M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXVI.

Le Vicaire court toujours. — Rencontre. — Le Charbonnier et sa famille. — Le Vicaire s'introduit au château et revoit Mélanie — Dangers évités.



{Po 90} La nuit arrivait à grands pas, et le vicaire courait toujours avec la même vélocité, à travers l'immense forêt dans laquelle il était entré. Au bout de deux heures, il commença à sentir la fatigue et le besoin : alors il marcha plus lentement, en se dirigeant, avec ténacité, en ligne droite pour arriver à un bout de la forêt.

En entrant dans une route plus fréquentée que celles qu'il venait de traverser, et dont les ornières assez profondes indiquaient le passage des voitures, il entendit au loin le {Po 91} mouvement d'une charette, le claquement d'un fouet, et le sifflement du conducteur. Il courut alors vers l'endroit d'où partait ce bruit, afm de savoir en quelle partie de la forêt le hasard l'avait conduit.

— Mon brave homme, dit-il à un paysan couvert d'une blouse, et qui était d'une taille énorme, pourriez-vous me dire où je suis ?

— A une demi lieue d'Aulnay, répondit le grand charretier.

— Mais, reprit le vicaire, votre voix ne m'est pas inconnue... N'ètes-vous pas Jacques Cachel, le bûcheron-charbonnier qui demeure sur la hauteur ?..

— Ah ! c'est M. Joseph ! s'écria Cachel. Ah ! M. le vicaire, je n'ai pas pu vous témoigner ma reconnaissance, pour le service que vous m'avez rendu. Usez de moi, corps et âme... Vous {Po 92} êtes cause de ma petite fortune, car c'est moi qui fournis le bois et le charbon au château de Vans, et c'est une pratique que j'aurais perdue si j'avais été en prison. Mgr. m'a obtenu ma grâce ; et, vos bontés, celles de madame la marquise, m'ont mis sur le pinacle... Corps, âme et biens, je suis à vous, M. Joseph... Mais, par quelle aventure vous trouvez-vous, à cette heure, dans cette forêt ? tandis que, depuis huit jours, tout Aulnay est sans dessus dessous ! tout lemonde vous pleure !... M. le marquis est parti pour Paris, pour aller à votre recherche... On dit que vous êtes un grand seigneur : M. Leseq, M. Gausse, mademoiselle Marguerite, ne cessent de parler de vous et de votre histoire. C'est ma femme qui m'a tout conté... ma pauvre femme, ah ! comme votre retour va étonner !... Mgr. {Po 93} l'évêque est venu vous chercher itou, et il y a des aulcuns qui disent que le frère de l'évêque, un contre-amiral, est mort le soir de son retour, il y a des manigances d enfer !

— M. de Saint-André est mort ! s'écria Joseph, qui n'avait pas dit un mot jusques-là, par une bien bonne raison : en effet, aussitôt que le bûcheron avait parlé de l'accès qu'il avait au château d'Argow, le vicaire était tombé dans une méditation, dlont il ne fut tiré que par la nouvelle de la mort de M. de Saint-André.

— Jacques . reprit-il, puis-je compter sur votre dévouement et sur votre discrétion, dont la volubilité de votre langue ne me donne guère bonne opinion ?

— Monsieur, répondit Jacques Cachet, comptez sur moi, comme sur vous-même.... je vous prouverai ma {Po 94} discrétion, et mon dévouement en temps et lieu....

— Marchons donc vite à ta chaumière, parce que j'ai faim, et que je suis fatigué...

Cachel donna un coup de fouet à ses chevaux, et en un quart d'heure, ils aperçurent la lumière qui brillait par la lucarne de la chaumière déserte.

— Allons, Femme, ouvre ? c'est moi !... Entrez Monsieur, je vais aller mettre mes chevaux à l'écurie, que, grâce à madame la marquise, nous avons fait arranger...

— Chut ! s'écria le vicaire en arrêtant l'exclamation d'étonnement que la femme de Cachel allait pousser, chut, ma bonne mère ! et attendez votre mari ? j'ai à vous parler à tous deux.

