M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXV. a

Dans lequel on voit comment le Maire de Vans se prêta aux desseins du Pirate. — Dîner au château. — La femme du Maître de poste prend le parti de Mme Hamel. — Arrivée de Joseph. — Il aperçoit Mélanie. — Combat. — Le Vicaire s'enfuit.



{Po 54} Argow revint dans le salon de son château où, dans ce moment, Vernyct et deux pirates retirés, au service de M. Maxendi, buvaient du punch à qui mieux mieux.

— Oh, oh ! s'écria le maître forban, arrêtez la cuiller ! ne levez pas tant les coudes ! il nous faudra user du pousse-moulin 1 ces jours-ci.

A ces paroles, les trois matelots regardèrent avec étonnement Argow, {Po 55} qui vint s'asseoir à côté de Vernyct.....

— Dis-nous donc, l'homme ? lui cria Maxendi en le remuant brusquement, comment se fait-il que le jeune homme de l'auberge ne soit pas dans le champ du Seigneur ?

— Si tu ne le sais pas, toi, qui sais tout, comment veux-tu que je le sache, mon capi taine, répondit Yernyct ivre.

— Ah ! les brutes ! s'écria Maxendi, cela n'aura jamais de tenue, il ne pouront jamais prendre...

— Ah ! que si, mon sup...é...rieur, que si nous prendrons bien... toujours...

—............ ( ceci remplace l'effroyable juron d'Argow ) écoutez-moi ?.. et en disant cela, Argow saisit le vaste vaisseau de cristal et le jeta par la fenêtre ; le premier qui, jusqu'à mon {Po 56} mariage, se grise, je le renferme à la cave, dans un tonneau de vin de champagne.

Tous regardèrent le pirate avec effroi.

— Vernyct, s'écria-t-il en lui frappant sur l'épaule, as-tu ton bon sens maintenant ?. .

— Présent, mon capitaine, répondit le lieutenant en secouant les fumées du punch.

— Et vous, Scalyvt, Ornal et Carilleyn, êtes-vous à la manœuvre ?

— A nos pièces ! crièrent-ils.

— C'est bon, dit Argow d'un air plus radouci ; vous allez, d'abord, faire nettoyer tout le château en un tour de main : vous aurez à vous habiller d'une manière décente et même somptueuse : toi, Scalyvt, tâche de ne pas fourrer tes mains à chaque instant dans tes poches ; Ornal, ne te gratte {Po 67} pas ; et toi, Carilleyn, ne mets pas dans ta bouche une seule feuille de tabac ; que personne ne jure.... sans quoi, à la cave ! elle remplacera la cale. Enfin, mes enfans, quoique cela vous soit bien difficile, prenez-moi, les manières, le ton des gens de la haute société, ne parlez pas tous ensemble, ne vous coupez pas la parole, pas de gestes, pas d'injures... Songe, Ornal, que tu es duc, Scalyvt marquis, et Carilleyn baron. Vernyct, tu vas dire au cuisinier de se distinguer, et de nous faire, pour demain, un dîner à trois services ; tous nos gens seront en livrée, on mettra un suisse à la porte du château, que les jardiniers ratissent les avenues, et me nettoyent le petit bois de l'entrée, et tout ce qui tombe en ruine ! m'entendez-vous ?

— Qu'il a d'esprit le capitaine, dit {Po 58} tout bas Scalyvt à Ornal, il est capable de tout...

— M'entendez-vous ?...... répéta Argow.

— Oui, crièrent les quatre forbans 2.

— Branle bas donc ! répondit Maxendi.

— En avant ! dit Carilleyn, je veux que le feu Saint-Elme me brûle, sî je comprends ce qu'il veut faire, mais en avant !

— Hé bien ! dit Vernyct quand il fut seul avec Argow, que prétends-tu ?...

