M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXIV.

Le Maître de Poste. — Mme Hamel. — Situation de Mélanie. — Argow lui déclare ses desseins.



{Po 22} Le maître de poste de Vans-la-Pavée tenait une auberge justement renommée ; et, comme il était aussi le maire de l'endroit, les beaux esprits du village prétendaient que plus d'un mariage ébauché dans le jardin de l'aubergiste, se finissait légalement dans le cabinet du maire. Aussitôt qu'il s'élevait une dispute entre les buveurs, le maire paraissait en même-temps que le cabaretier, et malgré la loi qui veut que les cabarets soient fermés à neuf heures, et {Po 23} que passé dix heures l'on ne danse plus, le maire avait une douceur d'ange sur cet article, et le maître de poste conciliait tout..

M. Gargarou ( c'est le nom de ce personnage ), était digne d'être ministre d'état, quoique le nom de Gargarou ne prête guère à l'annoblissement et à à la pairie : quoiqu'il en soit, celui de nos princes qui passa par Vans-la-Pavée, ne le jugea digne que de la mairie : aussi, le bon-homme était-il fier de sa place ! et, quoique bon vivant, peu tracassier, obligeant, il y avait un seul article sur lequel il ne badinait jamais, c'était le dévouement que tout bon français devait avoir pour le gouvernement. On lui aurait tout fait faire pour le gouvernemnt ; pour lui, le mot gouvernement était un talisman, et, lorsque je suis passé a Vans-le-Pavée, je me suis convaincu {Po 24} par moi-même qu'il ignorait la forme et la base de notre gouvernement.

Nous l'avons laissé couché à coté d'une jeune et jolie femme, nous ne le reprendrons pas cependant à ce moment-là, pour son honneur. Le matin il descendit visiter ses écuries et montrer partout le visage du maître, car il était très-soigneux. Après cette visite générale, il se rendit à la grande salle noire et enfumée qui servait de salon.

— Ma femme n'est pas levée ?... demanda-t-il.

— Non, Monsieur, répondit une servante assez jolie qui tenait un bouillon.

— Et pour qui ce déjeûner ?

— Pour la vieille femme que nous avons ici depuis huit jours, et que nous ne voyons que le matin et le soir... elle est triste, vous savez ?

{Po 25} — J'ai peur qu'elle ne fasse jouer quelque marotte, reprit l'aubergiste, qu'elle ne trame quelque chose contre le gouvernement. . . Une femme qui ne dit rien, qui paraît triste... si elle était jeune, on pourrait interpréter sa tristesse... mais... enfin, cela n'est pas clair, et je vais lui parler ! quand on est maire, on doit au gouvernement de faire une police exacte.

Boutonnant donc sa rédingotte 1 brune, tachée en mille endroits, il s'avança vers le coin où une vieille femme attendait patiemment son déjeuner. Elle offrait dans son habillement les contrastes les plus singuliers. Son bonnet de dentelle avait un nœud de rubans très-distingué et se rattachait sous son menton par des rubans de satin blanc : sa figure portait tout le caractère d'une douceur et d'une bonté touchante ; mais le voile {Po 26} d'une profonde souffrance était jeté sur son visage : elle ne prenait pas garde au cachemire qui couvrait ses épaules ; et, le coude sur la table malpropre de l'auberge, elle levait ses yeux au plafond noirci, comme pour implorer le secours du ciel. Sa robe n'était pas en harmonie avec le luxe de cette toilette de son buste ; on eût dit, avec raison, quelle venait de quitter un somptueux habillement pour ne garder, ce qu'en terme de l'art de la toilette on nomme, je crois, un jupon de dessous (1) ; et ce jupon {Po 27} de toile, assez fort, garni d'un simple effilé, contrastait d'autant plus avec le reste, qu'il était crotté, et que les bas de soie et les souliers de satin noir de l'étrangère, avaient aussi leur part de boue. Cette description doit donner une idée de l'insouciance de cette vieille femme, et ses larmes indiquent assez que c'était madame Hamel.

