M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXVII.

Argow furieux. — Il veut s'enfuir avec Mélanie. — Plan du Vicaire. — L'Hôtesse le sert. — Dévouement de Cachel. — Mélanie est enlevée.



{Po 128} ARGOW furieux, ordonna de faire les recherches les plus actives ; elles lui prouvèrent que personne n'avait pu s'introduire au château sans être vu : cependant, comme il lui était impossible de douter que Mélanie n'eût revu Joseph, puisqu'elle avait appris les circonstances de ses pirateries, qu'il avait si grand soin de cacher, il tomba dans une étrange perplexité, mais il n'était pas homme à y rester long-temps. L'obscurité qui régnait dans cette aventure subite, l'énergie déployée par Mélanie, les {Po 129} soupçons que les paroles de la jeune fille devaient exciter dans l'esprit de M. Gargarou, tout décida le pirate à frapper un grand coup. Il y réfléchit toute la nuit, et le matin même, il résolut de mettre son dessein à exécution, pour se défaire des recherches et de la présence du dangereux ennemi qu'il avait en la personne de l'amant de Mélauie.

Ce projet était de partir sur-le-champ pour le village de Durantal, situé au milieu des montagnes du Dauphiné, lieu charmant et retiré, où il possédait un château et une terre considérable qu'il n'avait pas encore visitée. Il ordonna tout pour son départ ; il fit demander des chevaux à M. Gargarou, et l'invita à déjeuner, afin de savoir quel effet avait produit sur lui la scène de la veille, et, en cas de soupçon, décider {Po 130} comment il les efiacerait de l'esprit du maître de Poste.

Ces préparatifs eurent lieu le plus secrètement possible, afin que personne ne pût se douter du projet de Maxendi. Cependant, comme on ne se défiait point de Jacques Cachel, et que Jacques Cachel, était resté toute la nuit au bord de la forêt, il sut dès le matin que le pirate allait faire un grand voyage, car le cuisinier lui paya son charbon, et refusa son bois, en lui disant qu'il allait en Dauphiné.

Sur cette nouvelle, Jaeques enfourcha un de ses chevaux, il accourut à bride abattue à sa chaumière, et, faisant monter sur-le-champ le vicaire sur un autre cheval, il lui raconta, en revenant vers le château, le nouveau dessein du matelot. Joseph embrassa Cachel pour son {Po 131} dévouement, et il se mit à réfléchir sur ce qu'il y avait à faire dans une semblable conjoncture. Or, on sait que l'amour ne tient pas un flambeau toujours allumé pour lui, car il est aveugle, il le tient pour éclairer les amans, aussi le vicaire eût-il bien vite formé son plan de défense.

— Cachel, lui dit-il, connais-tu beaucoup de bûcherons, dans cette forêt, et pourrais-tu en rassembler un bon nombre, dans peu de temps ?

— En une heure, j'en aurai dix, ou douze, que faut-il faire ?...

— Il faut, mon ami, les poster au commencement de la forêt, en les armant jusqu'aux dents ; il faut de plus, barrer le chemin avec ta charrette, et je viendrai te rejoindre dans peu, pour te donner les dernières instructions !.... Mélanie est à nous...

Cachel s'élanca dans la forêt, et {132} Joseph an village de Vans. En approchant de l'anbcrge de M. Gargarou, il cacha son visage, et se mit à épier avec soin, quelles étaient les personnes qui se trouvaient dans la salle. Comme il regardait, le maître de poste et Vernyct sortirent : effrayé, le vicaire s'échappa au grand galop en courant vers Septinan. Quand il se fut éloigné, il se retourna, et voyant Gargarou et le lieutenant se diriger vers le château, il revint à pelits pas vers l'auberge du Grand I vert. Il y entra hardiment, après avoir attaché la bride de son cheval à l'un des anneaux de fer qui garnissaient le mur ; rhotesse était seule ; aussitôt qu'elle aperçut Joseph, elle lui fit signe de marcher avec précaution, et elle l'emmena dans une chambre haute, où madame Hamel et Finette se trouvaient.

{Po 133} — Madame, s'écria le vicaire. Mélanie est a moi, pour peu que vous vouliez me seconder...

— Que faut-il faire ?..

— Maxendi n'a-t-il pas demandé des chevaux ?...

— Oui.

— Avez-vous un postillon sur le dévouement duquel l'on puisse compter ?...

