SANDS
L'Île des Fleurs

"Le Salmigondis / Deuxième édition"; Paris ; Victor Magen ; 1835; tome I, pp.373-428

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Introduction.

Texte de L'Île des Fleurs Introduction to The Isle Of Flowers Text of The Isle Of Flowers



1. Ce que l'on sait de L'Île des fleurs.



L'Île des fleurs est une nouvelle qui fait environ dix mille mots, elle a été publiée deux fois dans le keepsake Le Salmigondis : dans le tome I en 1832; dans le tome I de la deuxième édition en 1835 1 Ce texte est signé Sands; ce nom ne se trouve pas dans la publicité à la fin du tome XII.



2. Le récit de L'Île des fleurs, son contexte historique et géographique.



Cette nouvelle se déroule en 1760, au Canada, à Montréal et dans les îles et les collines de la vallée du Saint-Laurent en amont de Montréal, dans un paysage romantique à souhait — encore plus en 1820-1832 qu'aujourd'hui — : les rapides de Lachine et les îles de cette courbe du fleuve. Les paysages de Lachine sont très faciles à reconstituer d'après une simple gravure, une carte (Aurore pouvait connaître celle de Champlain, par exemple) et l'un ou l'autre récit ; l'imagination fait le reste.

C'est l'été, comme le précise le début de la nouvelle, avant et après le 8 septembre qui est la date de reddition de Montréal aux Anglais. Les premières péripéties se passent très probablement au mois d'août car entre elles et les dernières se passe un mois (paragraphe 62) et la reddition a eu lieu (paragraphe 66).

L'intrigue principale repose sur le triangle amoureux habituel : Eugène Bougainville, ou de Bougainville, aime et est aimé d'Aimée de L***, laquelle est aimée également par Augustin Duplessis ou du Plessis, ami du premier.

L'intrigue secondaire est induite par la mort de Duplessis et par le contexte de la lutte contre les Anglais : Duplessis est tué en duel par Bougainville ; sa famille crie vengeance, Bougainville fuit et disparaît, et bientôt Aimée disparaît également. Lors d'un combat où il est grièvement blessé, Bougainville est ramené par les français, porteur de « lettres de généraux anglais » (paragraphe 12). Il est considéré comme traître, et laissé mourant « sans autre secours que ceux de son domestique » (id.). Mais Aimée et Maraka, sa nourrice, et projettent de recueillir le mourant et de le soigner, mais échouent à cause de l'intervention du frère d'Augustin Duplessis. La suite se passe sur l'île des fleurs, dans une nature sauvage et superbe, et dans la clandestinité.

L'intrigue première se poursuit par le truchement du frère d'Augustin Duplessis, qui retrouve les fugitifs et exerce une présence menaçante autour d'eux.

Eugène sera guéri, réhabilité après la reddition de Montréal. Duplessis, déconsidéré, sera « l'un des premiers à fuir un pays où sa conduite inhumaine l'avait rendu généralement odieux » (paragraphe 66).



3. Tentatives d'attribution de L'Île des fleurs à un auteur français.



Dans le Salmigondis parurent en fait trois textes signés Sand :
L'Île des fleurs, signé Sands, dans le tome I ;
L'Hôte Cora, signé Georges Sand, dans le tome V;
Cyprien, signé J. Sand, dans le même tome V.
Dans le tome XII sont deux listes alphabétiques d'auteurs : la première, les hommes ; la seconde, les femmes. J. Sand est mentionné dans la première, Georges Sand dans la seconde, Sands dans aucune.

    Sands peut s'interpréter de quatre manières :
  1. c'est un lapsus pour Georges Sand
  2. c'est un lapsus pour J. Sand
  3. c'est un pluriel intentionnel qui rassemblerait Georges Sand et J. Sand
  4. c'est une faute pour un autre auteur.

L'Hôte Cora, est signé Georges (sic) Sand et ne pose pas de problème d'attribution.

Cyprien ne pose pas davantage de problème : Jules Sandeau l'inséra dans le recueil qu'il fit avec Arsène Houssaye : Les Revenants (Paris ; Desessart ; 1840; 2 vol.); sa paternité n'est pas douteuse.

Les lettres de G.S à Hippolyte Fournier sont claires à l'égard de l'une comme de l'autre nouvelles et montrent sans équivoque que ces nouvelles ne sortent pas de la plume commune à Jules et Aurore (voyez les lettres de G.S. à Fournier, du 16 décembre 1832, et du 14 janvier 1833 — lettres 551 et 566 in {Corr} t.V, pp.191-192 et 225-226). Au sujet de Cyprien, voir aussi Mabel Silver; Jules Sandeau / L'Homme et la vie Paris ; Boivin et Cie; [1936]; pp.46 et 222.