Le bûcheron étant rentré, le vicaire {Po 95} s'assit entre le mari et la femme : on se rappocha du feu que Cachel ranima ; et, M. Joseph s'assurant du sommeil des enfans, parla en ces termes :

— Mes chers amis, songez qu'avant toute chose, il faut me promettre solennellement de ne pas ouvrir la bouche sur ma présence en ces lieux, c'est un point capital. Maintenant, Cachel, je vous promets deux mille francs, si nous parvenons à tirer du château une jeune fille que M. Maxendi y retient. Pour cela, il faut du courage, de l'adresse et de la discrétion, de la célérité et un dévouement sans bornes. La première chose à faire, ce sera, Cachel, d'aller tous les jours au château pour savoir ce qui s'y passe et m'en instruire.

— Justement, Monsieur, interrompit Cachel, demain j'y porte du {Po 96} charbon, et après-demain six voitures de bois..... J'y suis connu du concierge et du cuisinier en chef.

— Bon, bon, Cachel ! s'écria le vicaire transporté de joie, nous allons rêver aux moyens de m'y introduire, car il faut que je voie Mélanie.... Demain, au lever du soleil, vous irez acheter un cheval réputé bon coureur, pour le tenir prêt à tout événement.

— Il y aurait celui de M. de Rosann, si, par Marie, nous pouvions l'emprunter.

— Connaissez-vous, demanda le vicaire, la distribution intérieure du château ?

— Monsieur, répondit le charbonnier, il y a deux aîles et une façade : le grand escalier est dans la jonction de l'aîle gauche avec le corps-de-logis principal du château ; et, cet escalier {Po 97} conduit dans une immense galerie où sont les apparlemens de cette aile gauche dans laquelle est cette jeune dame ; Quand aux grands appartemens ils sont au rez-de-chaussée de la grande façade...

— Ainsi, dit le vicaire, pour aller chez Mélanie, il faut traverser la cour, aller dans le vestibule où commence le grand escalier, et sa chambre donne sur la campagne.... Eh bien ! Cachel, dites-moi, maintenant, où est la cuisine où vous apportez sans doute votre charbon.

— Les cuisines. Monsieur, sont justement dans le rez-de-chaussée de cette aîle gauche, et la porte n'est pas loin du perron.

— Cachel, s'écria le vicaire, demain je me mettrai dans un de vos sacs de charbon, et je me hasarderai dans ce labyrinthe..... n'y allez qu'à la nuit {Po 98} tombante.... O bonheur ! je verrai Mélanie !

Le vicaire fit un frugal repas que sa faim rendit succulent, et il se coucha dans son manteau, en recommandant encore la discrétion au mari et à la femme. Malgré sa fatigue, le vicaire ne put dormir ; et, toute la nuit, Mélanie fut l'objet de ses pensées : la mort de M. de Saint-André lui donnait un espoir de posséder Mélanie, car il discutait déjà en lui-même jusqu'à quel point il serait criminel en épousant sa sœur..... ou plutôt, emporté par les dangers que courait Mélanie, emporté par la violence de sa passion, il remettait à un autre temps d'examiner les graves questions que ferait naître son désir d'épouser Mélanie : il ne voyait qu'une chose, le bonheur de sa sœur, sa félicité, et son amour si bien partagé.....

{Po 99} Le lendemain matin, la femme de Cachel se mit à coudre un sac assez grand pour qu'il put contenir et cacher le vicaire, et lorsque tout fut préparé, Joseph se mit en route avec le charbonnier, en prenant leurs mesures de manière à n'arriver au château de Vans que vers les cinq ou six heures du soir. Lorsqu'ils furent sur le point de quitter la forêt, Joseph, montant sur la charrette se coula dans le sac noir qui lui était destiné, et le charbonnier, sifflant et faisant claquer son fouet, se dirigea vers le château. Quand il fut à la porte de la dernière grille, le matelot chargé de l'inspection de cette partie, s'avança en criant : — « Qui est-ce ?... » car il faisait assez nuit.

— C'est moi ! s'écria Cachel, je n'ai pas pu venir plutôt 1, car la pluie a gâté les chemins.

{Po 100} — Ah bien ! vous allez être joliment reçu du cuisinier, maître Jacques Cachel, il y a un grand dîné 2, et il jure après vous depuis une heure, il vient d'envoyer un gate-sauce voir si vous n'arriviez pas.

