M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXIII.

Journal de Mélanie. — Désespoir du Vicaire. — Il retourne à Vans.



{[Po 1]} Je ne connais rien de plus terrible que la solitude, lorsque des âmes grandes et fortes ont reçu une comotion violente qui les jette dans cette profonde méditation où l'esprit finit par s'égarer. Le spectacle dont le vicaire venait d'être témoin, avait été pour lui comme un rêve, et ce rêve se continua pendant long-temps, parce que la rapidité avec laquelle {Po 2} on l'entraîna ajoutait à cette disposition de son âme. Sans dormir, il avait toutes les lourdes sensations d'un songe, et ce songe était étouffant par la crainte vague que la dernière modulation de la jeune fille imprima à l'âme du vicaire.

Joseph arriva aux portes de Paris, qu'il frappait encore son genou avec le rouleau de papier qu'Argow avait jeté avec tant de dédain. Il finit cependant par s'étonner de sa constance à tenir ces papiers ; et, en les regardant, la pensée qu'il avait eue de les lire revint s'offrir à sa mémoire : il déroule ce papier dédaigné, jette les yeux dessus, reconnaît l'écriture de Mélanie, et tout son sang sembla vouloir abandonner son cœur !.... Il pâlit et se pencha sur le coussin de maroquin vert qui garnissait le coin de sa voiture.

{Po 3} — Hé quoi, pensa-t-il, c'est Mélanie dont Argow parlait ! c'est elle que j'ai vue !..... Une effroyable série de malheurs se déroula à ses yeux, son esprit s'égara, il devint incapable de penser, son cerveau paraissait se dissoudre. Enfin, il reporta ses yeux sur le fatal papier et lut ce qui suit :





Journal de Mêlante ( 1 ).



[{}] (1) Le journal de mademoiselle Mélanie de Saint-André m'aurait facilement fourni trois cents pages d'impression. Usant de tout le goût et le discernement qu'un bachelier ès-lettres peut avoir, j'ai réduit cette divagation amoureuse à sa juste valeur. Les écrits des amans sont lâches, diffus, remplis de répétitions, et ce n'est pas une petite [{Po 4}] tâche que de les resserrer. Aussi je demande grâce pour les incohérences, les expressions et le délire de ces morceaux, en faisant observer qu'ils ne sont pas de moi. C'est par ces mêmes raisons, que je me suis permis de retrancher beaucoup de choses dans le manuscrit du vicaire. J'espère que les lecteurs me tiendront compte de cette délicatesse de conscience.

[{Po 3}] « Je suis mieux, mais je suis seule !.. {Po 4} O mon frère, je ne puis que m'occuper de toi ! — Quand l'aurore a paru, j'ai trouvé ma maison grande, triste, vide, et les appartemens m'en sont odieux, il me semble qu'ils ne m'offrent qu'une teinte uniforme et grisâtre, tout porte ton deuil !.... Mon âme est enveloppée d'un crêpe, qui assourdit les moindres sons qu'elle rend. »

« Je veux chaque jour t'écrire un mot, te parler comme si je l'avais à {Po 5} mes côtés. Ah Joseph ! qu'une journée est longue depuis que je ne te vois plus ! Je ne puis pas vivre de ma vie intellectuelle, il m'est impossible de méditer, et de penser ; j'essaie de former des raisonnemens, mais, mes yeux errent sur le plafond, sur les meubles, je cherche quelque chose qui n'est plus. J'habite une tombe, où rien ne me sourit. »






« Joseph, mon ami, mes nuits sont plus affreuses que mes jours ! les songes les plus effrayans m'assiègent. Ce matin, j'ai commencé à faire une entaille sur un morceau de bois, pour marquer chaque jour, etvoir combien j'en passerai sans vivre !... Que fais-tu, toi ? »






« Tu as laissé une plume sur ton {Po 6} bureau, je m'en suis emparée avec avidité, c'est avec celle-là que j'écrirai désormais !... Quand je l'ai saisie j'ai cru te posséder.... un instant après j'ai pleuré !... j'ai vu que je n'avais rien qu^un trop grand souvenir !... »