— Oui, un joli garçon, qui fait pour moi tout ce que je veux !

— Hé bien, madame, si la pensée de sauver une infortunée a des mains d'un pirate effronté, vous touche, et si la réunion de deux êtres qui s'adorent vous émeut, c'est entre vos mains ; donnez ce postillon à Maxendi, et qu'il lui amène des chevaux ombrageux ; tenez, voilà cent louis !.. ( et le vicaire jeta sur la table un rouleau de napoléons ) voilà deux mille {Po 134} francs pour lui, s'il veut consentir à suivre mes ordres.

— Et de quoi s'agit-il ?.. demandèrent à la fois Finette, madame Hamel et la maîtresse de poste.

— Il s'agirait, continua le vicaire, de faire prendre le mords aux dents à ses chevaux, lorsqu'il sortira du château, de conduire M. Maxendi par la forêt ; et, là, de ne s'épouvanter en rien de ce qu'il y arrivera, lorsqu'il se trouvera arrêté par deux charrettes.

— Ce n'est que cela, dit la maîtresse de poste, mon jeune postillon vous servira à merveille, et seulement pour l'amour de moi !...

— Ce n'est pas tout, reprit le vicaire, il faudra que vous, madame Hamel, et vous. Finette, vous alliez m'attendre à Septinan, que vous fassiez préparer la chaise de poste, {Po 135} qu'elle soit prête, et que les chevaux restent toujours attelés !.. Vous nous attendrez... allez, courez!...

— Pour cela, il ne faut qu'un petit bout de lettre à notre confrère, dit la jolie hôtesse, et je vais l'écrire au plutôt, sur le champ, n'est-pas ? Catherine, de l'encre !..

— Pas tant de pétulance, madame, dites-moi, je vous prie, ne connaîtriez-vous pas, dans le village, un bon tireur d'arc, car vous avez sans doute une compagnie de chevaliers comme à Aulnay-le- Vicomte.

— Certainement, et le plus adroit, le coq d'ici, c'est votre berger... répondit madame Gargarou.

— Maintenant, reprit Joseph, il ne me faut plus qu'un fusil chargé à balle, du papier et de l'encre.

En une minute, le vicaire eut tout ce qu'il demandait. Il écrivit à {Po 136} Mélanie de suivre Argow, en jouant un grand désespoir, et de s'effrayer beaucoup lorsque les chevaux prendraient le mords aux dents, afin de ne pas paraître de connivence, et ne pas éveiller les soupçons du rusé pirate, mais qu'à l'entrée de la forêt, douze hommes apostés s'empareraient du forban, et la délivreraient.

Ayant tout expliqué, il s'échappa de l'auberge, laissa madame Hamel ébahie, parce qu'elle ne comprit rien à tout cela, laissa Finette et l'aubergiste qui comprenaient tout, et il courut chez le berger, dans la maison duquel il était né, et dont il portait encore le manteau, afin de disposer le reste, et prévenir Mélanie.

Pendant que le vicaire prenait toutes ces mesures avec une activité qui lui faisait trouver les momens trop courts, Argow, ayant remis l'intendance {Po 137} de ses biens à Vernyct, ayant tout ordonné, tout prévu, finissait de déjeûner avec M. Gargarou, auquel il proposa de l'accompagner dans une promenade qu'il comptait faire avec sa jeune fiancée.

— Elle est donc devenue moins mutine qu'hier ? car elle vous accusait de choses qui sont contraires à l'esprit du gouvernement légitime...

— Reste de folie !.. répondit le matelot, en fascinant le maire par un regard qu'il lui lança en cherchant à deviner ce qu'il pensait ; — « la nuit porte conseil, vous allez la voir... »

Aussitôt, Argow, laissant le maire sous la garde de Vernyct auquel il jeta un regard significatif, se dirigea vers la chambre de Mélanie, qui, malgré le froid, tenait ses fenêtres constamment ouvertes, depuis que Joseph l'avait avertie des dangereux {Po l38} signaux qu'il pourrait faire ; aussi, elle avait soin de se ranger duns un coin, à chaque heure qui sonnait à la grosse horloge du château. Ces petits soins, l'attente, et l'espoir, l'avaient rendue moins sombre et moins pensive ; elle chantait, et s'habillait avec recherche ; enfin, son appartement, qui lui avait paru si triste, était devenu, pour elle, un palais, depuis que Joseph y avait porté l'espérance.

