M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME 1

CHAPITRE XXII.

Nouveau crime d'Argow. — Danger du Vicaire. — Il part pour Paris. — Il s'arrête au lieu de sa naissance. — Lettre à sa mère. — Vision matinale.



{Po 213} Le hasard voulut que la nuit la plus obscure protégeât l'entreprise d'Argow et de son complice. Ils arrivent derrière le mur d'enceinte des jardins de l'évèché. Vernyct jeta sur un arbre un crampon en fer attaché au bout d'une corde assez forte pour supporter le poids d'un homme, et à laquelle ils avaient fait des nœuds de distance en distance. Aussitôt que le crampon eût été fixé sur des branches qui formaient une fourche par leur réunion, les deux pirates {Po 2l4} grimpèrent lestement sur ce cordage impromptu 2, et lorsqu'ils furent sur l'arbre ils attirèrent à eux la corde et le paquet entier.

Ils sont dans les jardins et bientôt ils se trouvent devant la façade de l'hôtel qui donne sur le parterre. Argow mesure de l'œil cette façade.

— Il nous a dit que cette chambre donnait sur la cour... les deux fenêtres se trouvent les seules de l'aîle gauche, ainsi cette aîle aura notre visite.... Bon, il y a une cheminée, c'est celle-là !

— Mais comment arriver au toît ?

— Voilà la question, le problême à résoudre, dit Argow, et pour cela nous n'avons qu'une heure.... Il ne faut pas que les chevaux nous attendent, ça a produirait un mauvais effet. On doit nous venir éveiller dans nos lits. En prononçant ces diverses {Po 2l5} phrases, le matelot contemplait la façade.

— Es-tu léger, Vernyct ? car moi, je suis si gros maintenant, que je n'oserais tenter cela.

— Quoi ? demanda le lieutenant.

— Tiens ! il faudrait aller attacher la corde au balcon du premier étage en grimpant sur les feuilles des persiennes du rez-de-chaussée 3 : une fois sur le balcon, tu remontes la corde au-dessus de la persienne du premier étage, et de là au second, du second au toit. L'avancement que forme le cartouche où sont sculptées les armes et je ne sais quoi, te donnent la facilité de fixer le crampon sur le toît.

Vernyct hésita long-temps, mais enfin il s'y résolut. Argow, tirant, d'une bague qu'il avait au doigt, une épingle empoisonnée dans la liqueur avec laquelle les sauvages se défont de {216} leurs ennemis (1), la remit à Vernyct pour qu'il pût anéantir sans {Po 217} bruit ceux qui s'opposeraient à son opération. Puis il se mit à veiller, et à tout examiner pendant que le lieutenant s'acquittait de ce dont il se chargait.

[{}] (1) Lorsqu'un sauvage veut faire périr un de ses ennemis, il se trouve avec lui à un festin, après une longue chasse : il se place immédiatement au-dessus de celui qu'il veut empoisonner ; et, lorsqu'à la fin du repas, la grande coupe où chacun boit passe de main en main, le sauvage y boit, son ennemi l'imite et tombe mort, sans que celui qui se venge soit atteint en rien. —
    Voici comment : Les Américains font sécher cette liqueur, et lorsqu'elle ne laisse plus qu'un résidu compact, ils la mettent en poudre et ils remplissent leur ongle de cette poudre mortelle ( ils la nomment Peygu ); lorsque la coupe arrive, ils boivent ; mais ils lâchent, après avoir bu, la poudre contenue entre leur ongle et la chair de leur doigt. Personne ne peut se soustraire à leur vengeance : celle-ci est la plus usitée. — ( Tiré du Voyage de Sambuco. 4 )
                ( Note de l'Éditeur. ) b

[{Po 217}] Vernyct parvint, en effet, à se placer sur le haut du cartouche, et il y arrêta, entre deux pierres disjointes, le crampon de fer. Argow se suspendit en bas de la corde pour en essayer la solidilé, et il se hissa jusqu'en haut. Delà 5, ils marchèrent, sur les toits, jusqu'à la cheminée de la chambre de M. de Saint-André, et après en avoir démoli le faîteau . Argow s'y glissa, en faisant le moins de bruit qu'il pût. Quand il fut à la hauteur de l'appartement, il écouta, pour découvrir par l'extrême silence, si le contre-amiral était couché.

