M. HORACE DE SAINT-AUBIN,
Bachelier ès-lettres, auteur du CENTENAIRE.
LE VICAIRE DES ARDENNES

Horace de Saint-Aubin / Le Vicaire des Ardennes / Paris ; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXXI ET DERNIER.

Maladie de Mélanie. — Le Vicaire sécularisé. — Fin.



{Po 237} Au bout de quelques jours, Mélanie, dévorée par le chagrin qui la minait sourdement, fut obligée de se mettre au lit. Elle combattit long-temps avant de prendre cette cruelle détermination, car elle sentait qu elle ne sortirait de son lit que pour aller au cercueil. Mais un matin elle essaya de jouer quelque dernier morceau au vicaire, devant qui elle s'efforçait de paraître bien portante : elle se plaça devant son piano, ses faibles doigts ne purent faire rendre des sons aux touches d'ivoires... alors des larmes {Po 238} s'échappèrent de ses beaux yeux. Elle se leva, en s'appuyant sur l'instrument chéri, dont les accens plaisaient tant à Joseph, et elle regagna péniblement sa causeuse. Versant toujours des pleurs bien amers, elle pencha sa tête sur le sein de Joseph, et comme elle n'avait pas dormi une minute depuis plusieurs jours, elle y reposa dans un léger sommeil.

— Ma mère Hamel, dit Joseph à voix basse, aussitôt que Mélanie fut endormie ; savez-vous qu'elle est la souffrance interne qui fait ainsi pâlir notre pauvre enfant ?

— Mon ami, répondit cette excellente femme, en s'approchant et montrant au vicaire un visage empreint d'une mortelle tristesse, crois-tu que j'aie attendu ta demande ?.... crois-tu que bien que je ne sois pas l'amant de cet ange de la terre, je {Po 239} n'aie pas remarqué combien elle maigrit chaque jour ?.. chaque jour sa pâleur devient de plus en plus terrible. Autrefois elle se parait de roses, de couronnes gracieuses pour te plaire ; hier, elle s'est couronnée avec des fleurs noires !... si elle l'a prouvé en riant que c'était la mode.... la mode, mon Joseph, est dans son cœur. Ses lèvres deviennent blanches, son sourire si noble, si amoureux quand elle te regarde, est triste quand ses yeux tombent sur moi !..... crois-tu que tout cela m'ait échappé ?... Mon fils, voici trois jours que je la questionne.... la pauvre enfant n'a rien voulu me dire : mais, va, Joseph, elle t'en impose !.... car elle n'a pas de force : souvent je prends sa main, et jamais je ne l'ai trouvée sans une horrible fièvre... Tu ne vois pas qu'elle veut te déguiser sa souffrance pour {Po 240} ne pas t'affliger, ainsi que tu en agirais envers elle.... Joseph, il n'y a pas de temps à perdre.... je t'assure que Mélanie est bien malade... Regarde ?... même dans ce touchant sommeil d'innocence, sa joue est dénuée de ces belles couleurs qui désespéraient toutes les femmes, et par-dessous sa peau blanche, il y a une couleur funèbre....

Les sanglots empêchèrent cette pauvre femme de continuer : ce discours, le plus long qu'elle ait tenu dans sa vie, ne pouvait être dit par elle que dans une semblable occasion.

Le vicaire immobile d'horreur, regardait avec les yeux de la folie, le doux mouvement du sein de sa compagne : sa bouche entr'ouverte semblait dévorer le souffle pur qui s'échappait des lèvres décolorées de {Po 241} Mélanie. Cette grande vision d'éternité céleste qui brille sur le visage d'une vierge expirée, apparaissait déjà sur la douce figure de cette femme admirable. Ces terribles présages que le prêtre avait remarqués, à Aulnay, dans les traits délirans de Laurette, le firent frémir, et il sentit, en lui-même, une horrible convulsion agiter toutes ses entrailles.

— Anges du ciel... murmura faiblement Mélanie dans son sommeil, vous ne me repousserez pas !.. je suis pure !.. je n'ai que trop aimé... voilà tout mon crime !..

— Que veulent dire ces paroles !.. dit le vicaire.

