M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME 1

CHAPITRE XXI.

Argow à l'Evéché. — Il est reconnu. — Danger de Mélanie. — Projets du Pirate.



{Po 179} Pendant que M. Joseph dormait, il se passait à l'évêché une scène dont il est bien à regretter qu'il n'ait pas été témoin, car il aurait été instruit du danger que courait sa chère Mélanie.

Argow-Maxendi, et Vernyct son complice, après avoir coulé à fond plus de cent bâtimens marchands de toutes nations, échappèrent, d'une manière miraculeuse à la mort que la justice humaine leur préparait aux Etats-Unis, et voici comment : Argow et Vernyct furent pris par un vaisseau {Po 180} américain. Conduits à C... T..., on les condamna à être pendus avec deux cents de leurs complices ; ces pirates, riches de plusieurs millions, ne purent se sauver, parce qu'aux Etats-Unis rien ne peut arrêter le cours de la justice. Alors, les Anglais assiégeaient C... T..., les forbans, honteux de mourir par la corde, firent demander à former un corps franc, qui se battrait toute la journée contre les assiégeans, et ils engagèrent leur parole d'honneur, et promirent de déposer leur fortune pour caution, ajoutant qu'aussitôt le siège levé, ils reviendraient ( c'est-à-dire les vivans ) se reconstituer prisonniers ; ils comptaient tous mourir les armes à la main (1).

(1) Le fait est historique. ( Note de l'Éditeur. )

{Po 181} Cette bizarre proposition fut acceptée. Argow enrégimenta ses hommes, les harangua, les enivra : à toute heure, ils sortent, attaquent les assiégeans ; aussitôt qu'une batterie est établie, ils courent la prendre et l'enclouent, et ces enragés corsaires se présentant avec audace devant les batteries, profitaient du recul des canons qui tiraient sur eux pour monter par l'embrâsure, et s'emparer des pièces. La peur de mourir pendus leur fît opérer des miracles.

Alors, la furie avec laquelle ils attaquèrent les Anglais, forcèrent ces derniers à lever le siège ; et les autorités, convaincues que la ville aurait été prise sans le secours de ces hardis forbans, accordèrent la grâce aux trente, qui revinrent loyalement reprendre leurs fers lorsque le siège fut {Po l82} levé. Parmi ces trente, étaient leur chef Argow, et Vernyct, son lieutenant, qui vivaient encore. Cette leçon fut assez forte pour déterminer le farouche corsaire à songer à passer une vie tranquille. Il se déguisa pour tâcher d'échapper à la justice de chaque gouvernement, au commerce duquel il avait fait le plus grand tort, et il réussit à gagner Paris avec sa fortune : il changea de nom, c'est-â-dire, prit son nom véritable de Maxendi, et il goûta les douceurs du repos. Nous saurons bientôt la suite de ses aventures.

En ce moment, il était à A....y, pour acheter une terre que l'évêque voulait vendre. Cette terre, se trouvant contre la sienne, le rendait possesseur unique d'une vaste forêt, au bord de laquelle s'élevait son château de Vans-la-Pavée. Il avait déjà eu {Po l83} plusieurs conférences avec l'homme d'affaires de l'évêque, et, pendant que notre vicaire dormait, il s'acheminait à l'évêché pour signer le contrat.

Lorsque l'évêque et son frère quittèrent la chambre où Joseph s'était évanoui, ils se rendirent dans un petit salon où Mgr. avait ordonné de servir un souper friand, pour fêter l'arrivée et l'heureux retour d'un frère qu'il croyait mort : M. de Saint-André l'aîné se mit à table à côté de l'évêque, et sa première parole fut :

— Et par quel hasard as-tu revu ton fils ?

— Je ne l'ai jamais questionné, de peur que ma tendresse pour lui ne se trahît, mais il paraît qu'il a essuyé de grands malheurs : il est venu au séminaire il v a un an et demi {Po 184} environ, et j'ai obtenu des dispenses pour le faire prêtre.