— Ce que je prétends ? épouser Mélanie : et, pour cela, attendu les difficultés, il nous faut embosser 3 le maire de la commune, afin qu'il ne soit pas trop scrupuleux sur nos titres, et il faut â toute force lui faire croire que des chats sont des lièvres.... Tu vas donc aller de la part de M. le {Po 59} comte de Maxendi, l'inviter au somptueux repas de demain ; et, comme il faut prendre toutes ses précautions, tu auras à lui faire entendre que je suis instruit qu'un séditieux, caché sous le nom de Joseph, doit arriver en ce pays : et, pour s'en saisir et le surveiller quand il viendra, tu placeras quelque fine mouche, Gornault par exemple, en embuscade dans le village. Allons, va t'habiller, prends la calèche, et étudie un peu le caractère de ce maire de village, pour savoir en quel endroit je pourrai jeter le grappin sur lui.

— Mais, Argow, mon ami, ta tête, cette tête excellente déménage donc ? Comment, tu vas épouser cette poulette... es-tu fou ? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux?.... tu m'entends ?.. ajouta-t-il en regardant Maxendi, et ton envie satisfaite, la planter-là.

{Po 60} — Je l'aime, Vernyct, et sur ta téte respecte-là. Si elle m'échauffe, et qu'elle refuse de m'épouser, j'aurai toujours ce moyen-là..... Allons, marche.

Vernyct s'en fut en murmurant, et en pensant que ce mariage là était le comble de la folie ; car, se disait-il : « Une fois Argow marié, sa femme nous chassera tous, il deviendra sage, s'attachera à la vie, nous laissera là comme des chiens morts... et, du diable, si l'on peut jouter avec lui, il est rusé, ce qu'il veut, il faut le vouloir. Si ce mariage pouvait manquer.. sans que ce fut de notre faute, car il nous ferait sauter la cervelle. »

En devisant ainsi, Yernyct s'habillait, la calèche s'apprêtait, et en un instant, il arriva chez le maire. Ce dernier, en vovant une voiture {Po 61} s'arrèter à sa porte, se frotta les mains, et fit place au lieutenant.

— Monsieur, n'êtes-vous pas le maire de Vans...... pourrais-je avoir l'honneur d'obtenir un instant d'audience ?

— Monsieur !... Monsieur !... dit le maire troublé par cette déférence qui flattait son orgueil... Monsieur, asseyez-vous !... entrez, faites-moi l'honneur...

Vernyct entra dans la salle, où madame Hamel était assise contre la femme du maître de poste, qu'elle instruisait de ses malheurs.

— Ma femme, vite un siège..... — Monsieur est sans doute attaché au gouvernement ?

— Je suis, reprit Vernyct en croisant ses jambes et se balançant sur sa chaise, je suis l'ami intime de {Po 62} monseigneur le comte de Maxendi, qui, depuis un an, est propriétaire de la terre de Vans... A ces mots, madame Hamel, pressant la main de l'hôtesse, prêta la plus grande attention à ce que Yernyct allait dire à M. Gargarou.

— Maxendi, reprit le pirate, regrette beaucoup que les occupations, et le soin des afïaires publiques, l'aient jusqu'à présent retenu à Paris, car il aime beaucoup votre pays et il compte, désormais, l'habiter tous les étés : il m'envoie, M. le maire, vous inviter à dîner avec lui pour demain. Il désire singulièrement faire votre connaissance, et il a, je crois, quelques affaire à traiter avec vous, nous n'aurons presque personne, nous serons en petit comité avec le marquis Scalyvt, avec le célèbre Ornal, et un baron allemand...

{Po 63} — Monsieur, interrompit le maître de poste qui ne se sentait pas de joie, ces messieurs sont-ils quelque chose dans le gouvernement ?...

— Comment donc !... s'écria Vernyct en faisant un geste de dédain, ce sont tous les amis du ministère actuel, ils sont très-influens...

