M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXVIII.

Bonheur de Mélanie. — Chagrin du Vicaire. — Ses combats. — Il l'épouse.



{Po 154} Quelles scènes d'amour ! quel gracieux voyage ! Mélanie accabla son frère sous les roses : un déluge de caresses enchanteresses l'inonda, et, malgré le remords qui commençait à le ronger, il ne put se refuser à savourer ce charme qur n'était plus aussi criminel.

— Joseph, disait Mélanie emportée par la rapide voiture, Joseph, nous allons nous épouser, nous ne sommes plus frère et sœur ; c'est-à-dire, nous nous le serons toujours, mais nous {Po 155} joindrons, aux doux sentimnens de notre enfance, celui qu'une femme doit à son mari, celui qu'un époux doit à sa femme. Je ne serai plus si pâle, et c'est toi qui me donneras la beauté nouvelle dont mes joues se pareront.... N'est-ce pas Finette ?.... Joseph, tu ne me dis rien, tu regardes la campagne.... Elle est triste et nous sommes gais, pourquoi, lorsque nos cœurs sont en délire, et qu'en voyant ta Mélanie, tu jouis de l'aspect du bonheur, cherches-tu, de tes yeux, l'hiver, emblème de la tristesse.

— Mélanie, répondit le vicaire, ne conçois-tu qu'une joie bruyante ?....

— Oh ! non, non, mon amour, ma vie, mon bonheur, non, je connais le silence auguste de la volupté : mais, ajouta-t-elle en souriant et en ôtant elle-même la main dont le vicaire couvrait son front, ne faut-il pas {Po l56} qu'une jeune fille parle uu peu....... Cependant, Joseph, si ce babil de l'ivresse te déplaît, je vais me taire...

— Oui, tais-toi, Mélanie !

La jeune fdle ne dit plus rien, et elle commença à regarder son frère avec un espèce d'inquiétude. — « Depuis quand, murmura-t-elle, les paroles de Mélanie ne plaisent-elles plus â Joseph ! »

— Ma sœur, répondit le vicaire en retenant des larmes prêtes à s'échapper, je crois t'avoir prouvé que je t'aimais.... Fille céleste, vierge ! ajouta-t-il en laissant tomber une larme sur le visage étonné de sa sœur, je ne puis adorer que toi, pourquoi soupçonner mes sentimens ? va...... je te donnerai la plus grande preuve d'amour qu'un homme puisse... Il s'arrêta. Et... dit-il, pour comble de grandeur, tu l'ignoreras...

{Po 157} — Tu pleures, Joseph, ( et Mélanie pleurait ) tu pleures !.... qu'as-tu donc....

— Mélanie, je pleure de bonheur !

Elle le regarda avec un effroi dont elle ne se rendit pas compte. Elle se garda bien d'ouvrir la bouche, et, pendant le reste du voyage, elle épia avec le soin curieux de l'amour, le moindre geste, le moindre regard, la moindre parole du vicaire.

Ce dernier, s'apercevant de l'inquiétude de sa sœur, s'empressa de la dissiper en secouant la mélancolie qui s'était emparée de lui, du moment où il se mit à réfléchir à la nouvelle barrière qu'il avait élevée lui-même entre lui et Mélanie, mais, ses douces caresses, ses paroles ne purent dissiper le nuage qui s'était formé dans l'âme de la jeune fille.

{Po 158} Bientôt ils arrivèrent à Paris, et se retrouvèrent dans leur hôtel de la rue de la Santé. En y entrant, Mélanie saisit son frère, et l'entraînant hors du salon, elle lui montra, par un geste plein de grâce, le siège ou il s'était assis avant que de partir, et elle lui dit : — « C'est là que je pensais à toi !...... Ah ! reprit-elle, j'y pensais partout. »