— Il est prêtre ? s'écria le contre-amiral avec un geste d'effroi.

— Eh bien, qu'as-tu ? demanda l'évêque.

— Hélas ! répondit le marin, vois que de malheurs notre arrangement à causés ! ton fils aimait Mélanie, il doit la croire sa sœur, et de désespoir il se sera fait prêtre !... Je les aurais unis. Maintenant, je te demande en grâce de laisser Joseph dans son ignorance, de tâcher d'avoir de lui le nom de la ville où demeure Mélanie, et sur-le-ehamp, car demain je veux repartir voir ma chère fille ! Il ne l'épousera jamais, il ne le peut plus. Ah ! que Mélanie doit être belle ! quel charmant sourire elle me jetait, ainsi qu'à son frère ; avec quel joie je voyais que Joseph pouvait être digne {Po 185} d'elle, et devnir un homme d'état ! tout est dit, mon frère. Mais que d'événemens ont pu me changer Mélanie, Joseph a-t-il suivi sa sœur ? ah, quelle cruelle incertitude !

Ces paroles éclairèrent le père de Joseph, qui, devinant le secret de l'infortune de son fils, à qui il avait entendu nommer Mélanie, ressentit un vif chagrin. Il y eut un moment de silence, pendant lequel l'évêque, les yeux attachés sur le papier vert de la salle, pensait s'il aurait des protections assez puissantes pour faire casser les vœux de Joseph par le Pape, chose presqu'impossible ! lorsque tout-à-coup, un des domestiques de l'évêque, entrant pour servir, demanda à son maître, si Mgr. avait vu M. Joseph, le vicaire d'Aulnay-le-Vicomte.

— Est-il ici ? s'écria M. de Saint-André.

{Po 186} — Il doit y être, répondit le domestique.

— Mon frère, continua le contre-amiral, vois-le ? fais-le demander ? mais qu'il ne m'aperçoive pas ; qu'il me croie toujours son père !... Puisqu'il est prêtre... nous ne lui découvrirons le secret de sa naissance que lorsque j'aurai marié Mélanie !

— Patience, mon frère, répondit l'évêque, tout n'est pas perdu.

On chercha partout le jeune vicaire, le concierge avertit enfin qu'il était sorti, après avoir attendu monseigneur.

— Puisqu'il est à A....y, dit l'évêque à son frère, demain matin tu sauras où est ta fille : je ferai demander Joseph, il m'en instruira.

Comme Mgr. achevait ces mots, on vint l'avertir que l'acquéreur de sa terre venait d'arriver ; il ordonna {Po 187} qu'on le fît attendre dans la pièce voisine.

— Comment, mon ami, dit M. de Saint-André, un homme qui nous apporte sept ou huit cents mille francs, un million, mérite bien l'honneur de se mettre à table avec nous.

— Faites entrer, dit alors l'révêque à son domestiqua, et mettez deux couverts, car il sont deux, je crois.

Argow et Vernyct entrèrent : M. de Saint-André lève les yeux, tressaille et s'écrie : — « Par ma foi le ciel est juste ! et il me dédommage tout d'un coup de mes malheurs ! »

A cette voix, à ce regard de M. de Saint-André, l'audacieux Argow dissimula la peur qui l'envahissait, mais Vernyct, voyant leur perte certaine, pâlit et chancela.

— Puis-je savoir ce qui cause {Po 188} l'étonnement de Monsieur ?... demanda le pirate, en portant la main à la poche de son habit, pour tâter et s'assurer de la présence de petits pistolets anglais extrêmement plats qu'il portait toujours.

— Comment, scélérat..... s'écria d'uue voix tonnante le contre-amiral, tu ne reconnais pas M. de Saint-André ?... et tu crois que j'ignore tes horribles pirateries signalées à toutes les cours !... heureusement que tu ne peux plus échapper.

— Monsieur, si M. Maxendi, banquier, vous doit quelque chose......