Après cet examen, Argow se laissa tomber sur le foyer. Là, il écouta {Po 2l8} encore, et se hasarda à regarder dans l'appartement. M. de Saint-André donnait. Le matelot se lève, court et enfonce son épingle dans une artère. L'infortuné, ouvre les yeux, voit Argow, il veut crier,... il expire.

— Son cable est filé !... 6 dit le pirate. Aussitôt, il regagne la cheminée, le toit, il redescend par sa corde dans les jardins, et delà, dans la rue. IL est une heure de la nuit, et les deux corsaires s'acheminent vers l'hotel d'Espagne. Argow est aussi tranquille que s'il eût donné un coup de pied dans une bouteille vide. Son complice le suit, et un homme qui les aurait vus ainsi, marchant au milieu de cette nuit profonde, les aurait comparés, au Crime suivi du Remords . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le vicaire dormait, et il était en {Po 219} proie aux douleurs d'un songe pénible. Il rêvait que Mélanie, au milieu des jouissauces les plus pures et les plus vives, regardait ia tête de son cher Joseph. Alors, une pâleur mortelle couvrait son front, elle devenait immobile et froide ; sur sa bouche, errait le sourire de l'innocence, et par la manière dont ses yeux se fermaient, le vicaire apercevait que son dernier regard, avant d'abaisser sa paupière, avait été pour lui. Puis, après ce douloureux geste, il voyait Mélanie entourée de feux extrêmement brillans ; son visage était semblable à celui d'une sainte ; ses vêtemens comme tissus d'un fil d'argent ; ses cheveux en désordre ; sa pose aérienne ; en cet état, elle s'élevait vers les cieux et lui faisait signe du doigt de la suivre. Il se trouvait à terre dans une convulsion terrible, cherchant à {Po 220} obéir au doux signe de son amie, et ne le pouvant pas, il s'indignait, levait les bras ; mais quelque chose de corporel, le retenait attaché sur la terre... Dans le lointain, il apercevait un marbre de tombeau qui se levait lentement, et M. de Saint-André montrait sa tête, mais morte !... et plus loin encore, d'une manière indistincte, madame de Rosann, se dessinait et il entendait ses larmes, sans pouvoir parvenir à la reconnaître... Il s'éveille, en sursaut, il écoute, et son nom, prononcé vivement, frappe son oreille. Alors, il se lève et voit briller de la lumière à travers les fentes de la porte qui le sépare de l'autre appartement.

M. Joseph s'approche, et il cherche à distinguer quels sont les hommes qui parlent à cette heure,... il reconnaît Argow et son complice.

{Po 221} — C'est son prétendu filsl... te dis-je,... répétait Argow, et pendant que l'on va chercher nos chevaux, il faudrait...

— Il faudrait, reprit Vernyct, il faudrait résoudre quelque chose,... la bonne femme va tout trahir !... elle s'est échappée... Tu viens d'entendre ce qu'a dit Gorbuln, c'est une imprudence.

— Bah !... si la petite est bien enfermée, je défie que la vieille sache se retourner, elle ne connaît rien !... et d'ailleurs, elle restera aux environs du château, nous allons nous y rendre et veiller à tout cela... Tu désespères toujours...

En disant cela, Argow tenait un rouleau de papier, avec lequel il frappait sur une table.

— Qu'est ce que tu as là ?... demanda Vernyct.

{Po 222} — Ce n'est rien. C'est le journal de la petite. Ce qu'elle écrivait tous les jours !... Fadaises !... et il jeta le rouleau sur une autre table.

— Eh bien, à quoi penses-tu donc ? les chevaux viennent ! tu as payé l'hôtesse ?