Elle passa la nuit au milieu des rêveries les plus délicieuses. « Puisqu'il n'est pas mon frère, s'était-elle dit, nous nous épouserons... nous serons heureux d'un bonheur sans trouble, sans nuage. » Et, là-dessus, elle dévorait l'avenir, en bâtissant mille projets, songeant à mille voluptés, appelant Joseph sans rougir, et arrêtant sa pensée sur les plaisirs {Po 139} de l'hymen, avec une rare complaisance.

Pour elle, cette nuit fut presque le bonheur même ; car l'aurore du plaisir, l'espérance, est comme l'aurore du jour, belle, splendide, fraîche, élégante, gracieuse, et j'ignore si le plaisir en réalité est plus voluptueux que le plaisir espéré par la pensée !... je laisse ce problême à décider à de plus savans que moi !

Lorsque l'âme est ainsi disposée, une jeune fille, candide et naïve comme Mélanie, sourit à tout ce qui l'approche : aussi, lorsque le farouche pirate entra, elle quitta la fenêtre, et accourut vers lui, semblable à l'innocence qui offre à manger à un serpent : tous ses traits respiraient le bonheur...

— Mademoiselle, dit Argow, il faut me suivre à l'instant, et songez, {Po l40} que s'il vous échappe un seul mot défavorable pour moi, si vous ne paraissez pas telle que vous devez être avec celui qui veut vous épouser... je vous brise comme un verre.

— Certes, M. Maxendi, vous ne me ferez pas mourir ; car, la vie, depuis hier, m'est devenue trop précieuse... mais, avec toute l'envie que j'ai de vous plaire aujourd'hui, je ne puis m'en aller avec vous, que lorsque onze heures seront sonnées...

— Quel est ce nouveau caprice, ma reine, dit le forban en regardant Mélanie avec attention ; cache-t-il quelque piège, comme votre désir de vous habiller, hier au soir ?...

— Comment, s'il cache un piège !... je le crois, répondit-elle en penchant sa tête d'une manière séduisante, ne sommes-nous pas tout piège, nous autres femmes ?...

{Po 141} — Oui, mais nous sommes toute force, nous autres hommes !... et je veux que vous me suiviez à l'instant même.

— Vous vous trompez, mon cher M. Maxendi, vous ne le voulez pas !.., vous croyez le vouloir..., reprit Mélanie, en cherchant à gagner du temps. Je suis persuadée que dans deux secondes vous ne le voudrez plus...

— Comment cela ? arrière-petite-fille b de Satan !...

— Si je vous promettais de vous embrasser, ici, lorsqu'onze heures sonneront !... et devons suivre après, partout où bon vous semblera...

— M'embrasser ! me suivre ! ... s'écria le pirate stupéfait de l'expression de la malicieuse coquetterie qui régnait dans la pose, le visage, et le regard de Mélanie ; en vérité, je {.Po 142} ne conçois plus rien !... les femmes sont toutes uniques !...

— Allons, reprit-elle en souriant légèrement, le marché vous plaît-il !...

— Quelle heure est-il ?... s'écria Maxendi en tirant sa montre : il ne s'en fallait pas de dix secondes que l'aiguille arrivât sur la soixantième minute. « Je vais avec le château !... dit-il en regardant Mélanie avec uu air ironique.

— Je ne m'en dédis pas !... répondit cette charmante fille.

— J'accepte, s'écria le matelot, et il s'élança sur Mélanie pour la saisir dans ses bras et l'embrasser.

— Il n'est pas onze heures !... cria-t-elle avec énergie, et en se défendant. Maxendi l'avait prise, et la tenait entre ses bras ; elle détournait sa bouche avec répugnance, et ce débat avait lieu devant la fenêtre.. onze heures {Po 143} sonnent ! — En entendant le son de l'airain, Mélanie veut se retirer de la fatale fenêtre, un coup de feu part, la balle enlève une des boucles de cheveux qui se jouaient contre les tempes de la jeune fille, frise l'oreille du pirate, et va mourir dans la porte... .

— Mille canons ! mort et fiirie ! satan incarné, je te payerai cela !... . je vois ton frère, et dans peu je vais le tenir sous de bons verroux. Quel tireur !... allons, branle bas l'équipage ! à vos postes !...