— Non, il ne me doit rien, mais a, moi, je lui dois un bon jugement de cour martiale, de cour d'assise..... et M. le banquier Maxendi, qui n'est autre chose que le capitaine Argow, finira ses jours dans un bain de fagots ou à six pieds de terre.

{Po 189} — M. le contre-amiral, songez-vous qu'on ne pend pas un homme qui a cinq millions !

— Sont-ils à toi, brigand infâme ?.. et M. de Saint-André se mit à sonner à tout rompre, ne sont-ils pas à tous les malheureux que tu as coulés à fonds... Tiens, mon frère, tu as devant les yeux un homme qui a fait périr trois mille hommes.

— Vous vous trompez! interrompit Argow en hochant la tête.

— Ose-tu encore nier ? dit le contre-amiral en fureur, malgré son sang-froid b.

— Oh ! ce n'est pas cela ! je ne nie rien, dit le pirate avec un sourire plein de férocité, mais il faut rectifier votre calcul ; maintenant c'est trois mille un, ajouta-t-il en regardant M. de Saint-André, de manière à lui faire comprendre qu'il méditait {Po 190} sa perte, mais M. de Saint-André ne le vit pas.

— Grand Dieu ! s'écrra l'évéque, quelle perversité !... et il leva les yeux au ciel.

— Mais, monseigneur, dit Argow, ils seraient morts de la fièvre jaune peut-être !...

— Mon frère, continua l'évêque, débarrasse-moi de la présence de ce misérable !...

— Misérable ! s'écria le pirate en agitant ses breloques de diamans qui garnissaient la chaîne d'or de sa montre, n'ai-je pas un équipage, de l'or, ne suis-je pas bien mis ? un misérable !... personne ne peut voir ma conscience... je l'ai noyée... bah ! dit-il, avec un geste indéfinissable, j'ai fait comme tant d'autres !

— Sors, malheureux.... s'écria l'évéque.

{Po 191} — Ah ! votre bénédiction, monseigueur ! les justes n'en ont que faire, alors elle ne saurait mieux tomber.BR Quel sourire vint errer sur les lèvres de cet affreux coquin !....

— Mon frère, dit le prêtre d'une voix faible, la vue de cet homme me fait mal ; qu'il s'en aille, je vous prie.

— J'en serais bien fâché !... dit le contre-amiral, qui depuis qu'il avait sonné mangeait tranquillement comme si Argow n'eût pas été là.

— Que comptes-tu donc en faire ? demanda l'évêque étonné de ce sang-froid.

— L'arrêter... répliqua le marin. M. de Saint-André se leva effectivement, il alla dans l'appartement voisin, il ordonna aux domestiques de se tenir prêts à tout événement, et il en dépécha un pour demander main forte à la gendarmerie ; car le {Po 192} maintien calme d'Argow lui donnait de l'inquiétude.

— Monsieur, lui dit le pirate, lorsqu'il rentra, tenez ? ( le corsaire lui montra sa paire de pistolets ) voyez-vous, ceci m'empêchera désormais d'être du gibier de potence, car mon affaire d'Amérique, lorsque l'on m'a pris sans ce biscuit là, dit-il en remuant ses armes, m'a instruit à ne jamais marcher sans précaution. Kcoutez-moi bien, M. de Saint-André !.... Le contre-amiral mangeait toujours.... Argow se retournant vers Vernyct et le voyant inquiet, lui jeta un regard de pitié. — Vernyct, s'écria-t-il, as-tu tes amis ? A ce mot le lieutenant tira de sa poche de côté sa paire de pistolets.

— Vous comprenez, amiral, que nous avons quatre coups, et que l'on ne nous arrêtera pas facilement ; mais {Po 190} on ne nous arrêtera pas du tout par dix raisons.... A ces mots M. de Saint-André regarda le pirate.