— Ah !... dit M. Gargarou, j'aurai l'espoir de faire doubler ma poste, si ces Messieurs veulent prendre intérêt à moi. Monsieur, j'ai d'ici à A....y, deux montagnes, et trois d'ici à Septinan 4, vous concevez quelle injustice....

— Vous devez, interrompit Vernyct, être attaché à la noble famille qui nous gouverne et à l'état, M. le maire...

— Comment, si j'y suis attaché ! ... s'écria Gargarou.

{Po 64} — Hc bien ! vous comprenez alors qu'il est très-important de déjouer toutes les trames des pervers qui en veulent au bonheur des amis de la légitimité.

— La légitimité !... Ah ! ma femme, le voilà!... s'écria le maître de poste en se frappant le front ; la légitimité, il iaut que j'écrive ce mot là, je ne peux jamais m'en souvenir... Le gouvernement de la légitimité.

— Monsieur, reprit gravement Vernyct, je vous signale un jeune homme nommé Joseph... ( madame Hamel frémit ) comme un ennemi du gouvernement, un séditieux, et il importe singulièrement au ministère de l'arrêter, car il tient les secrets d'une conjuration... Vous me comprenez... Il doit venir dans ce village, si vous l'arrêtiez, vous deviendriez au moins sous-préfet !... donnez {Po 65} en avis, sur-le-champ, au château et envoyez nous le...

— Sous-préfet !... s'écria le maire. Ma femme !... Ma femme !...

— Tais-toi, grosse bête !... lui dit tout bas sa femme !... tout ce qui reluit n'est pas or.

— Au surplus, continua Vernyct, je vous laisserai ici, un jeune homme qui vous sera d'un puissant secours ; il est alerte, vif, a bon pied, bon œil... Ainsi, reprit-il, vous nous ferez l'honneur de venir dîner avec nous demain...

— Comment donc, mais certainement, dit M. Gargarou en reconduisant le lieutenant, son chapeau à la main, et saluant à chaque pas.

— Hé bien ! ma femme, tu vois !... s'écria le maître de poste en ne se tenant pas de joie, notre poste est doublée, je suis sous-préfet... Mais, dit-il, {Po 66} ce M. Joseph... c'est notre jeune homme d'avant-hier... Oh oui ! il avait bien la figure d'un conspirateur, l'air sombre... Hé ! il demeure, s'écria-t-il, en tirant de sa poche, le billet laissé par le vicaire, il demeure... ( il mit ses lunettes ) rue de la Santé... Le maître de poste se retira, pour réfléchir à cette affaire importante.

— Oh mon Dieu ! mon Dieu, comme tout cela s'embrouille, dit madame Hamel à madame Gargarou, ma pauvre tête n*y suffira pas ! qu'est-ce qui a dit à M. Maxendi que Joseph doit revenir, quand ma lettre ne fait que de partir ?.. Que faire ?...

— Ma pauvre dame, répondit l'hôtesse, je m'intéresse singulièrement à ce beau jeune homme que j'ai vu hier, et il est impossible que ce soit un méchant...

— Lui, un conspirateur !... mais {Po 67} ce sont des mensonges,... c'est le fils d'un contre-amiral.

— D'un contre-amiral, s'écria la jeune femme... Ecoutez, je ne suis pas d'avis que Gargarou se mêle de cette affaire : cette figure qui est venue à l'instant ne m'a pas eue l'air de ce qu'elle est : nous voyons tous les jours les grands seigneurs, quand ils voyagent, et celui-là me paraît de fabrique. Ecoutez ? il faut que vous alliez à la poste voisine, du côté de Paris : que là, vous attendiez votre jeune homme qui aime cette jeune fille,.. et vous l'avertirez de se déguiser en paysan : il arrivera ici à pied et je dirai que c'est un de mes cousins.