— Ne m'arrêtez-donc pas....

— Ah, c'est vrai, vous êtes de la maison, passez ! mais, voyez-vous ! les caries se brouillent : hier il y a eu engagement avec l'ennemi, et l'on est à sa poursuite : on redouble de surveillance : ce n'est pas peu qu'une fille à garder lorsqu'elle a un amant qui rôde.... allez ?... et Jacques d'enfiler l'avenue, de passer la cour, en criant gare et jurant après les chemins : il conduisit sa voiture, juste en face de la porte de la cuisine.

— Arriverez-vous !... s'écria le chef en colère, par mon bonnet de coton ! vous perdrez la pratique, M. Cachel ! {Po 101} et, ie chef faisant signe à un marmiton, l'aide-de camp du cuisinier se mit en devoir de monter sur la charrette pour jetter les sacs.

— Hé ! hé ! gâte-sauce ! s'écria le charbonnier effrayé et jetant le jeune homme par terre en le saisissant par le col ; je ne touche pas à tes plats, ne va pas casser mon charbon. Aussitôt Cachel atteignit un sac et le porta au milieu de la cuisine.

— Parbleu, M. Lesnagil, vous n'avez guère l'idée de ce que c'est qu'un chemin... Mes chevaux ont manqué périr dans un bourbier....

Cachel retourna à sa voiture et rangea plusieurs sacs le long du mur en mettant Joseph contre l'escalier :

— Sortez, lui dit-il, je vais amuser ie chef pendant une bonne demi-heure.

Joseph sort de son sac, s'élance dans l'antichambre, et il entend les {Po 102} voix bruyantes des convives, car c'était justement le jour où le maire dînait pour la seconde fois chez M. Maxendi. Le vicaire frémit involontairement : il monte rapidement les escaliers et arrive dans cette sombre galerie où il présume que la chambre de Mélanie doit se trouver. Il parcourt la galerie, et il voit, de loin, un filet de lueur s'échapper sur le carreau par l'intervalle qu'il y a toujours entre une porte et les dalles du plancher... Il se hasarde à ouvrir la porte... il entre...

Mélanie assise sur un fauteuil, lisait sa lettre. Elle lève la tête, regarde dans l'ombre.... elle jette un cri et tombe comme morte, en reconnaissant le visage du vicaire... Ce dernier s'élance et les plus doux baisers la firent revenir à la vie : ces baisers étaient l'expression d'une volupté encore {Po 103} inconnue à Mélanie : elle relève sa pesante paupière et s'écrie : — « Enfin, c'est toi ! »

Méianie... je n'ai qu'un instant, un quart-d'heure, et je cours les plus grands dangers, tâche que nous ne soyons pas surpris.

— Tu m'ôtes toutes mes idées, par ta présence.... je suis folle... que faire ?.. — Son joli visage, resplendissant de toute la joie des amours, prit le caractère distinctif d'une figure qui pense : son joli front se plissa ; puis, souriant à son frère comme Vénus à Mars, elle lui lança un regard enivrant en lui disant : « J'ai trouvé... puisqu'il s'agit de ta sûreté. »

Alors, elle prit sur la table, où étaient les restes de son diner, les fragiles débris de quelques noix, elle sortit rapidement et courut les semer {Po 104} dans la galerie ; puis, accourant avec la légèreté des zéphirs, elle ferma la porte au verrou et dit :

— Joseph, nous sommes tran- quilles, maintenant... et elle courut se poser sur les genoux de son frère.

Méianie !... dit-il avec un tremblement presque convulsif, comment m'aimes-tu ?...

— Joseph !... comme par le passé, et ton aspect vient ranimer le feu, car la cendre qui le couvrait a volé partout.... Et elle pencha sa belle tête sur l'épaule du vicaire.

— Toujours ton même sourire !... s'écria-t-il.

— Toujours ! répondit-elîe avec mélancolie et avec cet accent mélodieux qui ravit l'âme et lui inspire le sentiment de la douleur, sans cependant faire mal : « Cruel, comme tu {Po 105} m'as quittée ! j'espère que si tu me délivres, nousne nous séparerons plus !..

— Non ! dit Joseph avec énergie.