— Je pense que puisque ce jeune homme dort !... il ne nous en coûterait pas plus de l'envoyer dormir au loin !... Ces paroles firent frémir Joseph, car, Argow, en les prononçant, indiquait du doigt la porte par où le vicaire regardait : et, pour Joseph, périr sans avoir revu Mélanie, alors que leur amour devenait innocent, c'était la mort la plus amère et la plus horrible. Il frémit et contempla sa chambre pour voir s'il pourrait fuir ef faire arrêter le pirate.

— Il m'a reconnu, continua Argow, et il est homme à me poursuivre !... {Po 223} Il n'y a rien à craindre, comme les jeunes gens, parce qu'ils sont exaltés, l'intérêt, le péril, ne peuvent rien sur eux !... et... tiens, allons !

— Non, dit Vernyct, il mourrait de même que l'autre !... et les chirurgiens pourraient fort bien....... deux !... les mêmes symptômes !...

— Voilà la première bonne raison que tu m'ayes donnée... Cependant, songe donc qu'il ne reste aucune trace,... que rien ne peut découvrir... c'est un coup de sang!... le sang se glace !... notre sûreté !...

— Je sais bien que le diable ne nous trouvera pas ici !... car j'espère que nous allons faire un tour à la Colombie... prendre des lettres de marque, nous mettre à leur service et houspiller les Espagnols. Il faut laisser oublier cette affaire-ci...

— Lâche !... c'est au dernier {Po 224} moment que nous courrons par là. L'Angletterre, la Suède, le Danemarck, la Russie, ne nous ont pas gracié comme à Ch....T.... Et vas... l'endroit le plus sûr pour nous, c'est Paris...

— Mais tu abandonneras donc la petite...

— Non,... je veux l'épouser,... je l'aime !... À ce mot, la hideuse figure d'Argow, prenait un singulier caractère d'énergie.

— Tu vas donc donner des ordres à Gorbuln ?

— Oui !...

Ce oui prolongé annonçait, qu'Argow pensait toujours à son dessein. — Quelque courageux et intrépide que fût le vicaire, il frissonnait, et, en voyant les yeux terribles du pirate fixés sur la porte, il ne pouvait s'empécher de croire qu'il en était vu.

{} — Tiens, Vernyct, il faut que je passe mon envie !...

— Argow, mon ami, c'est un crime inutile, crois moi !... s'il nous poursuit !... à la bonne heure !... j'admets tout ce qui est nécessaire !...

En disant cela, Vernyct prétait l'oreille comme pour tâcher d'entendre si les chevaux ne venaient pas. et le vicaire lisait sur sa figure le désir qu'avait le lieutenant de partir...

— Allons, dit Argow. les chevaux ne viennent pas. j'ai le temps !... Argow sortit et fut suivi de son complice, qui lui parlait toujours.

Jamais le vicaire n'aima la vie comme en ce moment, il en connaissait tout le prix , il se serait défendu comme un lion ; mais il avait vu Argow sans armes, et une idée vague de trahison se glissait dans son âme. Un pressentiment secret lui disait qu il {Po 226} fallait employer la ruse. Alors, il eut la présence d'esprit d'ôter la fiche des gonds de la porte condamnée, et au moment où Argow entrait dans sa chambre, il passa dans celle des deux pirates. Le matelot, ayant forcé la serrure, s'avanca sans lumière dans la chambre du vicaire.

M. Joseph le vit plonger sa main dans le lit à plusieurs reprises !... En ce moment, les chevaux de poste demandés par Joseph, entrèrent dans l'auberge avec ceux d'Argow. Vernyct s'écria :

— Argow !... Argow, voici notre auvergnat et la fille !...

— C'est fait ! dit à voix basse le pirate, et il s'élança dans les escaliers avec Vernyct.

Joseph, stupéfait du danger qu'il avait couru, restait immobile, et il tenait, sans s'en apercevoir, le rouleau {Po 227} de papier que le malelot avait jeté avec dédain. Le vicaire, s'entendant appeler, reparut dans sa chambre, il rétablit la porte . et la servante lui dit que sa voiture était prête.