Comme elle achevait ces mots, une vieille femme entra dans l'auberge et s'avança vers madame Gargarou.. « Ah madame ! dit-elle, je viens vous payer ce que je vous devons.. Allez ce jeune {Po 68} homme qui a visité ma chaumière, a joliment mis du beurre sur mon pain.

— Quel jeune homme ?.. demanda madame Hamel.

— Un grand, brun, neau, le fils de cette jeune dame qui.. Vous savez l'histoire.. dit la femme.

— Oui,... dit l'hôtesse, et bien ?

— Hé bien ! il m'a donné une lettre à porter à la marquise de Rosann, à l'autre bout de la forêt,.. on m'a fait entrer dans le plus beau château ! dans des appartemens !.. dame ! c'est un pair de France !... Aussitôt qu'elle eùt lu la lettre, voilà-t-il qu'elle courut à son secrétaire, et elle m'a baillé un sac de douze cents francs.. et qu'elle a fait plus de cris de joie !.. elle a dit qu'elle viendrait ici...

— La marquise de Rosann, s'écria l'hôtesse,... allons, allons, je vais dire à Gargarou qu'il aille prudemment {Po 69} dans cette affaire là,.. ce jeune homme... Allez, la mère, dit-elle à madame Hamel, courez à l'autre poste et guettez-le...

La pauvre madame Hamel se mit en route, malgré le mauvais temps, et chemina vers Septinan, en s'éloignant à regret de l'endroit où était Mélanie.

— Votre mari n'est-il pas le berger de mon frère ? demanda l'hôtesse à la vieille femme.

— Oui, madame, à votre service !..

— Hé bien, il faudra qu'il me fasse le plaisir de montrer le métier à l'un de mes cousins... et qu'il garde le secret sur ce que je lui dirai.. La vieille femme s'en alla, joyeuse, raconter dans tout le village, l'heureux événement qui la tirait de la misère.

L'hôtesse eut une grande querelle avec son mari, sur la conduite qu'il {Po 70} avait à tenir avec M. Maxendi : mais l'hôte, gonflé d'ambition, défendit à sa femme de se mêler des affaires du gouvernement ; et la femme se mettant en colère contre son mari, il en résulta ce qu'en langage parlementaire l'on appelle une opposition. Madame Gargarou résolut de servir la cause de M. Joseph, et le maire se dévoua, par contradiction, à la cause de M. Maxendi.

Le lendemain, le maître de poste se para de son mieux et se dirigea vers le château où gémissait la tendre Mélanie.. Un grand laquais, bien habillé, l'annonça dans le salon, par le titre de M. le maire de Vans-la-Pavée.

Argow courut au devant de lui, et, successivement, l'on annonça les quatre compagnons du pirate. Le maitre de poste fut ébloui en se trouvant dans la compagnie d'aussi nobles {Po 71} personnages, et l'on ne tarda pas à se mettre à table. M. Gargarou ne revint pas de son étonnement, à l'aspect du luxe déployé sur cette table couverte d'argenterie, de cristaux et de vins fins, dont on changea fréquemment.

— M. le maire, dit Argow, vous ne vous douteriez pas de la raison pour laquelle je vous ai prié de passer chez moi...

— Non, monseigneur, répondit respectueusmeent le maire.

— C'est pour mon mariage, continua négligeamment le pirate, étant en quelque sorte, le seigneur du village, je n'ai pas voulu me marier à Paris... A propos, mon cher M. Gargarou, l'on m'a dit que vous désiriez voir doubler votre poste ?..

— Ah ! monseigneur, s'écria l'aubergiste, c'est une indignité que l'on ne me l'ait pas doublée depuis long-temps, {Po 72} vous qui avez voyagé sur cette route, vous savez comme elle est rude pour moi, des deux côtés...

— On vous la doublera ! ne faut-il pas une ordonnance, une loi ?..

— Une loi, je croîs, monseigneur.

— Ah ! une loi, une petite loi, dit Maxendi en regardant ses compagnons.