Il ne savait comment instruire Mélanie du mystère de sa naissance. Cette nouvelle ne devait être annoncée qu'avec bien des ménagemens.

— Que j'aime cette promesse !.. elle vient, continua Mélanie, elle vient de retentir dans mon âme avec une force étonnante.... Oui, mon frère, vivons ensemble ! va, nous souffrirons moins de nos combats que de l'absence. Laisse-moi t'embrasser ..... il y a deux ans que je n'ai savouré le nectar d'un baiser...

Le vicaire embrassa son amante d'une manière voluptueuse.

— Joseph ! dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire ?

— Je voudrais, Mélanie, t'en instruire sans que mes lèvres formassent {Po 106} des paroles... ah !.. je crains ta joie.

— Que veux-tu dire ?... et elle regarda le visage de Joseph avec une inquiétude qui n'avait rien de pénible. Mon frère !....

Mélanie !... répondit le vicaire en appuyant sur ce mot.

— Mon frère, pourquoi ne me nommes-tu pas du doux nom de sœur, depuis que tu es entré tu ne l'as pas prononcé.... Hé qu'est-ce que cela me fait ? s'écria-t-elle comme en délire ; ne te vois-je pas ?.. ne suis-je plus ta douce amie ?.. ah, ne cherchons pas par de mystérieuses paroles à comprimer l'élan de notre joie. Eh bien, oui ! je t'aime toujours avec ardeur ! si c'est là ce que me demandent tes yeux interrogatifs... Oui, je t'aime avec cette fureur invaincue, invincible... qui me possédera jusqu'au {Po 107} tombeau... Mais oublions tout cela, je t'en prie ? gardons cet instant pur et brillant, qu'au milieu de notre vie de malbeur il se trouve une fleur.... Tu ne dis rien, mon frère,... et tes yeux me dévorent... ah ! oui, ils parlent assez... abaisse ta paupière et tes longs cils, je veux les couvrir de baisers !...

Mélanie, tu me revois.... dit lentement le vicaire en mettant un accent pensif et profond à cette phrase...

— Mais, mon amour, que veux-tu dire ?

Mélanie, lorsque je t'ai quittée, je t'ai juré de ne plus revenir que lorsque nous pourrions nous revoir sans crime.

— Sans crime !... quelle pensée ! Joseph ! mon frère.

{Po 108} — Ne m'appelles plus ton frère....

— Ne le serais-tu pas !... dit-elle d'une voix languissante, et toutes ses couleurs abandonnèrent ses joues, elle pâlit, elle confondit sa tête dans le sein du vicaire, elle y perdit le sentiment du bonheur. Les larmes de Joseph, ces larmes brûlantes d'amour coulèrent sur ce joli visage presque mort.

— Voilà ce que je redoutais ! s'écria-t-il ; et relevant Mélanie, il tâcha de la réchauffer par les plus ardens et les plus nombreux baisers.

— Mélanie !... reviens ? et il essaya de la relever.

— Mon ami, dit-elle en ouvrant à peine son bel œil bleu, je me meurs... j'en mourrai ! Ah beaucoup de baisers !..... Il y a deux ans que je...... Joseph !.... fais dire que nous n'y sommes pas... et sonne Finette !...

{Po 109} — Mélanie — tu es au pouvoir d'Argow.

— D'Argow !... s'écria-t-elle en se levant de cette précipitation 3 que donne l'indignation ; de ce pirate qui a déporté notre père....

— Mélanie, reprit le vicaire en l'asseyant sur ses genoux, ne crie pas si haut !.... écoute-moi ? M. de Saint-André est mort.... il n'était point mon père, et ta mère n'était point la mienne...... Ton amour est innocent ! ...

— Innocent !.... mon frère, oui, mon frère, car je veux toujours te donner ce doux nom !.. Innocent !.. oh laisse» moi t'embrasser comme ce jour où tu m'as repoussée ! Hé quoi ! s'écria-t- elle. Joseph, tu es triste, qu'as-tu donc ?.... dit-elle en passant sa main dans les cheveux du prêtre, avec un ravissement divin.

{Po 110} — Mélanie, dit-il avec chagrin, pour lui donner le change sur la cause de sa tristesse ; comment puis-je sourire en te voyant dans ce château, sans avoir trouvé le moyen de t'en tirer ?.....