[{Po 26}] (1) Je ne hasarde ce terme qu'avec la plus grande circonspection, ne sachant pas s'il y a de la convenance ou de l'inconvenance à le mettre dans cet ouvrage ; car je déclare humblement n'être jamais sorti de la rue de la Femme-Sans-Tête, à l'île Saint-Louis, que pour me rendre au quartier latin, séjour gracieux des Muses, [{Po 27}] lesquelles sont nues, s'il en faut croire la fable.... et, n'ayant jamais pu m'introduire auprès des femmes du monde, cette expression est le fruit de mes conjectures.... Peut-être lorsque j'aurai l'honneur insigne d'être licencié ès-lettres, ce titre me rendra-t-il assez important pour pouvoir obtenir quelque regard favorable ; et alors, dans mon premier ouvrage, j'en dirai plus long sur les jupons de dessus et de dessous, s'il en est question. ( :Note de l'Éditeur. )

[{Po 27}] — Madame, dit M. Gargarou, vous paraissez bien affligée... est-ce que les {Po 28} affaires qui vous ont amenée de notre côté ne vont pas à votre fantaisie ? auriez-vous besoin de quelque chose ?... si vous ne nous dites rien, nous ne pouvons pas vous aider.

— Ah ! répondit madame Hamel, malheureusement je suis vieille, je ne connais personne dans ce pays-ci, et je ne puis que pleurer sur l'événement fâcheux qui m'arrive ; car où trouver des gens pour me servir, quand il faudrait se dévouer pour moi !

— Comment donc, mais avec de l'argent on trouve du dévouement.... de tout.... mais, en avez-vous des sonnettes ?

— Hélas ! je n'ai que la bourse que j'ai emportée pour aller au bal....

— Ah, vous alliez au bal ?... dit l'aubergiste avec un air de curiosité.

{Po 29} — Oui.... et l'on me l'a enlevée.... s'écria madame Hamel en pleurant.

— Ah vous n'avez pas d'argent ?.... reprit l'aubergiste avec effroi, en regardant le bonnet et le schall de madame Hamel, et les adaptant déjà à la tête et aux épaules de madame Gargarou.

— Non... je n'ai plus de fille !.... non.... et la pauvre vieille essuya ses yeux avec un beau mouchoir de batiste : les barbares ! me refuser de m'emprisonner avec elle !....

— Elle est folle !... dit Gargarou en lui-même. « Ah ! ah ! reprit-il en voyant le papier que le vicaire avait laissé sur la table ; voilà ce que m'a demandé le jeune homme de cette nuit.... Adresser le tout à M. Joseph, chez Mademoiselle de Saint-André, rue de la Santé..... et puis voilà cinq francs.

{Po 30} — Joseph !..... Joseph !...... s'écria madame Hamel, il a passé par ici....

— Hé bien ! qu'avez-vous donc ? elle est folle.... hé Jacqueline !

— Serait-il possible...... continua madame Hamel, montrez-moi cela... Oui.... c'est bien son écriture..... le pauvre enfant !..... Ah, si je l'avais vu... ma fille ne serait plus en prison.... Là-dessus, sans attendre son déjeûner, elle sortit et se dirigea vers la foret.

— Oh ! dit l'aubergiste en la suivant des yeux, je crois que la pauvre femme ne cherche guère à nuire au gouvernement ! elle paraît avoir de quoi payer.... ainsi, laissons-là tranquille.

Lorsque les gens d'Argow eurent conduit Mélanie au château de Vans, ils en chassèrent impitoyablement madame Hamel, dont ils craignirent {Po 31} l'âge et l'expérience. La femme du contre-maitre eût beau pleurer et supplier qu'on la laissât avec sa fille, rien ne put fléchir la détermination des gens du pirate : elle sortit donc du château en robe de bal et se sauva à l'auberge du grand I vert, en se dépouillant toutefois de sa redingotte de satin blanc. Alors, tous les matins elle se rendait au château ; et, s'as- seyant sur une pierre, eWe comtemplait la fenêtre de la chambre où était Mélanie ; et, lorsque la jeune fdle se promenait sur la terrasse, elle causait avec elle. Puis, sur le soir, elle revenait coucher à son auberge. Ainsi l'on doit voir où courait la bonne femme lorsqu'elle apprit que Joseph était passé cette nuit à Vans-la-Pavée...

Elle hâte son pas, et se hasarde à courir, malgré son âge, pour arriver à {Po 32} cette pierre, sur laquelle Mélanie jetait toujours les yeux en s'éveillant. Mélanie n'avait pas quitté cette terrasse, presque ruinée et entourée, d'eau ; elle était eneore à la place ou le vicaire l'aperçut.. Elle regarde le village, et de loin reconnaît sa seconde mère.