Le vicaire tomba dans une mélancolie aussi profonde que celle qui l'avait saisi, lorsqu'il découvrit que Mélanie étant sa sœur, il ne pouvait pas l'épouser. Cependant cette perpétuelle rêverie avait un certain charme, car dans cette nouvelle position, la défense sociale n'était pas la même : elle n'était plus aussi forte, mais les combats de Joseph avec lui-même n'en furent que plus violens. {Po 159} L'histoire de sa mère lui revenait sans cesse à la mémoire, et ne trouvant rien en son cœur qui lui fit mépriser soit madame de Rosann, soit M. de Saint-André, il se servait de cette aventure comme d*un bouclier. On doit juger facilement de la violence de ces combats, si l'on songe un instant à l'esprit religieux dont le vicaire était imbu. La foi du serment, sa conscience, sa croyance à la religion, tout rendait ce déchirement de son âme mille fois plus cruel, car à cote de ces liens, il s'élevait un des amours les plus passionnés et les plus purs qui soit entré dans le cœur d'un homme. Cette souffrance bizarre de l'àme ne peut pas être décrite ; l'imagination même ne la conçoit pas, car il faudrait se représenter exactement toute l'âme du vicaire.

{Po l60} — « Hé quoi ! écrivait-il (1), si j'épouse Mélanie, ne resle-t-elle pas pure ? Elle ignore ma qualité de prêtre, elle sera toujours vertueuse. Moi eul je serai criminel, et encore qui le saura ?... « Dieu, malheureux ! » me répond ma conscience, mais ne pardonnera-t-il pas à tant d'amour ?... et au reste, Mélanie ne vaut-elle pas 1 éternité. Quel amant aura fait un aussi grand sacrifice !... Oui, Mélanie, oui, beauté céleste, je t'épouse, je ne puis souffrir plus long-temps la vue de tes yeux qui se tournent languissamment vers moi ; c'est une lâcheté que de tarder ;... d'ailleurs, le bon curé ne m'a-t-il pas dit, en me {Po 161} quittant, que l'on n'était pas criminel en obéissant à la nature.. ah ! j'en crois cette âme simple... Ah Mélanie ! douce épouse ! si tu montes aux cieux, tu imploreras mon pardon et ta main me tirera des enfers !... O supplice !... mais quoi, Joseph, c'est de l'égoïsme, tu n'oses te sacrifier !.. Allons, lâche, du courage. »

[{Po 160}] (1) Ce fragment a été trouvé dans les papiers que j'ai dérobés à l'infortuné jeune homme. { Note de l'Éditeur. )






« Non, je ne le puis, car Mélanie ne serait que ma maîtresse ! Elle l'ignorera, elle se croira mon épouse, mais moi je sais le contraire, et c'est peu délicat, ce n'est pas d'un honnête homme. La rigide vertu ne veut pas que je l'épouse. Mourons !... oui. mais elle meurt !... »






« Comme elle m'a souri tout-à-l'heure !... ô visage divin !... ô Mélanie! {Po 162} je t'épouserai !... ce moment à tout décidé !... non, la figure des femmes brille d'une certaine grâce que rien ne peut définir... ô que je grave à jamais ce moment dans ma mémoire, car un rayon du ciel est descendu sur Mélanie, et me l'a montrée comme mon épouse !.. D'ailleurs,5 les prêtres se mariaient autrefois ! nos frères, les protestans, dans la même religion, se marient ? je ne serai pas si coupable !... »






Ces phrases donnent une idée exacte de la situation dans laquelle se trouvait l'âme de Joseph. Il n'avait que deux pensées, deux nutations 1 dans l'âme : « L'épouserai-je ?... oui. » Alors sa mélancolie devenait douce et Mélanie espérait. — « L'épouserai-je ?... Kon. » Dans ces instans de vertu, il {Po 163} était sombre, sauvage, et son amante inquiète pleurait en secret.

On sent combien Mélanie dut être chagrine. Elle participait d'autant plus à la préoccupation de Joseph, qu'elle l'ignorait : elle ne concevait pas ce qui pouvait l'avoir rendu tel, au moment où le bonheur les environnait ; mais comme elle aimait, avec cette douce soumission, ce respect qu'a celui qui aime le plus, elle n'osait interroger son frère : elle le regardait en pleurant, elle déplorait son peu de confiance, et dévorait sa propre douleur.