— Nous avons la majorité, on la fera cette loi... dit Vernyct, c'est une bagatelle.

— Marquis, ajouta Argow, en parlant à Vernyct, cela te regarde, car tu es l'ami du ministre de l'intérieur.

— Monsieur le maire, reprit-il en frappant sur le bras du maître de poste, je voudrais que ce mariage se fît très-promptement, et l'un de mes amis doit m'envoyer une ordonnance du ministère de la justice, qui me dispensera de la seconde publication ; {Po 73} ainsi, vous pouvez commencer, et préparer la première : je vous donnerai toutes les pièces, et, la semaine prochaine, nous danserons ici...

— Mais votre future ?.. demanda le maître de poste...

— Elle est ici, reprit Argow, mais comme elle aurait été seule de femme au milieu de six hommes, vous sentez qu'une jeune fille, ma cousine, dont je suis le protecteur....

— Est-ce que ce serait la jeune femme que l'on a amenée l'autre jour ? demanda le maître de poste, on la disait folle...

— Folle ! dit Argow, elle l'est un peu : c'est-à-dire, qu'elle aime un va-nu-pieds, un coquin, et c'est avec un peu de répugnance qu'elle m'épouse : mais, elle ne sera pas mariée quinze jours, que cette fantaisie se dissipera. Je vous dis cela parce que nous sommes {Po 74} bons amis, et que vous la verrez un peu chagrine, peut-être...

— Mais, reprit M. Gargarou, a-t-elle son père et sa mère... car...

— Tout est mort, dit Vernyct ; allez, M. Gargarou, le présent de noces de M. le comte, sera de doubler votre poste...

— M. le maire, reprit Argow, comme je vais faire venir un avocat pour notre contrat de mariage que vous signerez, j'espère !... il rédigera vos actes ; car c'est encore difficile, alors, vous n'aurez qu'à signer...

— Je n'aurai qu'à signer ! répéta le maire un peu étourdi par le vin, et j'aurai ma poste doublée, car vous qui êtes dans le gouvernement.

— Le gouvernement de l'état... continua Ornal.

— Et de la légitimité, dit Vernyct.

— Oui, reprit le maître de poste, {Po 75} la légitimité du gouvernement, de l'état, du royaume... j'y suis attaché et nul ne peut dire que je ne suis pas bon Français et honnête homme. Alors ma poste doit être doublée, vous comprenez, monseigneur ?

Argow, voyant à quel homme il avait affaire, jugea qu'il n'éprouverait aucune opposition de sa part, dans le dessein qu'il méditait. Il lui versa si souvent rasade, et ses compagnons lui donnèrent de si bons exemples, que M. Gargarou et les quatre matelots devinrent complètement ivres. Argow fît promettre tout ce qu'il voulut au maire, au nom du gouvernement et de la sûreté du trône ; puis il invita le maire à venir dîner dans trois jours, parce qu'alors, l'avocat prétendu serait arrivé et rédigerait l'acte de mariage, pour lequel Argow devait faire demander toutes {Po 76} les pièces nécessaires, en fabriquant les plus essentieiles.

La pauvre Mélanie passa ces trois jours dans une mortelle tristesse. Ses fenêtres donnaient sur le commencement de la forêt, et, les arbres dépouillés de feuilles, la campagne déserte, la nature revêtant son habit de deuil, formaient un spectacle en harmonie avec les sombres pensées qui l'assaillaient. La jeune fille pâlissait chaque jour, et se désolait de ne plus voir madame Hamel. Elle ne faisait plus qu'un seul mouvement : c'était d'aller à sa fenêtre comtempler la tristesse de l'hiver, et de revenir s'asseoir sur son fauteil, en pensant toujours à Joseph, et ne désirant plus son arrivée dans les lieux où M. Maxendi était tout-puissant, puisque ce farouche ravisseur avait juré sa mort : elle sentait que si Joseph ne tombait {Po 77} pas au pouvoir d'Argow, ce dernier ne pourrait pas lui présenter la cruelle alternative de la mort de son frère, ou de son mariage.