En criant ainsi, le matelot courait dans la galerie, et volait s'emparer lui-même de Joseph. Mélanie, restée seule, n'eût que le temps de se rejetter 1 en arrière, de tomber à genoux pour remercier Dieu de ce que le pirate ait pris le change, en croyant qu'on en voulait à ses jours {Po l44} VICAIRE et, comme elle se relevait une flèche siffle, et rejoint la balle sur la porte de l'appartement. La jeune fille saute dessus avec l'avidité de l'amour, elle saisit le billet, rejette la flèche dans le fossé; et, après avoir lu le billet, elle l'avala, et se mit à regarder ce qui se passait dans la plaine. Tremblante, comme une fauvette poursuivie, elle vit son frère et le berger s'enfuir sur leurs chevaux avec la rapidité d'un nuage chassé par le vent du nord, et le pirate rester confus avec ses gens, car ils étaient tous à pied. Argow, en fureur, les maltraitait, et paraissait leur donner des ordres pour s'emparer de Joseph, s'il revenait ; mais, bientôt, il les quitta, et revint au château. Elle l'entendit avec effroi s'avancer dans la galerie, et il parut devant elle en proie à une fureur sans égale.

{Po 145} — Allons, serpent d'Afrique, suivez-moi ?... dit-il en la fixant par un regard absolu.

Mélanie effrayée suivit le forban, qui la conduisit à la salle à manger où l'honnête Gargarou avait bien de la peine à faire raison à Vernyct de toutes les santés que ce dernier lui portait.

— Ah ! ah ! s'écria-t-il en voyant Mélanie, voilà la femme future de M. Maxendi...... elle est donc plus raisonnable, ce malin ! allons, mon administrée, quel jour vous mariez-vous ?... je suis tout prêt...

— Oui, mais je ne le suis plus, reprit Argow en colère, et nous allons EM;virer de bord... tu sais ce que je t'ai dit Vernyct, ajouta-t-il en regardant son lieutenant, veille sur lui, et s'il reparaît, ne le manque pas !... Monsieur le maire, reprit-il en tendant {Po 146} la main au maître de poste sur un signe du lieutenant, si vous voulez venir nous conduire un petit bout de chemin, je vous donnerai les instructions nécessaires...

— Pour doubler ma poste...

— Oui, reprit ironiquement Argow, pour doubler votre poste.

Les chevaux étaient attelés à la calèche du pirate, et le jeune postillon paraissait avoir beaucoup de peine à les contenir ; mais, si le maître de poste n'avait pas eu son rayon visuel un peu altéré par les pétillans produits de la Champagne, il aurait remarqué que son postillon s'arrangeait de manière, que tout en semblant retenir les chevaux, il les piquait violemment avec ses éperons.

— On nous a donné des chevaux neufs !... dit-il en soutenant la tremblante Mélanie, à laquelle le postillon {Po 147} fit un signe d'intelligence. Lorsque la jeune fille fut montée, les chevaux s'emportèrent, mais il les retint, et joua parfaitement bien son jeu, car, aussitôt que M. Gargarou et le pirate furent assis, les chevaux partirent comme s'ils avaient des légions de diables à leur poursuite.

Mélanie jeta les hauts cris... « Nous allons verser !.. où m'emmène-t-on !.. au secours !... »

— Ne craignez rien, ma belle petite dame, dit M. Gargarou. Monsieur le comte, dit-il à Maxendi, la calèche est-elle bonne ?

— Oui, répondit Argow.

— Nous n'en irons que plus vite ! le jeune homme est bon postillon, c'est un cousin de ma femme.

— Eh bien, où nous mènes-tu ?... demanda le pirate.

{.po 148} — Au secours !... on m'enlève malgré moi, criait toujours Mélanie.

— Où je vous mène ? répondit le postillon, je ne vous mène pas, ce sont les chevaux, car je n'en suis pas le maître !... ( et le rusé gaillard les éperonnait ) ; c'est la première fois qu'ils vont à la voiture.

— Voyez-vous, dit le maître de poste, ils ont pris le mords aux dents.

— Prends par la foret ! s'écria Maxendi, je ne demande pas mieux.

— J'irai si je peux ! répondit le postillon qui enfila la route du bois en paraissant emporté par ses chevaux. Mélanie criait toujours, Gargarou, la consolait en répétant qu'il n'y avait pas de danger, et Argow, inquiet pour sa proie, regardait chaque ornière, et parlait au postillon qui n'écoutait rien.