« Il est minuit, je suis seule, une lampe nocture m'éclaire : pas un zéphir ne modifie l'air ; tout se tait, à côté de moi, sous moi, sur ma tète ; je suis au sein du repos le plus profond,.... une agitation me trouble, ma tête est pesante !.... au milieu du calme, règne un trouble effroyable, car je t'ai vu !.... oui je t'ai vu, toi que je n'ose nommer ! Ta noble figure vient de m'apparaître portée par le nuage du rêve, et cette vision m'a inondée d'une joie douce et balsamique, {Po 7} comme l'odeur fugitive d'une fleur des champs. Ton âme voltige dans cette chambre trop petite pour mes émotions !... mon époux chéri ! je te sens à mes côtés, tu me brûles le flanc : amour ! retire ce tableau magique ? car je ne caresse qu'une fumée légère. Dieu !.. quelle puissance ! Dans cet air inapercevable, mon âme a tracé, a fixé un portrait dessiné par le crayon le plus voluptueux ! que de roses !... comme il me sourit !... quelle couronne !... Quoi rien n'existe, et je le vois !... rêverie d'amour !... nuit enflammée !.. Joseph, je me meurs !...»






« Aujourd'hui, je suis restée pâle immobile, sans penser à rien, et sans éprouver aucune fatigue dans l'âme : ton image me poursuit ; Mme Hamel est devant moi, je ne la vois point ; {Po 8} les domestiques passent, je n'entends pas le bruit de leurs pas ; je ne pense point à tes formes délicieuses, et je les vois ; je n'entends pas ta voix, et elle retentit à mon oreille : je ne vois pas ceux que je vois, et je vois celui que je ne vois point. Quel charme !... qu'on m'explique comment il se fait que l'on sente la pensée, sans penser réellement ?... Il me semble que je suis nuage !... »






« Je vais mourir jeune ; la volupté n'aura point épanché, pour moi, la liqueur de son divin calice ; je suis dévorée, minée : ma pauvre mère Hamel a frémi ce matin. Elle m'a dit :

— Mélanie !... tu es bien pâle !... tes yeux sont brillans, tes boucles de cheveux sont en désordre, tu n'es point parée !... tu n'es plus soigneuse.

{Po 9} « — Y est-ii ?.., ai-je répondu ? »

« — O ma fille, a-t-elle dit,... ne descends pas dans la tombe, car nos mains sont éternellement jointes, et tu m'entraînerais avec toi. »

« — Non, non, ai-je dit, je ne mourrai pas, tant qu'il vivra,.... mort, j'irai le rejoindre puisque la tombe est notre couche nuptiale, la Mort tiendra la torche de notre hyménée.... et la nuit de notre noce funèbre sera éternelle. » — Madame Hamel a frémi... Pauvre femme. »






« Joseph ! j'ai reçu ta lettre !... j'ai baisé cent fois ces caractères chéris... ils seront toujours sur mon cœur ! ils le brûleraient s'il n'était pas déjà calciné. Oui, mon chéri, oui je suivrai tes ordres je vivrai pour toi ! j'attendrai avec impatience, cet âge où {Po 10} tout sera mort excepté nos cœurs,.... qui ne mourront jamais. J'ai trop de joie pour exprimer quelque chose. Adieu, pour aujourd'hui !... je vais m'asseoir, et toute la journée fixer les airs en y cherchant ta douce image !... »






« Joseph, notre banquier est venu, il a été surpris de me voir aussi changée. Il a appris ton départ avec peine. Il paraît vouloir prendre beaucoup d'intérêt à moii !... je crois que c'est un bien honnête homme et une belle âme.»






« Le banquier, M. William-Badger est revenu, il a dit que je devrais me marier.... il me l'a prouvé. J'ai tâché de ne pas entendre ses {Po 11} blasphémes. Moi me marier !... Oh Joseph, je préférerais cent fois mourir. »






« M. Badger m'a amené aujourd'hui, un monsieur qu'il nomme Maxendi. Il me déplaît, son physique est désagréable. Sa figure a une sorte d'énergie qui n'inspire à ceux qui la voyent, que l'idée que cette force morale ne produit pas de beaux effets...