— Savez-vous, demanda-t-il à la jeune fille, où ces exécrables coquins ont ordonné de les mener.

— A son château de Vans, a dit le gros Monsieur.

— Etait-il étonné, surpris ?...

— Non, il riait !... répondit la servante.

— Il riait, mon enfant !... s'écria le vicaire... Tenez, ma fîlle, ajouta-t-il, je vais vous charger d'une commission dont j'espère que vous vous acquitterez!... Allez chez M. de Saint-André... mon p... mon protecteur, mon oncle... vous lui direz que M. Joseph a été pour lui présenter ses respects, à huit heures environ...; {po 228} qu'il a été forcé de sortir sur-le-champ sans qu'il puisse voir son père !...

— Quoi ! s'écria la servante, vous êtes le neveu de monseigneur ?

— Oui, dit Joseph en remettant une pièce de cinq francs à la servante, et, tenez, mon enfant, gardez cette pièce de monnaie ; si vous aimez un jour !... souvenez-vous de M. Joseph... et,... si vous épousez celui que vous chérissez, pensez encore à moi !...

La servante, émue du ton que le jeune prêtre mit à ces paroles, l'accompagna jusqu'à sa voiture, il donna l'ordre d'aller à Paris, et promit au postillon un pour-boire qui fut cause que tous les habitans d'A...y furent réveillés par le claquement du fouet du postillon...

Au moment où le vicaire était entraîné avec la rapidité de la foudre, {Po 229} et que la servante allait fermer la porte après avoir suivi la voiture des yeux.

Qui potest capere capiat, s'écria une voix, ce qui veut dire, ma belle enfant, qu'en prenant du galon, on n'en saurait trop prendre !... et il l'embrassa deux ou trois fois de suite... Elle se mit à crier :

— Chut ! chut ! répliqua Leseq, vous êtes la servante de la meilleure auberge d'A...y, ainsi, c'est ici que notre vicaire, M. Joseph, a du venir.

— Un beau jeune homme, brun, qui court à Paris sans attendre les habits qu'il a commandés !...

— Non, mon jeune prêtre en a assez,... ce n'est pas comme moi !... Vestes usatas semper.

— Le neveu de monseigneur ! s'écria la servante, il paraît triste,... amoureux !...

{Po 230} — C'est cela même !... répondit Leseq, où est-il ? où va-t-il ?

— Il est resté ici toute la journée, il vient de partir pour Paris, et...

Leseq, sans attendre la fin de la harangue, était remonté sur son cheval et galoppait vers Aulnay-le-Vicomte, instruire madame de Rosann de la fuite de son fils, recevoir les douze cents francs promis, mettre Joséphine au désespoir de n'en pas savoir davantage, et assister à tous les conciliabides que l'on tiendrait dans le village, sans dessus dessous, depuis que Joseph l'avait quitté.

Cependant, le vicaire, confiné dans un coin de sa mauvaise chaise, réfléchissait à tous les événemens qui l'avaient assailli dans cette courte soirée. Ses pensées trouvaient une nouvelle matière dans le danger auquel il échappait, la scélératesse {Po 231} d'Argow et son impunité : la multitude de ses idées l'obséda ; mais enfin, il en revint à Mélanie, qu'il allait revoir. Il se reportait par la force de son imagination dans l'appartement qu'elle occupait, et cette douce rêverie le subjuguant tout entier, elle chassa toutes les autres idées, même le souvenir de sa mère, madame de Rosann, dont la tendresse ingénieuse l'avait d'abord attendri. En montant en voiture, il jeta le rouleau de papier dans un coin, comme une chose qui gène, et, appuyé contre un des côtés de la chaise, il resta plongé dans ce demi-sommeil qui résulte d'une profonde préoccupation.

Ce fut ainsi, qu'il arriva à Vans-la-Pavée.

C'était à ce village que se trouvait la première poste après A....y. {Po 232} Vans-la-Pavée touchait par un bout à la forêt, qu'Aulnay-le-Vicomte et sa charmante vallée terminaient de l'autre d'une manière si pittoresque. Au commencement de cette immense forêt, on voyait l'immense château qui, jadis appartenait à la famille de B... et qu'Argow avait acheté depuis un an.