3.1 Sands serait-il Jules Sandeau ?

De L'Île des fleurs, Mabel Silver (op.cit.) ne dit rien et Jules n'a pas inclus cette nouvelle dans ses œuvres et n'en a pas revendiqué la paternité.

Cependant en 1836 Joseph-Marie Quérard écrivait ceci dans la rubrique consacrée à Jules Sandeau : « Cet écrivain a participé à plusieurs recueils littéraires. Nous connaissons de lui, dans le Salmigondis, deux nouvelles, intitulées : L'Île des fleurs (tom. Ier), et Cyprien (tom. V) » (La France littéraire ou Dictionnaire bibliographique [...]; Paris, Firmin Didot fr., M DCCC XXXVI ; t.8 p.436). En 1836 donc un éminent bibliographe croyait à cette attribution. Sans doute un démenti lui fut-il fait, par Sandeau lui-même peut-être, car 1857, dans la continuation de La France littéraire, Félix Bourquelot ne donne plus cette information (La Littérature française contemporaine, 1827-1849; Paris, Delaroque aîné; t.VI (1857), p.310).
Il paraît donc que Sandeau n'est pas l'auteur de L'Île des fleurs.


3.2 Sands serait-il le duo Jules Sandeau - Aurore Dudevant ?

Dans la lettre du 16 décembre 1832 à Fournier (lettre 551 in {Corr} t.II p.192), George Sand dit ceci : « N'est-ce pas une indiscrétion de vous demander les autres volumes qui ont paru ? Je ne les connais point et celui que j'ai lu me donne envie de lire les autres.» Quel volume avait-elle lu ? Ce pourrait être n'importe lequel des quatre premiers parus ; il est tentant de dire que c'est le premier et si cela était, cela renforcerait l'hypothèse que L'Île des fleurs est bien l'œuvre du duo J. Sand.

Si on admet qu'il en est ainsi, cette collaboration George-Jules ne peut qu'être antérieure à la fin de juillet 1832, car George va alors partir pour Nohant et ne revenir que vers le 28 octobre et repartir dans les premiers jours de novembre. L'Île des fleurs aurait donc été écrite à une période indéterminée, et parachevée au plus tard en juillet 1832, si toutefois la communauté d'écriture fonctionnait encore, ce qui est douteux.

Cela dit, lorsqu'on lit L'Île des fleurs, il est bien malaisé de discerner quelle serait la part de Jules Sandeau. Et, comme on manque de documents permettant de prouver que tel ou telle est l'auteur, on aurait tendance à poser, à titre d'hypothèse de travail tenant en compte que Sands, a priori recouvrirait Jules ou Aurore ou les deux, que la nouvelle est sortie de la plume de George Sand.


3.3 Sands serait-elle Aurore Dudevant ?

La nouvelle L'Île des fleurs n'est pas mentionnée dans la correspondance de George Sand ({Corr}, {LettRetr}), ni dans {HistVie}.

Par ailleurs {LovBiblSand} (p.10, n° 6) décrit la première parution dans Le Salmigondis et ajoute cette précision importante : « L'authenticité de cette nouvelle, signée J. Sands (sic) est douteuse, George Sand la désavoue » (c'est nous qui soulignons). {Corr} t.II p.6 reprend les mêmes informations.

La découverte du véritable texte original de L'Île des fleurs a détruit l'argumentaire que nous avions déployé pour attribuer la nouvelle à George Sand et même à l'identifier à Aimée, roman que George Sand disait avoir brûlé. Il ne nous paraît pas utile de revenir là-dessus.



4. Quand fut écrit L'Île des fleurs ?



Quand ? Une indication fort intéressante est donnée dans le dernier paragraphe : « Depuis, aucun pied humain n'a osé aborder cette terre [l'île des Fleurs], et, quand elle deviendrait maintenant accessible, il est probable que soixante années ont tellement effacé les traces de ses anciens habitans, que l'on y chercherait vainement l'autel consacré par Aimée, la cabane construite par sa fidèle nourrice » (c'est nous qui soulignons). Ces soixante années situeraient dans le temps la composition de la nouvelle vers 1820-1822.



5. La véritable Île des Fleurs et son auteur.



La nouvelle n'a pas été écrite en français mais en anglais. LÎle des Fleurs est donc la traduction d'un récit américain ou canadien intitulé The Isle Of Flowers.

Bien qu'écrite vraisemblablement vers 1820-1822, The Isle Of Flowers n'a pas été publiée avant 1828, du moins dans une diffusion large.

Deux éditions sont antérieures à la publication de la traduction française, et une est postérieure et celle-ci est importante, bien qu'elle n'ait eu aucun effet sur la traduction, parce qu'elle apporte le nom de l'auteur, plus exactement les initiales du nom.