— La voici, s'écria Mélanie, rien ne l'arrête, le froid, la pluie ! et, pour me voir, elle brave tout, comme si c'était un amant !... digne mère, reçois mon hommage ! avant que tu n'arrives, que ma pensée t'entoure et te récompense !...

— Ma fille !... ma fille !.... s'écria madame Hamel, d'aussi loin qu'elle put voir Mélanie ; il est venu, il est venu !.... réjouis-toi !.... il n'est pas mort !...

— Qui ? ma mère.

— Joseph !

{Po 33} — C'était donc lui !... dit tristement la jeune fille pâle et tremblante, mon cœur me le disait... ma mère, figure-toi, que cette nuit, trouvant mon appartement trop petit pour ma douleur, je suis venue ici, gardée par les deux argus qui ne me quittent pas... J'ai chanté douloureusement cette plainte qui marqua nos derniers regards et nos adieux.

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre,
Anime la fin d'un beau jour
.

Tout-à-coup, j'ai vu une lumière paraître, à cette chaumière ; cette soudaine lueur m'a frappée l'âme, comme si c'était un rayon d'espoir : je ne pourrais expliquer ce que j'ai ressenti. Sans croire que ce fut Joseph, un pressentiment involontaire me criait ; » Si c'était lui !.. » Tu me vois, ma mère, encore en proie à cette méditation !.. et tu dis que c'est lui !..

{Po 34} — Oui, ma fille !... mais pourquoi nous réjouir !?... il a fui comme une ombre ! il s'en allait à Paris, car il a demandé quelque chose dans ce village 5 en écrivant qu'on le lui envoyât rue de la Santé.

— Il court me voir !... Il va me voir !... et... je n'y serai pas !... O ma mère ! quel supplice !... tire-moi de cette odieuse prison, où j'y meurs...

— Ma fille, ne prononce pas ce mot... tu me fais une peine trop grande... attendons Joseph !...

— Mais, comment saura-t-ii que je suis ici...

Madame Hamel réfléchit long-temps ; et, après avoir ramassé la somme totale de son intelligence, elle s'écria : Je vais lui écrire !... Mélanie sauta de joie, en frappant dans ses mains.

— O ma mère ! écris, écris bien {Po 35} vite !... Si je revois Joseph, nous serons sauvées !... écris !...

Comme elle achevait ces paroles, un laquais, à figure rébarbative, se dirigea précipitamment vers madame Hamel : « Allons, la vieille, vous ne pouvez plus rester là... »

— Comment ! je ne puis plus rester là... Le terrain est-il à vous ?

— Oui ! allez-vous-en !..

— Qu'est-ce que cela veut dire ?... s'écria Mélanie, ne m'avez-vous pas dit que la volonté du maître, de ce château, était que j'y commandasse en souveraine...

— Oui, madame, répondit respectueusement le laquais, en ôtant son chapeau ; mais, tant que vos ordres ne seraient pas contraires à la surveillance qu'il a ordonnée d'exercer autour de ce château,... et M. {Po 36} Navardin a jugé que cette femme ne devait plus approcher d'ici.

— Et pourquoi ne l'enfermez-vous pas avec moi ?... je le veux !... reprit Mélanie.

— M. Navardin, ne veut pas,... madame, sans cela...

— Allons, dit Mélanie, avec une sombre résignation, adieu, ma mère !..

Madame Hamel n'eut pas la force de répondre, elle jeta, sur sa fille, un douloureux regard et se retira jusqu'à ce que le domestique fut satisfait de la distance à laquelle elle se tint. Là, elle agita son mouchoir lentement, et Mélanie lui répondit en faisant le même geste.

— Madame, dit un autre homme, à Mélanie, en la regardant respectueusement, il est impossible que vous restiez ici, si vous continuez à faire de pareils signaux...

{Po 37} — Mais, mon cher monsieur Navardin, je suis donc réellement prisonnière b ?...

— Je ne dis pas cela, madame, mais, je réponds de vous sur ma tête, et l'homme auquel j'aurais affaire, si vous échappiez, est homme à me la faire sauter...

— Eh bien ! M. Navardin, votre tête est fortement en danger, dit Mélanie avec dépit.

— Alors, madame, vous ne sortirez plus de vos appartemens !... rentrez-y....

— Et si je ne voulais pas !... reprit fièrement Mélanie.

— Je vous y forcerais !... s'écria le matelot, en lui lançant un féroce regard.