Pendant que ces choses se passaient à Vans-Ia-Pavée, madame Hamel s'était reudue, à pied, à Septinan ; et cette pauvre femme, sortie de son caractère par ces tristes événemens, avait une activité de corps et d'esprit vraiment étonnante. Elle se tint sur la route de Paris, tout le jour ; et, la nuit, elle veillait en écoutant le moindre bruit et arrétant chaque voiture, pour voir si Joseph n'y serait pas. L'impatience, l'inquiétude, la tenaient dans un état bien extraordinaire pour elle ; sa tête, faible, était comme dérangée, car elle se trouvait dans une sphère bien éloignée de sa sphère d'indolence et de tranquillité ; mais l'attachement inouï qu'elle portait {Po 78} à Mélanie et à son frère, la soutenait.

Enfin, sur la fin du second jour, un courrier arrive au grand galop à la poste, et demande quatre chevaux qui seront payés double. On s'empresse, madame Hamel se tient sur la porte de l'écurie, les pieds dans la boue, et en souliers de satin presqu'usés : au bout de huit minutes elle aperçoit Joseph.

— Mon fils ! s'écria-t-elle, ne va das plus loin...

— Quoi ! c'est vous ma mère, Mêlanie, Mélanie !... où est-elle ? c'était donc elle !

— Descends, et reste ici.. . Finette dépêchez ?...

Le vicaire, pâle, abattu, dévoré de chagrin, presse madame Hamel dans ses bras, et l'embrasse en pleurant.

{Po 79} — Mélanie ? où est-elle ?

— Mon fils, dit la vieille femme, à voix basse ; sortons d'ici ? laisses-y ta voiture... et viens à l'écart... tu as affaire à un homme rusé, habile, puissant, et l'on ne saurait trop prendre de précautions... Viens Finette...

— Ah ! s'écria le vicaire, je vais requérir la force armée, ou des gens que j'achèterai, s'il le faut, et j'enleverai Méîanie de vive force, je périrai plutôt !

— Il va tout perdis... s'écria madame Hamel ; mon ami, écoute-moi : Au premier pas que tu vas faire dans ce pays-ci, l'on t'arrêtera.... pendant que tu seras en prison sauveras-tu Méîanie ! que l'on peut emmener si l'on sait que tu es ici ?

— Je la suivrai, s'écria le vicaire.

— Non, mon ami, il faut que tu te déguises ici en paysan et Finette en {Po 80} paysanne : il faut que Finette passe pour ta femme... alors, sous ce costume, et lorsque lu seras à l'abri des desseins des méchans, tu pourras chercher les moyens de tirer Mélanic de sa prison, du château de M. Maxendi.

— D'Argow, ma mère, c'est lui, c'est lui qui a soulevé l'équipage de notre vaisseau. — Madame Hamel resta muette de stupeur. — Mon fils, sauvons-la ! Argow est capable de la tuer.

Alors le vicaire admirant la justesse des avis de madame Hamel, s'en fut à la poste payer les chevaux, en priant le maître de poste de Septinan de garder sa voiture, et de la tenir toujours prête à partir avec de bons chevaux. Puis il revint à l'auberge de madame Hamel, il quitta ses habits, colla ses cheveux sur son front comme le font les paysans, et il se revêtit du costume {Po 81} que la soigneuse bonne femme avait acheté d'avance. Finette emprunta le déshabillé d'une fille de l'auberge ; et madame Hamel, ayant aussi pris un costume de campagne, ils s'acheminèrent tous trois vers Vans-la-Pavée ; durant le chemin madame Hamel mit le vicaire au fait de ce qui s'était passé.