Néanmoins, an bout de quelques jours, un soir, qu'elle était assise au coin de la cheminée, qu'ils se trouvaient seuls, Mélanie, quitta la bergère, vint se poser sur les genoux de Joseph qui regardait tristement et sa sœur et le feu tour-à-tour, et là, {Po l64} préludant par des caresses pleines de grâce et de suavité, elle finit par déposer sur la bouche de Joseph un long baiser d'amour, et, passant plusieurs fois ses mains sur ses cheveux, le contemplant dans ses yeux avec curiosité, elle lui dit :

— Joseph, depuis huit jours que nous sommes revenus et réunis, tu ne m'as pas souri ?... Sais-tu que le mariage a une aurore peu brillante... Mon ami, j'ai respecté huit jours le secret de ta mélancolie... sais-tu que c'est beaucoup pour une femme.... c'est trop pour toi, de cacher la cause de ton chagrin !... pourquoi ne sommes-nous pas unis ?... je n'en souffre pas, parce que je me doute bien que cela ne peut tarder, car tu m'aimes, n'est-ce pas ( il fit un douloureux signe de tète )?... Eh bien ! qu'as-tu, Joseph ? verse ton chagrin dans mon {Po 165} sein, il est fait pour cela ?... J'ai plus de tristesse en ignorant, que si j'étais instruite... Allons, monsieur !.. car je t'appellerai monsieur... Lorsque les gens me diront que les chevaux sont mis, je dirai : monsieur est-il habillé ? ce monsieur sera Joseph, mon frère, mon mari...

Ces paroles empreintes d'une grâce enfantine, qui rappela à Joseph la scène du Val-Terrible, le tirèrent de sa léthargie, il pensa tout-à-coup, qu'en effet, il n'était plus seul, que sa sœur partageait son chagrin, qu'elle en avait été témoin, et que leur confiance exigeait qu'il donnât un motif à sa mélancolie.

— Mélanie, dit-il avec émotion en lui prenant les mains et la regardantavec fixité.

— Oh Joseph ! ne me contemple {Po 166} pas ainsi, j'ai peur... tu me perces l'âme...

— Mélanie, reprit-il, je suis triste à juste titre, et je vais te dire pourquoi : Je n'ai point de nom, je suis un enfant naturel, cette naissance apporte aux yeux du monde une espèce de tache, et j'éprouve de la honte à...

— O Joseph !... Joseph, s'écria Mélanie en l'interrompant, je te connaissais mal !..... puisque je ne te croyais pas capable d'une telle petitesse, et... tu ne me connaissais pas du tout, si tu as pensé un instant que cette misère sociale pouvait entrer dans mon âme... ô mon ami, je rougis pour toi !.. cruel !...

— Ame divine ! s'écria Joseph, les yeux pleins de larmes, qui ne sacrifierait pas son âme pour toi ?..

— Comment, mon frère, c'est pour {Po 167} cela que tu te chagrinais !... que je suis aise d'avoir parlé.

Alors le-vicaire affecta dans ce moment une fausse joie qui fit tressaillir Mélanie.

— Ah, dit-elle, je ne te verrai plus triste, et nous allons nous marier !.. Joseph la couvrit de baisers et se retira. Lorsque madame Hamel rentra et que Mélanie lui conta naïvement le sujet de la tristesse de Joseph, la bonne femme se mit en colère, pour la première fois de sa vie, et s'écria :

— Je ne reconnais pas là mon élève !...

Deux jours après, comme Joseph avait encore dans ses manières et ses paroles des restes de tristesse, Mélanie saisit un moment où il était renfermé dans son cabinet, et elle y frappa.

{Po 168} — Qui est là ?... demanda une voix brusque.

— Oh je ne réponds pas à un pareil accent ! parle autrement, Joseph, et je dirai que c'est Mélanie.

— Tu peux entrer, ma sœur !.. répondit-il doucement.

— C'est cela ! dit-elle avec une charmante naïveté ; comment, mon ami, ajoula-t-elle en s'approchant de lui, vous me fuyez ? voilà deux jours pendant lesquels je suis privée de tout ce qui soutient mon existence.. parle-moi, mon chéri, le son de ta voix fera cesser ma souffrance.