— C'est vrai, dit-elle, c'est triste ! mais l'amour n'a pas vainement un flambeau, et..... il t'éclairera.... — Elle lui jeta un des plus gracieux sourires.....

A ces mots, les pas rapides d'un homme firent retentir dans la galerie le bruit des coquilles de noix qui s'écrasaient.

— C'est Argow !... s'écria Mélanie, nous sommes perdus !..... Où te cacher ?.....

La stupeur saisit le vicaire.

— Tuons-le !... s'écria-t-il...

— Non, non, cache-toi dans mon lit !...

{Po 111} — Mademoiselle, ouvrez-moi !.... dit Argow d'une voix tonnante...

Le vicaire se mit entre deux matelas : Mélanie rétablit le désordre du lit, et se disposa à aller ouvrir.

Pour mettre au fait de ce nouvel incident, il faut que l'on se transporte, un peu avant l'arrivée du pirate, dans la salle à manger dont la porte donnait sur le vestibule où commençait l'escalier. Lorsque le vicaire le monta si rapidement, les convives, au fort du repas, s'occupaient à mettre M. Gargarou entre deux vins.

— Allons, M. le maire, disait Argow, c'est hier que vous avez fait la première publication, sous quatre jours vous nous mariez..... Buvez à cette fête-là !...

— Vous finirez par me faire voir ma poste double, dit Gargarou en {:Po 112} riant de ce gros rire franc qui distingue les gens de la campagne.

— Vous voyez ? voici un avocat qui vous évitera la peine de faire l'acte... il va rédiger le contrat de mariage ; ah, il est habile !

— Est-il du gouvernement ?... demanda le maire, en le regardant.

— Sans doute.

— Faut avouer, M. le comte, que vous êtes un fameux bon vivant, et que ceux qui vous entourent n'engendrent pas de mélancolie... Je m'étonne qu'avec une existence comme la vôtre, vous cherchiez le mal comme avec la main.

— Que voulez-vous dire, demanda Argow en fixant le maire.

— Eh oui !. .. répondit M. Gargarou, le mariage... n'est-il... pas...

— Ah ! a interrompit le pirate, l'amour est une terrible chose....

{Po 113} — Oui, dit le maître de poste, surtout chez les femmes, car lorsque la mienne...

— Elle est jolie, dit Vernyct.

— Que trop !.... répondit mélancoliquement le maire ; car, je vous réponds... non. je n'en réponds pas...

Tous les convives se mirent à rire, et à louanger l'esprit de Gargarou, en lui disant qu'il éclipserait bien du monde à Paris, et qu'il n'était pas fait pour être maître de poste.

— Oh oui, dit-il, je devrais fourrager dans le gouvernement !...

— Allons, répondit Argow, vous entendez la politique...

— Ah ça. M. le comte, continua le maire en frappant sur le ventre d'Argow. n'interrompez pas le cours de mes idées... Nous sommes au dessert, et vous dites que l'amour vous {Po 114} brûle ; il faut donc que cette jeune fille soit bien belle !...

— Divine !... s'écria le pirate.

— Divine !... Est-ce qu'il serait pas possible de la voir ?...

— Non, dit Argow.

— Ce n'est pas, dit Vernyct, que M. le comte n'en aurait pas envie, c'est qu'il ne le peut pas, ajouta le lieutenant, qui ne demandait pas mieux que de brouiller son capitaine avec Mélanie, pour que le mariage manquât.

— Je ne le peux pas, double coquin !

— Ah, cela se gâte !.. dit le maire, les injures sont prohibées !...

— Si je le voulais ! à l'instant même elle descendrait !... mais vous êtes ivres....

— Non, crièrent-ils ensemble, c'est une mauvaise excuse....

{P 115} — Mon ami, dit le maire, si elle ne vient pas, nous croirons qu'elle vous mène par le bout du nez !... et c'est signe de malheur... du nez au front !...

— Silence, M. Gargarou ! je coupe la gorge à ceux qui médisent de ma fiancée...

— Cela se gâte !... dit tout bas le maire.... Ah bah, amenez-la, cette jeunesse !..... on ne vous la mangera pas !...