Heureusement pour eux, le maître de poste de Vans, M. Gargarou, ne se trouva pas dans la salle de son auberge lorsque Joseph s'y présenta, car en voyant ce jeune cousin de sa femme avec madame Hamel, il n'aurait pas manqué de concevoir de graves soupçons, puisque madame Hamel avait avoué devant lui connaître M. Joseph.

— Vous ne pouvez pas rester ici, mon cousin, dit finement la jolie hôtesse, en parcourant des yeux le jeune vicaire, vous y seriez trop en {Po 82} danger ; car M. Maxendi a tellement fanatisé mon mari, qu'il ne rêve que votre arrestation. Si vous voulez réussir dans votre entreprise, rendez-vous à la maison que vous avez visitée il y a quatre jours, et vous y trouverez deux braves gens qui vous seront dévoués.... vous prendrez un manteau de berger, et vous tournerez autour du château vous aimez n'est-ce pas ?.... alors, c'est à l'amour à vous dire le reste....

Le vicaire laissa Finette, et courut avec une étonnante rapidité, vers la chaumière chérie. Le mari et la femme se chauffaient à un feu de tourbe : lorsque leur porte vola en éclats, ils se retournèrent, et la sœur de Marie reconnut le vicaire.

— Mes amis, s'écria-t-il, vous devez me cacher..... la femme de l'auberge vous en a-t-elle prévenus.... si {Po 83} elle ne la pas fait, songez à garder le silence sur moi, et je paierai votre discrétion !... je suis nour tout le monde, un pauvre paysan, et nous allons conduire ensemble les troupeaux.... allons, mou ami, prenons nos manteaux et sortons ?...

— Mn instant, mon bon Monsieur, les moutons ne sortent pas maintenant, ils sont à la ferme.

— Allez donc les chercher.... car je meurs d'impatience... et le vicaire, revêtant l'humble manteau du berger, sortit précipitamment, et se mit à la porte en regardant le château qui renfermait sa bien-aimée...

En ce moment Mélanie était à la fenêtre, elle contemplait la campagne d'un œil rempli de larmes... sans pouvoir reconnaître, à travers le nuage de ses pensées, si elle désirait ou ne désirait pas Joseph. Elle voit un troupeau {Po 84} de moutons, dirigé par deux hommes, s'avancer vers les fossés du château.

— Sont-ils heureux ! se dit-elle, ils sont libres et moi je suis enchaînée !...

Le troupeau s'approche de plus on plus, car les chiens aiguillonnés par la voix de leur maître, mordent les moutons pour les faire avancer plus vite. Cette singularité frappa Mélanie ; elle ouvrit sa fenêtre, et, posant ses bras sur la pierre froide, elle s'accouda pour deviner le motif de cette conduite de la part du berger ; elle s'intéressait à ces moutons. « Hélas ! disait-elle, l'homme est despote ! toujours absolu quand il commande, il ne met aucune bonté dans ses actions !... ces pauvres bêtes n'arriveront-elles pas assez à temps !.... »

Un des bergers s'assied sur une pierre, et l'autre l'imite. Mélanie {Po 85} éprouva un mouvement de joie, en voyant les moutons tranquilles, et les chiens reposer aux pieds de leurs maîtres : tout-à-coup, elle aperçoit un des bergers s'avancer et regarder dans la campagne. Elle tressaille involontairement en croyant reconnaître la taille de Joseph, elle se frotte les yeux, craignant une illusion ; son cœur bat avec une violence extraordinaire, elle respire à peine... En ce moment Joseph chantant, de sa voix pure et légère,

Comme uo dernier rayon, comme un dernier zéphyre,
Anime la fin d'un beau joor.