Mélanie, pleura, baissa la tête, et suivit, à pas lents, le farouche Navardin. Ce dernier la conduisit dans un {Po 38} appartement somptueux, dans lequel elle demeurait depuis dix jours. Elle s'assit dans un fauteuil ; et, posant sa jolie tête dans ses mains, elle se mit à penser à son frère, dont l'image chérie, lui avait apparu le matin. Le temps était singulièrement brumeux, la chambre vaste n'avait que deux grandes fenêtres garnies de rideaux de lampas rouge, de manière qu'il régnait une espèce d'obscurité : Mélanie devint plus pensive, et une teinte de chagrin se mêla à toutes ses réllexions.

— Que va-t-il m'arriver !... ils n'ont pas encore prononcé le nom de celui qui m'a enlevée, mais tout me porte à croire que c'est M. Maxendi,.. il paraissent le redouter,... s'il est riche, puissant et servi par des hommes qui regardent ses ordres comme absolus, comment Joseph fera-til {Po 39} pour me délivrer ?... il risquera sa vie... mais non, M. Maxendi ne peut pas m'épouser contre ma volonté,... il y a des lois !... O Joseph !... arrive... arrive...

A ces mots, elle tira de son sein, une lettre toute usée, et dont chaque pli avait formé un lambeau : une soie verte en rattachait tous les morceaux. La jeune fille la déplia avec une soigneuse précaution, et son œil revisita ces caractères chéris... Maudit amour que je ne puis arracher démon sein !... s'écria-t-elle après avoir lu, tu luiras encore à mon dernier soupir !...

Comme elle prononçait ces mots, un grand bruit se fit entendre dans la cour de cet immense château, c'étaient Argow, Vernyct et l'auvergnat qui arrivaient d'A....y par des chemins détournés.

{Po 40} — Hé bien, Navardin, quelle nouvelle ? demanda Maxendi.

— Capitaine, votre jeune poulette est toujours ici, pleurante, mourante, parlant de se tuer : du reste, elle n'est pas d'une garde bien difficile.... Elle est gentille comme une frégate de vingt-quatre canons.

— Et qu'avez-vous fait de la vieille femme ? demanda Vernyct.

— Nous l'avons mise à la porte sur le champ.

— Imprudens !... s'écria Maxendi, imprudens ! elle va dire partout que nous avons enlevé cette jeune fille.... qu'on la rattrappe !.... et que sur-le-champ on la mette sous de bons verroux jusqu'à parfait achèvement de notre affaire. — Vernyct, reprit-il, tu vas prendre le commandement de la forteresse ! et toi, Navardin, remets-toi {Po 41} toi en chaise de poste et conduis-moi en Auvergne ce garçon-là. Tu lui compteras douze mille francs, je te les enverrai à Clermont, par Badger.

A ces mots, Navardin jeta un coup-d'œil oblique au pirate pour savoir s'il n'était pas nécessaire que l'auvergnat mourût en route d'un coup de sang, mais Argow lui répondit : « allons, fais ce que je te dis, et rien de plus. » Le matelot regarda l'auvergnat étonné et le poussa vers la chaise en lui criant : « marchons !.... » Ils partirent.

Argow, après avoir demandé dans quel appartement on avait placé Mélanie, se dirigea vers la chambre où la tendre amante du vicaire écoutait avec attention le bruit insolite qui interrompait le silence de cet antique château. Elle se lève en entendant des pas : elle court.

{Po 42} — Ah ! s'écria-t-elle, c'est vous, Maxendi !... je suis donc sauvée !.. La naïveté de cette exclamation fit sourire Argow malgré lui.

— Mademoiselle, lui demanda-t-il, comment avez-vous trouvé ce séjour ?

— S'il m'avait été permis de le parcourir, je pourrais donner mon avis.

— Comment ! s'écria vivement Argow, j'avais ordonné de vous laisser libre.

— Hé quoi ! Monsieur, interrompit Mélanie, c'est donc par vos ordres que j'ai été enlevée ?... Avec quelle douleur je me vois forcée de changer d'opinion sur votre compte... Je vous estimais, monsieur !.. dit-elle avec un accent de reproche ; et dans quel but ? pourquoi ? à quel titre en agissez-vous ainsi envers moi ? savez-vous à quoi vous vous exposez ?...