— Pardonne-moi, ma sœur, mais une disposition d'âme, dont je ne puis secouer le joug, m'attriste, mes sens sont égarés, obscurcis, et les notions du bien et du mal deviennent indistinctes pour moi...

{Po 169} — Et c'est, interrompit Mélanie, lorsque tu es en cet état que tu me fuis ? il me semble que si jamais mon âme tombait en langueur, je te chercherais pour la dissiper. Il me souvient, de m'étre ainsi trouvée quelquefois, c'était pendant ton absence, soudain je pensais à toi, à ta parole si douce, à tes formes charmantes,... et toute ma peine s'enfuyait !...

— Tu l'emportes, ! démon... s'écria le vicaire... et il pressa Mélanie contre son cœur.

La jeune fille le regarda avec un étonnement inconcevable, car, cette parole, cette action, furent marquées au coin de la folie.... — « Qu'as-tu Joseph?...

— Ce que j'ai !.. je t'épouse.. je me fiance à toi pour jamais !.. heureux, Mélanie, si la Mort ne nous écoute pas !...

{Po 170} — Que dis-tu, tu m'effrayes !...

— Non, non, ne t'effraye pas ! Maintenant, ajouta-t-il avec un rire sardonique, je vais être gai, bien gai !.. je viens de prendre mon parti !..

— Quelle voix !... Joseph, mon ami, tu souffres,... Joseph ?

— Hé bien ! qu'as-tu ?.... je t'épouse.... Après un moment de silence, il lui dit, en la saisissant avec force par le bras :

— Mélanie, je t'en supplie, avoue-moi... écoute !...

— J'écoute.

— Dis-moi, reprit-il avec un mélodieux et plaintif accent de tendresse, dis-moi, si pour nous appartenir l'un à l'autre il fallait n'être que ma maîtresse, que ferais-tu ?

Elle pencha la tête vers la terre.

— N'hésite pas a ! cria le vicaire, {Po 171} c'est notre mort !... réponds, oui !... non !...

— Joseph, répondit-elle avec la flamme de l'amour dans les yeux, et sur les lèvres le doux sourire de l'innocence, je n'hésite pas.

— Que ferais-tu donc ?

— Je noierais mon infamie dans ton sein ! s'écria-t-elle avec une énergie brûlante ; je serais tellement vertueuse, bonne, tendre, que personne n'aurait le courage de me condamner et mon amour forcerait au silence. D'ailleurs, Joseph, cela ne me regarde pas, c'est à moi de me sacrifier si mon amant a la lâcheté d'y consentir....

— Je t'épouse ! je t'épouse ! s'écria Joseph avec le cri de l'horreur.

Depuis cette scène, terrible par l'expression qui anima ces deux charmans êtres, le vicaire noya ses {Po 172} remords, il fit demander l'acte de décès de M. de Saint-André, celui de sa naissance, et l'on publia leurs bans à la mairie et à l'église. Mélanie fut au comble de la joie, et le vicaire sortant des bornes de la stricte vertu, se livra aux délices de sa passion avec la fureur que des caractères tels que le sien portent dans leurs vertus comme dans leurs écarts. Mélanle, tournant sans cesse sa téte vers celle de son bien-aimé, fut enfin satisfaite de l'ardeur de son amour.

— Je te retrouve !... lui dit-elle ; tu es le Joseph des montagnes, celui qui jadis m'enveloppait de lianes pour me rapporter à l'habitation 2... et ces douces paroles étaient suivis de baisers encore plus doux.

Le jour de leur mariage arriva lentement pour Mélanie, trop vite pour le vicaire.

{Po 173} — Méîanie, dit-il le matin, je ne t'ai pas fait de presens de noces, tu ne les vois pas....

— En ai-je besoin ? interrompit-elle, le plus beau présent que l'on puisse offrir à une mariée, c'est le cœur d'un époux... et... je le tiens... ajouta-t-elle avec un fin sourire.

— Tiens, Mélanie !.. et le vicaire, présenta à sa future le portrait qu'il avait peint dans sa cellule de séminariste.