— D'abord, continua Argow, personne ne vous a entendu !... si cela était, vous seriez déjà mort. Ah ! vous avez beau me lancer des regards foudroyans, cela est... personne ne nous a entendus, par conséquent nous pouvons vous tuer, vous et votre frère sans bruit, sans répandre du sang, et nous sortirions sans être arrêtés, parce que l'on nous prend pour des banquiers et des personnages, et qu'en deux heures je suis loin !... Deuxièmement, Argow n'est pas mon nom, et avant que vous ayez rassemblé des témoins pour me faire condamner, j'aurais séduit un gardien et j'aurais la clef des champs ! Troisièmement, 4, 5, 6, 7, 8, 9, je {Po 194} ne vous les dis pas parce que cela ne me plaît pas !...

— Quelle insolence !... s'écria l'évêque.

— Ce n'est pas de l'insolence, monseigneur, c'est raisonner juste, et comme je suis de la bonne société, je ne me fâche pas de ce que vous me dites !.. si nous étions sous la ligne vous pourriez aller bénir les poissons, mais je suis en compagnie..... tout cela, monseigneur, n'empêchera pas notre marché.

A ces mots, un domestique fit signe à M. de Saint-André que la gendarmerie était venue.

— Dixièmement, car il est temps d'en finir, je le vois, dixièmement, mon amiral vous avez une fille ?.. et, en interrogeant M. de Saint-André, il lui lança un regard terrible qui fit {Po 195} tressaillir l'intrépide marin qu'il attaquait par son faible.

— Que voulez-vous dire ?.... s'écria-t-il.

— L'aimez-vous ?.... lui demanda Argow avec un sourire ironique et en remuant le jabot de sa chemise.
M. de Saint-André interdit, regarda le pirate sans répondre.

— Vous voyez, amiral, que quoiqu'arrété, il y aura loin d'ici à mon j)rocès, et que je ne dois pas être de sitôt enterré ; mais si vous dites un mot, si vous me faites aller en prison seulement deux heures....

— Eh bien ! demande M. de Saint-André en fureur.

— Eh bien.... vous ne reverrez jamais votre fille !... Ne se nomme-t-elle pas Mélanie ? n'est-elle pas blonde ?...

— Comment, infâme brigand !....

{Po 196} — Supprimez mes titres, je ne vous appelle pas contre-amiral.

— Comment se fait-il scélérat, que tu sois destiné à me tourmenter.... fléau de ma vie !... ô destinée !...

— N'ètes- vous pas le fléau de la mienne ?.. je tiens votre fllle, vous tenez bien faiblement ma vie et ma réputation, il y a un marché à faire...

— Scélérat rusé !... s'écria M. de Saint-André souriant, tu crois te tirer de ce pas par une fourberie, elle ne te sauvera pas !

— Imbécile, malgré tout ton esprit, répliqua Argow, est-que tu crois que je ne t'aurais pas asphixié en t'apercevant toi et ton frère, si je n'avais pas su avoir les moyens de te contenir.

— Ruse que tout cela ! répartit le contre-amiral.

— Il faut en finir... tiens, amiral, {Po 197} lis ? et si tu es bon père laisse-moi tranquille, et convenons une bonne foi de ne plus guerroyer ensemble : j'ai une parole à laquelle on peut se fier, je l'ai prouvé... promets moi de ne plus me poursuivre, et je promets de refuser l'avantage que le sort me donna toujours sur toi par une fatalité inconcevable. » c En achevant ces mots, le pirate présenta une lettre ouverte au contre-amiral, c'était une lettre de Mélanie adressée à son banquier.


    « Monsieur, je ne puis consentir à l'union que vous me proposez, telle avantageuse qu'elle puisse être ; cependant, comme vous m'avez m'avez présentée sans mon consentement à M. Maxendi, je pense qu'il serait bien, qu'il serait convenable de lui faire entendre qu'il n'entre dans {Po 198} » mon refus aucun motif désagréable pour lui, et pour preuve de cette bienveillance, je consens à assister »à votre réunion de demain ; si vous voulez avoir la bonté de m'envoyer votre voiture, je vous serai obligée... ete. »

Mélanie de SAINT-ANDRÉ.        

BR Lettre du Banquier.