— Mademoiselle, répondit le forban, {Po 43} en tâchant d'adoucir la rudesse de sa voix et de son visage, croyez-vous que je n'aye pas vu sur votre figure une forte indécision quand il a été question de notre mariage. ..Vous ignorez, mademoiselle, à quel excès l'amour peut porter un caractère comme le mien.... N'avez-vous donc jamais examiné l'effet que vous produisez sur l'âme de ceux qui vous voyent.... Ah ! mademoiselle, vous avez allumé dans mon cœur une efrroyable passion !... Je vous avoue cet amour avec la franchise qui distingue les âmes énergiques. Je désire votre possession légitime, elle seule peut m'em pêcher de mourir...

— Alors, vous mourrez, mon cher monsieur Maxendi, dit-elle en penchant gracieusement sa jolie tête, car jamais homme n'aura rien de Mélanie... elle a tout donné !....

{Po 44} — Par les trente canons de ma dernière frégate ! vous en aurez menti !.... s'écria le forban en colère, et lorsque je vous ai enlevée, c'était pour vous forcer à m'épouser... comment pourrez-vous reparaître dans le monde après avoir passé quinze jours chez moi ?

— Je n'irai plus dans le monde.

— Bon ! mais vous ne sortirez d'ici que morte... ou ma femme....

— Pour morte, dit Mélanie, la mort est la seule chose que je souhaite, ainsi c'est me servir !.. pour votre femme, cela ne sera jamais !... jamais !...

— Mais, petite scélérate, vos sourires et votre tête penchée n'empêcheront que vous ne soyez en mon pouvoir et que je ne puisse faire de vous tout ce que je voudrai.

— Non , non....

{Po 45} — Comment cela ?...

— Parce que les malheureux ont toujours un refuge qu'on ne peut leur enlever.

— Et lequel ?

— La tombe !...

— Oh ! que je vous empêcherai bien de mourir.

— M. Maxendi, la pensée et la mort sont les seules choses qui soient hors du pouvoir des tyrans et des scélérats. Rien ne les empêche....

— Comment, mademoiselle, vous refuseriez cette vie aimable, pleine de jouissance et de plaisirs que je vous offre ? Figurez-vous que vous commanderiez tout, à commencer par moi, avec le despotisme d'un capitaine qui fait manœuvrer un sloop ? votre amour-propre sera satisfait sur tous les points ! vous serez reine, je vous défierai de former un désir que {Po 46} je ne satisfasse, quand il exigerait même la mort d'un homme : ( Mélanie frémit, ) vous auriez de la volupté à gorge-que-veux-tu.... et............

— Tout cela et rien c'est la même chose, interrompit doucement Mélanie, un de mes rêves et une minute de méditation me donnent plus de jouissances que tous les plaisirs que vous m'étalez inutilement.

— Mais, petite flûte, vous ignorez ce que c'est qu'un mari, à quoi c'est utile, combien il est tendre, ce qu'il procure de volupté, vous n'en savez rien.

— C'est vrai, mais je sais, dit-elle avec un fin sourire, que j'aime encore mieux un amant.

— Ah ! s'il faut n'être que cela, s'écria le matelot.

— Que cela !.. dit Mélanie, à mon tour, je puis vous répondre, monsieur, {Po 47} que d'après ce que je vois de vous, il vous est à jamais impossible d'aimer, car un véritable amant n'afflige point ce qu'il aime.

— Ta... ta... ta... ta..., reprit Argow en colère. Ah ça, petite folle, prenez garde à votre tête ?.. elle est trop jolie pour que ces beaux yeux se ferment à jamais. Vous me refusez ?....

— Oui ! dit Mélanie avec un geste d'horreur.

— Mais on a des motifs, dit le pirate en pliant dans ce moment la rigueur de son caractère d'une manière étonnante devant la naïve simplicité de Mélanie.

— Aussi en ai-je, M. Maxendi !.... car ce n'est ni par aversion, ni par un sentiment de haîne que je vous refuse : tout homme, fut-il prince ? essuierait ce refus... Écoutez-moi ? j'aime !... j'aime pour toujours !...

{Po 48} — Ah ! pour votre salut, petite femme, ne prononcez pas ces paroles-là devant moi, avec ce regard et cet accent ?.... croyez-moi, n'attisez pas un incendie.

— J'aime, reprit-elle, un être qui aura sans cesse mon amour..... je mourrai vierge !...

— Cet être, dit Argow en la contemplant avec le sourire de l'enfer sur les lèvres, cet être ne vous accompagnait-il pas sur le vaisseau qui vous a ramené en France ?