« Grand Dieu !... c'est à M. Maxendi que M. William Badger, veut me marier. Je reviens d'un bal où j'ai souffert mort et passion. On me a criait aux oreilles que M. Maxendi a cinq millions, que je serais heureuse et souveraine. »

— Comment, ma chère petite, me disait madame Badger, cela ne vous {Po 12} étonne pas !.. Mais voyez-donc comme toutes les mères et les jeunes demoiselles saluent M. Maxendi ? voyez comme elles l'appellent des yeux ? il n'y a que lui dans l'assemblée...

— « Madame, ai-je répondu, M. Maxendi ne me plaît pas et ne me plaira jamais.

« Madame Badger m'a quittée et j'ai été m'asseoir à côté de ma pauvre mère Hamel, qui, vêtue somptueusement et au milieu de cette éclatante fête, n'en dormait pas moins le plus décemment possible. Madame Badger est revenuc me présenter M. Maxendi, et j'ai été forcée de danser avec lui. Je n'aime point cet homme et tout le monde veut que je le chérisse...

« Joseph je te dois toute la vérité, et les moindres sentimens de mon cœur t'appartiennent ! je t'avouerai donc, qu'au milieu de cet entraînement {Po 13} produit par le spectacle des plus belles femmes de Paris, des plus riches, des plus fraîches parures, au milieu des conquêtes du luxe, j'ai eu un mouvement d'orgueil en me voyant proclamer, par les regards de chacun, la reine de cette assemblée... J'étais simplement vêtue, avec cette robe de mousseline que tu m'as donnée, une couronne de soucis parait ma tête souffrante d'amour : cette simplicité m'a fait plus remarquer que celles dont les cheveux s'embellissaient de tous les feux du diamant. Ah ! je n'ai brillé que parce que quelqu'étincelle du feu qui consume mon cœur sera venue resplendir sur mon visage... C'est donc à toi que j'ai dû ce triomphe ! mes yeux se sont souvent portés sur ces coins solitaires où mon Joseph se plaçait {Po 14} toujours, et mon âme t'adressait, là, tous ses discours, toutes ses prières. »






” L'on me proclame la femme de M. Maxendi... Je ne sais comment cela s'arrange, mais vraiment ces gens du monde ont un art de vous faire parler, d'interpréter le moindre regard, le moindre sourire... Ah Joseph ! pourquoi n'est-tu pas là pour me défendre des séductions de ces gens de salon .. »






” Si je ne m'en tenais pas à un non bien décidé, je crois, en vérité, que l'on me marierait, malgré moi, à M. Maxendi... Je ne conçois pas l'acharnement de tous ces gens-là ! de quelle importance est-il donc pour eux que je me marie ?.. ne peuvent {Po 15} ils pas laisser tranquille une pauvre fille qui ne demande rien, qu'à gémir toute seule, et dont le cœur est à jamais donné. ”






” Mon ami ! Joseph, me pardonneras-tu, j'ai fait une imprudence, je suis vive, légère, enfin je suis femme. On m'a encore amené ce Maxendi ; je l'ai reçu ; il est revenu le lendemain, j'ai fait refuser ma porte :... j'ai voulu sortir, ma calèche s'est trouvée cassée... on ne peut pas deviner comment !.. M. Badger m'écrit que, d'après ce qui s'est passé, j'ai commis une grande malhonnêteté ; il croit que je dois aller à un bal auquel M. Maxendi vient de m'inviter..,. Je réponds que j'irai, mais je compte, au milieu de l'assemblée, dire que je ne peux épouser personne, parce que je suis {Po l6} mariée. M. Badger doit m*envoyer sa voiture... »






” Ce matin, Joseph, je suis triste, c'est la voiture de M. Maxendi qui viendra me chercher ; je n'ai plus le temps de dire non... D'ailleurs, c'est la dernière fois que je sors... Joseph, c'est aujourd'hui le jour où tu m'as quittée ! ce jour doit m'être malheureux !.. un horrible pressentiment m'assiège, à toute minute mon cœur se gonfle, et je suis inquiète... Je viens de me mettre à la croisée : il y a des hommes dans la rue, ils causent ensemble, leur figure me déplaisent ; il me semble qu'ils montrent ma maison du doigt... jour malheureux !.. chaque chose que j'envisage ne m'apparaît que sous un aspect désagréable, je suis plus abattue que {Po 17} si je devais marcher à la mort... j'ai grondé Finette pour un rien ;.. la pauvre enfant s'est mise à pleurer, et le spectacle de ses larmes a fait venir les miennes...