    « Mademoiselle, si vous le permettez, M. Maxendi, se fera un véritable plaisir de vous offrir sa voiture pour venir à notre bal de demain. C'est une bien faible marque de bienveillance que vous lui donneriez, ete.. »

William BADGER.


    — Eh bien ! s'écria M. de Saint-André, en regardant Argow.

— Eh bien ! ma voiture était une voiture fermée, qui a emmené votre {Po 199} fille en poste où j'ai voulu.. Un de mes affidés, ancien matelot et homme expert en ces affaires, se tenait sur le siège et payait les postillons, en disant que ses maîtres conduisaient leur fille aux eaux de V...

— Scélérat ! reprit M. de Saint-André d'une voix faible, qui donc t'a suggéré de pareils desseins ? quel était ton projet ? quel intérêt te poussait ?

— Oh, je n'ai rien de caché pour mes amis, dit Argow en s'asseyant à côté de M. de Saint-André. Je vais vous tout dire... Mais d'abord, renvoyez les gendarmes et vos gens que j'entends près de nous ?...

M. de Saint-André, se couvrant les yeux avec sa main, se mit à réfléchir. Il pensa rapidement qu'il pouvait hardiment promettre tout ce qu'Argow voudrait, pour qu'il lui {Po 200} rendît sa fille, et qu'en suite, son frère ou une autre personne, attirerait la vengeance des lois sur la tête de cet effronté pirate. Dégageant donc sa tète, il fit signe à Argow qu'il y consentait, et le matelot, allant vers les gendarmes, leur dit que Monsieur de Saint-André connaissait dans la ville un homme suspect, et qu'il irait avec lui, demain, chez le commandant de la gendarmerie. Il leur recommanda aussi de dire à leur chef d'attendre monsieur le contre-amiral de Saint-André ; puis, en passant près de Vernyct, il lui ordonna d'aller sur le champ faire viser leurs passe-ports, et de demander des chevaux pour minuit, une heure et de revenir aussitôt. Alors, Argow regagna la chaise voisine de celle de M. de Saint-André, et lui dit avec {Po 201} un sang froid égal à celui du contre-amiral qui s'était remis des grandes émotions qui venaient de l'agiter.

— Monsieur, lorsque je revins à Paris, il y a dix mois, je fis connaissance avec M. Villiam Badger, honnête garçon que je sauvai d'une banqueroute. Pour me payer du service que je lui rendais, il me conseilla de me marier, en me disant qu'avec une fortune telle que la mienne, ( j'ai cinq millions, monseigneur, ) je devais avoir une femme pour m'aider à jouir de la vie ; il m'ajouta qu'il connaissait une jeune fille à laquelle on rendrait un véritable service en la mariant ; qu'elle était venue, depuis cinq ans, de l'Amérique, qu'elle était belle, touchante, riche, ( car c'est lui qui, par une heureuse entreprise, lui avait décuplé ses fonds, ) qu'elle ignorait le monde, vivait {Po 202} seule, chagrine, et qu'un bon vivant comme moi la réjouirait. Je ne suis pas beau, mais je suis, vous le voyez, nerveux, fort bien portant, j'ai de bonnes épaules, et je n'engendre pas de mélancolie. Je consentis. Lorsqu'il me nomma, Mlle Mélanie de Saint-André, une secrète joie s'éleva dans mon âme, et je la déguisai. En effet, monsieur, vous êtes mon plus cruel ennemi ; vous seul, en France, pouvez me trahir, car presque tous vos officiers doivent être morts et mes complices aussi !... N'était-ce pas un coup de maître que de devenir votre gendre... Votre fille ne voulut pas ! d'ailleurs, ne pouvant fournir votre acte de décès, il fallait le concours de son frère... il m'aurait reconnu... A Paris, les officiers-marieurs ne sont pas faciles à tromper. J'ai donc fait faire un acte de notoriété, {Po 205} constatant que deux de mes matelots vous ont vu tomber d'un coup de feu à bord de l'Atalante. Avec cet acte, j'irai dans l'endroit où l'on a conduit Mélanie : là, avec quelques sonnettes, je ferai accroire tout ce que je voudrai au maire, et je deviendrai votre gendre... J'adore votre fille... Elle est gentille, faut en convenir !