{Po 149} Enfin la calèche roulait avec une effrayante rapidité dans le chemin de la forêt. Du plus loin que le postillon apperçut les deux charrettes, il demanda passage en criant et faisant claquer son fouet, mais les charrettes restèrent immobiles. Ce danger palpable, émut fortement le maître de poste, qui tremblait pour la vie de ses quatre chevaux, qui devaient se fracasser contre les charrettes ; le postillon et le maître de poste criaient à tue-tête ; Mélauie tremblait de peur, car elle savait que c'était en cet endroit que son enlèvement allait avoir lieu ; Argow regardait en avant pour examiner le choc et sauver Mélanie ; et le bruit était tel, que personne n'entendait le pas des chevaux qui suivaient la voiture.

En une minute, la calèche arrive entre les charrettes, et les deux {Po 150} premiers chevaux s'écrasent et tombent, Mélanie jette un cri, le postillon se débarrasse, Gargarou gémit, et Argow se sent saisir et serrer par des cordes qui le prennent par le milieu du corps, de manière qu'il ne put faire aucun mouvement ; il jura comme les Treize Cantons, et acheva de casser la voiture par les efforts qu'il essaya pour se soustraire à la force par laquelle Cachel l'entourait impitoyablement ; le vicaire se saisissait de Mélanie joyeuse ; deux hommes contenaient Gargarou, et les trois autres leurs fusils braqués sur la poitrine du domestique d'Argow, l'empêchaient de s'opposer à cet enlèvement. 2

Le pirate, écumant de rage, fut garotté de telle sorte, qu*il était forcé de rester immobile comme une masse inerte : on lia le maire sans écouter ses réclamations et on les plaça tous {Po 151} trois sur une charrette. Argow, comme tous ceux qui ont un grand caractère, et qui conçoivent la force, ne dit plus rien, et contempla le vicaire avec une rage concentrée. Gargarou, comme tous les imbéciles qui croyent que les cris et la plainte peuvent changer le Destin, se tuait de dire aux charbonniers : « Je suis le maire de Vans !... déliez-moi !... » On ne l'écoutait pas. Il cherchait des yeux son postillon, mais le rusé jeune homme s'était caché.

Le vicaire ordonna à Cachel de rétablir la calèche, on releva les chevaux en remplaçant les deux qui s'étaient tués, il remit Mélanie dans la voiture : et lorsque tout fut arrangé, que les complices de Cachel se furent enfuis, le vicaire dit au bûcheron :

— Vous enfermerez ces trois hommes {Po 152} dans votre cave, et vous les y tiendrez jusqu'à ce qu'un exprès vous remette une lettre de moi, qui statuera sur leur sort. Nourrissez-les ! empêchez qu'ils ne s'évadent ! et, dans votre intérêt, tâchez que leurs cris ne soient point entendus. Si cet enlèvement donnait lieu à quelques poursuites, instruisez-m'en sur-le-champ, je les ferai cesser.... Tenez ?.. Et le vicaire remit une bourse pleine d'or à l'honnête Cachel. Le bûcheron couvrit les trois captifs avec des sacs, et il fit trotter ses chevaux vers Aulnay.

Lorsque le vicaire fut seul avec Mélanie, que Cachel fut loin, le jeune postillon reparut, et ramena au grand galop la calèche d'Argow à l'auberge. JMélanie, en apprenant la part que l'hôtesse avait prise à sa délivrance, lui laissa une chaîne d'or pour {Po 153} souvenir ; Joseph lui paya grassement les deux chevaux tués, et récompensa encore le postillon, qui le mena sur-le-champ ventre à terre à Septinan.

Là, Mélanie et son frère reprirent leur voiture, et le postillon fut chargé de reconduire la calèche au château de Vans.

La jeune fîlle, au comble de la joie, embrassa madame Hamel et Finette, et la chaise de poste vola vers Paris, avec la célérité d'un solliciteur gascon qui apprend que son cousin, au neuvième degré, vient d'être nommé ministre.

CHAPITRE XXVI CHAPITRE XXVIII


Variantes

  1. sauver un infortunée {Po}
  2. arrière-petite / fille {Po} (nous ajoutons le trait-d'union oublié)

Notes

  1. La forme rejetter était déjà désuète en 1822.
  2. Remarquons dans ce passage l'usage successif du présent, du passé et de l'imparfait, marquant ainsi le rythme de l'action.