La cessation de ce mouvement rapide de la voilure, tira Joseph de sa mélancolie ; il demanda au postillon, où il était.

— A Vans-la-Pavée !... lui répondit-il. Joseph sauta hors de la voiture eu annonçant l'intention de s'y arrêter quelques minutes. Il demanda à parler au maître, et aussitôt on l'introduisit dans la chambre du maître de poste qui, par un effet du hasard, était maire de la commune de Vans.

{Po 233} — Monsieur, lui dit Joseph, il y a vingt et quelques années, une jeune fille...

— C'était avant la révolution, dit le maire.

— Oui, Monsieur, une jeune fille, de qualité, déguisée probablement, est venue accoucher ici...

— Elles ne font que cela !... interrompit le maire, avant comme après la révolution, les enfans ont toujours été leur train... ces femmes...

— Mais, mon ami, nous sommes au monde pour cela !... dit une jeune femme en se mettant sur son séant.

— Me voilà perdu !.. s'écria le maître de poste en montrant au vicaire une figure assez âgée.

— Monsieur, reprit Joseph, je désirerais savoir si la femme chez laquelle cette jeune fille se logea, existe encore.

{Po 234} — Certainement, répondit la femme, c'est la sœur de la concierge du château d'Aulnay-le-Vicomte, je me rappelle parfaitement cette histoire-là... Un ecclésiastique, une jeune personne, jolie comme les amours...

— C'est cela, madame, dit Joseph. Monsieur, je vous prie d'avoir la bonté de dire au maire d'envoyer l'acte de naissance de l'enfant...

— Le maire, c'est moi !... s'écria le maître de poste. Je tiens cette dignité de la faveur royale...

— Monsieur, je vais vous laisser le prix de cet acte, en vous suppliant de l'envoyer à Paris, à l'adresse que j'écrirai en bas...

— Quel joli homme !... murmura la jeune femme.

Joseph n'entendit plus que la voix du maire qui gronda sa femme. En {Po 235} descendant, le vicaire réfléchit qu'il devait au moins aller voir la cabane où madame de Rosann l'avait mis au monde. Il se fit indiquer la demeure de la sœur de Marie, et un postillon le conduisit au bout du village, du côté de la forêt et du château. Le vicaire frappa à la porte d'une maison presque ruinée, couverte d'un toit de chaume, une vieille femme ridée, décrépite, ouvrit, et elle fut remuer les cendres du foyer pour éclairer sa chaumière. A la faveur de cette lueur vacillante, Joseph jeta un rapide coup-d'œil sur ce temple de la misère, et un sentiment doux, mais pénible, s'empara de son âme.

— Hé quoi ! s'écria-t-il, c'est ici, que j'ai commencé à respirer pour la première fois, c'est ici que j'ai jeté, mon premier regard, mon premier cri ! O mère, que j'aime ! tendre et {Po 236} douce femme, que je me reproche de ne pas avoir assez vue ! c'est ici que tu as souffert !... Salut, cabane chérie,... je relèverai ton toit en ruine, je veux que l'être qui habitera ce lieu, soit heureux !... heureux autant que peut l'être un mortel !...

— Hé quoi ! c'est vous que cette pauvre petite dame a mis au monde !., s'écria la vieille femme, c'est moi qui vous ai reçu dans mes bras : l'ecclésiastique était là,... et elle montra un fauteuil vermoulu. Votre mère souffrait...

— Elle souffrait !... dit le vicaire avec un accent de pitié touchant.

— Sur ce lit qui était meilleur !...

— Il deviendra ce qu'il doit être !... pauvre femme, quelle misère !...

Joseph, apercevant de l'encre, écrivit à madame de Rosann.