— Quand dormirai-je toujours !.. murmura encore Mélanie en s'éveillant et jetant sur tout ce qui l'entourait a les regards incertains du réveil, une tendre expression anima {Po 242} son visage quand elle contempla Joseph et madame Hamel.

— Mélanie, lui dit le prètre, tu me dois compte de tes moindres sentimens ;.. j'exige que tu me confies le secret de ta douleur.

— Joseph, je t'aurai tout dit quand je t'aurai avoué que je souffre : mon ami, reprit-elle, je suis malade... bien malade.... mais, je te le dis, parce que tu es grand, que ton âme est forte... ainsi ne sois étonné de rien.

— Mais, Mélanie, qui donc a pu !..

— Mon amour !.. répondit-elle avec un sourire ; oui, Joseph, mon sang s'est allumé, rien ne peut plus le rafraîchir, car à chaque instant ta vue l'embrâse encore... et... j'aime mieux mourir que de ne pas te voir...

— Mourir ! s'écria le vicaire qui, pour la première fois, aperçut {Po 243} l'étendue du danger de Mélanie... mourir !...

— Joseph !.. répondit-elle avec un air d'effroi, ne sois pas si peu maître de toi, car ta douleur va m'achever.. Imite-moi, mon ami... et vivons toute notre vie sans chagrin ! Entoure-moi de joie, de fleurs, de sourires, d'amour, de tout ce que la vie humaine, le luxe, les sentimens, les cœurs ont de plus splendide ? Si je dois mourir de cette maladie qui me dévore, tu ne peux l'empêcher... ainsi, ton âme est assez forte pour concevoir la nécessité, puisque moi, faible, je la conçois ; que je fasse mes derniers pas sur un sable doré comme celui que tu fis répandre sur les sentiers qui menaient au Val-Terrible !.. Si je vis ?.. le chagrin serait encore de trop, ainsi, de la gaîté de toute manière...

{Po 244} Cependant la stupeur du vicaire était trop grande, et Mélanie s'écria douloureusement : — Joseph, tu m'avances !... Elle tomba sur lui, et ce fut avec bien de la peine que l'on transporta la mourante sur son lit.

Aussitôt, un domestique monta à cheval et fut chercher un médecin. Il vint, s'approcha de Mélanie, et, après l'avoir examinée, il affecta un air riant, en s'écriant : — Il ne faut à cette jolie dame là que de la dissipation et la campagne.

— Oui, monsieur, dit-elle, la campagne... du ciel, ajouta-t-elle tout bas. — Joseph, reprit-elle, et toi, mère, allez-vous-en...

Ils sortirent les larmes aux yeux.

— Monsieur, dit Mélanie, je n'ai pas trois jours à vivre ! vous avez dû deviner la cause de mon mal ?.. l'événement terrible qui a changé mon état {Po 245} de femme est une scène cruelle.... rien ne peut me sauver, car ce matin j'en ai eu la conviction ; je dois mourir... vous le savez n'est-ce pas ?

Le médecin se tut.

— Tenez, monsieur, je réponds de moi jusqu'à mon dernier soupir, je vais être gaie et riante : promettez-moi... jurez-moi, seulement, d'abuser mon mari, et de lui persuader que ce n'est rien, et que je sais effrayée d'une bagatelle, dites-lui, pour mieux le tromper ( car, dit-elle en riant, c'est admirable à nous autres femmes, de vous tromper, même à l'article de la mort ) dites-lui de prendre soin, ainsi que madame Hamel, de m'ôter de la tête les idées qui s'y sont glissées : que ce que je m'imagine peut retarder ma guérison ; que mon imagination, trop vive, m'abuse ; et que si l'on ne me {Po 246} détrompe pas je tomberai en langueur... Alors mon mari ne m'offrira pas le cruel spectacle de sa douleur... et j'emporterai dans ma tombe l'espoir qu il me survivra... je ne serai pas la plus malheureuse...

Le médecin, frappé de ce discours, la regarde avec une surprise causée par l'admiration. — Ah ! madame, dit-il, si c'est là votre mort, comment avez-vous donc vécu ?

Elle se mit à sourire, et lui dit :

— « Me promettez-vous ?