Argow craignant que le maire ne se fâchât, et voyant qu'il avait besoin de lui, pressé d'ailleurs par les plaisanteries dont ses complices l'assaillirent en ce moment, se leva et leur dit :

— Je vais la chercher, mais, mort-dieu 4 ! si quelqu'un se lâche et n'est pas respectueux, il aura affaire à moi !

{Po 116} — Ah ! dit le maire, nous sommes tous dans le gouvernement et la légitimité, de manière qu'il n'y a rien à craindre.

Argow sortit et monta chercher Mélanie.

— Ma reine, lui dit-il, qu'avez-vous ? vous êtes tremblante !....

— C'est le vent qui souffle, le froid, la solitude.

— En ce cas, venez, ma petite femme ?... venez.... présider à la fin de notre festin !...

— Non !.... je veux être seule..... s'écria-t-elle avec une énergie terrible !...

— Qu'est- ce que c'est que cette fantaisie-là !...

— Dame !... je suis femme !...

— Oui, mais moi, je suis homme !..

— Qu'est-ce que cela fait ? En France, ce n'est pas à moi à obéir...

{Po 117} — Je suis d'Amérique, dit Argow en fronçant le sourcil ; ma belle amie, pourriez-vous m'expliquer par quelle aventure votre robe est noire comme du charbon ?...

— C'est le vent qui a soufflé des cendres sur moi...

— Jeune fille, vous êtes une fleur, dit le pirate en lui lançant un regard foudroyant, prenez-garde à soulever l'orage qui brise les chênes !... et il se mit à regarder par la chambre avec une curiosité frénétique.

— Que me vouliez-vous ?... reprit ]\Iélanie avec un doux accent de voix qui couvrait toute la crainte horrible qui l'envahissait. — Voyant Argow contempler le lit avec une attention terrible, elle courut à lui, le prit par l'épaule, le força de la regarder, et lui lançant un regard enchanteur :

— Que me vouliez-vous donc ?...

{Po 118} — Que vous descendiez !.. dans la salle à manger !...

— J'y descendrai, M. Maxendi, répondit-elle avec un air de soumission b qui désarma le pirate. Il s'approcha, la saisit...

— Monsieur ! s'ecria-t-elle, je ne suis pas encore votre femme !.. et un effroi morte la glaça, en voyant le lit se mouvoir, ce qui indiquait que Joseph ne pouvait contenir son indignation, en imaginant probablement des choses qui n'existaient pas.

— Allons, suivez-moi ?.. mon ange, lui dit le farouche pirate ..

— Oh, Monsieur !.. non ! répondit-elle avec un geste rempli de grâce et d'expression, je ne suis pas habillée, je suis couverte de cendres, il faut au moins que je passe une robe..... dans dix minutes..... C'est bien le moins qu'en obéissant à vos ordres {Po 119} je sois maîtresse de ce que l'on n'a contesté à aucune femme, de ma toilette.

— Hé bien, je vous attendrai !..... dit le soupçonneux forban en s'asseyant.

— Puis-je m'habiller devant vous !.. Allez-vous-en, je vais vous rejoindre.

— Petite syrène !.... s'écria le corsaire en ouvrant la porte, je me confie en votre parole et je vais vous annoncer...

— Oui, dit-elle avec un gracieux sourire, soyez mon aurore !...

Elle écouta le bruit des pas du pirate, et lorsqu'elle ne les entendit plus, elle se hasarda dans la galerie, et s'en fut jusque dans l'escalier..... Elle entendit la voix d'Argow mêlée à celle des autres convives, alors elle accourut avec la légèreté d'une biche {Po 120} dans son appartement. Le vicaire était déjà hors de sa retraite...

— Mélanie, j'étouffais de rage !...

— Et moi de frayeur !.... Allons, mon ami, comment vas-tu sortir de cette caverne ?

— Avant d'en sortir, Mélanie, convenons d'une chose nécessaire pour ta délivrance à laquelle je viens de penser... Toutes les fois qu'une heure dans la journée ou dans la nuit, n'importe laquelle, sonnera, trouve-toi dans la chambre en te cachant dans le coin de ton lit : lorsqu'on tirera un coup de fusil, s'il y a une balle qui siffle dans ta chambre, elle te dira que l'instant d'après, il se passera quelque chose d'intéressant pour toi ; soit une pierre lancée avec une fronde et qui sera enveloppée d'une lettre, soit une flèche qui t'apportera un billet. A compter de {Po 121} dernain, ma bien-aimée, tiens-toi sur tes gardes !... que nous ne te blessions pas !... Adieu, reçois mon baiser de départ....