{Po 237} « O ma mère ! c'est de la chaumière qui retentît de vos cris de douleur que je vous écris, c'est le cœur pénétré de cette reconnaissance suave que l'on nomme du nom d'amour filial, que je m'adresse à votre cœur... Je conçois, maintenant, îe motif de vos prévenances, de vos attentions !... et je vous ai rebutéé !... Oh !... je reviendrai à Aulnay !... je brûle de couvrir, votre visage sacré, de mes baisers !... mon âme est en proie à un déluge de sensations douces et charmantes. Souffrez que je vous salue du doux nom de mère, de loin, il est vrai, mais la fatalité l'exige... Un jour, appuyé sur votre sein, j'y verserai le secret de mes maux, qui, maintenant, ont un cruel remède,... j'admire la bizarrerie des événemens qui m'ont séparé de vous ! Croyez, qu'après un désir {Po 238} qui tient, malgré moi, la première place dans mon cœur, le plus sincère de mes souhaits, est de vous embrasser ?... Si le destin ne m'entraînait, j'aurais volé dans vos bras aussitôt que j'ai appris le secret de ma naissance, et votre admirable dévouement. En ce moment, cependant, tout en moi, se tait au souvenir de vos douleurs, et à l'aspect du toit chéri, où, furtivement, vous m'avez donné le jour !... cet événement de votre jeunesse vous rend plus chère à mon cœur, parce que je sens tout ce que mon amour vous doit de plus qu'à une autre mère !... entendez, en lisant cette lettre, entendez la voix de votre fils qui vous remercie, qui vous voit, qui dépose tout son être sur ce papier. Songez qu'à cette place, j'ai attaché l'idée du baiser le plus {Po 239} respectueux et le plus tendre que fils ait jamais donné ; votre image est à mes côtés, je vous vois sur ce lit, je pleure, en croyant vous entendre gémir, et cette mazure me sem»ble un palais !... Adieu !...

» La pauvre femme qui habite cette demeure, est pauvre, je veux qu'ensemble nous l'enrichissions, qu'ensemble, nous fassions relever son toit, cette première de nos actions doit nous être commune, et il n'y a que cette femme qui puisse vous porter cette lettre. «

JOSEPH.    

— Tenez, ma bonne mère, dit le vicaire tout ému, vous partirez ce matin, et vous vous rendrez au château d'Aulnay-le-Vicomte, vous demanderez madame de Rosann ?

{Po 240} — Jamais, je n'oserai,... dit la paysanne honteuse.

— Allez ! allez !... vous serez bien reçue en lui présentant cette lettre !... et le vicaire, parcourant des yeux, cette chaumière délabrée, sortit, accompagné par la paysanne étonnée...

Appuyé contre la porte, le postillon, immobile, regardait au loin. Le vicaire lui demanda ce qu'il voyait.

— Tenez, Monsieur, voyez-vous, là bas, sur la terrasse du château ?...

Les premières teintes du crépuscule permettaient à peine de distinguer les objets ; néanmoins, Joseph aperçut sur une petite terrasse, au-dessus d'une rivière, une jeune fille assise, au milieu d'un massif de verdure, et elle chantait tristement : La distance ne laissait parvenir que des sons indistincts d'une mélancolie extrême. {Po 241} La jeune fille restait immobile : son attitude et sa pose donnaient à penser, car elle semblait considérer le précipice comme Sapho dût regarder le saut de Leucade avant de s'y engloutir. Cette femme, vêtue de blanc, assise sur les fortifications du château entouré d'eau, et posée d'une manière pittoresque, soupirant des chansons d'amour, et dont les modulations tendres semblaient venir des airs, le vague indéfini des couleurs de la première aurore, tout rendait ce spectacle extraordinaire : aussi, ces circonstances plongèrent-elles le vicaire dans une espèce d'extase. Il tâchait d'écouter et de voir, sans pouvoir saisir un son ni apercevoir un trait...

Une imagination, amie du romantique, aurait cru entrevoir une de ces filles de lair, que Girodet et {Po 242} Gérard ont placées dans leurs tableaux d'Ossian. Cette femme, semblable à une légère vapeur blanchâtre apparaissait comme le génie de l'antique féodalité, pleurant de se voir proscrit et déplorant la ruine de ses châteaux.