— Oui, madame..

— Ainsi, répliqua-t-elle, vous viendrez de temps en temps, et, cha- que fois, vous leur direz que je vais beaucoup mieux... ils sont à la porte, reprit-elle. — Allons, mes amis, entrez!.. s'écria-t-elle doucement. Le vicaire revint et regarda tour-à-tour Mélanie et le médecin.

{Po 247} Ce dernier se leva après avoir écrit quelqu'ordonnance insignifiante, et madame Hamel, le vicaire, s'empressèrent de le suivre... Il fut fidèle à ce qu'il venait de promettre à Mélanie, aussi, le prêtre et la vieille femme rentrèrent-ils avec un visage riant et satisfait.

— Mélanie, dit le vicaire, dans un mois tu danseras au bal. Si, alors M. de Rosann a obtenu mon ordonnance pour la pairie, nous aurons, ici, une superbe assemblée pour célébrer ta convalescence : ce n'est rien, ma bien-aimée. La-dessus, il s'entretint long-temps avec cet ange divin, qui ne se rendit que par degrés au sentiment du vicaire.

Jamais Mélanie ne fut plus touchante, plus gracieuse, plus caressante que dans cette dernière période de sa vie : pas une plainte ne sortait {Po 248} de sa bouche, et pour donner le change, elle déguisait les atteintes cruelle de sa maladie sous une toilette recherchée, en sorte qu'elle conservait une espèce de fraîcheur. La fièvre animait son teint par une couleur qui la rendait brillante de beauté. Elle ressemblait parfaitement à ces lampes nocturnes qui, prêtes à s'éteindre, jettent, avant d'expirer, une dernière lueur qui brille de mille sortes de clartés. Son esprit même, avait une douceur, une suavité qui sentait le ciel.

Lorsque la fièvre cessait et que son visage prenait cette teinte livide messagère de la mort, qu'elle devenait pâle, défaite, que ses beaux yeux plombés se ternissaient et que son malaise était trop évident, elle feignait de vouloir quelque chose de rare, et elle exigeait que ce fût son {Po 249} mari qui courut l'acheter. Le vicaire trompé, sortait et parcourait Paris : lorsqu'il revenait avec la fleur, le bijou, le livre, la parure souhaités 1, il retrouvait Mélanie brillante 2.

Daus ces derniers momens, elle accabla sou mari des preuves de l'amour violent qui l'avait embrasé depuis son jeune âge, et Joseph était étonné de cette frénésie d'amour !... Un homme instruit du secret de Mélanie, aurait fondu en larmes en devinant les admirables pensées qui faisaient agir Mélanie.

Madame de Rosann fut trompée par son fils sur la gravité de la maladie de sa fille, et bien qu'elle fut la voir souvent, elle ne conçut jamais que Mélanie fut en danger : elle riait et pleurait avec elle, et la douce amante du vicaire était en proie à une joie céleste en s'apercevant que {Po 250} tout le monde, excepté madame Hamel, donnait dans le piège qu'elle avait tendu. Quand à la pauvre mère Hamel, assise au chevet de Mélanie, elle pressentait sa mort et contenait son chagrin avec un courage héroïque. Cette vieille femme était admirable pour son sang-froid, elle cachait une âme sensible et joignait à la fermeté de Caton la chaleur du sentiment de son sexe. Elle semblait, dans la chambre de sa fille chérie, être tranquille, calme, et elle lui rendait mille petits services avec l'amour d'une mère et la ponctualité d'un soldat. Cependant son œil fixait Mélanie et devinait à chaque geste sa pensée secrète. Madame Hamel savait que sa fille allait mourir, et elle se disait en elle-même avec un sang-froid inimaginable : « je suivrai ma fille.... » Elle s'y préparait comme à un {Po 251} voyage de plaisir, comme si elle eût dû aller visiter une propriété nouvellement acquise.