— Joseph ! nous reverrons-nous !...

— Comment, Mélanie, tu en doutes !... Mais, avant trois jours, je veux que nous soyons sur la route de Paris !...

— Allons, je te crois, puisque tu le dis... Adieu. — Et s'élancant dans leurs bras, ils se donnèrent un dernier baiser où tous les feux de l'amour résidaient.

— Oh ? ditMélanie, Joseph, quelle douceur !... Allons, sortons !...

Elle s'avança la première dans la galerie, et Joseph suivit de loin, prêt à se réfugier dans la chambre de Melanie, au premier bruit. Ils parvinrent jusque dans l'escalier, ils {Po 122} descendirent dans le vestibule, et comme le vicaire se glissait dans la cour pour regagner son sac de charbon... Argow ouvrit la porte de la salle à manger...

— Comment, mademoiselle, vous dites que vous voulez vous habiller...

— Est-ce que je ne le suis pas.... répondit-elle en pâlissant. Argow regardait dans la cour.

— Qu'est-ce que c'est que cette charrette ? demanda-t-il...

— Monseigneur, dit Jacques Cachel, vous manquiez de charbon, et je n'ai pas pu venir plutôt.. — M. Lesnagil, vous ne voulez pas mon reste ?

— Allons, dit Argow, débarrassez le perron de ces sacs... Un jour ou j'ai du monde !...

Cachel tâta ses sacs pour savoir si le vicaire était revenu, et voyant qu'effectivement ii remplissait son {Po 123} sac, il en jeta deux ou trois devant Argow : les sacs retentirent sur la voiture : puis, il prit le vicaire et le posa doucement, en saisissant le moment où le pirate, se retournant vers Mélanie, lui dit :

— Hé bien, cette robe !...

— Comment vouliez-vous que je la misse, je n'avais personne.

— Vous le saviez cependant, petite rusée, lorsque vous m'avez renvoyé...

En cet instant, Jacques Cachel, regardant Mélanie, dit :

— Vous n'avez plus rien à craindre !...

— A qui parles-tu ?...

— Vous n'avez plus rien à craindre, M. Lesnagil, continua le charbonnier, sans répondre à Argow, car vous êtes fourni de charbon pour au moins quinze jours ; à demain !.. {Po 124} Cachel s'en alla en faisant claquer son fouet, et galopper ses chevaux !...

— entrez, mademoiselle, dit monsieur Maxendi, et, prenant la main de Mélanie, il ouvrit la porte en s'écriant : « Voici Mme Maxendi !... »

Un murmure d'étonnement s'éleva à l'aspect de la belle Mélanie que la présence de son amant, et les dangers qu'il venait de courir, avaient décorée des plus ravissantes couleurs....

Mme Maxendi ! dit-elle avec énergie, jamais, messieurs ! un mariage veut un consentemeut, et, la hache sur la tête, je ne dirais pas « oui !... »

— Bravo! dit Vernyct, voilà de l'énergie... Eh bien, monsieur le comte.

— Monsieur le comte, s'écria Mélanie, celui qui prend le nom de {Po 125} Maxendi, n'est autre qu'un pirate, nommé Argow.

— Tu en as menti !... serpent ! s'écria Argow en colère ! tais-toi, jeune fille, si tu ne veux pas... Il la regarda en lui jetant un tel éclair que Mélanie devint muette un moment.

— Vous avez vu quelqu'un, mademoiselle ?.. dit-il, en se radoucissant.

— Je ne m'en cache pas, je viens de voir, à l'instant, celui que j'aime, et, avant deux jours, je serai arrachée de ces lieux !...

— Diahle, mais cela se gâte, s'écria M. Gargarou, vous ne me disiez pas cela, monsieur le comte.

— Tais-toi, imbécille !... lui répliqua le forban.

— Bravo ! dit Vernyct. il n'épousera plus.