— C'est, dit le postillon, la malheureuse petite femme que M. Maxendi a amenée, on la dit folle, et ceux qui entendent ses discours, prétendent qu'elle est folle d'amour !

— On dit, reprit la vieille femme, qu'elle n'est pas plus folle que moi, et que M. Maxendi l'a enlevée.

— Quoi !... cest le château d'Argow !.. s'écria le vicaire, tiré de sa rêverie, par le nom de Maxendi. Néanmoins, il ne donna pas suite à ces paroles, parce qu'un charme irrésistible le contraignit à revenir contempler ce spectacle qui lui inspira un pressentiment douloureux ; une {Po 243} crainte vague voltigeait dans son esprit, car, les amans craignent tout.

A cet instant, une modulation plus distincte, parvint à l'oreille de Joseph. Il lui sembla avoir entendu Mélanie, mais, attribuant cette idée à la fixité de l'image de son amante dans son imagination, il se laissa entraîner par le postillon, sans seulement s'en apercevoir, car tout en s'en allant regagner sa voiture, il regardait toujours ce château, dont l'ensemble imposant et les vastes constructions se doraient des premiers feux du jour. Au dernier regard qu'il jeta, il crut voir que la jeune fille agitait son mouchoir. Ce geste le fit tressaillir.

— Elle demande du secours, se dit-il, je voudrais la voir !...

— Les chevaux attendent, Monsieur.

{Po 244} — Elle est infortunée !... je suis heureux !... rien ne peut m'enlever Mélanie !... que ne restais-je pour m'informer de cette aventure !... que me fait une heure ?...

— Monsieur, monsieur, dit le postillon, en faisant claquer son fouet.

Le vicaire partit. . . . . . . . .





FIN DU TOME TROISIÈME.



CHAPITRE XXI   TOME QUATRIÈME
CHAPITRE XXIII

TOME QUATRIÈME


Variantes

  1. nous attendent   ça {Po} (les caractères, trop enfoncés, laissent un vide que nous comblons. De même, à la fin du paragraphe, nous ajoutons le point manquant)
  2. [ Note de l'Éditeur. ] {Po} ( nous remplaçons les paretenhèses par des crochets droit, afin d'éviter de faire confusion avec l'emploi que nosu faisons de ces derniers.)
  3. — Oui !... Ce oui {Po} Nous allons à la ligne avant Ce oui    .

Notes

  1. Le titre courant est " LE VICAIRE " sur les pages paires numérotées, et "DES ARDENNES." sur les pages impaires numérotées.
  2. La formulation est étrange : d'une part des branches ne forment pas « une fourche par leur réunion » puisque c'est de la fourche que naissent les branches. D'autre part le terme impromptu s'applique mal à la situation : les deux pirates ont apporté la corde munie de son crampon, et rien n'indique qu'ils y ont fait des nœuds sous l'arbre, à l'improvisade. Mais peut-être Balzac songe-t-il au sens littéraire du mot impromptu, qui implique généralement une préparation à loisir ?
  3. Le fait est que pour escalader une façade en utilisant les feuilles – les lames – des persiennes, et poir le faire sans craquement ni bris de lame, il faut être assez léger.
  4. Nous n'avons pas trouvé au mot ongle le sens suggéré par la note. Nous n'avons pas non plus trouvé de Sambuco ou Sambucco (sauf le nom d'une commune du Piémont). Il en va de même pour Peygu dont on n'a trouvé qu'un sens géographioque.
  5. Delà, dans le sens de là, au-delà, plus loin, est attesté comme préposition simple (sans adverbe), encore employée par Paul Claudel en 1929 (voir cnrtl.fr/definition/delà) ; il ne l'est pas comme adverbe, on peut alors croire à une coquille pour de là.
  6. Son cable est filé : amusant (si l'on veut) rapprochement d'une expression de marine qui signifie laisser aller à la demande ou jusqu'au bout — ici le deuxième sens — et de la coupure, par les Parques, du fil du destin.