lève, parcourt la chambre, il voit le portefeuille du marquis de Saint-André ; {Po 176} il l'ouvre et lit l'acte de naissance de Mélanie, l'acte de décès de sa mère. Une idée vague que ces pièces lui seront utiles, voltige dans son esprit, il entrevoit Mélanie dans le lointain comme sa possession ; il s'empare de ces pièces, dans le but de prouver à sa sœur qu'il n'y a plus, de crime à s'aimer ; puis, il s'échappe par l'escalier dérobé. Il court, il vole, il arrive à son hotel, et fait demander des chevaux de poste, il veut partir dans six heures pour Paris, il veut revoir Mélanie : il n'y a dans son âme qu'une seule idée, c'est Mélanie ; c'est cette amante pure, douce, tendre, fidèle, c'est cette sœur chérie. A voir les mouvemens délirans du jeune prêtre, on croirait qu'il est attaqué par une aliénation.

L'hôtesse, et tout ceux qui l'envisagent, {Po 177} se regardent avec étonnement, et parlent entr'eux du changement soudain qui s'est opéré dans le visage et les manières d'un homme qui, au premier abord, avait paru si froid, si sévère, si tranquille. Son délire était tel qu'il ne pouvait même pas prononcer un mot.

Aussi, il est impossible de rendre les millions de pensées qui envahirent l'imagination du vicaire, depuis qu'il venait d'apprendre qu'aucune barrière ne l'avait séparé de sa chère Mélanie. Il tira de son sein le portrait de son amante, et il le couvrit de baisers enflammés pendant long-temps. Une ligne de plus dans son exaltation, un degré de plus dans la multitude de ses pensées, et il devenait fou. Succombant sous l'effort d'une telle rapidité, d'une telle activité {Po 178} d'imagination, accablé par cette nouvelle qui donnait à son existence une face toute différente, il tomba sur son lit et s'endormit.

CHAPITRE XIX CHAPITRE XXI


Variantes

  1. que vous ais-je fait {Po} (nous corrigeons)
  2. en disant : — Allez {Po} (nous ouvrons les guillemets fermés au bout de la phrase)
  3. vous a couté {Po} (nous corrigeons)
  4. de fair / promener {Po} (nous complétons)
  5. on n'est {Po} (la négation semble être une distraction, nous la supprimons)

Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.
  2. Réclame : T. III. ; Signature de la feuille : 7
  3. « PONT-EUXIN, (Géog. anc.) Pontus Euxinus. Ce n'est pas un pont comme le croyoit une de nos dames de la cour ; c'est une grande mer d'Asie qui s'appelle aussi communément la mer Noire, & qu'on nommeroit plus proprement un lac qu'une mer, parce qu'elle est enfoncée dans les terres comme dans un cul-de-sac. » (Jaucourt, L'Encyclopédie, 1re éd. 1751 (Tome 13, p. 77). Quant au pont de fer, il n'existait pas. Peut-être l'aubergiste avait-il entendu parler de la Porte de fer qui défendait jadis des passages du Caucase ( voir Jules Klaproth, Voyage au Mont Causase et en Géorgie ; Paris ; librairie de Charles Gosselin / librairie classique élémentaire ; M. DCCC. XXIII [1823] ; Tome second, p.447 n.2 — voir également M. [Nikolaï Mikaïlovitch] Karamzin, Histoire de l'empire de Russie, trad. Saint-Thomas et Jauffret ; Paris ; de l'imprimerie de A. Belin ; 1819 ; Tome quatrième, pp.231-232 ).
  4. la chaise pouvait encore aller : on peut se demander s'il n'y a pas une intention grivoise de l'auteur ; en changeant légèrement l'ordre des mots on obtient : pouvait encore aller à la chaise ... percée.
  5. Le patronyme Vernillet n'apparaît que deux fois dans le roman. Par contre celui de Vernyct apparaît de nombreuses fois dans la suite tandis que Wernyct apparaît une seule fois. Vernyct est le lieutenant d'Argow.
  6. Infandum renovare dolorem : raviver les douleurs de l'enfantement.
  7. Les deux locutions latines sont aussitôt transposées dans la phrase.
  8. Decampaverunt est du latin de fantaisie, à l'instar de celui qu'on entend dans le finale du Malade imaginaire de Molière.
  9. signature de la feuille : 7 *
  10. Le prince commode : l'allusion, si allusion il y a, n'est pas claire. Se peut-il qu'il s'agît du prince Commode, fils aîné de Marc-Aurèle et qui hérita de son père le trône de Rome ? « lequel [Commode] fut tãt mauuais en treize ans qu'il gouverna l'empire, qu'il ſemble plus eſtre disciple de Nero le cruel, que deſcendu d'Anthoine le débonnaire par ſa mere, & que filz du bon Marc Aurele. » ( don Anthonio di Gueuara, eueſque de Mondognetto ; L'Orloge des Princes ; A Paris, chez Arnoul l'Angelier, tenant ſa boutique au ſecond pilier de la grande ſalle du Palais ; 1550 (autres tirages en 1552 etc.) ; Livre second, Chapitre trentecinquiesſme, page 258 ). L'allusion à ce futur empereur ne s'accorde pas au contexte de la phrase d'Argow ; plus probablement y a-t-il là un jeu de mot, mais nous n'en avons pas trouvé la source.
  11. « Le punch au rack et au rhum se fait de la même manière que tous les précédens, avec cette différence que l'une de ces liqueurs remplace l'eau-de-vie » (s.n. ; L'Art d'employer les fruits, et de composer à peu de frais toutes sortes de confitures et de liqueurs [...] ; à Paris, chez Audot, libraire ; 1818 ; page 122). « La manière la plus simple de faire le punch, est de mettre dans un vase un bon tiers de sirop de punch ( voy. cet article ) ; et de le remplir ensuite avec de l'eau bouillante, que l'on a soin de verser de très-haut pour opérer plus aisément le mélange » ( ibid., p.122 ).
        « Sirop de punch au rack [:] On concasse quatre livres de sucre, on les met dans une bassine avec quantité d'eau suffisante pour le fondre ; après avoir clarifié avec le blanc d'œuf, et fait cuire au petit cassé, on ajoute une chopine de suc dépuré de citrons, on agite le mélange jusqu'à ce qu'il ait eu un bouillon couvert, on retire du feu et on verse dans une terrine ; on laisse refroidir pour y méler de nouveau une pinte et demie de rak » ( Manuel du limonadier et du confiseur ; par M. Cardellin chef-d'office. Sixième édition, entièrement refondue et considérablement augmentée par M. J. Lionnet-Clémandot, confiseur ; Paris, à la librairie encyclopédique de Roret ; 1835 ; page 197).
  12. Réclame : T. III. ; Signature de la feuille : 8
  13. Rescif : orthographe admise par l'édition de 1878 du Dictionnaire de l'Académie Française, et par Littré.