— Jeune fdle, dit Argow, à voix {Po 126} basse, tu as élevé la tempêle, et tu y périras.

— J'avoue, dit-elle avec un naïf sourire, que je mourrais avec chagrin, au moment où je viens d'apprendre que je puis épouser Joseph, et qu'il n'est pas mon frère !...

— Mais, où l'avez-vous vu ?... demanda Argow étonné.

— A l'instant, dit-elle.

— Où était-il ?

— Devant vous.

Maxendi lâcha un effroyable juron, et lança des regards terribles sur l'assemblée.

— Votre amant est dans le pays !.. reprit-il, d'un air sombre qui annonçait la mort, vous m'épouserez !...

— Jamais, s'écria-t-elle, et s'il y a ici quelqu'un qui ait quelque pouvoir, quelqu'autorité, je l'adjure de me retirer d'ici, d'employer son pouvoir ; {Po 127} car je suis enlevée de force, et c'est un crime !...

L'énergie que déployait Mélanie était sublime, et Argow, craignant que le maire ne conçût de graves soupçons, malgré son ivresse, fit venir des laquais, et l'on ramena Méîanie, de force, dans son appartement.

CHAPITRE XXV CHAPITRE XXVII


Variantes

  1. Ah t {Po} ( nous corrigeons )
  2. soumis- / mission {Po}

Notes

  1. On attendrait « plus tôt ».
  2. On attendrait « dîner ». Cette faute, ainsi que celle qui précède, quelques lignes plus haut, sont probablement le fait du typographe.
  3. Le « de » paraît fautif : il faudrait avec ou dans.
  4. Jacques-Antoine Dulaure donne d'intéressants détails sur « la mauvaise habitude de jurer sur tous les membres du Christ et des Saints », que le pape Innocent III reprochait aux français » ( Histoire physique, civile et morale de Paris, [...], quatrième édition (Paris ; Guillaume et compagnie, libaires ; 1829), tome II, p.364).
        « On jurait, dans ce bon vieux temps, par dieu, par la mort dieu, par le corps dieu, par la tête dieu, par le sang dieu, par le ventre dieu. Ducange nous apprend ( au mot juramentum, tom. III, col. 1626 ) que l'on jurait aussi par la gorge de Dieu , par sa langue, par sa dent, par sa chair, par sa figure, par le poitron (poitrine) du dieu sanglant, par la forcelle dieu, par le faire dieu, etc. Tous ces jurons , et ceux dont le pape Innocent III fait mention, qualifiés au treizième siècle de vilains sermens, furent sévèrement prohibés par saint Louis, et tombèrent dans la suite en désuétude, soit par l'effet des chàtimens rigoureux que ce saint roi infligeait à ceux qui les proféraient, soit plutôt par les progrès de la civilisation. Ce changement se fit avec lenteur, et n'est pas aujourd'hui complètement opéré. Cependant ces juremens reçurent des modifications qui les rendirent moins sacrilèges.
        » On substitua au mot Dieu les syllabes, di, dié, dienne , bleu, guieux, etc. ; au lieu de par dieu, corps dieu, mort dieu, tête dieu, ventre dieu, sang dieu, etc. , on dit pardi, pardïè, corbleu, pardienne, mort bleu, mordienne, tête bleu, cap de dis, ventre bleu, sang bleu, sang dis. Dans les conversations familiéres, au treizième siècle, le juron des femmes etait diva (déesse), et celui des hommes, par l'ame mon père, ou foi que dois à l'ame mon père, ou foi que dois à tel saint, et même par la foi de mon corps. On jure encore dans quelques départemens par mon ame, et presque dans toute la France par ma foi. Mais ces jurons , et ceux dont on use aujourd'hui, sont innocens, si on les compare à ceux qu'on proférait aux douzième et treizième siècles : en fait de juremens grossiers et sacrilèges , nos bons dieux sont incontestablement nos maîtres. » ( ibid., p.365 n.1 se prolongeant p.366 )
        Au XXe siècle, mordieu — déjà usité à la fin du XVIIIe siècle ( Voltaire, Boufflers, Mme d'Épinay, Diderot, Jean Bart, ... ) — remplaça mort-dieu et entra dans le Dictionaire de l'Académie Française.