Mélanie tressaillit de surprise.

— Ma sœur, reprit le vicaire, en ce jour je te sacrifie...... Elle le regarda.

— Non ! s'écria-t-ii, je ne dois point le dire...

— En aimerais-tu une autre ?.... demanda-t-elle avec anxiété.

— Grand Dieu ! Mélanie, c'est la seconde fois que, dans ta vie, tu me {Po 174} fais une pareille question : c*était trop d'une pour mon cœur....

C'était à minuit, dans l'église de Saint-Etienne-du-Mont, qu'ils devaient se jurer le dernier serment, celui que l'imagination de l'homme social a entouré de plus de pompe et de plus d'appareil en y faisant intervenir le Dieu des cieux.

L'heure solennelle de la nuit des noces arrive. Mélanie, parée comme sont les mariées, resplendissait d'une beauté céleste.

Jamais la couronne de fleurs d'orange ne fut posée sur une tête plus noble, plus belle et plus pure. Le vicaire la contempla dans cette toilette ravissante et ce doux spectacle fit taire tous les murmures de son cœur.

— Joseph, dit-elle, nous avons choisi une heure bien sombre... pour {Po 175} nous marier : je ne sais quel froid me glace d'avance, quand je songe que nous allons nous trouver.... seuls, dans une église ténébreuse, à minuit, au milieu de l'ombre, du silence, et... ce n'est pas une fête.

— Tu es bien femme, répondit le vicaire avec un sourire de dédain ; quel malheur peut nous atteindre ? nous sommes riches, nous nous aimons, nous ne craignons personne !... eh bien, chère Mélanie, qui nous empêche, pour être encore plus heureux, de fuir le monde et d'aller dans une contrée lointaine ?

— Non, non, répondit-elle, avec un léger sourire, et en frappant ses jolis ongles avec son bel éventail, et présentant son pied devant le feu, non, je veux que les hommes admirent un instant notre bonheur ! qu'ils sachent que tu possèdes Mélanie ! je {Po 176} veux reparaître ta compagne.... et lorsque tu auras recueilli l'encens de leur envie, et que j'aurai satisfait l'amour-propre que la société m'a donné, que j'aurai vu combien de regards d'envie, se seront tournés sur toi, alors mon Joseph, nous fuirons au Val-Terrible, aux îles Bermudes, où tu voudras, sur un rocher désert, pourvu que tu y sois, il sera splendide....

— Mélanie, il est onze heures et demie, et nos chevaux frappent du pied dans la cour.

— Rusé chéri, tu me presses... je te devine, va je désire notre retour ici autantue toi... Nous sommes seuls, n'est-ce pas ? car cela ne se dit qu'entre époux !.. Mais vois-tu, Joseph, j'ai froid, et il serait scandaleux qu'une épousée se gelât...

Ils montèrent en voiture, et arrivèrent {Po 177} en peu de minutes à Saint-Etienne-du-Mont. L'église n'était point éclairée, la chapelle à laquelle on mariait se trouvait au fond du temple, et les cierges ne jetaient pas une lueur bien triomphale. Joseph, en entrant dans cette basilique, eut un mouvement de terreur qui le domina, car il ne fut pas le maître de le chasser de son âme.

— La vois-tu ? s'écria-t-il.

— Quoi ! disait Mélanie.

— La mort !... répondit le vicaire.

— Tu veux rire ? reprit Mélanie...

— Non, non, tiens !... Alors le vicaire montra à Méîanie que le premier objet qui s'offrit à leurs regards fut une tête de mort blanche sur un drap noir. En effet, on n'avait pas enlevé de l'église toutes les draperies funèbres qui avaient servi à un {Po 178} enterrement, parce qu'il devait y en avoir un autre le lendemain matin.

Mélanie frémit et ua froid glacial se glissa dans son âme.

— Joseph,... pourquoi m'attrister !...

— O ma sœur ! je te demande pardon !.... Marchons... toujours pour qu'eile ne nous suive pas...