acheva de se dévoiler..... Mélanie ne voit plus rien, le bonheur jette un voile sur ses yeux, elle se trouve mal... elle succombe sous l'efrort du plaisir.... Elle se réveilla de cette défaillance au doux accens de Joseph : {Po 86} l'air lui transmettait les paroles avec une pureté admirable. Ah ! rien ne peut dépeindre le charme d'un tel moment... que ceux qui ont aimé se l'imaginent !.... Après presque deux ans se revoir !... et, se revoir séparés par une distance cruelle, se revoir au milieu de l'hiver, se reconnaître par ce doux chant, dont la première modulation mit leurs cœurs d'accord. Quelle poésie dans ce tendre moment !... Comme l'on existe au double !... Mélanie, l'imprudente Mélanie agita son mouchoir, pour dire à son frère qu'elle entendait sa voix. Le vicaire tout entier à cette douce contemplation, heureux oubliant les lieux et les circonstances, agita le sien.....

— Retirons-nous, Monsieur ? dit le berger, voici un homme qui accourt !... venez de ce côté, si vous {Po 87} m'en croyez !... Cet homme était le matelot chargé de surveiller la partie de la campagne sur laquelle les fenétresde Mélanie avaient leur vue, 11 vint rôder autour des deux hergcrs, et voyant les mains de Joseph :

— Il me semble, mon ami, dit-il, que vous avez les mains bien blanches pour un homme de la campagne ?

— Qu'est-ce que cela vous fait, demanda le berger ?

— Je ne te parle pas, à toi.

— Mais moi, je te parle, dit le berger.

— L'ami, continua le matelot, après avoir toisé les deux bergers : toi qui as une chemise de batiste pour garder des troupeaux, pourrais-tu me dire ce que font les moutons dans un endroit où il n'y a pas un brin d'herbe ?....

{Po 88} — Encore un coup, qu'est-ce que cela te fait ? s'écria le berger.

— Ce que cela me fait ? tu vas le voir !... et le brigand siffla trois coups.

— Vous êtes sur nos terres, et vous n'avez pas le droit d'y mener vos moutons, s'écria-t-il.

— Ah ! je ne sais pas mon métier peut-être !... répondit le berger.

Comme il finissait ces paroles, trois grands laquais arrivèrent en courant, et le matelot leur cria de s'emparer de Joseph. Il s'engagea un combat, et les chiens donnèrent un moment l'avantage au berger ; alors, le vicaire saisissant cet instant pendant lequel il avait réussi à se délivrer des deux hommes qui l'avaient assailli, il prit sa course en se dirigeant vers la forêt avec la rapidité d'une flèche. Les laquais, abandonnant le berger, se mirent à la {Po 89} poursuite de Joseph ; mais ie gardeur de troupeaux ameuta ses chiens après ces brigands, ils furent arrêtés dans leur course et forcés de se défendre des morsures. Au reste, Joseph, élevé dans les forêts et les montagnes, était beaucoup trop agile pour qu'aucun de ceux qui le poursuivaient pùt l'approcher. Mélanie que ce combat avait rendu tremblante comme les feuilles qui restaient encore aux arbres, vit, avec joie, son frère disparaître dans la forêt...

Sur-le-champ Argow fut instruit de la présence de son rival, il redoubla les gardes autour du château, et mit ses gens en campagne, en s'applaudissant de ce que Joseph était venu s'offrir à ses coups.

CHAPITRE XXIV CHAPITRE XXVI


Variantes

  1. CHAPITRE XXVI, {Po} nous corrigeons

Notes

  1. pousse-moulin ( argot populaire ) : Eau courante ; allusion à ce que l'eau sert de moteur pour faire tourner la roue du moulin ( russki-mat.net, art. pousse-moulin ).
  2. Quatre ? seuls trois sont nommés.
  3. embosser : transitivement, « Maintenir suivant une position donnée à l'aide de deux amarres placées l'une à l'avant, l'autre à l'arrière, de manière à supprimer l'action du vent, du courant et à faire présenter le travers lors d'une opération d'attaque ou de défense » (cnrtl.fr). La fin du paragraphe confirme ce sens : « jeter le grappin sur lui ».
  4. Septinan : Nous n'avons pas trouvé de localité de ce nom.