Un matin, on était au mois de mars, madame de Rosann accourt précipitamment à l'hôtel, et son fils, en voyant les chevaux de sa mère couverts de sueur, et leurs harnais blanchis par l'écume, jugea qu'elle venait d'apprendre quelque chose de bien important : cette bonne mère s'élance dans les escaliers, elle se précipite dans les appartemens, tombe dans les bras de son fils, et jette sur la table le bref du pape qui sécularisait Joseph et l'ordonnance du Roi qui lui donnait le nom de Saint-André de Rosann, le titre de comte et le droit de succéder à M. de Rosann dans la pairie... Joseph s'évanouit de bonheur... il se réveille et s'écrie : — O ma mère !... tu me rends {Po 252} l'honneur,... et je te dois deux fois la vie....

— Mon fils, ton mariage est maintenant légitime.

Le prêtre, rayonnant d'espoir, joyeux d'une joie indescriptible, entre dans la chambre de Mélanie, en proie à un violent accès de fièvre. Elle sourit en voyant la mère et le fils joyeux. Joseph arriva près du lit de sa femme, il lui prend la main, la baise avec ardeur : il veut parler, le bouillonnement de son cœur l'en empêche....

— Joseph.... qu'as-tu ?

— Mélanie, en t'épousant j'étais prêtre....

Je le savais !.... répondit-elle en pâlissant, ( Joseph et madame de Rosann furent stupéfaits. ) et, dit-elle, c'est là ce qui me tue. Joseph, je t'ai plus aimé peut-être....

{Po 25.} — Qui te l'a dit ?... interrompit le vicaire, quel est le monstre ?....

— Argow il y a trois semaines, est venu me révéler ce fatal secret... Va, il s'est bien vengé.

— Mélanie ! Mélanie ! s'écria le vicaire, je ne suis plus prêtre !........ voici le bref du pape.... qui....

A ces mots, dits sans ménagement, Mélanie. . . . . . Ma plume m'échappe . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .










Voyez-vous, dans la rue des Amandiers, deux corbillards bien simples s'avancer lentement vers le champ du repos ?

Un seul homme suit le premier.... Cet homme est pâle, il est défait, il {Po 254} ne regarde que la terre, il ne pleure pas.....

Une femme suit le second : c'est Finette qui pleure madame Hamel...

Le temps est gris et la terre souillée par une boue liquide. Joseph et Finette ne voyent rien. Malgré le peu d'éclat de cette pompe funèbre, beaucoup de gens s'arrêtent et contemplent un des plus touchans tableaux que la douleur ait offerts.

Madame de Rosann n'a plus revu son fils, bien qu'il lui ait promis de revenir.....

Les anges des cieux ont repris le présent qu'ils firent à la terre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Prévoyant ma propre douleur, de ce moment, j'ai mis la conclusion de cet ouvrage au commencement.





FIN DU TOME IVe ET DERNIER.



CHAPITRE XXX  





{[n.p.]}
Note de l'Éditeur







Au moment ou je termine celle relation, des amis m'ont procuré des documens qui me permettront de donner une suite à celle histoire. Alors, aussitôt que le jury de la Cour de G....., du déprtement de l'Isère, aura rendu son arrêt, je livrerai au public la suite du Vicaire.

Elle paraîtra au commeucement de décembre prochain ; et ce nouveau roman aura pour titre :

Le Criminel, 3 vol. in-12. 3



H. DE SAINT-AUBIN.        


Variantes

  1. l'entourrait {Po} (nous corrigeons)

Notes

  1. Le pluriel « souhaités » est surprenant : Mélanie veut « quelque chose de rare », une et non toutes ces choses énumérées.
  2. « brillante » sonne presque comme brûlante. Et dans cette même page, on a embrasé, fondu. On reste dans la fièvre.
  3. Le 17 décembre 1822, Le Vicaire des Ardennes fut l'objet d'une saisie, pour « outrage aux mœurs ». Annette et le criminel ou suite du Vicaire des Ardennes s'en trouva fort retardé ; le roman ne parut qu'en mai 1824. Entretemps, en mai 1823, Horace de Saint-Aubin fit paraître La dernière fée ou la nouvelle lampe merveilleuse. On lira avec intérêt les préface d'André Lorant au Vicaire des Ardennes (Honoré de Balzac ; premiers romans ; éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, T.**, pp.125-143), et à Annette et le criminel (ibid., T.**, pp.425-436).