Ils arrivèrent à l'autel : il n'y avait encore personne. Joseph y laissa Mélanie agenouillée à côté de madame Hamel et de leurs gens 3, et il alla vers la sacristie, presser le prêtre. En y entrant, il ôta son habit et se mit en devoir de s'habiller comme pour dire la messe.

— Que faites-vous ? lui demanda le sacristain.

Il regarda d'un air étonné et lui répondit : — « je suis presque aliéné... j'ai trop de bonheur...

{Po 179} Enfin, le vicaire est à genoux à côté de Mélanie ; un vénérable prêtre arrive pour les marier : c'était l'ancien confesseur de Joseph... Il recule d'effroi.... descend, prend Joseph à part et lui demande : n'êtes-vous donc pas prêtre ?...

— Non !.. s'écria Joseph, je ne suis pas prêtre !.. non !.. non, monsieur !..

— Si cela est, reprit le bon vieillard, je me trompais... Excusez-moi.

Joseph embrassa la main du vénérable prêtre. Ce dernier, étonné, lui dit : Pourquoi donc embrassez-vous ma main ?

— Je ne suis pas prêtre !.. répéta Joseph.

Certes, une cérémonie pareille, faite au milieu de la nuit, a quelque chose de très-imposant : cette obscurité, altérée par la lueur tremblante {Po 180} des cierges qui rougissaient faiblement les piliers, un vieux prêtre qui implorait le ciel, et parmi ces circonstances, une jeune fîlle, l'amour de la nature, belle de toutes les beautés possibles, formaient un des tableaux les plus poétiques de notre religion : mais, ce qui rendait la scène plus grande, c'était la présence de ce jeune marié, qui, pâle, les yeux hagards, jetait sur tout ce regard profond de l'homme qui commet un crime. La douce Mélanie ne regardait pas Joseph, fort heureusement ! et son âme toute entière implorait pour leur union la tendresse de l'Eternel, car telle était la beauté de son cœur, que cette vision céleste écrasait tous ses charmans désirs.

Au moment où le prêtre se retournait pour parler aux époux, et qu'il s'arrêtait effrayé de la pâleur de {Po 181} Joseph. dcut le visage contrastait avec celui de la pure Mélanie, un grand bruit se fit entendre à la porte de l'église, et des pas précipités retentirent sous les voûtes : Joseph se retourne, et dans le lointain il aperçoit une femme qui s'écrie : « Mon fils !... mon filsl... » Le vicaire s'élance, il a reconnu madame de Rosann, il court à sa rencontre.

— Mon fds, que fais-tu !....

— Ma mère, s'écria le vicaire, taisez-vous !... taisez-vous !...

— Comment peux-tu te marier ?...

— Silence, écoutez-moi !.... M'aimes-tu ?... demanda-t-il avec énergie et en saisissant avec force la main de la marquise.

— Si je t'aime !.... répondit Joséphine, en élevant ses regards vers l'autel ; grand Dieu ! il demande si je l'aime !...

{Po l82} — Hé bien, ma mère, si vous ne voulez pas me voir mourir....

— Mourir !..,, s'écria-t- elle avec effroi.

— Oui, mourir, reprit le vicaire, Retournez sur vos pas ? gardez le silence ? j'irai vous voir, je vous amènerai ma Mélanie, et surtout, ma mère, répéta-t-il comme en délire, que jamais le fatal secret de mon état de prêtre ne sorte de votre bouche.... si Mélanie l'apprend... je meurs !....

— Mon fils, laisse-moi te voir !....

— Non, non, ma mère, demain, tantôt, quand vous voudrez, mais maintenant...

Madame de Rosann resta stupéfaite... Joseph se retournant avait vu la en rieuse Mélanie qui regardait la marquise avec anxiété, et il s'était empressé de rejoindre sa femme.

{Po 183} — Joseph, dit-elle, qu'elle est cette dame ?...

— C'est ma mère !... répondit Joseph.

— Ah !... s'écria Mélanie.

La marquise se cacha derrière un pilier, et contempla en silence l'auguste cérémonie, qui la mit au fait de toute la mélancolie du vicaire, et de l'importance du secret qu'elle devait garder.

— Ma fille !... dit madame de Rosann en embrassant Mélanie.