” Joseph, je m'habille pour le bal... je suis habillée. Madame Hamel me regarde avec étonnement ; elle me dit que je suis changée à faire peur.... La voiture arrive,.. adieu chéri ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .






C'était ainsi que finissait le volume du journal de la tendre Mélanie... En l'achevant, le vicaire n'était plus un homme : il se déchirait la poitrine, et, le sang coulant sur ses vétemens, il tirait son mouchoir pour l'essuyer sans s'apercevoir que c'était du sang... En ce moment, on le dirigeait vers la rue de la Santé : il entre dans {Po 18} la maison de Mélanie... Finette était sur la porte.

— Finette, dit-il en pleurant, Mélanie, Mélanie !..

— Savez-vous où elle est ? demanda la femme-de-chambre... depuis dix jours qu'elle est partie pour le bal de M. Maxendi, elle n*est pas revenue, et j'ai eu beau me rendre chez M. Badger, on m'a dit que M. Badger n'y était pas et que tout le monde a été à la campagne.

— A la campagne en hiver !.. s'écria Joseph, sotte que tu es !.. Finette, reprit-il, je te demande pardon... O pauvre Mélanie !..

Là-dessus, le vicaire, montant précipitamment, parcourut avec un sauvage délire ces lieux tout pleins de Mélanie, il se précipita sur le lit qu'elle avait occupé, il embrassa sa plume, son piano ; .. il s'agenouilla {Po 19} devant la toilette qu'elle avait quittée avant d'aller au prétendu bal d'Argow, il pleura à l'aspect du charmant désordre de sa chambre à coucher ; il donna toutes les marques d'une véritable folie... Et Finette, stupéfaite, le regardait avec un étonnement dont elle ne pouvait revenir.

— Où est mademoiselle ?.. demanda-t-elle.

— Où elle est, Finette !.. elle est au fond d'un cachot... au pouvoir du plus infâme brigand que le soleil ait éclairé dans sa course !.. Seule, je l'ai entrevue comme une vapeur légère sans savoir que ce fût elle... O Mélanie ! je jure de te délivrer, de te venger, et le glaive des lois tombera sur la tête de ce féroce pirate.

— Ah ! comme mademoiselle doit être mal, dit Finette, elle qui aime tant les petites recherches !.. elle est {Po 20} sans femme-de-chambre, qui donc la soignera, l'habillera ?.. Ah !.. Ah !.. et Finette se mit à pleurer.

— Ai-je de l'or !.. s'écria subitement le vicaire... en ai-je assez !.. et il tira sa bourse et son porte-feuille.

— De l'or ! eh tenez ? dit Finette en ouvrant le secrétaire, en voijà plein les tiroirs.

Le vicaire s'empara de tout ce qu'il trouva.

— Pour faire la guerre, s'écria-t-il, il ne faut que cela ; allons Finette !..

Joseph descendit les escaliers en courant, et il se remit dans sa chaise de poste.

— Monsieur, dit Finette, vous êtes en sang !..

— Non, non... Postillon, un louis de pourboire ! et fends-moi l'air en reprenant la route que tu viens de {Po 21} parcourir ? il faut que je sois demain dans les Ardennes.

— Dans les Ardennes !... s'écria Finette, ô ma pauvre maîtresse !...

A chaque poste le vicaire jette de l'or, en s'écriant : « Des chevaux ! des chevaux ! un courrier en avant, un louis au postillon, je paierai les chevaux que l'on pourra crever !.. » et le vicaire, emporté par quatre chevaux, allait comme la foudre...

Laissons-le courir aussi vite que les ambassadeurs qui se rendent à un congrès ! et revenons à Vans-la-Pavée.

TOME III
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIV


Variantes

  1. O n me {Po} (nous supprimons le blanc superflu)

Notes