    Éditions de langue anglaise :
  1. The Token / Christmas And New Year's Present; Boston [MA]; S.G. Goodrich; MDCCCXXVIII [1828]. Le récit qui nous intéresse est simplement intitule A CANADIAN LEGEND, sans nom d'auteur, et occupe les pages 10 à 47. Cette édition n'a pas servi de base à L'Île des fleurs.
  2. Lights And Shadows Of American Life Edited by Mary Russel Mitford. / In Three Volumes / VOL. III ; London ; Henry Colburn and Richard Bentley; 1832. Le récit qui nous intéresse est intitulé THE ISLE OF FLOWERS / A CANADIAN LEGEND, sans nom d'auteur, et occupe les pages 274 à 330. C'est cette édition qui a servi de base à la traduction française. Et on doit croire que l'éditeur du Salmigondis, ayant affaire à une œuvre anonyme, a jugé bon d'user d'un nom d'auteur qui commençait à être renommé : Sand, avec toutefois un "s" supplémentaire, peut-être pour éviter des ennuis avec Jules Sandeau et George Sand.
  3. The Litterary Garland; A Monthly Magazine devoted to the advancement of general litterature; Montreal; John Lovell; 1839-9; Vol.1 N° 1 December 1838. Le récit qui nous intéresse est intitulé A CANADIAN LEGEND / BY E. L. C., et occupe les pages 167 à 180 (du numéro 4, march 1839).



6. Établissement du texte.



Nous reproduisons le texte de la seule édition de L'Île des fleurs, à savoir celle du premier tome du Salmigondis (rappelons que la deuxième édition de ce keepsake est seulement une remise en vente des invendus). Nous conservons la pagination du Salmigondis en l'insérant, sans couper un mot, sous la forme {nn} ou nn est le numéro de page (entre crochets droits si le numéro n'était pas imprimé). Nous corrigeons cinq fautes ou coquilles et reportons en variantes — appelées par une lettre minuscule — le texte fautif. Un corpus de notes assez volumineux est placé à la suite des variantes ; les notes sont appelées par un nombre.

Nous donnons également le texte de The Isle Of Flowers précédé d'une présentation en anglais.

HENRI SCHOENMACKERS, octobre 2014 (refonte);
(originellement en août 2013, revu le 12 décembre 2013).



7. Références principales.



{Corr} et {LettRetr}, Correspondance de George Sand : il s'agit de la prodigieuse édition de Georges Lubin en vingt-quatre volumes dans la collection des Classiques Garnier; complétée par deux volumes de supplément (t.25 dans la même collection ; t.26 comme n° 17 de la revue Les amis de George Sand, éd. du Lérot); et prolongée par Thierry Bodin (un volume de Lettres retrouvées, Gallimard). Nous abrégeons les références en {Corr} pour l'édition de Georges Lubin, en {LettRetr} pour celle de Thierry Bodin.

{HistVie}, {OA}, George Sand; Histoire de ma vie, in Œuvres autobiographiques, — édition de Georges Lubin ; Paris ; NRF / Gallimard; 1970 (t.I) et 1971 (t.II); Bibliothèque de la Pléiade. ({HistVie} abrège la référence aux parties et chapitres d'Histoire de ma vie dans l'édition Lubin ; tandis que {OA} abrége la référence aux tomes et pages de cette édition.)

{Karénine}, Wladmimir Karénine ; George Sand, sa vie et ses œuvres Deuxième édition ; 4 volumes ; Paris ; Plon-Nourrit et Cie 1899 (t.I et II), 1912 (t.III) et 1926 (t.IV).

{LovBiblSand}, vte Spoelberch de Lovenjoul; George Sand — Étude bibliographique sur ses œuvres Paris ; Libr. Henri Leclerc; 1914.

Texte de L'Île des Fleurs

Liste des auteurs du Salmigondis, à la fin du tome XII.


Notes

  1. Le Salmigondis, tome I :
    Première édition : Le Salmigondis / Contes de toutes les couleurs / tome I ; Paris ; H.Fournier jeune ; 1832; in-8°; annoncé dans la Bibliographie de la France (référence ci-après abrégée en {BF}) le 13 octobre 1832 sous le n° 4996.
    Réédition : Le Salmigondis / Deuxième édition / tome I Paris ; Victor Magen ; 1835; in-8°; annoncé dans la {BF} le 4 avril 1835 sous le n° 1880. Mais cette réédition est en fait la remise en vente des invendus : « En 1835, il a été réimprimé des faux-titres et titres, par A.Pinard » (Georges Vicaire in Manuel de l'amateur de livres du XIXe siècle, 1801-1893 [...], t.I colonne 185 — Paris, A. Rouquette, 1894); « [L]es invendus du Salmigondis [de 1832-33] reparurent en 1835, avec la mention “seconde édition” » (apparat critique de : Balzac; La Comédie humaine; Gallimard, coll. de la Pléiade ; t.III (1979) p.1334).