— Puisque vous êtes la mère de Joseph, ah ! que je vous chérirai bien ! dit la jeune épouse que la marquise serra contre son cœur.

— Va tu seras heureuse !... dit la marquise.

— Tiens, Joseph, reprit Mélanie, vois-tu comme la tête de mort nous sourit.... c'est un heureux présage !

{Po 184} — Hélas ! dit le vicaire, comment donc la vois-tu ?...

— Hé bien, mes enfans, reprit la marquise attendrie, étes-vous fous de vous occuper de cela ?

— Maman, répondit Mélanie avec un charmant sourire, c'est que nous sommes réellement ivres !...

— Charmante !... s'écria le vicaire.

Joseph, Mélanie, madame de Rosann et madame Hamel, revinrent à une heure de la nuit à l'hôtel de la rue de la Santé. Après le premier moment de joie, madame de Rosann ayant embrassé ses enfans, sentit qu'elle devait les laisser seuls.... 4

Mélanie, après avoir jeté sur Joseph un dernier regard de vierge, s'échappa la première, suivie de Finette et de madame de Rosann.

Elle entre dans cette chambre, que le luxe le plus élégant décore : elle {Po i85} sourit en voyant la faible et blanche lueur, presque fantasmagorique, qui s'échappe d'une lampe contenue dans un vaisseau d'albâtre : elle regarde le lit somptueux, l'arrangement des meubles, et n'ose reporter ses regards sur Finette ; son sein palpite.

— O ma mère !.... dit-elle, en se jetant dans le sein de madame de Rosann, que je suis heureuse !....

— Vous pleurez cependant ?....

— Je pleure par instinct. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Finette vient de fermer la chambre conjugale, et madame de Rosann versant une larme, se retire. Si Finette a souri, je puis aussi sourire ! mais aussi je dois l'imiter, et mettre le verrou sur tout ce qu'il m'est loisible de penser. Souriez donc si vous voulez ?.. que votre imagination s'exerce sur la lacune que je laisse ! {Po 186} remplissez cette feuille d'idées voluptueuses ?... quant à moi, je n'en ferai rien, car j'aime trop Mélanie, et l'avenir m'effraie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous allons donc tirer aussi le rideau, et nous reprendrons Mélanie lorsque son regard amoureux n'aura plus que cette douceur, cette satisfaction qui brille dans le regard d'une épouse ; lorsque la flamme ardente sera devenue humide, et que l'amour n'agitera plus qu'une torche pure en la place de son flambeau pétillant. Pendant ce temps nous verrons par quel événement madame de Rosann a assisté au mariage de son fils chéri.

CHAPITRE XXVII CHAPITRE XXIX


Variantes

  1. N'hésite- pas {Po} (nous corrigeons)

Notes

  1. Emploi rare et figuré. La nutation est un mouvement oscillatoire, tel celui de l'axe de rotation de la Terre dans l'espace, sous l'influence de la Lune. www.cnrtl.fr cite un seul exemple d'emploi figuré, également de Balzax : « Il y eut des incertitudes (...) un mieux, des crises, enfin les horribles nutations de la Mort qui hésite (Balzac, Ferragus, 1833, p.122) ».
  2. Voir au chapitre VIII, tome II, p. 23.
  3. Étrange situation : église obscure, « encore personne », et cependant des gens : c'est comme si, tout soudain, l'église se trouvait éclairée. C'est la transition entre le vaiseau plongé dans le noir et la chapelle modestement éclairée.
  4. Le récit passe sous silence la cérémonie même du mariage religieux ; et l'on peut supposer qu'il en est de même avec le mariage civile, lequel devait avoir été fait avant la cérémonie religieuse. On notera par ailleurs qu'on ne sait pas si Joseph a été reconnu par ses père et mère ; si ce n'est pas le cas, il y a infraction à l'article 159 du Code civil ; cette infraction toutefois n'entraîne pas la nullité du mariage, l'article 159 n'étant pas mentionné dans l'article 184 du même code. Mais Joseph a probablement plus de vingt-cinq ans : il n'a donc pas besoin d'autorisation parentale.