— Rendez-la-moi, Argow, dit M. de Saint-André, je vous jure que jamais je ne trahirai le secret de votre vie passée... Des larmes inondèrent les yeux de l'insensible contre-amiral... « Argow, ajouta-t-il, rends-moi ma fille... devant Dieu, je promets de faire tout ce que tu voudras.

— Vous n'ouvrirez jamais la bouche sur tout ce que vous savez sur moi.

— Je le jure !.. dit M. de Saint-André {Po 204} avec un accent de bonne foi qu'il était difficile de ne pas reconnaître.

— Eh bien, répliqua le farouche matelot avec un infernal sourire, je jure, foi de corsaire, de ne remettre votre fille qu'à vous-même...

— Quand?... demanda le contre-amiral.

— Domain soir !.. à cette heure !... il faut le temps de l'aller chercher !...

— Argow, je me fie à toi !.. et j'oublie toute ma haine, j'abjure tout désir de vengeance !...

— Et moi, reprit Argow, je me fie â vous... Adieu, monseigneur, adieu, amiral !..

Le matelot s'en alla lentement pour faire voir qu'il n'avait pas peur. Il rentra, et dit : « Ne vous étonnez pas si je pars cette nuit !.. votre fille est loin !..

{Po 205} Il laissa les deux frères ensemble. Dans l'antichambre il rencontra son lieutenant Vernyct, qui avait exécuté tous ses ordres.

— Sortons, Vernyct !... et examinons bien les appartemens par lesquels nous passerons !... — Les deux pirates regardèrent la hauteur des croisées, l'escalier, la cour, la porte. Quand ils furent sortis, Vernyct demanda à Maxendi ce qu'il voulait faire du plan de l'évéché.

— Ce que j'en veux faire, s'écria le matelot à voix basse ! il ne faut compter sur le secret de personne, je ne m'en fie pour cela qu'à une femme.

— Une femme !.. repartit Vernyct en riant, et regardant son capitaine.

— La mort ! ajouta Maxendi avec un sourire effroyable. Faisons le tour de l'évêché, dit-il, car tous ces renseignemens là nous sont nécessaires. {Po 206} Et de la résolution !.. car il s'agit d'assurer toute notre existence !.. Quand ils furent en face du jardin, le matelot vit avec joie que les murs n'étaient pas très-élevés, et que les toits de l'hôtel de l'évêque fourmillaient de cheminées. A cet aspect, Argow arrêta son plan et se rendit à son auberge.

Comme il cheminait par les rues, il heurta un malheureux, âgé de dix-sept ans environ. C'était un Auvergnat, et ses habits prouvaient qu'il offrait son dos â tous venans.

Argow s'arrête et se met â considérer sa figure tant soit peu chafouine et rusée.

— Que gagnes-tu, mon garçon ? lui dit il en l'examinant avec attention.

— Autant que vous, répliqua le commissionnaire.

{Po 207} — Comment cela ? demanda le matelot étonné de cette répartie.

— Oui, j'ai mes profits et vous avez les vôtres ! répondit sèchement le savoyard.

— Tu me plais singulièrement, reprit Argow surpris.

— J'ai plu à bien d'autres.

— Trêve de paroles, dit impérativement Vernyct, ne fâche pas ce gros monsieur-là.

— Mon ami, veux-tu faire ta fortune ? demanda Maxendi.

— Certes ! répondit le jeune homme.

— Eh bien, continua Argow, quelle serait la somme qui te rendrait heureux? voyons, cherche,.... mais heureux, tellement, que tu n'aies plus rien à désirer.

— Ah, pour cela, il faudrait que j'aie le champ à la mère Véronique, {Po 208} une maison couverte en ardoises, un jardin et des.... oh, j'aurai tout cela pour douze mille francs, et j'épouserai Jeannette !.... Oh ! j'épouserai Jeannette quoiqu'elle soit plus riche ! Elle m'a dit d'aller gagner de quoi l'avoir pour femme.. oh ! qu'elle serait étonnée !...