— Joseph !... s'écria-t- elle, mon frère... oui... oui... c'est lui ! ô mon bien-aimé, dit-elle comme en délire, oui, c'est toi !.. image chérie., sur un bûcher je te verrais encore....

— Et vous croyez, reprit le pirate, et vous croyez que je n'ai pas le moyen de vous empêcher de mourir et de vous épouser !.. allons, ma belle {Po 49} enfant, vous serez madame Maxendi ! Lorsqu'on a comme moi cinq millions et douze homme dévoués, on a tout ce que l'on veut. Aucune puissance humaine, s'écria-t-il en fixant Mélanie de manière à la faire pâlir et frissonner, aucune puissance humaine ne peut vous tirer d'ici : et, forcé de vous remettre, je vous tuerais !...

— Monsieur !.... monsieur !..... au secours !... au secours !... cria Mélanie épouvantée de l'horrible expression de ce visage.

— Au secours ! répéta-t-il avec un accent d'ironie, vous oubliez que personne ici n'a d'oreilles, ni d'yeux pour vous !.. tout est à moi. Pensez-vous de bonne foi que je vais laisser arriver jusqu'ici votre amant ?

A cette idée, Mélanie resta comme une statue de marbre et regarda le {Po 50} pirate avec une expression de stupeur qu'il est impossible de rendre. Jamais son esprit chaste et pur, son esprit divin n'avait pu concevoir l'idée d'une scélératesse pareille ; et, dans ce moment, Argow semblait par son attitude et la férocité de son visage être le crime lui-même.

— Je sais où est Joseph, reprit-il avec un sourire sardonique, je l'ai vu cette nuit, et je puis vous répondre, ajouta-t-il en serrant les lèvres, que vous ne le verrez plus !

— Quoi ! vous savez qu'il est â Paris....

— A Paris ! dit le pirate surpris ; est-ce qu'il ne serait pas mort ? se dit-il en lui-même.

— Il a passé, je lai vu, reprit Mélanie, et...

— Vous l'avez vu ? lui demanda encore Maxendi.

{Po 51} — Oui, cette vue fugitive a rafraîchi mon âme flétrie ; le malheureux il allait à Paris...

En ce moment, son visage avait une expression divine, on eût dit une de ces saintes dont la tête est entourée d'une auréole céleste.

— Ah ! il est à Paris, dit le forban, c'est bon, je l'ignorais.

Mélanie pleura de désespoir, en voyant que sa candeur donnait des armes contr'elle.

— Ma belle enfant, je vais envoyer mes gens en campagne, car ce Joseph doit revenir par ici... Alors, dans peu, il vous faudra choisir entre ma main et la mort de votre amant... Aussi bien je lai déjà jurée, et c'est un grand miracle...

— Grand Dieu ! s'écria Mélanie, où suis- je ? que suis-je ?... et elle se laissa {Po 52} aller dans un fauteuil en versant un torrent de larmes.

— Vous voyez, dit froidement Argow, toute l'étendue de mon amour, il me rend capable des plus grands excès.... Ma reine, je vous laisse réfléchir à ces propositions... mais, je veux vous donner un fil pour vous tirer du labyrinthe où elles vous entraîneront : souvenez-vous bien que, de ce que je dis, à ce que je fais, il n'y a qu'un pas ; et, ce pas, il ne faut qu'une minute, une seconde pour le faire. Adieu..... Ne pleurez pas, les pleurs sont inutiles... prenez une résolution ! et... il n'y en a qu'une bonne.

— Grand Dieu ! répéta Mélanie en se tordant les bras de désespoir, tu ne me secourras donc pas ! Je souffre presqu'autant que lorsque Joseph m'a dit adieu.

Argow la contempla, car elle était {Po 55} plus que belle ; puis il s'en alla en lui lançant un regard de maître, et la laissant dans un horrible état de souffrance.

Elle pleura toute la journée, toute la nuit : elle ne voulut rien prendre, et son âme bouleversée, presque en délire, ne put former une seule pensée raisonnable.

CHAPITRE XXIII CHAPITRE XXV


Variantes

  1. à / à la pairie {Po} (nous supprimons la redondance)
  2. prisonière {Po} (nous corrigeons)

Notes

  1. rédingotte : bien que cette forme se trouve assez fréquemment au XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe, on ne la trouve pas dans les dictionnaires que nous avons pu consulter.