— Mon garçon, tu peux les gagner ces douze mille francs.... surle-champ !...

— Les gagner ! s'écria l'auvergnat en ouvrant de grands yeux, oui, dit-il en se reprenant, les gagner loyalelement ?

— Loyalement ! reprit Argow, ta conscience n'aura rien à se reprocher, mais il faut de l'adresse,... sans quoi tu ne gagnerais que douze sous....

— Quel est ton dessein ? dit tout bas Vernyct.

{Po 2O9} — Mon ami, continua Argow, sans répondre à son lieutenant, tu vas nous suivre, je te donnerai un gros paquet, tu entreras à l'évêché, tu demanderas au domestique de te conduire à la chambre de M. de Saint-André, le contre-amiral, qui est arrivé aujourd'hui : tu iras à sa chambre, tu lui remettras le fardeau et tu auras soin d'examiner dans quelle partie de l'évêché est situé cet appartement, s'il donne sur le jardin ou sur la cour, dans l'aîle droite ou l'aîle gauche, et si tu me rapporte ces renseignemens avec exactitude, je t'emmènerai avec moi, à mon château, et je te compte, cette nuit même, tes douze mille francs ; au moins j'aurai fait un heureux en ma vie !... Comprends-tu ?

— Oui.... mais, qu'est-ce que vous {Po 210} voulez faire ?... et dans quel but ces renseignemens ?...

— Cela ne te regarde pas. Veux-tu épouser Jeannette et gagner douze mille francs ?

— Oui.

— Marche !... L'auvergnat se mit à courir.

— Comprends-tu, maintenant ? dit Argow à Vernyct.

— Non.

— Eh bien, va toujours....

Il arrivèrent tous trois à l'hôtel d'Espagne et Argow fit un énorme paquet de papiers, de linge, de tout ce qu'il put trouver, il le posa sur les crochets du petit auvergnat qui courut à l'évêché.

— Me diras-tu ton dessein ? demanda Vernyct à Argow lorsque le commissionnaire fut parti.

— Cela ne se dit pas entre quatre {Po 211} murs, répondit Argow à l'oreille de son lieutenant, ne vois-tu pas qu'il n'y a qu'une porte d'un pouce d'épaisseur qui nous sépare de l'appartement voisin, et que l'on peut voir à travers même, ajouta-t-il en fixant les yeux sur la porte.

Au bout d'une demi-heure l'auvergnat revint et donna à M. Maxendi tous les renseignemens qu'il avait demandés, jurant de plus par sa Jeannette qu'ils étaient exacts.

— Je le crois, lui dit Argow, mais j'en aurai la preuve. As-tu vu M. de Saint-André ?

— Non. Il venait de sortir en voiture avec Monseigneur pour aller à la recherche d'un jeune homme qui était venu dans la soirée.

— Attends-nous à la porte de l'hôtel ? L'auvergnat sortit.

Argow se déshabilla et invita Vernyct {Po 212} à en faire autant. Ils se revêtirent de méchans habits qu'ils avaient toujours pour fumer et boire le matin ; et, ainsi travestis, ils s'échappèrent de l'hôtel sans être vus, si ce n'est par l'auvergnat. Argow, regardant à sa montre, vit qu'il n'était encore que neuf heures, et il mit ce temps à profit en achetant des cordes et des crampons en fer. Ils se promenèrent par la ville et lorsque onze heures et demie sonnèrent à la cathédrale d'A....y ils se dirigèrent vers l'évêché.

CHAPITRE XXI CHAPITRE XXII


Variantes

  1. rien . mais {Po} (nous corrigeons le point en virgule)
  2. sang / froid {Po} (nous rajoutons le trait d'union ; il en ira de même quelques lignes plus loin, page 191)
  3. inconcevable. » {Po} (ces guillemets n'ont pas été ouverts dans ce chapitre)

Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.